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Documents sessionnels" de

Premier ministre et trésorier, Taillon fut sur la brèche pendant toute la session. Selon sa promesse, il présenta un bill supprimant les licences imposées en 1892 aux commerçants, aux industriels et aux membres des professions libérales. Il maintenait les droits sur les successions et sur les mutations de propriétés — malgré Gladu, dont l'amendement fut repoussé par 38 voix contre 18.

Cependant, la réaction — économies, refus de subsides, refus de ''patronage" — parut trop forte. Depuis une vingtaine d'années, les énergies individuelles s'étaient, à l'exemple de Sénécal, dirigées vers la construction et l'exploitation des chemins de fer. Il y avait eu des spéculations éhontées, mais aussi des efforts sincères, des acceptations courageuses de gros risques. On trouva que Taillon liquidait un peu vite et un peu brutalement cette période héroïque. En 1894-95, le Québécois J.-G. Scott fusionnait plusieurs lignes, avec le Québec et Lac-Saint-Jean pour pièce maîtresse de ce petit réseau. Des Montréalais et un Sorelois influent étudiaient la construction d'un chemin de fer de la rive sud, de Lévis à Montréal. L'abbé Proulx demandait toujours un chemin de fer de Saint-Lin à Joliette. Cléophas Beausoleil sollicitait la charte d'un "chemin de fer de Brandon et de Sainte- Emilie de l'Energie". William Owens, chef de la plus riche famille du comté d'Ottawa, s'intéressait au projet de l'ingénieur Rémi Poulin, qui voulait relier Papineauville à la ligne du Montréal et Occidental, par une voie ferrée traversant la seigneurie Papineau. Tous ces intérêts particuliers se défendirent. Et la Minerve elle-même, cherchant à freiner, déconseilla un changement trop subit. Le cadre de la province s'est-il rétréci? Toutes proportions gardées, le gouvernement Taillon après le régime Mercier évoque la Restauration après l'Empire. La redingote et la longue barbe de Taillon

après le costume de comte palatin de Mercier évoquent le parapluie de Louis-Philippe après le chapeau du petit caporal. "La France s'ennuie", disait Lamartine, sous Louis-Philippe. Sous Taillon aussi, plus d'un regretta les années d'opulence. On regretta les imprudences mêmes de Mercier, qui faisaient circuler l'argent et que marquait un cachet de grandeur.

Marchand et Shehyn critiquèrent le budget. Hall et Cooke, que les changements ministériels n'apaisaient point, votèrent avec l'opposition. Le Star les approuva. Les circonstances plaçaient face à face, comme premier ministre et chef de l'opposition, deux hommes d'esprit. Marchand proposa courtoisement une conférence des deux partis, pour étudier la situation financière de la province et aviser aux moyens de redressement "en dehors de toutes considérations politiques". Deux journaux conservateurs, le Star et la Presse, approuvèrent Marchand. "La législature ne peut repousser cette motion si sage, utile et patriotique, sans faire preuve d'une partisanerie étroite, que le pays n'excuserait pas", écrivit le journal de Berthiaume. Mais Taillon repoussa la proposition "contraire à toutes les notions de gouvernement constitutionnel". (Chapleau avait jadis, après hésitation, repoussé dans les mêmes termes une proposition identique de Mercier.) Le ministère assume la responsabilité du gouvernement, dit Taillon, et ne doit pas la transmettre à la Chambre. La motion de Marchand fut rejetée par 40 voix contre 21.

Cooke mena l'offensive traditionnelle contre le Conseil législatif. Tessier et Gladu l'offensive aussi traditionnelle contr* les asiles d'aliénés. L'affaire de Beauport était close; l'opposition s'en prit à Saint-Jean-dc-Dieu. Des négociations se poursuivaient pour le renouvellement du contrat, expire

en juillet. Les Sœurs voulaient une subvention plus élevée; le gouvernement refusait de payer plus à l'asile montréalais de la Longue-Pointe qu'à l'asile québécois de Beauport. Attaqué par Gladu, Louis- Philippe Pelletier promit de ne rien signer sans l'approbation de la législature.

La session se terminait. Avant de la laisser clore, A.-W. Morris, ministre sans portefeuille depuis dix mois, tint à rendre un témoignage au premier ministre, à ses collègues et à la majorité catholique et française de la province de Québec. Il dit :

"Depuis mon entrée au ministère, toutes les représentations ou suggestions que fat faites, en ce qui touche les Anglais protestants, ont toujours été prises erî grande considération, et aucune demande raisonsonnable n'a été repoussée.

"Je vois là un désir sincère de reconnaître les droits de la minorité. Je ne connais vas un seul cas oit les membres du gouvernement aient tenu compte de la question de langue ou de religion, pour agir au détriment de la minorité anglo-protestante."

Taillon commenta ainsi ces paroles :

"J'espère que ces remarques serviront de leçon à l" majorité des autres provinces, qui ne nous rend pas toujours la justice à laquelle nous avons droit."

Et le lieutenant-gouverneur Chapleau prorogea.

Tandis que Chapleau prorogeait à Québec, la session fédérale sf préparait à Ottawa. Malgré des efforts obstinés. Mackenzie Bowell ne parvenait pas à combler la fissure créée par la démission d'Angers. Les hommes de premier plan se dérobaient, car l'opinion eût considéré comme un traître tout Canadien français "ramassant" — selon l'expression courante — le portefeuille d'Angers. Après

Chapicau, Louis-Philippe Pelletier fut prie par Mackenzie Bowell; le secrétaire provincial recueillerait sans peine le mandat fédéral d'Henri Simard, député de Charlevoix, mort à point nommé. Il semble bien que Louis-Philippe Pelletier fut tenté. Mais il appartenait au même groupe qu'Angers, et leurs amis communs, Landry et Isidore Belleau en tête, le menacèrent de rupture s'il "ramassait" le portefeuille. Tardivel lui donna le même avis. Les dissidents suggérèrent à Angers de démissionner au Sénat pour se présenter dans Charlevoix. Ils en feraient une "candidature de protestation nationale". Pacaud, poursuivi en diffamation par Angers, et condamné à deux mille dollars de dommages, s'engageait néanmoins à soutenir cette candidature. Quelques rouges qui avaient repoussé l'alliance des conservateurs nationaux lors de l'affaire Riel reprirent la même attitude. Philippe-Auguste Choquette se plaignit à Laurier de l'indulgence témoignée par Pacaud à Louis-Philippe Pelletier, à Philippe Landry, à Isidore Belleau. à tous ces "gueux politiques" de la "clique Angers".' Choquette tombait mal : Pacaud laissa entendre qu'il suivait un conseil de Laurier. La Presse appuierait aussi une candidature "nationale" d'Auguste-Réal Angers. Le gouvernement recula l'élection de Charlevoix jusqu'après l'ouverture de la session. Mais il fallait aflFronter les électeurs dans Montréal- Centre et dans Jacques-Cartier, pour remplacer les deux juges. Curran et Girouard.

Les jours fuyaient; la session, c'est-à-dire le moment de prendre une décision finale, approchait à grands pas. Le gouvernement manitobain persistait dans son refus. Il ne restait plus au gouverne-

1. Lettre de P.-A. Choquette à Laurier, du 20 novembre 1895 ; aux Archivp.a 'publiques du Canada (Laurier papers).

ment fédéral qu'à élaborer la loi réparatrice, pour la soumettre à la rentrée des Chambres. Le ministre des Douanes et grand-maître orangiste Clarke Wallace donna sa démission avec éclat plutôt que de participer à une telle mesure. Les orangistes ontariens l'applaudirent, comme les catholiques de Québec applaudissaient Angers. Au Manitoba, Greenway et Sifton aflFcctcrent de relever une provocation : Le gouvernement fédéral menace d'envahir notre domaine; eh bien ! nous l'en défions, et nous en appelons aux électeurs. Législature dissoute le 11 décembre; élections provinciales fixées au 15 janvier !

Le parti conservateur se trouve divisé en trois, voire quatre, voire cinq fractions, selon l'attitude adoptée sur la question scolaire. Le groupe Angers veut le rétablissement intégral et immédiat des écoles séparées au Manitoba. Le Moniteur de Lévis et la Vérité de Québec le soutiennent vigoureusement. Avec Masson, Ross, de Boucherville, Landry et Bellerose, ce groupe est puissant au Sénat; et c'est en vain que Bowell offre encore le portefeuille d'Angers à deux sénateurs : Joseph Bolduc, puis Alphonse Desjardins.

Un autre groupe, avec le ministre Ives, représentant les Anglais de la province de Québec dans le cabinet fédéral, propose un compromis : des écoles séparées, mais contrôlées par le gouvernement provincial.

La troisième nuance comprend les adversaires sournois des écoles séparées. Quarante ou cinquante parlementaires, commandés par George Taylor, whip du parti conservateur, veulent confier à un simple députe, non au gouvernement, l'initiative du bill réparateur. Ainsi, la question de confiance écartée, chacun votera librement, sans risque pour le ministère: et celui-ci se retranchera, aux yeux de

l'opinion catholique, derrière la volonté de la Chambre.

A l'extrême, les partisans de Clarke Wallace refusent purement et simplement toute mesure réparatrice.

Entre ces quatre fractions ballotte la cinquième, la fraction ministérielle de Mackenzie Bowell, suivie par Adolphe Caron, homme du monde en toutes circonstances, et par l'ancien colonel du 65e, Aldéric Ouimet, bougonnant. En face. Laurier, adroit, courtois, vigoureux à l'occasion, exerçant une grande séduction personnelle, attend son heure, reçoit des adhésions, maintient en souriant la discipline, contient l'impatience de ses lieutenants. Dans la coulisse, enfin, les administrateurs du Pacifique prononcent de plus en plus haut le nom du vieux sir Charles Tupper — l'homme fort qui a imposé la Confédération à la Nouvelle-Ecosse. Mackenzie Bowell, affolé, demande par câble à Tupper son retour et son concours immédiats.

C'est dans ces conditions que se préparèrent les élections partielles de Montréal-Centre et de Jacques-Cartier.

A Montréal-Centre, les libéraux présentèrent l'entreprenant et influent McShane. Disqualifié et privé de ses droits politiques au temps de Mercier, McShane avait fait casser ce jugement par la Cour d'Appel: brasseur d'affaires et d'élections, il ne passait pas pour un ascète. Les conservateurs tinrent à lui opposer une personnalité irréprochable. Ils décidèrent le Dr Htngston, non sans peine, en lui promettant un fauteuil au Sénat en cas d'échec. Président de l'Ecole de Médecine aux temps héroïques — avant la fusion avec Laval — le Dr Kingston n'avait guère trempé dans la politique. Irlandais bilingue, comme McShane (ce qui convenait pour Montréal-Centre) , il jouissait d'une très

haute réputation de médecin, d'homme d'honneur et aussi d'homme d'afFaires, car on lui attribuait l'arrêt d'une panique parmi les déposants de la Banque d'Epargne. Enfin, il s'appelait depuis peu sir William Hingston, ayant été créé chevalier à la promotion du mois de mai, pour l'anniversaire de la Reine (en même temps que cet autre gentilhomme : Joly de Lotbinicre) .

Dans Jacques-Cartier, les conservateurs décidèrent J.-A. Descarries, député provincial, à démissionner pour s'assurer du mandat fédéral. Les libéraux oflFrirent de s'efFacer devant une candidature Angers; l'invitation déclinée, ils présentèrent Napoléon Charbonneau.

Les libéraux ne possédaient pas seulement Laurier, chef prestigieux, mais aussi les deux techniciens qui, jadis, se neutralisaient : Pacaud et Tarte. Ils joignirent l'habileté manocuvrièrc à l'élan. L'Electeur feignit de rapporter avec surprise et indignation le bruit — lancé, à Ten croire, par de vilains libres penseurs, irrespectueux de l'épiscopat — d'une intervention de Mgr Fabre en faveur des deux candidats ministériels. Mgr Fabre chargea le chanoine Bruchési de démentir la prétendue rumeur et d'affirmer son impartialité : c'est tout ce que L'Electeur voulait.

Laurier accomplit, pour ces deux élections, un effort exceptionnel. Il se fit accompagner dans ses assemblées non seulement par Tarte, Fitzpatrick et autres notoriétés de la province, mais aussi par Mowat, premier ministre de l'Ontario, Fielding, premier ministre de la Nouvelle-Ecosse, et G.-W. Ross, ministre de l'Education en Ontario. Mowat et Ross, insensibles aux pressions des fanatiques, jouissaient naturellement d'une bonne presse dans la province de Québec. Décidément, les grandes vedettes se dérangeaient pour les campagnes de J.-A.

Descarries, dont une candidature avait jadis entraîné la célèbre joute oratoire de Saint-Laurent, entre Chapleau et Mercier I

Ouimet et Caron, même secondés par le vigoureux Bcrgcron et le fort improvisateur et tribun Cornellier, ployaient sous cette avalanche. Pour comble de malchance, la Presse se tourna contre eux, sous un prétexte inattendu.

La Banque du Peuple, à la suite d'opérations hasardées, avait dû fermer ses portes. C'était une des banques populaires où de petits déposants canadiens-français portaient leurs épargnes. La Presse, à l'aflFût de toute occasion d'augmenter son tirage, prit la défense des "milliers de travailleurs dépouillés de leurs économies". Jules Hclbronncr, passé maître dans cette spécialité, cherchait des responsables à clouer au pilori. Or la Banque du Peuple, présidée par Jacques Grenier, était une banque "rouge" — car il n'y avait pas seulement les hôtels bleus et les hôtels rouges, mais aussi les magasins de nouveautés bleus (comme Dupuis Frères) etles magasins de nouveautés rouges, et même les banques bleues et les banques rouges ! La Banque du Peuple souscrivait aux caisses de Pacaud. La Presse accusa Caron, principal ministre canadienfrançais au fédéral, et par conséquent responsable, en dernier ressort, de tout ce qui allait mal, de n'avoir rien tenté pour sauver la Banque du Peuple, et même d'avoir, par vengeance politique, "tout fait pour transformer la crise en désastre". Le raisonnement paraît plutôt captieux? Le peuple excité n'y regarde pas de si près, surtout en période électorale; et la Presse mena une campagne d'autant plus vigoureuse qu'elle était faiblement motivée. Or le tirage de la Presse approchait de 50.000 laissant la Minerve loin derrière.

Os grandes et petites causes aboutirent à un double revers ministériel. Le 27 décembre, McSba- DC battit le Dr Kingston (3.395 voix contre 3.059) ; le 30 décembre, Charbonneau battit Descarries par 574 voix. L'année 1895 était finie. II semblait bien que pour la grande armée conservatrice, la déroute fut commencée.

TABLE DES MATIERES DU TOME Vn

Page Louis-Olivier Taillon, "leader" du gouvernement ; Félix-Gabriel Marchand, chef de l'opposition — Contraste entre l'élan du régime Mercier et la prudence du régime de Boucherville — Un programme raisonnable, et surtout agricole — Mais la situation financière, héritée des gouvernements précédents, oblige à taxer — Activité de l'opposition libérale ; premiers projets d'une réforme de l'enseignement — Scission entre castors et conservateurs — Le procès de Mercier ; revirement de l'opinion en sa faveur — Les écoles du Manitoba — Chapleau, lieutenant-gouverneur — De Boucherville démissionne — Israël Tarte, lieutenant de Laurier 9

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