LE COMMERCE DU BOIS.— LA COLONISATION.— LES
CHENEURS.
VANT de poursuivre notre travail sur les missions, il est temps de faire un retour en arriere et d’^tudier l’industrie qui fut la cause premiere de la colonisation de 1’ Ottawa, nous voulons dire l’industrie des bois et les chantiers.
Philemon Wright fut le premier des marchands de de bois ou des bourgeois des chantiers, mais son exemple ne tarda point k etre suivi par une foule d’autres. En peu d’annees les bords de l’Ottawa et de tous ses affluents furent livrds aux speculateurs ; des scieries s’ffleverent le long des chutes, et la foret se remplit de bucherons. On les comptait par milliers, et tout l’ete, la riviere etait remplie de radeaux flottants ou cages qui descendaient k Quebec. II fallait diviser ces cages k chaque rapide pour leur permettre de le sauter, et c’etait un travail lent et difficile. De la l’origine d’un certain nombre de villages sur la riviere. On les recommit k leur antiquity, et aussi, avouons-le, k leur peu de saintete, car les voyageurs d’alors n’avaient ni les vertus ni l’urbanitd qu’on leur commit aujourd’hui.
Si la retenue leur manquait, la g£n6rosit6 ne leur a jamais, du moins, fait defaut. Et certes, ce n’dtait pas qu’on manquat d’y avoir recours. Chaque saison, les missionnaires montaient sur les cages, quetaient pour leurs pauvres missions et pour leurs chapelles, et recueillaient des aumones abondantes. Aux voyageurs sont dues les premieres eglises de beaucoup de paroisses de l’Ottawa. Les voyageurs eux-memes sont devenus les premiers colons canadiens du pays.
Ces notions prdliminaires poshes, nous allons emprunter a la g^ographie universelle d’Elis^e Reclus, son excellente description de l’industrie forestiere au Canada.
“ La plus grande partie de la region forestiere appartient encore au gouvernement et se divise en lots afferm6s succesivement aux sp^culateurs : chaque annde les agents forestiers mettent en adjudication un certain nombres de “ limites,” c’est-h-dire de “ lots ddlimitds ” en carrds gdomdtriques par dizaines ou centaines de milles anglais. Les marchands de bois qui achetent ces parties de forets pour en abattre les arbres et les debiter en billots, s’engagent h empecher toute destruction inutile ; apr&s avoir fait choix des frits qu’ils peuvent abattre et transporter, ils doivent respecter les arbres dont ils n’ont pas besoin et rendre le fonds k l’Etat sans 1’ avoir detdriord ; mais de pareilles obligations sont purement fictives, et le debasement se.fait k outrance, sans souci de l’avenir. Le “bois franc,” c’est-h-dire que l’on peut ouvrer, est celui que Ton detruit avec le plus d’acharnement : des forets entires ne contiennent plus que du “bois mou,” n’ayant d’autre emploi que pour les foyers. Chaque nouveau chemin, chaque glissoire etablie sur le cours d’un torrent permet de pousser plus avant l’oeuvre d’extermination. Le gemmage des arbres resineux pour la production du goudron, du brai, de la t6rebenthine ne se pratique gu&re au Canada.
“ Engages k l’automne, les bucherons qu’emploient les acheteurs de “limites,” remontent les rivieres afin d’arriver sur les “ hauts ” h temps pour etablir leurs “campes” et se mettre k la besogne d6s que la neige couvre le sol. loute la saison d’hiver est utilisde par l’abattage des arbres que l’on frame sur les chemins glissants jusqu’au bord des torrents dont le flot les emportera. D£s que la glace est fondue sur les cours d’eau, les troncs entassds sur le bord sont pr^cipitds dans le courant et les “ draveurs ” ou gens qui font la “ drave ” les suivent, ici en bateau, ailleurs k pied, armes de gaffes, de grappins ou de haches pour d^gager les futs arret^s dans les baies latdrales ou sur les rochers. Souvent un obstacle plac6 en travers de la riviere retient le convoi : il se forme une embAcle ou “jam”, et les travailleurs ont h s’^lancer
sur la masse flottante, 4 degager la bille qui sert de “clef*’ k l’enorme “ embarras ” des troncs entremets et k leur faire reprendre la marche vers l’ava'l. Parfois les arbres retenus par quelques fissures de roc ferment barrage dans les rapides memes, et e’est alors en pleine cascade, au milieu des flots tourbillonnants, ou la riviere “ tombe en foudre ”, qu’il faut degager la voie. Mais dans toutes les riviferes ou les cataractes sont trop puissantes pour qu’on s’y hasarde, les draveurs construisent, k cotd du courant, de solides echafaudages pour les coulisses ou glissoires, dans lesquelles les billots seront lances. A chaque lieu d’dtape ou Ton doit arreter les bois, on eleve en travers du courant des barrages fixes ou mobiles, des “booms”, derriAre lesquels le “train” d’arbres s’amasse en un plancher mouvant. Enfin, sur le fleuve, les hommes qui suivent ou preefedept le convoi de flottaison ont 4 joindre les billots en cages ou “ cageux ”, c’est-4-dire en radeaux disposes en longs quadrilatbres, ou plus souvent en polygones irreguliers, composes d’un grand nombre de radeaux secondaires. Les bucherons se laissent alors entramer en derive, si ce n’est aux endroits pdrilleux fcu il faut echapper aux remous, se garer des rapides ; parfois ils demembrent 1’ilot de bois qui les emporte pour le reconstruire en aval et voyager encore jusqu’4 l’usine qui debitera leur bois en poutres et en planches, ou jusqu’au port, pres du navire de chargement, presque toujours anglais ou norvegien.
“A de pareils mdtiers si divers et si penibles les draveurs ont fort k craindre les maladies causdes par l’humidite et les viandes gatees, surtout une espece de scorbut qu’ils appellent “jambe noire ” black leg ; mais ceux qui echappent aux maladies et aux dangers deviennent presque tous des hommes remarquables par la force, l’adresse, la surete des mouvements et la presence d’esprit.
“ Nombre d’entre eux trouvent leur joie k braver la mort. On les voit traverser les courants rapides en sautant de bille en bille ; ils descendent meme des cascades, cramponnes k un morceau de bois ; ils passent, en nageant, sous les radeaux et les booms. Cependant les accidents ne seraient pas nombreux si, les jours de fete et les lendemains de paye, les draveurs ne se laissaient
entrainer k boire outre mesure. D’ordinaire, ils sont joyeux sans exc^s ; ils aiment & chanter en ramant, et c’est pour eux quelquefois par eux, qu’ont 6t6 composes les belles chansons canadiennes les plus aimdes :
Voici l’hiver arriv^.
Les rivieres sont gelees.
C’est le temps d’aller au bois Manger du lard et des pois !
Dans les chantiers nous hivernerons !
Dans les chantiers nous hivernerons !
Rouli, roulant, raa boule roulant,
En roulant ma boule, roulant,
En roulant ma boule.
Nous avons saute le Long-$aut,
L’avons sautd tout d’un morceau !
Ah ! que l’hiver est longue !
Dans les chantiers nous hivernerons !
Dans les chantiers nous hivernerons !
Rouli, roulant, ma boule roulant,
En roulant ma boule, roulant,
En roulant ma boule.
Quand 9 a vient sur le printemps,
Chacun craint le mauvais temps ;
On est fatigue du pain.
Pour du lard on en a point.
Dans les chantiers, ah ! n’hivernons plus ! Dans les chantiers, ah ! n’hivernons plus !
Rouli, roulant, ma boule roulant,
En roulant ma boule, roulant,
En roulant ma boule.”
“ Aux bucherons succddent les agriculteurs : les premiers eclaircissent la fordt, les seconds la ddtruisent. Dans le voisinan-e immediat des villes ou des lieux d’embarquement, ils abattent les arbres k la hache, mais k distance des marches, ils livrent aux flammes la part de bois ou ils sdment leurs grains et planteront leurs vergers. C’est pitid de voir les grands arbres flamber, repandant une acre fumee que le vent porte au loin et qui obscurcit Patmosphere. Le feu court d’abord gaiement dans les broussailles, puis s’attaque aux troncs qtii brulent isolement, par bouffdes intermittentes, suivant les aliments plus ou moins combustibles qu’il trouve, ecorces ou branches sdches. Pendant des journees, des semaines, les futs se consument, ronges peu k peu ; le vent avive la braise qui de nouveau se couvre de cendre. A la fin les arbres s’eteignent ; on n’en voit plus que des souches inegales, souvent surmontdes de squelettes carbonisds, aux formes les plus bizarres. Des annees s’ecoulent avant que les restes de la foret aient completemeut disparu : la charrue passe entre les racines. Parfois aussi, le defrichement, trop couteux, est interrompu, la broussaille reprend possession du sol, et les troncs noircis disparaissent sous les lianes.
“ Les incendies sont interdits pendant le mois de juillet et le mois d’aout de peur que le feu ne se propage au delh des terrains concedes ; mais, en depit des prdcautions, il arrive frequemment, pendant les chaleurs caniculaires, que les flammes gagnent de proche en proche, et que de grands embrasements ddvorent les forets de territoires entiers : des ruisseaux, des rividres n’arretent pas les flammes ; le vent transporte les brandons par-dessus les lacs. Dans toutes les parties du Canada on rencontre de ces “ brules ” dont l’humus meme est consume et dont les bois se reconstituent lentement, dressant leurs pousses verdoyantes entre les mats grisatres laissds par les flammes.” |
Empruntons maintenant k un autre ecrivain de mdrite la description d’un chantier.* *
“ Le site du “ camp ” f occupe un plateau, pas assez dleve pour etre trop exposd, mais assez pour n’etre pas incommodd par
+ Elisde Reclus : Gtfographie Universelle, tome de l’Amdrique Bordale.
* T. Tachd : Forestiers et voycigeurs. Le camp d’un chantier.
f Le “p” se prononce ici.
l’eau dans les degels : dans le voisinage imm^dhat coulent les eaux saines et abondantes d’une riviere ou d’un ruisseau.
“L’emplacement ndcessaire a dtd soigneusement “debarrassd sur le sol de cette petite troude faite au milieu de la foret s’dlevent les Edifices de l’dtablissement. C’est d’abord le “ camp” proprement dit, maison, case ou cabane, destine au logement du personnel, puis une ecurie pour les chevaux, et enfin des “ abris ” faits recevoir et proteger des objets de consommation, des ustensiles, etc., etc.
“ Autour de ces constructions sont epars des barils vides, des tas de bois, auxquels s’ajoutent, quand les hommes sont entres le soir et les jours de dimanches et fetes, des trameaux renverses sur le cotd, des raquettes et autres instruments, plantes dans la neige ou disposes pr&s de la porte du camp et de l’ecurie.
“ Les Edifices d’un chantier sont construits de troncs d’arbres non equarris ; ces morceaux de bois ronds sont ajustes aux angles au moyen d’entailles, pratiquees aux faces superieure et inferieure des deux extr^mitds de chaque pibce : d’ou vient h cette esp6ce de construction le nom de “ charpentes 4 tetes.” Les interstices entre les pibces sont calfeutrdes avec de la mousse ou de l’ecorce de cedre. Le toit est forme de planches fendues et dressees k la hache, lesquelles, dans le vocabulaire de nos forestiers, portent le nom “d’dclats.” Les planchers du haut et de bas sont faits de petites pieces grossierement equarries.
“ L’interieur du logement des hommes de chantiers se compose d’ordinaire d’une seule piece. Tout autour de cette piece regne une rangee de lits ou “couchettes,” dont les ais sont fixes aux lambris. Le plancher des couchettes est forme de petits barrotins recouverts d’une couche plus ou moins epaisse et plus ou moins bien arrangee de branches de sapins, selon le “ sybaritisme ” de l’occupant : un oreiller, dont ni la matiere ni la forme ne sont prescrites par le rbglement, et des couvertures de laine competent la literie des “ hommes de chantiers.”
“ Un poele, dont les tuyaux traversent le toit, occupe d’ordinaire le centre du logis, entoure le soir de “ mitasses,” de chaussettes, de mitaines qu’on fait chauffer pour le lendemain. Dans
les chantiers de l’Ottawa, le poele est remplac<£ par un atre de sable encaiss^, qu’on el&ve au centre du logis : la fumee s’echappe par' une ouverture carrde menagee dans le toit. Une table k tr6teaux, quelques sieges rustiques, des ustensiles de cuisine et de table, quelques outils, une meule et des pierres k aiguiser, unmiroir, quelques montres, un ou deux fusils et le modeste ndcessaire de toilette de chacun compl&tent tout l’ameublement du ‘ ‘ camp.”
“ J’ai parle des sieges : il en est une espbce particuliere aux chantiers laquelle prete aux formes les plus varices et les plus pittoresques : je connais certains ebdnistes forestiers qui poss&dent un talent remarquable dens ce genre de travail. Ces sieges sont confectionnes sans tour, et sans avoir recours au systeme couteux et peu sur des mortaises, clous, chevilles, vis et colle forte. Les branches d’un sapin en forment les pieds quelquefois les bras et le dossier ; partie du tronc de l’arbre, faqonnee selon le gout et la patience de l’ouvrier, en constitue le siege. La chronique rapporte que le premier siege, “style chantier ”, qui fut produit, avait quatre pieds ; il fait ainsi fait que quelqu’un, entrant le soir dans le camp, le prit tout bonnement pour la chienne' du contre-maitre : de 1& vient qu’on nomme ce siege une chienne, et qu’il est, par consequent, fort comme il faut de dire dans les chantiers, k celui qui se trouve de service k l’arrivee d’un etranger : “ presente done une chienne k monsieur ”, ou k l’etranger lui-meme : “ Monsieur, veuillez vous asseoir sur cette chienne.”
“ Disons un mot, maintenant, du personnel des chantiers et de l’organisation sociale et hierarchique dans cette socidte des bois. Naturellement, le chiffre de la population varie selon l’importance de Sexploitation et la richesse de la portion de foret soumise k cette exploitation ; mars si la population d’un chantier, quel que fut son chiffre, d^filait devant vous dans l’ordre des prds^ances, voici le rang relatif que chacune de ces diverses classes occuperaient : i. le contre-maitre ; 2. les bhcheurs ; 3. les charretiers ; 4. les claireurs ; 5. le couque.
“ Le contre-maitre etle couque sont des fonctionnaires uniques dans leurs attributions ; les autres sont des travailleurs dont le
nombre proportionnel varie selon les circonstances de temps et de lieux.
“ Le contre-maitre est le depositaire absolu, par la volonte du bourgeois proprietaire, de l’autorite sociale de la communaute : il pose et rdsout les questions, donne des ordres, tranche et agit selon son bon plaisir, et ne doit compte de son administration qu’fi celui qui l’a envoy6.
“ Le couque, bien que venant en dernier lieu dans l’ordre hierarchique, sert v6ritablement, sans prejudice k ses fonctions de cuisinier, de ministre de l’interieur au contre-maitre.
“ Les “ bucheurs ” abattent les arbres propres k l’exploitation et s^parent du reste les parties qui ne conviennent pas comme bois de commerce. Dans les chantiers ou l’on manufacture du “ bois carre ”, les “ bucheurs ” se partagent en trois categories ; ceux qui abattent les arbres, ceux qui les degrossissent qu’on appelle piqueurs, et ceux qui finissent l’equarrissage, lesquels reqoivent le nom de “ doleurs ” ou “ grand’haches.”
“ Les charretiers chargent les pieces de bois sur leurs traineaux, de forme particulitbre, et les conduisent a la “jetee,” sur le bord de la riviere flottable la plus voisine. La jetee est ainsi appelde parce que les pieces de bois amassees dans cet endroit, sont precipitees toutes ensemble dans la riviere au printemps, quand la fonte des glaces et de la neige permet de commencer la “ descente ” vers le moulin scie, ou le lieu de depart pour le port d’embarquement.
“ Les “ claireurs ” debarrassent les endroits de “ halage ” des arbres et branches qui font obstacle ; ils etablissent les chemins, les foulent avec les pieds, les arrangent avec la pelle et les entretiennent ainsi tout l’hiver dans le plus parfait ordre.
“ Les devoirs et les attributions de ces divers etats, les droits et les prerogatives qui en decoulent sont regies et definis par les us et coutumes des chantiers, sans constitution ecrite et toujours sous le bon plaisir legislatif, administratif et judiciaire du contre-maitre.”
Les forets canadiennes appartiennent aux gouvernements provinciaux dont elles forment le principal revenu. On les divise
par limites de quinze ou vingt lieues et on vend les coupes k l’encan.
'En 1871, le gouvernement de Quebec avait ainsi conc6d6, dans le nord de l’Ottawa, six cent onze limites qui couvraient un rayon de 15,794 milles carr^s. Outre le prix d’achat de la limite, l’acquereur paie encore une redevance pour chaque pied de bois carre qu’il coupe et pour chaque billot qu’il abat.
Sexploitation de la foret se fait ainsi sur une immense 6tendue et une prodigieuse activite rsbgne chaque hiver dans les bois. A la fin du chaque automne pas moins de 25,000 hommes se dirigent dans les profondeurs des forets pour n’en sortir qu’au printemps.*
Us sont divises par chantiers de quarante k soixante hommes environ. Le bois diminue, on le comprend, avec une grande rapidite, et il faut que les bucherons s’enfoncent maintenant une centaine de milles dans les terres. La grande depense des bourgeois de chantiers est le transport des vivres k ces distances. Aussi font-ils defricher de grandes fermes qui leur servent d’entrepot. Puis, lorsque le bois a ete coupe et que les chantiers se sont eloignes vers le nord, ils vendent ces fermes desormais inutiles pour eux, mais qui deviennent souvent le centre d’un florissant village agricole.
Les grands arbres sont rares aujourd’hui, et le commerce du bois carre n’existe pour ainsi dire plus. Les scieries elles-memes diminuent de nombre, tout en augmentant de puissance. Le commerce du bois est encore enorme au Canada. L’exportation, en 1895, s’en est ^levee k $23,374.00, dont $9, 100,000 pour la seule province de Quebec. Le centre de cet immense commerce est la province ecclesiastique d’Ottawa. Les principales scieries sont etablies sur les bords de la rivifere, depuis Mattawan jusqu’fi Hawkesbury, k Pembroke, k Arnprior, k Aylmer, k Chelsea, k Buckingham, k Rockland et surtout k Ottawa qui est le grand marche de l’univers.l
* Joseph Tass^ : la •valine de T Outaouais.
7 Voici les noms de quelques comoagnies bien connues : MM, Conroy et Cie aux Chenes, pr&s d’ Aylmer ; Bronson et Weston ; John R. Booth ; Buell etHurdman; Gilmour et Cie; Edwards et Cie k Ottawa ; Gilmour et Cie k Chelsea ; MacLaren et Cie, Ross et Cie k Buckingham ; Edwards et Cie k Rockland ; Robinson et Cie k Hawkesbury.
Les chantiers sont une fortune pour l’habitant canadien. Pendant les longs mois d’hiver il monte dans le bois oil il gagne, outre sa nourriture, de quinze k trente piastres par mois. Malheureusement, il y perd souvent le gout de l’agriculture et il y prend l’habitude de negliger sa terre.
Trop souvent aussi les jeunes gens, perdus au milieu d’une foule d’ttrangers de toutes races et de toutes religions, s’abandonnent au vice. L’ett au lieu de rentrer au foyer, ils demeurent dans les hotels des villes, gaspillant des centaines de piastres en de continuelles orgies. Ils n’osent plus, ensuite, paraitre au village, et passent ainsi de longues anntes, dans une vie de desordres et de ptchts.
Mais les abus dont nous sommes aujourd’hui les temoins attristes ne peuvent se comparer en rien aux exces qui etaient familiers aux voyageurs d’autrefois. Bytown, depuis sa fondation jusqu’en 1848, eut la renommee d’etre un enter. Centre des travaux du canal Rideau, rendez-vous de tous les voyageurs des chantiers, il n’ttait pas rare d’y voir des etrangers reunis par centaines et par milliers. En ce temps-lk, les haines de race et de religion etaient vivaces, le whisky et le rhum coulaient & flots ; la justice, encore mal constitute, n’existait, pour ainsi dire, pas : autant de motifs de dtsordres.
Les Irlandais, aigris par les persecutions seculaires qui les avaient forces d’tmigrer en Amerique, se faisaient remarquer entre tous. Ils s’etaient coalises contre les orangistes, leurs mortels ennemis, et ils opposaient k leur haine fanatique, leur colere et la force- de leur bras. Le sang coula plusieurs fois k l’occasion de la Saint-Patrice ou du 12 juillet, fete du roi Guillaume d’Orange ou plutot celebration de la bataille de la Boyne, en 1690. Aujourd’hui encore les orangistes n’ont point desarme, et quoique desabituts des luttes sanglantes de la rue, leur haine contre la religion catholique se manifeste k l’occasion des luttes electorates et des intrigues de la politique.
Malheureusement, les organisations ouvrieres, formees & l’origine dans des buts tegitimes, pour obtenir justice et libertt, ne tardent pas, si l’Eglise n’y met pas ordre, & dtgentrer, et k
devenir, entre les mains de quelques meneurs, des instruments d’oppression.
Une societe se forma pour monopoliser le travail des chantiers. On appelait ses membres les Cheneurs ( Shiners ) parce que eux seuls devaient regner et briller. Malheur & qui osait se faire embaucher dans les chantiers sans appartenir k la societe.
Tous les cheneurs dtaient des emigrants, des “ Uripiens ”, (Europeens) comme les appelaient les Canadiens ; et ils donnaient aux Canadiens-franpais le nom insultant de Kenocks, ce qui ne signifie rien, mais l’intention fait tout.
La concurrence des Canadiens devenait chaque jour plus redoutable k mesure qu’ils affluaient k Bytown. On se resolut de le& degouter du pays, et les batailles devinrent quotidiennes. Les Canadiens, peuple patient et docile, recevaient generalement les coups et osaient k peine les rendre. Ils etaient devenus des souffre-douleur et des parias.
Les cheneurs se faisaient un jeu de demenager une maison en pleine nuit, d’assommer un passant paisible, de gater l’eau d’un puits, de mettre le feu aux etables, de deshabiller les enfants dans la rue pour les voir courir sur la neige, d’enfoncer les vitres h coups de canne. Un jour ils sortirent du corbillard un cercueil et l’abandonnhrent au milieu de la rue, apres avoir disperse le convoi.
C’etaient 1 k les menus plaisirs de cette horde.
Bytown, au milieu de ses forets, etait l’epouvantail du Canada. “ II n’y a pas de Dieu k Bytown,” disait le proverbe. Le fait est qu’on n’y pensait guere k Dieu. Revenir de Bytown, signifiait revenir de la caverne du lion. Quand une famille restait sans nouvelles d’un enfant parti pour les chantiers, on le pleurait comme mort et l’on se disait tout bas: il aura dt6 tue h. Bytown.
Les anciens racontent que souvent, la nuit, on entendait \kbas au pont des Chaudi^res des voix desesperdes et des cris lamentables. C’etaient des voyageurs attardds que les cheneurs jetaient dans l’abime, ou des cheneurs qui, rencontrant plus forts qu’eux, allaient rejoindre, k leur tour, leurs victimes au fond de la riviere.
Les Canadiens s’emurent enfin, et leur reveil fut terrible.
Ces ddsordes se prolongferent jusqu’en 1849, k l’epoque de la fameuse bataille des pierres. Cette dmeute, ou il y eut des tues et des blesses, et qu’dtoufferent difificilement les compagnies de milice appeldes aux armes, remplit les cheneurs d’une crainte salutaire et mit fin k cette odieuse institution.
Le caractere serieux de notre histoire ne nous permet pas de raconter ici les exploits legendaires de certains voyageurs, bien capables d’exciter la verve des romanciers. Les noms de Jos. Montferrand et de ses compag-nons : Senecal, Brule, McDonald, Taillefer, Joseph Clermont, Joseph Colas et Louis Montferrand ne sont point pres d’etre oublies des catholiques. Les orangistes ne les oublient point non plus. Chacun de ces hommes avait plusieurs morts sur la conscience ; nous n’osons pas dire des meurtres, car presque toujours la justice etait de leur cote.
Dans ces journdes ou la bete humaine, reprenant le dessus, s abandonnait k ses instincts sangminaires, une seule autorite parvenait encore k se faire ecouter ; l’autoritd du pretre catholique, tant etait enracinee la toi de ces rudes aventuriers, Le P. Cannon se rendit fameux dans le pays. Mainfes fois il calma les esprits, maintes fois il se jeta au plus fort de la lutte et, d grands coups de houssine, separa les combattants.
Tertninons ce chapitre par deux traits qui interessent le lecteur.
Un jour, un missionnaire catholique remontait l’Ottawa en canot d’ecorce. Au moment d’aborder k Hull voild qu’une nuee d’orangistes apercevant sa soutane, sortent de la Pigeonniere et accourent sur la rive en hurlant pour lui faire une chaude reception. Le Pere effraye donne ordre k ses conducteurs dont l’un etait Jos. Montferrand, de rebrousser chemin et d’aller atterir k Bytown. L’hercule s’y refuse. Non pas, mon Pdre, dit-il. Nous allons ddbarquer ici-. N’ayez crainte, je vous ferai de la place, et, s il le taut, je balaye tout le village. On aborde au milieu d’un charivari sans nom. Montferrand, qui ramait tete basse, saute k terre avant d’etre reconnu, trdbuche et tombe presque aux pieds du chef de la bande. A l’instant meme, notre orangiste, empoi-
gne par les deux jambes tournoyait dans l’espace et s’en allait plonger, tete baissee, au fond de l’eau. Les autres, effrayes, detalerent.
La seconde anecdote est plus serieuse et fait honneur k la religion.
Les cherieurs ne regnaient pas seulement Bytown, leur organisation s’etendaient sur la Gatineau.
LTn certain ecossais protestant, du nom de Stewart, acheta un lot sur le haut de cette riviere et vint s’installer, tout seul, au milieu des bois, avec sa femme et ses trois petits enfants. C’etait hardi pour ce temps, et ses amis le blamdrent ; mais l’obstme montagnard, entete comme ceux de sa race, tint bon et commenpa a defricher ses terres.
Tout lui reussit souhait, et il riait des vaines terreurs de ses amis. Apres six ans de miseres et d’un dur labeur, sa terre, mise en bon etat, commenqait k le payer de ses peines. Ddjfi l’aisance lui souriait, quand un incident faillit tout compromettre.
Un jour il descendit k Hull. C’dtait en temps d’election, et la lutte etait vive entre orangistes et cheneurs. C’etait 1 ’usage, comme on sait, que l’habitant qui descend & la ville, boive un peu plus que de raison. Notre homme se garda bien de manquer k l’usage, d’autant plus qu’il buvait aux frais des candidats. Une fois qu’il fut un peu chaud, sa langue se ddlia, il se souvint que lui aussi etait orangiste, et il tint des propos peu sdants k l’adresse des catholiques. L’oreille delicate de ceux-ci en fut offensee, et ils lui jurerent que, sous peu, il aurait de leurs nouvelles.
Rentre chez lui, notre homme raconta en riant k sa femme ce qui dtait arrive, mais la pauvre femme, prenant avec raison la chose au serieux, entra en dpouvante et ne fit plus que trembler.
Sur ces entrefaites, trois jours aprds, un pretre dcossais, le P. Paisley, que nous connaissons ddj k descendant la riviere dans une de ses tournees, avec un compagnon, vint frapper k la porte de Stewart et demanda l’hospitalitd.
Les trois petits enfants de la maison n’avaient point encore requ le bapteme ; et nos ecossais, quoique presbytdriens, heureux de la visite du pretre catholique, le pridrent de le baptiser. Le P.
Paisley acceda k leur demande ; puis, sur leurs instances, comme la nuit approchait, il accepta de coucher sous leur toit.
Vers une heure du matin, des coups violents, frappes k la porte, rdveillent les hotes endormis. Qui est \k ? crie Stewart. Sortez, lui rdpond-on ; on a besoin de vous. C’etaient les cheneurs.
Tout le monde dans la maison se leve k la hate. Stewart, son fusil & la main se tenait devant la porte qui cedait sous les coups ; la femme et ses enfants, k genoux dans un coin, tendaient au ciel des mains suppliantes ; encore un instant et le sang allait couler.
Soudain, au moment meme ou la porte tombait sous la pouss^e du dehors, un homine en surplis, un crucifix k la main, se precipite entre I’ecossais et les etrangers masques qui entraient. C’^tait le P. Paisley.
A sa vue, les meurtriers reculent un instant ; mais bientot reprenant courage, ils demandent k grands cris qu’on leur livre leur ennemi.
— Vous ne le toucherez point que vous ne m’ayez tue auparavant, dit le pretre. Au nom de celui dont vous voyez l’image, je vous ordonne de quitter cette maison.
— P£re, nous voulons prendre Stewart, c’est un orangiste, crient-ils.
— C’est un chretien et un honnete homme, repond le pretre, ce que vous n’etes pas, vous qui venez, la nuit, l’arracher d. sa famille et verser son sang. Vous rappelez-vous avoir 6te baptises dans la vieille Irlande, au signe de la croix ? Eh bien, moi, hier, j’ai baptist les trois enfants de cet homme au meme signe de la croix. II m’a donne 4 manger, il est mon hote, Je le rdipete, vous me tuerez avant de toucher un seul de ses cheveux.
A ces paroles les envahisseurs, se retirant un peu, tinrent tout bas conseil ; puis, leur chef, s’avanqant vers le pretre, lui dit : “ P£re, nous croyons que vous dites la v6rite, sovez en repos, nous ne ferons pas de mal k cet homme.’
Ils disparurent, et depuis ce temps, l’dcossais ne fut plus jamais inquietd.
C’est que le respect du pretre est inn6 au cceur de Pirlandais catholique, et ce respect, dans bien des circonstances, a arrete sa main d6j4 levee pour frapper.” *
* Nous devons tous ces details sur les cheneurs k M. Benj. Suite.