Archives du notaire Victor Morin
ne qu'il apportait dans ses relations et dans presque toiLS ses actes. . . L'homme public était taillé sur la mesure des véritables hommes d'Etat; il avait des vues grandes et nettes; l'homme privé n'en avait que de petites; il était dominé par les plus misérables rancunes et esclave des plus ridicules et des plus grotesques VO/nités . . . Cette vanité exécrable gâtait les meilleures qicalités de Mercier, et allait jusqu'à transformer son patriotisme véritable en une ostentation provocante qui excita contre lui jusqu'au dernier des Anglais . . .
"Il suffit d'un excès, d'un seul, pour renverser un titan, et Mercier les avait commis tous . . . jusqu'à ces grotesques et dégradantes exhibitions où. Von voyait le premier ministre d'une province britannique s'étaler dans les églises en costume de chevalier du pape . . .
"Le malheureux Mercier en était arrivé au point où l'on ne distingue plus rien, où l'on na plus la notion du temps où l'on vit . . . Adulé, encensé avec un véritable emportement de bassesse, porté à force de bras toujours de plus en plus haut, il s'était cru réellement le maître du Canada. Ses adulateurs, habitués à mettre à profit pour eux son incommensurable vanité, lui avaient dit : Prends et jouis, tout ceci t'appartient, tout ce peuple est à toi. Et cet insensé l'avait cru, malgré son intelligence remarquable et son talent supérieur. Il l'avait cru au point d'oublier qu'il n'était que le premier ministre d'une simple province, isolée dans la Confédération, voire détestée par toutes les autres. Se croyant le maître incontesté, il en était venu à ne plus compter avec personne ni avec qui que ce soit. C'était lui qui recevait directement les inspirations et les recommandations de la Cour du Vatican, c'était lui qui représentait en Amérique le successeur des Apôtres. . .
"Le malheureux Mercier avait encore tourné contre lui le gouvernement fédéral . . .
"Il avait réussi à se mettre à dos presque tout le parti libéral, son propre parti . . . Aussi est-il resté seul dans son infortune . . . Il avait en mains la partie la plus brillante qui jamais ait échu à un homme d'Etat canadien; il avait tout un peuple derrière lui, et un rôle glorieux à remplir; sa vanité et son égo'isme et son dénuement absolu de sens moral ont tout perdu."
Comme on préfère Calixtc Lebeuf, qui montra cette même dureté lors de la toute-puissance de Mercier, pour y renoncer après la chute I
28 HISTOIRE D:£ la province de QUÉBEC
La presse conservatrice insistait sur les dépenses du régime Mercier, pour aiguiller vers lui l'impopularité des nouvelles taxes. On songeait à l'impôt direct, et les journaux — en particulier la Minerve, dans une série d'articles — tâtcrent l'opinion. Or, depuis toujours, les démagogues représentaient "la hideuse taxe directe" comme une sorte de monstrueuse sangsue. Devant l'opinion cabrée et les députés ministériels affolés, le gouvernement renonça au projet.
A la place, il fit voter, aux séances du 17 et du 20 juin : a) des droits sur les mutations d'immeubles et sur les successions dépassant $10.000 (1 p. 100 en ligne directe, 3 p. 100 en ligne collatérale, et jusqu'à 10 p. 100 entre personnes non parentes) ; b) des droits ou augmentations de droits sur les industries, en particulier celle du tabac et des cigares ; c) une licence de six dollars par an dans les villes, trois dans les villages, pour les membres des professions libérales, et un impôt de 272 p. 100 sur le traitement des fonctionnaires. Autant d'innovations : les droits sur les successions et les droits sur les compagnies entraient dans la fiscalité provinciale — pour y demeurer, bien entendu.
Fitzpatrick intervint longuement dans la discussion. De Boucherville lui avait offert un portefeuille et Mercier l'avait pris pour avocat ; il parla en homme impartial, qui voit les choses de haut et distribue équitablement le blâme et l'éloge. Il répartit les responsabilités sur tous les gouvernements, la part la plus lourde retombant sur Mercier. D'une manière générale, dit Fitzpatrick, depuis la Confédération, depuis 1874 surtout, les gouvernements suivent une politique "trop paternelle". Ils habituent les municipalités et le peuple à toujours compter sur l'Etat. Faut-il traverser une rivière, tracer une route, bâtir un édifice ? Au lieu de s'armer de courage et de s'atteler à la besogne, on de-
mande au gouvernement provincial un pont, des terrassiers, des maçons. Le régime Mercier a pousse à son comble ce socialisme d'Etat . . . Ceci dit sans méconnaître "les extraordinaires capacités de M. Mercier et son dévouement au peuple de la province, que l'histoire reconnaîtra, même si elle constate qu'il a trop aimé, et sans sagesse, ses amis politiques."
Cette affectation d'impartialité, ces réserves, cette sévérité même, de la part du grand avocat qui défendrait Mercier devant le jury des assises, choquèrent les ''vieux rouges". Etait-ce habileté supérieure, ou détachement égoïste ? Un art subtil présidait aux évolutions de Fitzpatrick — moins brusques et moins accusées que celles de Tarte. Cet Irlandais déconcertait parfois ses amis canadiensfrançais.
Flynn présenta la dernière loi importante de la session. Commissaire des Terres, en 1880, il avait tenu à jour la législation minière. En 1890, le gouvernement Mercier avait modifié sa loi. En 1892, Flynn. redevenu commissaire des Terres, proposa une nouvelle loi des mines, compromis suggéré par l'expérience entre la loi de 1880 et celle de 1890. La province produisait, en chiffres ronds, SI. 200.000 d'amiante, $500.000 de phosphates et $500.000 de cuivre par an. ' "Si nous pouvions, dit Flynn, exploiter nos mines de fer, nous ne serions pas en peine d'importer un million de piastres de rails." Il voulait faciliter la délivrance des permis. Stephens reprocha encore à cette législation minière trop de formalisme, de complications administratives ; on utilisa plusieurs de ses observations.
Une autre loi de la session accorda le droit de suffrage (non d'éligibilité) aux femmes, en matière