LES OUTAOUAIS
De Lauzon prenait le gouvernement de la colonie k une epoque critique de notre histoire. Les Iroquois, n’ayant plus devanteux que les Fran- ^ais, battaient la campagne, et les tenaient comme assieges dans leurs forts. Ceux-ci ne sortaient que bien armes ; ils n’osaient plus labourer la terre, ou, s’ils ouvraient quelques rares sillons, c’etait, chaque fois, au peril de la vie.
Heureusement, en 1653, une paix ou plutot, une treve fut conclue avec quelques-unes des nations iroquoises. L’annee suivante, le retour d’Europe de M. de Maisonneuve, qui amenait avec lui une centaine de personnes, releva encore les courages. II etait temps : “ Le magasin de Quebec, dit le Pere Lemercier, 11'a pas
achete un seul castor depuis un an. Aux Trois-Rivi&res, le produit du peu qu’on en a regu a 6te employe pour fortifier la place, ou Ton attendait l’ennemi. Dans le magasin de Quebec ce n’est que pauvretb. ”
Qufibec, des cette Epoque, 6tait rtMuit au role d’entrepot des marchandises de France. Quant k la traite, elle se faisait surtout aux Trois-Rivi&res, et un peu Montreal qui grandissait. On comprend, sans peine, que le commerce n’avait pu survivre 4 tant de guerres. De 1640 & 1648, la riviere Ottawa avait gard^e par les Iroquois, qui campaient au lac des Chenes, et qui montaient, parfois, jusqu’aux Allumettes. La Gatineau dtait fermfie ^galement. Le commerce qui se fit cette Epoque, si
tant est qu’il y en eut, dut prendre la route de la riviere du Moine, ou de quelque autre, plus k l’ouest. Les sauvages atteignaient ainsi les sources du Saint-Maurice d’ou ils descendaient aux Trois- Rivieres. On vit, la traite de 1646, aux Trois-Rividres, quatrevino-ts canots de Hurons. Comment dtaient-ils venus ? Assurd-
ment par ce chemin, car le journal des Jdsuites Pindique assez clairement . “ Ondiouharea quitta la grande bande et voulut aller par le grand lac ; il fut attaqud par l’ennemi. Ils dtaient deux canots. Deux hommes se sauverent. ” Done la grande bande prenait, pour s’en retourner, non pas le grand lac Saint-Pierre, mais la riviere Saint-Maurice.*
Tel etait l’etat de la colonie lorsque la paix de 1653 lui procura un peu de repos. Au milieu de ces calamitds, ndanmoins, nos vovageurs et nos coureurs des bois n’dtaient point restds inactifs. Ils etaient arrivds, de proche en proche, jusqu’aux Grands Lacs, et avaient noue des relations avec les sauvages de l’ouest. C’est k partir de cette epoque que les Outaouais apparurent sur la scene de l’histoire.
Les Outaouais, appelds aussi Cheveux-Relevds, etaient Algonquins. Champlain les avait rencontrds fi 1 embouchure de la riviere Franpaise, occupes k la cueillette des bluets ; mais leur residence habituelle dtait le comte actuel de Bruce, les lies de la baie Georgienne et la grande lie Manitoualin.
La ruine des Hurons provoqua l’dmigration des Outaouais qui s’enfuirent vers 1’ouest. Accompagn6s de quelques Hurons et des debris de la nation du Petun, ils traversdrent le lac Michigan et vinrent se fixer sur les bords de la baie Verte. Ils se rdpandirent insensiblement autour des lacs, et bientot leur nom tut attribud, par les Franpais, k toutes les tribus algonquines des Grands Lacs. Ils faisaient la chasse, achetaient et vendaient des fourrures sur une etendue de quatre k cinq cents lieues. D’abord timides, ils s’aguerrirent, devinrent puissants, et se rendirent redoutables, meme aux Iroquois.
Ces sauvages, voyant leur commerce reduit fi ndant, envoyerent, du fond de la baie Verte, vers l’est, deux des leurs pour
Journal des Jdsuites, 1646.
avoir des nouvelles des Franqais. Ces deux ambassadeurs remont&rent done la riviere Franqaise et le lac Nipissing, et descendirent la Mattawan jusqu’4 son embouchure. Puis, au lieu de descendre l’Ottawa, ils prirent, en amont, jusqu’au lac Temiscamingue et aux sources, d’ou ils gagntbrent aisfiment les sources du Saint-Maurice qui ne sont pas tr&s filoignfies. Par le Saint-Maurice ils descendirent ensuite aux Trois-Rivieres, et des Trois-Rivieres k Quebec, oil ils arriv^rent sans encombre, k la grande admiration de la colonie. Ils suivirent la meme route k leur retour, 1653.
Les nouvelles qu’ils apportaient aux leurs n ’etaient pas bonnes. Les Franqais, serrfis de pres par les Iroquois, etaient incapables de forcer les passes de l’Ottawa et de se frayer un chemin vers l’ouest.
Que faire ? Les Outaouais souffraient cruellement de la ruine du commerce. Leurs arquebuses us6es, ou rongees par la rouille, ne partaient plus ; leurs couteaux, leurs haches etaient ebreches et detrempes. Ils se ddcidferent k tenter un grand coup, et h descendre, eux-memes, 4 la colonie.
Un beau matin du printemps de 1654, Montreal vit tout-hcoup apparaitre, sur la rive, une flotte de quatre a cinq cents Outaouais, charges de riches fourrures. C’etait la premiere fois qu ils venaient nous. Ils avaient suivi la riviere sans avoir ete inquietes par les Iroquois. Presque k la meme epoque, une autre flottille des gens du Petun, qui vivaient avec eux, descendit k son tour. Ceux-ci avaient rencontre, sur leur chemin, des Iroquois, mais ils les avaient defaits, et ils amenaient treize prisonniers, qu’ils donn^rent genereusement aux Franqais, comme de prficieux otages. Ces sauvages poursuivirent leur route jusqu’aux Trois- Rivieres 011 ils firent la traite.
Ils conduisirent dans leur pays, k leur retour, deux jeunes Franqais dont nous allons reparler.
Sur la fin d’aout, en 1656, en effet, une flotte de deux cent cinquante Outaouais, portant une riche cargaison de fourrures, descendit de nouveau aux Trois-Rivieres. Nos deux jeunes Franqais s’y trouvaient. Ils rapport6rent que la chasse fitait abondante, dans l’ouest, et la traite tr^s profitable, ce qui enflamma les
desirs d line foule d aventuriers. Le commerce recommenpa, dds lors, et prit, chaque antiee, de plus grandes proportions. L’Ottawa, ddserte par ses premiers habitants, devint le chemin des Outaouais, lesquels, sans se fixer dans la valine, s’acrogdrent une espece de droit de propridtd sur son cours. De lh son nom. Comme nous 1 avons dit, ce ne fut qu’au sidcle suivant que quelques unes des anciennes families algonquines revinrent s’y etablir en permanence.
Ces voyages, toutetois, n’dtaient pas sans danger. Nous en avons la preuve dans le sort facheux qui dchut k nos deux cent cinquante Outaouais de 1656. Aprds une traite fort avantageuse, ils remontaient dans leur pays, ramenant avec eux les P. P. Druilldtes et Garreau, lorsqu’ils tombdrent dans une embuscade et furent defaits par les Iroquois, entre les Trois-Rividres et Montreal. Le P. Garreau fut mortellement blesse, dans la bataille.
Les Iroquois, sans rompre ouvertement la paix, insultaient la colonie, venaient prendre, sous les yeux memes du gouverneur, les Hurons rdfugids k Pile d’Orleans, et taillaient en pieces, comme nous venons de le voir, nos allids les Outaouais.
M. de Lauzon, tdmoin impuissant de ces desastres, perdit courage et demanda son rappel, 1656. II fut rem place par M. Voyer d’Argenson, 1658. Un peu auparavant, 1657, les premiers Sulpiciens etaient arrives k Montreal. L’annee suivante, Mgr. de Montmorency-Laval, dveque de Petree, in partibns et premier vicaire apostolique de la Nouvelle-France, ddbarquait k Quebec, i659-
Ce fut en 1657 que la paix entre les Iroquois et les Franqais fut rompue ddfinitivement. Or on avait imprudemment envoyd chez les Iroquois, en gage d’alliance, une colonie de cinquante Francais qui y occupaient un petit fort en palissades. Ayant appris secrdtement l’ouverture des hostilitds, et craignant avec raison d’etre dgorges par les perfides sauvages, nos soldats invitdrent les Iroquois, qui les guettaient, k un grand banquet. Les sauvages burent plus que de raison, selon leur habitude ; puis, cedant aux influences de la bonne chere et des boissons, ils tom-
bdrent dans un profond sommeil. Cependant les Fran^ais, profitant des premieres ombres de la nuit, ddcampdrent. Leur fuite, 4 travers des centaines de milles de territoire ennemi, sans autre perte que trois hommes, noyds dans les rapides du Saint-Laurent, fut considdrde dans la colonie comme une faveur signalde et presque miraculeuse de la divine Providence.
Pendant l’dtd de 1658, on vit arriver aux Trois-Rivieres six canots de traite d’une nation inconnue, les Mississaguds, gens du saut Sainte-Marie. Ils avaient mis cinq mois 4 faire leur voyage par les lacs, la baie Georgienne, la riviere des Francais, le Nipissing, la Mattawan, l’Ottawa, le pays des Temiscamingues et des Attikamdgues ; et ils avaient descendu le Saint-Maurice en compagmie de ces derniers. II fut aussitot question, parmi les Francais, d’envoyer quelqu’un aux Outaouais etablis au-del4 du saut Sainte-Marie. Les exploreurs Chouard et Radisson, s’embarqudrent done, l’automne de cette annde, 1658, en compagnie des sauvages qui retournaient dans ces oontrees. Ils passdrent l’hiver prds du lac Pepin, sur le Mississipi, au milieu d’une nation Sioux, appelde les Bceufs, pour leurs chasse au buffalo.
L’dtd de 1660, Chouard et Radisson rentrdrent 4 la colonie sans avoir trop souffert d’un voyage si perilleux. Au commencement de septembre, le supdrieur des Jesuites, revenant des Trois- Rividres, 4 Qudbec, dcrivit 4 leur sujet les lignes suivantes : Je trouvai deux Franqais qui ne faisaient que d’arriver de ces pays supdrieurs avec trois cents Algonquins. Ils ont hivernd sur le lac Supdrieur, et ont dte assez heureux pour baptiser deux cents petits enfants.”*
Ce meme dtd, 1660, aprds le retour de nos deux voyageurs, huit autres Frangais se mirent en route pour l’ouest. Avec eux partirent le Pdre Rend Menard et son serviteur, Jean Gudrin, lesquels pdrirent de misdre l’annde suivante.
L’annde 1660 fut signalde par un fait d’armes hdro'ique, digne d’etre compard au combat des Thermopyles. II fait trop d’honneur 4 nos annales pour que nous en omettions le rdcit.f
*Benj. Suite : Le pays des Grands Lacs.
fNous rdsumons le rdcit de l’auteurde 1 'Histoire de la colonie ft atifaise.
Les Fran^ais apprirent, de bonne heure, au printemps, que les Iroquois venaient de former une veritable armde de huit cents hommes, avec laquelle ils se proposaient de balayer la colonie toute entire. Cette nouvelle jeta partout la consternation, car les troupes manquaient totalement pour repousser une aussi formidable invasion.
Dans cette extremite, un jeune officier, Dollard des Ormeaux, major du fort de Montreal, comjut, au mois d’avril 1660, le dessein de donner sa vie pour le salut du peuple, et de marcher bravement k l’ennemi qui s’approchait. II communiqua ce projet k seize compagnons aussi braves que lui, et tous ensemble vinrent demander au gouverneur conge pour quitter leur poste et tenter l’entreprise. M. de Maisonneuve les accueillit comme des martyrs et agrea leur sacrifice. Nos guerriers se prdpar^rent ddvotement h la mort. Ils firent leur testament et s’approchferent des sacrements. Puis, ils s’engagerent sous serment k ne point accepter de quartier. Apr£s un premier engagement, aux portes memes de Montreal, dans lequel ils perdirent trois des leurs, qui furent aussitot remplaces, ils repartirent et remont^rent l’Ottawa. Le premier de mai, ils arriverent au pied du Long- Saut, k l’endroit, pense-t-on, ou se trouve aujourd’hui l’embarcad^re de Carillon. Un petit fortin en pieux y avait dtd dleve, l’annee precddente, par les Algonquins. C’est dans ce retranchement branlant et vermoulu que Dollard shnstalla et attendit l’ennemi qui ne devait point tarder k descendre le portage.
Malheureusement, arriva, sur ces entrefaites, une troupe de quarante guerriers Hurons et de quatre Algonquins, qui les suppli&rent de leur laisser partager leurs dangers et leur gloire. Dollard n’osa repousser leur demande, et dut recevoir, dans son etroit reduit, ces allies incommodes.
Bientot nos eclaireurs annon^ferent l’approche de l’ennemi. Une embuscade fut tendue, dans laquelle donn^rent deux canots d’lroquois, envoyds en avant-garde. Une decharge gdndrale de mousqueterie les abattits presque tous, sauf quelques fuyards qui regagnerent le gros de leur armde.
Quelques instants plus tard les Iroquois, au nombre de trois
cents, apparurent et se caban&rent en face de la redoute des Franpais.
En voyant la bicoque derrifere laquelle ceux-ci s’abritaient, les sauvages se crurent surs de l’emporter sans peine, et se lancerent 4 l’assaut, avec des cris affreux. Ce fut une lutte memorable. Vainement les assi4geants se ruaient k l’attaque ; ils tombaient sous le feu des Franpais avant d’avoir pu approcher. Enfin epuis4s et decourages, ils se retirferent k distance, h l’abri du bois, et envoy&rent des messages chercher des renforts. Plusieurs jours s’dcouldrent sans qu’on en vint de nouveau aux mains, (dependant les assieges, etroitement surveilles, mouraient de soif dans leur fort. II leur fallait aller chercher de l’eau k la rivifere, k plus de deux cents pas, sous le feu de l’ennemi embusque dans la foret. Les Hurons perdirent alors courage, et, se fiant aux promesses de quartier que leur faisaient les Iroquois, ils sauterent, les uns apres les autres, par dessus la palissade, et se constituent prisonniers. Seuls, leur capitaine Anontaha, et les quatre Algonquins, resterent fiddles aux Franpais jusqu’i la mort.
Le cinquifeme jour du sifege, le renfort arriva. C’etait un corps de cinq cents homines, qui marchait contre les Trois- Riviferes, quand on etait venu le chercher. Aux cris de joie des ennemis, les assiegds comprirent qu’ils n’avaient plus qu’k mourir. Cette pensee raffermit leur courage. Le feu reprit. Pendant trois jours, les Iroquois, se relevant d’heure en heure, montferent successivement k l’assaut, mais sans succ^s.
Apr^s chaque attaque repoussee, les Franpais tombaient k genoux pour recommander leur ame k Dieu. Ils ne se relevaient que pour frapper encore.
Surpris d’une resistance si extraordinaire, les Iroquois ne pouvaient s’imaginer n’avoir ^ faire qu’A une poignee d’hommes, comme le disaient les Hurons. Ils furent meme sur le point de lever le sifege. Mais auparavant, ils interrogerent leurs prisonniers, separ^ment, et voyant que leurs reponses concordaient ensemble, ils furent bien obliges de se convaincre qu’ils n’avaient que vingt-deux hommes, en tout, devant eux. Alors, transportes de coldre, ils jurerent qu’ils en viendraient h bout, dussent-ils mourir tous k la tache.
AI
Quelques-uns de leurs guerriers se devoudrent, et attachant sur leur poitrine trois pieces de bois, en guise de bouclier, ils s elanperent dans la direction du fort. Derri^re eux comme derridre un rideau vivant, courait la masse des assidgeants.
\ ainement la fusillade des assieges en abattit un grand nombre sur la route, le flot envahisseur atteignit bientot la palissade et l’enveloppa. Les Iroquois s’attachaient aux pieux du fort, les ebranlaient ou bondissaient par-dessus. Les Franpais, hache en main, repoussaient les assaillants. A ce moment, Dollard, chargeant un mousqueton jusqu’h la gueule, alluma la mbche et le lanpa, en guise de grenade, parmi la foule des ennemis. Malheureusement une branche qu’il rencontra renvoya dans le fort l’engin, qui eclata aussitot et blessa plusieurs Franpais. A ce spectacle les sauvages pousserent des cris de joie, briserent les pieux et penetrerent de toutes parts dans le retranchement. Les assieges, sabre ou hache au poing, lutterent, sans se rendre, jusqu’4 la mort. On rapporte que le dernier survivant acheva ceux qui respiraient encore. Quoiqu’il en soit, les Iroquois vainqueurs, ne trouverent que des morts, sauf trois qui expir&rent quelques instants apres, et un quatrieme couvert de blessures, qui mourut dans d’affreux tourments, endures avec la Constance d’un-martyr, le 17 mai 1660. La lutte avait dure dix jours.
Exasperes, les Iroquois tournerent leur fureur contre les laches Hurons qu’ils distribuerent dans leurs bourgs et dont ils firent d’horribles festins. Quelques-uns pourtant s’echappdrent, et porterent a Montreal la nouvelle de ce glorieux combat. Les pertes des ennemis furent enormes ; le tiers de leurs effectifs, parait-il, soit deux cent soixante-six guerriers, resta sur le terrain.
Affaiblis et epouvantes, les Iroquois renonperent k leur campagne et rentrerent dans leurs cantons. Plus heureux que Leonidas et ses Grecs d’heroi'que memoire, Dollard et ses compagnons avaient, par leur mort, sauve la colonie.
En apprenant la retraite precipitde des ennemis, les Franpais respirerent, et Ton chanta un Te Deum h Quebec. Pour comble de bonheur, arrivait, sur ces entrefaites, le 19 juin, k Montreal, et aux Trois-Rividres, une flottille de soixante canots, montes par
trois cents Outaouais, qui vendirent pour deux cent mille francs de fourrures. Cette traite abondante ranima les affaires.
Ces Outaouais avaient montrd du courage. Ils 6taient partis au nombre de cent canots, du lac Superieur ; mais quarante eurent peur et recurrent, non pas certes sans raison. Ils ignoraient le combat du Long Saut et la retraite des Iroquois, et ils craignaient de tomber dans quelque embuscade, ce qui fut certainement arrive, sans l’hdroi'sme de nos dix-sept Franqais. Mais le decouragement des Iroquois dura peu. Toute l’annee 1661 et les suivantes furent occupies en hostilites continuelles. De plus, la discorde se mit dans le camp des Franqais. Le gouverneur, M. d’Argenson, etait remplacd en aout 1661, par M. d’Avaugour. Celui-ci ceda la place k M. de Mesy, 1663, qui lui-meme ne resta que deux ans.
L’annee 1664 fut marquee par un singulier accident sur notre riviere ; et cette fois, par exception, les Iroquois y jouerent le role de dupes. Fatigues de la guerre ou en velleites de repos, ces sauvages envoy^rent aux Fran pais trente ambassadeurs avec force presents et deux Francais captifs, pour traiter d’une paix definitive. Une troupe d’Algonquins, ayant eu vent de cette demarche, vint les attendre sur leur chemin, au-dessous du Long Saut. Aussitot que les Iroquois approcherent, nos guerriers firent sur eux une d^charge de mousqueterie qui en abattit plusieurs. Les autres pouss&rent alors de grandes clameurs, protestant qu’ils etaient des ambassadeurs. Mais les Algonquins feignirent de ne les point croire et les taillerent en pieces, en s’emparant d’un grand butin. Ils frappaient, dit la Relation, comme sourds et aveugles, et les deux Franqais prisonniers eussent grand peine k s’echapper. Cette malheureuse affaire ralluma les hostilites.
La population de la colonie, en 1664, s’elevait k deux mille cinq cents Ames, clont huit cents pour la ville de Quebec. C’etait peu de monde apr£s une occupation de trente annees, et l’on ne saurait trop admirer l’abnegation de ces colons, qui s’obstinaient k demeurer dans un pays, ou ils n’avaient, humainement parlant, aucune chance de succ&s. La Providence entretenait leur courage.
L’ann^e suivante, 1665, fut t^moin de la disgrace immeritee du gouverneur de Montreal, M. de Maisonneuve, qui, apr^s vingt-
trois ans dune sage administration, fut renvoyb Paris, oil il mourut, dix ans plus tard, dans l’exercice de toutes les vertus chretiennes.
Enfin, en 1665, le roi se decida k frapper un grand coup en Canada. Deux homines d’un talent superieur : le gouverneur, marquis de Trac)', et l’intendant Talon, prirent en main les renes de 1 administration. Us ne venaient pas seuls. Le regiment de Carignan, qui les suivait, effraj^a les Iroquois. La colonie vit enfin des jours prosperes et put s’acheminer en paix vers ses glorieuses destinees.
M. de Tracy fut mieux inspire dans les operations militaires. Chacun connait les deux campagnes memorables du regiment de Carignan, qui occuperent l’hiver et l’ete de 1666. On devasta les cantons Iroquois ; on fit, en pleine foret, des marches de sept cents milles ; bref on reduisit, par la terreur, les Iroquois, qui demandbrent la paix.
Cette paix fut generate et dura dix-huit ans, 1666-1684. Pendant ces dix-huit ans de prosperite le Canada guerit ses blessures et prit un essor que rien ne devait plus arreter.
L’annee 1665, fut signalee, sur l’Ottawa, par une bquipbe des Outaouais qui fait plus d’honneur k leur prudence qu’b leur intrepidite.
Us descendaient, dit Nicolas Perrot, en grand nombre pour la traite, accompagnes de plusieurs Franqais et portant une grande quantite de pelleteries, quand ils rencontrbrent, dans 1’ile du Calumet, une mauvaise fortification de pieux qu’on pouvait arracher aisbment k la main. Derribre ce retranchement se trouvait un petit parti d’lroquois qui, d’agresseurs qu’ils voulaient etre, durent prendre le facheux role d’assibgbs. Les Outaouais les cernbrent et resterent devant ce fort pendant quelques jours. Mais ils ne se sentirent point d’humeur 4 risquer leur vie. Ayant obtenu des Iroquois la promesse qu’ils ne seraient pas poursuivis, ils decamperent et continubrent leur route vers Montreal. Ils allaient si vite et la peur les talonnait tellement qu’ils semerent le chemin de nombreux paquets de fourrures. Les Franpais qui les accompagnaient en firent autant. C’est du moins ce que certains
ecrivains affirment, tandis que d’autres, au contraire, pretendrent qu’ils ne perdirent rien de leurs bagages.
Quoiqu’il en soit, les Iroquois ayant cesse les hostdites sur l’Ottawa, la fin de cette meme annee, les Outaouais s’enhardirent et devinrent de grands navigateurs. En 1667, le Pere Allouez, qui, le premier, fait mention du “ Saut aux Chats, disait d’eux : “ Les Outaouais pretendent que la riviere leur appartient
et qu’aucun n’y peut naviguer sans leur consentement. C est pourquoi, toutes les nations, quoique diverses, portent le nom generique d’Ottaouacs, sous les auspices desquels ils font voyage.
Apres la paix, les Iroquois demanddrent aux Franqais la permission de s’dtablir dans Pile de Montreal, mais ils ne cultiverent point. D’autres demeuraient k Quinte, au-dessus de Kingston. Tout l’Ontario leur servait de terres de chasse. Depuis la fuite des Algonquins, la vallee de l’Ottawa s’etait remplie de castors, loutres, orignaux, chevreuils. Le grand voyageur et comraer^ant Perrot assure que, l’dte et 1’automne, ils apportaient fi. Montreal des fourrures en telle quantite, qu’en France le prix en tomba de moitid. *
L’annde I667, M. de Tracy, victorieux, lentrait en France, laissant le gouvernernent M. de Courcelles.
L’ an nee 1669, les Recollets revenaient enfin au Canada, par ordre de Louis XIV, et a la grande joie du peuple et du clerge.
Quoique la paix rdgndt, de fait, avec les Iroquois, depuis 1666, elle ne fut signde definitivement, avec toutes les tribus, qu’en 1669. A peine signde, elle courut grand risque de se rompre, par le fait d’une querelle entre Algonquins et Iroquois. Depuis la paix, les Iroquois ne craignaient pas, etant en chasse, de venir hiverner sous les murs de Montreal. Des meurtres en rdsultdrent. En 1670, une troupe d’lroquois, s’dtant approchee d’un village des Outaouais, profita de. l’absence des guerriers, pour le piller et pour emmener une centaine de femmes et d’enfants en captivite. Les Outaouais et les tribus voisines, outrds de colere, firent, k leur tour, irruption chez les Iroquois, et tirdrent, de l’attentat, une terrible vengeance. Une guerre gdnerale faillit eclater
Benj. Suite.
k cette occasion. Heureusement M. de Courcelles, rdussit k les calmer et k se faire choisir pour arbitre du differend. Les Outaouais etant done descendus, pour la traite, au nombre de plusieurs centaines, A Montreal, les Iroquois s’y trouv&rent 6galement. Le g-ouverneur oblig-ea les deux partis k se rendre mutuellement leurs prisonniers, et retablit ainsi la paix. Comme les Iroquois montraient de l’insolence, M. de Courcelles rdsolut de les eflfrayer. II fit faire des bateaux plats qu’il chargea de soldats. Puis, remontant les rapides du Saint-Laurent, jusque-lfi rdput^s infranchissables, il fit une visite militaire dans le lac Ontario, en plein territoire de la confederation iroquoise. Cette demonstration, toute pacifique qu’elle fut, impressionna profondement ces peuples qui ne parl^rent plus de rompre la paix : juin 1671.
M. de Courcelles fut remplacb en 1672 par M. de Frontenac.
Pour donner une idde du prestige des Iroquois et de la terreur qu lls inspiraient leurs adversaires, k cette dpoque, il convient de citer, tout au long, le trait suivant qui se rattache, d’ailleurs, k 1 histoire de notre rivifere. C’est l’explorateur Nicolas Perrot qui en parle, juin 1670 :
“Plus de neuf cents Outaouais descendirent k Montreal en canots. Nous etions cinq Franpais dans cette troupe. Quand nous eumes descendu les Calumets, nous rencontrames, un peu au-dessous des Chats, M. de la Salle, qui itait k la chasse avec cinq ou six Franpais et dix ou douze Iroquois. Cette grosse flotte d’Outaouais paraissait d6j k dbranlde en les voyant et voulait relacher absolument, sur le rapport des Franpais qui leur disaient qu’il y avait encore plusieurs autres bandes d’lroquois qui chassaient plus bas. Je ne pus m’empecher alors de leur reprocher leur lachetd ; et, les ayant rassures, ils continuerent la route... On nous fit remarquer un camp de sept Iroquois, auxquels dtaient joints cinq ou six soldats. La plus grande partie des Outaouais dtait d6jh. passee. Les Iroquois ne bougerent point de leurs feux, et il n’y eut que les Franpais qui parurent et qui nous appel&rent, mais aucun des canots ne voulut arreter ; ils s’efforctbrent, au
contraire, de ramer plus vigoureusement. J’obligeai cependant celui oli j’etais de mettre k terre. Les soldats me firent boire et manger avec eux ; mes matelots me pressaient toujours de m embarquer, car la journ^e que nous fimes fut grande. Le soleil s’allait coucher quand le gros descendait de file le long du Saut. Mon canot etait le premier, de trente que nous btions, dont les autres btaient debarqu^s et les autres au large. II y en avait meme dans les rapides qui ne pouvaient monter ni forcer le courant des eaux, qu’il nous fallut attendre. A deux lieues plus bas, il se fit des decharges r^iterbes de coups de fusils, dont nous vimes la fum^e s’elever en l’air.
“ Cette alarme obligea tous les Outaouais k se ranger en flotte, et ceux qui dtaient debarques furent contraints de se rembarquer, malgrd tout ce que je pus faire pour les empecher et gagnerent le gros. Ils prirent la resolution de tout abandonner et de s’enfuir. Je fis mon possible pour les detourner. Ceux qui etaient dans mon canot avaient dejfi. les bras morts, je les fus trouver tous et leur proposai de me donner un canot, pour prendre le devant et aller dans l’endroit oii etaient faites les decharges. J’excitai les Franqais k m’y accompagner, qui n’etaient pas moins saisis de crainte que les sauvages. Je tachai, enfin, de les faire revenir de leur terreur qui les avait pris, en les assurant que les Iroquois, pour preuve de leur sincerite, avaient des Franqais avec eux. Je gagnai la tete du gros de la flotte, et fis si bien en sorte, qu’ils consentirent me suivre. Et, comme mon canot etait proche de terre, sur le soir, les Iroquois firent une decharge pour nous saluer. Le gros des Outaouais ayant reconnu que ce n ’etait que pour nous taire honneur que l’on tirait, reprirent leurs esprits et mirent k terre, sans d^barquer leurs pelleteries. Cette bande etait compos^e de douze Iroquois, qui avaient deux soldats de Montreal avec eux que je connaissais. Les Outaouais tremblaient encore et etaient dans la resolution de marcher toute la nuit, jusqu’fi ce qu’il fussent rendus aux premieres maisons tranqaises, ne se croyant pas en suretb parmi ces douze Iroquois, qui les auraient sans doute caresses et regales, s’ils avaient eu quelques viandes de chasse k leur donner. Quand les Outaouais virent les Iroquois endormis, ils s’embarquerent tous vers la mi-nuit. Mon
canot demeura seul. Cependant mes matelots ne cessaient pas de m appeler pour m’embarquer. Je dormais d’un si profond sommeil avec ces deux branqais, que je ne les entendais pas. Un de'mes canotiers se hata de venir me reveiller, mais si doucement que vous eussiez dit qu’il allait surprendre une sentinelle. II me dit, tout bas 4 l’oreille, qu’il 6ta.it temps d’embarquer, et que toute la ilotte etait dej4 bien loin ; je me levai sur le champ pour m’en aller avec lui, et 4 la pointe du jour elle nous parut k perte de vue. Ils ramaient tous vigoureusement et ne nous attendirent qU’41a Grande-Anse, dans le lac Saint-Louis. Nous en partlmes, pour aller k Montreal, sur les deux heures aprfes-midi oh les Outaouais commencerent k respirer et 4 se trouver en parfaite assurance, quand nous y fumes rendus.”*
La terreui des Iroquois provenait de ce que cette race avait fait des courses meurtrieres dans le pays des Outaouais. Neanmoms, en 1670, les armes franpaises avaient mis un frein k la fureur de ces barbares. Plusieurs de leurs chefs temoignaient aux Franqais les apparences de l’amitid, et cela explique que la Salle et d autres coureurs de bois aient ete vus en compagnie de petites bandes d Iroquois sur l’Ottawa, lors du passage de Nicolas Perrot. On peut remarquer aussi que le lieu 011 Perrot entreprit de passer la nuit 4 terre devait se trouver dans le voisinage de la ville actuelle de Hull. ” f
Ajoutons, pour etre vrai, que les Outaouais s’habitu&rent, peu 4 peu, au metier des armes, et que dans les guerres de la fin du sidcle ils rendirent aux Franpais d’importants services en combattant vaillamment 4 leurs cotes.
II n’entre point dans notre plan de faire l’histoire des pr ogres de la colonie sous l’administration de 1VIM. de Tracy, de Courcelles et de Frontenac, avec le concours de l’intendant Talon et du grand ministre Colbert.
Nous dirons seulement que les Jesuites commencerent 4 4vangdliser les Iroquois, que M. de Courcelles prit officiellement possession des Grands Lacs pour le roi de France, et qu’une dpiddmie
*Nicolas Perrot : M^moire.
f Benj. Suite : Passim.
de petite v6role, ayant fait p^rir un nombre immense de sauvages, au nord du Saint-Laurent, la traite de Tadoussac, jadis si fameuse, fut phesque abandonnt^e.
II est temps maintenant de faire un retour sur les travaux de nos missionnaires et de nos explorateurs.
Nous avons vu qu’apr^s la ruine de leurs missions chez les Hurons, les Jesuites, sans se laisser abattre, s’effor^rent de s’ouvrir un chemin dans la direction de l’ouest et sur tout le pourtour des Grands Lacs.
En aout 1661, le P£re Menard quittait les Trois-Rivieres pour le lac Supdrieur, sur les bords duquel il mourait de misere, l’ann6e suivante.
En 1664, nous trouvons deji le Pere Hugues Pinet, au pays des Illinois. En 1665, une troupe d’Outaouais, descendus aux Trois-Rivi&res, pour la traite, ram^ne avec elle le Pere Claude Allouez. En 1667, le P6re Louis Nicolas accompagne le P&re Allouez chez ces memes sauvages. En 1669, quatre Jesuites : les P6res Allouez, Nicolas, Marquette et Claude Dablon, accompagn6s du Frtbre Louis de Boesme, se trouvent ensemble chez les Outaouais. En 1669, les Ptbres Claude Dablon, Marquette et Andre fondent la mission du Saut Sainte-Marie.
Enfin, en 1670, deux Sulpiciens MM. Dollier et Galinde montent k leur tour au Saut Safnte Marie, ou ils reqoivent l’hospitalit6 des Jesuites. Ils y trouvent plus de vingt voyageurs r6unis.
Le voyage de ces deux Sulpiciens ne nous appartient que par le retour. Partis avec Cavelier de la Salle, ils firent la premiere exploration des Grands Lacs ; ils 6rig£rent sur les bords du lac Eri6 une croix aux armes de France, et prirent solennellement possession du pays, au nom du roi.
Ils redescendirent 4 Montreal par la route commune, c’esti-dire par l’Ottawa, en compagnie d’une grande troupe de sauvages qui venaient la traite.
Quelques jours auparavant, Nicolas Perrot faisait, avec une autre troupe, plus nombreuse encore, le voyage dont nous avons racont6, plus haut, un curieux incident : juin 1670.
En apprenant la prise de possession du lac Erid, l’intendant Talon saisit aussitot la grande portde historique et diplomatique d’un tel acte, et donna des ordres pour qu’il fut r6p6t6 dans tout 1 ouest. Par ses soms, Fannie suivante, M. de Saint-Lusson partit, accompagn6 de Nicolas Perrot, pour le 'Saut Sainte Marie et le lac Superieur. Nicolas Perrot, dont l’influence 6ta.it immense, convoqua en assemble tous les Algonquins de l’ouest, appel6s vulgairement les Outaouais. Les dfildgu^s de quatorze nations repondirent & son appel. Le P&re Allouez leur fit un discours ; et tous accept^rent, avec de grandes acclamations, l’alliance des Fran9ais et le protectorat du Grand Roi. Tel fut l’origine de nos droits sur ces vastes contrdes, 4 juin 1671.
L’annee suivante, Talon envoya prendre possession de la baie d’Hudson ; mais, comme le voyage des explorateurs s’op^ra par le Saguenay, nous nous abstenons de le raconter.
Nous ne raconterons point, non plus, les voyages des interpretes Jean Nicolet et Nicolas Perrot, qui par leur autorite sur les tribus de l’ouest, chacun dans leur temps, furent notre sauvegarde ; les glorieuses explorations de la Salle, de Joliet et du Pibre Marquette, qui se disputaient la decouverte du Mississipi, 1672 k 1673. Tous les Frangais se sentaient invinciblement entrants vers l’ouest ; la colonie se depeuplait et perdait la fleur de sa jeunesse ; les coureurs des bois pullulaient. Le mal devint si grand qu’en juin 1673, il fallut faire une ordonnance portant peine de mort contre quiconque s’absenterait au bois plus de vingt-quatre heures, sans permission expresse du gouverneur.
Comme on le voit, l’Ottawa, k cette epoque, devait etre, pendant tout l’dte, couvert d’un nombre prodigieux de sauvages et de voyageurs. C’etait l’unique route qui fut praticable.
Mais, on l’a dit, les jours heureux n’ont pas d’histoire. Hatons-nous done d’arriver k une fipoque plus mouvement^e, c’est-4-dire k la rupture de la paix, en 1684.