DIOCESE DE BYTOWN
IEN de plus mysterieux que les migrations des peuples et la naissance des nations. Les mouvements ment des masses humaines ressemblent au flux des vagues sur la greve, au d^bordement d’un fleuve trop gonfle ou, pour parler plus modestement, k ces migrations periodiques d’oiseaux qu’aucune force humaine ne peut contenir ou diriger. C’est la meme marche instinctive et irreflechie, la meme irresistible puissance. Ce serait done folie pour des hommes de se vanter d’en etre les auteurs. Souvent meme ces courants humains se produisent k l’encontre de leurs desirs et malgrd leur opposition manifeste. Qui eut dit que les dissenters anglais qui s’enfuyaient de leur pays pour chercher la liberte sur les rivages de l’Amerique, devaient etre les fondateurs d’un grand peuple ! Qui eut dit que les soixante mille Franqais, abandonnes sur les bords du Saint-Laurent, aux mains d’un vainqueur qui avait jure de les absorber ou de les detruire, parviendraient k dejouer ses plus sages plans, k grandir, k envahir les pays voisins et k se constituer en corps de nation ? Qui eut dit, enfin, que Taction combinee des pouvoirs civils et religieux du Dominion, pour arreter Immigration canadienne aux Etats-Unis echouerait si complbtement dans ses efforts patriotiques ? Personne assurement, car tous ces evfenements sortent du cours ordinane des choses. Et pourtant, tout instinctifs qu’ils soient, ces
mouvements ob^issent 4 une raison sup^rieure, qu’on decouvre facilement lorsqu’ils se sont accomplis et qu’on ne peut s’empecher d’admirer.
Cette raison supdrieure est la loi providentielle et la volontd supreme de Dieu. Elle m^ne l’homme ou il ne veut pas aller, et se joue dans le monde, en faisant fi de nos projets : ludens in orbe teirarum. Les Americains l’appellent la destinde manifeste.
L’histoire de la vallee de l’Ottawa, au point oil nous sommes arrives, va nous en fournir un nouvel exemple. Nous allons voir que malgre les plus habiles mesures prises par un gouvernement pour preparer l’avenir, cette terrs, qui etait reservee aux Loyalistes et qui leur avait 6t£ distribute avec une prodigalitt reflechie, etait destinte, par un ttrange retour des choses, k retomber aux mains des Franpais, ses premiers decouvreurs. Cette oeuvre n’a point eu d’homme pour auteurs. Dieu seul pouvait l’accomplir, parce que seul il est tout-puissant.
Pourtant, si Dieu seul est capable de ces grandes choses, il y a une grandeur dont certains hommes sont susceptibles ; c’est de se faire ses dociles instruments. Parmi ces instruments glorieux de la Providence, nous citerons Mgr. Bourget et Mgr. Guigues ; le premier moins pour son action personnelle que pour avoir su choisir le second.
Mgr. Bourget, comme naguere Mgr. MacDonnell, suivait avec une attention passionnte ce qui se passait dans la vallee de l’Ottawa. La colonisation y faisait des progres ttonnants ; il prtvoyait que ces progres allaient devenir plus rapides encore, en vertu de la loi de vitesse acquise, comme c’est toujours le cas dans les mouvements populates. Il voyait deji la foret vierge abattue et remplacde par des champs couverts de moissons, Bytown devenue une grande ville, la civilisation gagnant l’ouest et rendant n6cessaires de nouvelles circonscriptions administratives et religieuses. Ce que nous affirmons ici n’est point un reve ni une supposition gratuite ; nous en avons la preuve dans un rapport officiel au Saint-Si6ge.
Dans ces circonstances, il parut sage k l’6veque de Montreal et k ses ven^rables collogues dans l’dpiscopat, de co-op6rer 4
l’oeuvre de Dieu en obtenant la creation d’un nouveau diocese, et la nomination d’un bveque qui fut digne de prbsider 4 son organisation.
Muni des pleins pouvoire des eveques de Kingston, de Toronto et du vicaire apostolique de la Rivibre-Rouge, Mgr. Bourget s’embarqua pour l’Europe, en 1846. L’objet de son voyage fut tenu secret, parce qu’on redoutait de l’opposition de la part du candidat choisi, dont on connaissait la profonde humilite. C’etait le P. Guigues, Provincial des Oblats du Canada. Mgr. Bourget alia done tout d’abord 5. Marseille, oil ll obtint de Mgr. Mazenod, superieur general de la congregation des Oblats, les permissions necessaires ; puis il se presenta au Souverain Pontife, sa supplique et celle de ses collegues, le 30 decembre 1846. Cette supplique btait accompagnbe d’un expose de motifs lumineux. Nous regrettons que la cadre limitb de cette ouvrage ne nous permettre pas de le reproduire ici. II y btait dit, en substance, que non seulement le bien des ames exigeait le demembrement des anciens dioceses, mais qu’un jour viendrait, oil le nouveau diocese k forme, devrait lui-meme etre divise. Quant au choix du sibge episcopal, celui de Bytown s’imposait, placee qu’btait cette ville au centre d’un pays oil la divine Providence s’est plu k prodiguer les beautes et les richesses de la nature, ce qui lui assurait le plus brillant avenir. II btait temps, d’ailleurs, de prendre pied sur un terrain que les sectes heretiques envahissaient, avant qu’elles y devinssent trop puissantes. Enfin, le choix d’un religieux pour bveque s’imposait egalement, car il garantissait k ces regions, encore denudes de toutes ressources, des avantages, surtout en personnel, que ne procurerait point, k un egal degrb, un prblat sbeulier.
Le Saint Pbre fit droit, sur tous les point, k la demande de l’episcopat canadien. Par bref du 25 juin 1847, Pie IX brigea le nouveau dioebse de Bytown ; par bref du 9 juillet suivant, le P. Guigues en fut nommb le premier titulaire. Mgr. Guigues se retira, pendant pres d’une annbe, dans la petite paroisse de Saint- Colomban pour s’y perfectionner dans l’anglais, langue qui allait lui devenir indispensable. Il l’apprit parfaitement ; toutefois il eut, toujours, k cause de son age, de la difficult^ k le parler, et il ne
put jamais acqudrir un bon accent. Pendant cette longue retraite, Mgr. Guigues pria beaucoup, et murit ses pens£es. Ce fut 14 sans doute qu’il pr^para le plan de son admirable 6piscopat. II dcrivit aussi au clerg6 du Bas-Canada, une lettre d’adieux, expression de sentiments tout apostoliques. II voulut etre sacrd 4 Bytown, dans cette cath^drale 4 moitie finie qu’il aimait dej4 de tout son cceur. L’auguste c6r6monie eut lieu le 30 juillet 1848. Le prdlat consecrateur fut Mgr. Gaulin de Kingston. II 6ta.lt assiste de messeigneurs Bourget et Phelan. Le Rev. Bernard O’Reilly, aujourd’hui encore vivant et vicaire general de New- York, et Mignault, cure de Chambly, firent les sermons de circonstances. La ville et la vallee dtaient sous le coup d’une impression profonde ; tout le monde comprenait la portee de ce grand acte ; et 4 partir de ce jour, Bytown eut foi, plus que jamais, en ses glorieuses destinees. *
Voici la bulle direction du diocese de Bytown. Nous la reproduisons ici, parce qu’elle en fixe les dates.