‹ Histoire de la province ecclésiastique d'Ottawa et de la colonisation dans la vallée de l'Ottawa (volume 2)Chapitre 6 sur 189 · LES DERNIERES GUERRES AVEC LES SAUVAGES · texte numérisé non relu

LES DERNIERES GUERRES AVEC LES SAUVAGES

ORSQUE, en 1682, M. de Frontenac fut releve de son gouvernement, il quitta la colonie, le cceur i&S* rempli de noirs pressentiments. Les Anglais, successeurs des Hollandais en Amerique, sollicitaient fortement les Indiens contre nous. Les Iroquois devenaient insolents, nos allies eux-memes etaient dbranlds.

La guerre reprit en 1684. Elledura quatorze annees. Mais, grace k Dieu, la Durantaye, Duluth et Perrot qui commandaient sur les Grands Lacs, surent dejouer les menees de nos ennemis, et nous conserver l’amitie des sauvages de l’ouest, dont la defection nous eut dte fatale.

Les deux successeurs de M. de Frontenac, MM. de la Barre et Denonville, iucapables ou malheureux, lie rdussirent k rien. Les forces considerables dont ils disposaient furent gaspillees, leurs expeditions dchouferent. Les Iroquois se vengbrent d’eux par les terribles represailles qu’on appelle le massacre de Lachine, 1689. Deji la colonie se croyait 4 deux doigts de sa perte, quand le retour de M. de Frontenac lui rendit l’espoir. Elle comptait alors onze mille habitants.

La seconde administration de M. de Frontenac s’employa en de continuels et glorieux combats contre les Anglais et les Iroquois. Successivement envahis et repousses, les colons de la Nouvelle-Angleterre se trouvferent trop heureux de souscrire k la paix de Ryswick, 1697. Les Iroquois, plus tenaces, ne deposerent les armes qu’en 1700.

SI

Sans nous attarder k ces grands dv^nements, nous allons raconter ceux qui se rattachent k l’histoire de la valine de l’Ottawa.

■L’annee 1685 e'st pauvre en details intdressants. II n’y est fait qu’une fois mention de notre valine. Au printemps de 1685, vingt Franqais, sous les ordres de Nicolas Perrot, qui venait d’etre nomme commandant des pays de l’ouest, remontaient l’Ottawa, lorsque, k cinquante lieues de Montreal, soit k dix lieues de la capitale du Dominion, ils rencontnbrent des Outaouais qui leur apparent que les Outagamis ou Renards avaient ddtruit les Sauteux.*

L annde 1686, au contraire, fut signalde par une merveilleuse expedition militaire. La compagnie anglaise de la baie d’Hudson, creee pour faire le commerce des fourrures dans les regions boreales, s’etait emparee, contre tout droit, des comptoirs franq:ais, etablis, dans ces parages, et pour le meme but, par la compagnie du Nord dont le siege £tait k Quebec.

La cour de France reclama, mais en vain. Le roi d’Angleterre, dont le trone chancelait, n’dtait plus capable, malgre sa bonne volonte, de se faire obeir de ses sujets indociles.

Dans ces circonstances, la compagnie du Nord pensa que le plus court etait de se rendre justice elle-meme. Elle demanda done au gouvernement quelques soldats et un officier pour les commander.

Dans sa seance du 29 octobre 1685, le Conseil Souverain de Quebec examina la question, et declara que, “vu l’arret du Conseil du roi du 20 mai, qui accorde k la compagnie du Nord la riviere de Bourdon et les terres le long icelle pour faire l’dtablissement d’une traite de pelleteries et construire des forts, habitations et magasins necessaires pour le commerce, permettant aussi d’etablir des postes sur le lac des Abbitibis et un sur le lac Nemiscou, k condition d’apporter h Qudbec les pelleteries de la traite, il est ddcide que l’arret en question aura force’ de loi. ” L’ordre du gouverneur, pour organiser l’expddition, est dat6 du 12 fevrier 1686. Laissons maintenant la parole k M. G6d6on

*La Potherie, II, 166.

Catalogne, ingdnieur des troupes, qui fut t^moin et acteur dans 1 ’affaire.

“ Les ndgociants de Quebec et Montreal proposerent de faire un armement pour enlever les trois forts que les Anglais occupaient 4 la baie d’Hudson. La chose conclue, on fit l'armement, l’hiver de 1686, compost de trente soldats et soixante dix Canadiens, commandos par M. de Troyes, capitaine des troupes ; Duchesnay et Catalogue, pour commander les soldats ; les sieurs de Ste Helene, d’Iberville, Maricourt et le sieur Lanoue, pour commander les Canadiens. Le Jesuite P6re Sylvie, les accompagnait en quality d’aumonier, le cortege se rendit en trame sur les glaces, au bout du Long Saut, au commencement d’avril ; et le premier jour de mai, nous arrivames k Mattawan, 011 les deux rivieres se separent, la plus petite vers les Outaouais, et la plus grande au lac de Tdmiscamingue. De ce lac, nous primes k droite, montant une petite riviere ou les portages sont frequents ; et, de petite baie en petite baie, nous gagnames la hauteur des terres ou se trouve un petit lac qui decharge dans le lac des Abbitibis, k l’entree duquel nous fimes un fort de pieux et y laissames trois Canadiens. Et ensuite nous traversames le lac qui se decharge par une riviere extremement rapide la baie d’Hudson, ou nous arrivames le 18 juin 1686, avec tous les preparatifs pour prendre le fort. ”

On sait le reste, rien ne r6sista k nos h6ros ; les forts furent pris, et, le ioaout, le chevalier de Troyes repartait pour Montreal. Comme les vivres manquaient, l’expedition se divisa en plusieurs partis qui vecurent de leur chasse. Les derniers arrives rentrerent en novembre k Montreal, couverts de gloire. *

Les annees 1687 et 1688, ne furent temoins d’aucun evenement qui soit digne de mention. Ilatons-nous d’arriver & une epoque plus memorable. Les faits que nous allons raconter ont 6te relates diversement par plusieurs annalistes, mais les divergences he portent que sur quelques details, et les points essentiels sont constants. Nous suivrons la version adoptee par Benj. Suite dont nous ne ferons que copier, resumer ou traduire les r6cits.

* Benj. Suite. Passim.

Apres le massacre de Lachine, 5 aout 1689^ les Iroquois restbrent pendant quelque temps les maitres de la carnpagne. Leurs bandes battaient l’estrade sur les deux rives du Saint-Laurent, depuis Vaudreuil jusqu’4 Sorel, pillant les fermes isol^es, et 6gorgeant les voyageurs. A la meme bpoque on regut la nouvelle de la declaration de la guerre avec l’Angleterre. Tout semblait perdu sans remade. Heureusement, l’arrivee, dans les premiers jours d’octobre, de M. de Frontenac, gouverneur de la colonie, et de M. de Callieres, gouverneur de Montreal, changea la face des affaires.

Le 16 octobre 1689, M. de Callieres, apprenant que des traitants audacieux avaient entrepris de descendre k Montreal, donna l’ordre au capitaine Duluth de se porter h. leur rencontre, avec une trentaine de voyageurs, pour leur servir d’escorte et les defendre. Duluth congut l’idee d’un stratageme digne de ces guerres de sauvages. II prit trois canots, portant chacun dix de ses hommes. Huit d’entre eux se tenaient couchbs au fond des canots, 4vitant d’etre apergus, tandis que les deux autres manceuvraient peniblement de l’aviron. On eut dit des marchands revenus de la traite avec une lourde cargaison.

Deji ils avaient gagne la tete du lac des Deux-Montagnes, quand, a un detour du fleuve, quatre canots, montes par vingthuit Iroquois, apparurent subitement devant eux.

Duluth et son compagnon, d’Ailleboust de Mantet, mettent aussitot leurs trois canots en file, pour presenter moins de front ; et, feignant l’epouvante, rament k la cote, comme pour se jeter dans le bois. En voyant ce mouvement les Iroquois font force de rames pour leur couper la retraite et les rejeter en plein courant. Ils y reussirent aisement, comme on pense. En se voyant ainsi coupd, Duluth fait des gestes d£sesper6s, comme un homme qui se sent perdu, et pousse le cri de ; Sauve qui peut ! Ses canots font alors volte face, et prennent le large, dans la direction du soleil. Les Iroquois croient dbji les tenir ; ils s arretent et leur envoient une vol^e de toute leur mousqueterie.

Mais le soleil qu’ils ont en face les empeche de viser juste ; aucun Frangais n’est atteint. Ceux-ci, cependant, s’agenouillent

fi la hauteur de leurs canots, et visent tranquillement leurs adversaires. Au signal de Duluth, tous font feu k la fois, avec tant d’effet, que dix-huit Iroquois sont frappbs. Trois canots coulent h fond ; le quatribme, plus bloignb, prend la fuite. On fit deux prisonnieVs qui furent ramenes Montreal et livres aux flammes, en justes reprbsailles du massacre de Lachine.

Cette execution eut l’elfet qu’on en attendant. Les Iroquois effrayes, cessbrent, dbs lors, de bruler leurs captifs.

L’annee suivante, mai 1690, le capitaine Laporte de Louvigny, nommb au commandement du fort de Michillimackinac, partit pour rallier son poste. II etait accompagnb de Nicolas Perrot et d’une troupe de cent cinquante voyageurs canadiens, et de six sauvages Nipissiriniens. Un detachement d’une quarantaine de soldats, sous les ordres de deux officiers : d’Hosta et de la Gemmeraye, leur servait d’escorte.

La flotille etait chargee de prbcieuses marchandises et de riches presents, destines aux nations de l’ouest, dont l’amitie pour nous se refroidissait et que Perrot avait commission de regagner a notre alliance. Nicolas Perrot commandait la flotille.

On partit de Montreal le 22 mai, et Ton atteignit, le 2 juin suivant, les chutes et les rapides des Chats. Treize canots Iroquois, charges de guerriers, y attendaient les voyageurs et leur barrbrent la route. Le combat fut d’abord indecis. Perrot, preoccupe de ses marchandises, avait peur de s’engager fond. Mais d Hosta insista tellement, qu’il obtint qu’on lui donnat la moitie des homines, 1’ autre moitie restant k la garde des marchandises. De Louvigny et de la Gemmeraye se lancerent alors toute vitesse, sur le gros des Iroquois qui ne purent soutenir le choc et furent mis en pleine dbroute. Les ennemis eurent une trentaine d homines tubs et cinq ou six prisonniers. Quant aux Franqais, ils perdirent cinq des leurs, appartenant, en grande partie, au canot de la Gemmeraye, qui avait etb tres eprouvb dans la premiere attaque, oh il formait l’avant-garde.

Ce succbs fut si dbcisif que Ton renvoya k Montreal l’escorte militaire, et que le reste du voyage s’effectua sans contre-temps. L’arrivee de Perrot k Michillimackinac fut considerbe comme pro-

videntielle. Les sauvages, combles de presents et de politesses, furent completement gagnes ; l’alliance fut renouvelee et affermie. L’apparition devant Quebec, peu apres, d’une flotte de cent dix canots, montes par trois cents hommes, et portant pour cent mille ecus de pelleteries, en fut, k la fois, la preuve et la recompense.

Les Iroquois n’en restaient pas moins les maitres de l’Ontario. I Is etaient toujours aux aguets sur les bords de l’Ottawa. L’hiver, ils chassaient dans les vastes solitudes ontariennes ; et quand arrivait la belle saison, ils sortaient des bois pour venir roder autour des etablissements frangais.

Ils avaient precisement tendu une embuscade k la flotte descendue de Michillimackinac, et ils l’auraient peut-etre defaite, s’ils n’avaient recu la nouvelle d’une expedition que les gens de Montreal preparaient contre leurs cantons ; ce qui les obligea h une retraite precipitee.

Ils revinrent en nombre l’automne de 1691 ; plusieurs bandes iroquoises partirent de Quinte, de Prescott et de Cornwall, sur les bords du lac Ontario, et remonterent dans la vallee de l’Ottawa. Elies prirent leurs quartiers d’hiver au lac de l’Orignal, k la chute des Chaudikres et k celle des Chats, ou elles se livrerent k la chasse, se promettant de venir tomber, l’ete suivant, sur les Francais occupes k leurs moissons.

Un parti de coureurs des bois de Montreal, qui chassait prks de Soulanges et de Rigaud, en fevrier 1692, apprit qu’une centaine d’lroquois occupaient les Chaudikres. Quelques semaines plus tard, les Franqais surent que la Chaudikre-Noire et toute sa bande, etait h la tete du Long Saut.

Ces sauvages durent, neanmoins, renoncer momentan6ment k leurs projets. Ayant appris que les Frangais et leurs allies faisaient des excursions et des massacres autour de leurs propres villages, ils ^vacuerent de nouveau pr^cipitamment notre vallee.

Leur depart fut trks heureux pour la colonie. Un grand convoi de Michillimackinac, dtait justement attendu k Montreal, aussitot l’ouverture de la navigation. M. de Frontenac chargea, sur ces entrefaites, M. de Callieres, d’envoyer dans 1 ouest une quarantaine de voyageurs. Ces voyageurs furent escortes par trois

canots, commandes par le brave Zacharie Robutel de la Noue et le sieur de Saint-Michel, et arrivferent aux Chats, sans encombre. Lfi on se s6para et Saint-Michel redescendit k Montreal.

Sur son chemin, Saint-Michel., qui observait le pays, d^couvrit des traces d’lroquois, et rentra en toute hate. A peine arriv6 ci Montreal, le ^ouverneur, inquiet, lui donna quarante hommes avec l’ordre de fouiller la riviere et de voir si les passages etaient libres. II repartit done et remonta jusqu’4 1’ile des Calumets, non loin du village actuel de Bryson. II n’aperqut rien et crut s etre trompe, quoique deux de ses gens pretendissent que l’ennemi n’^tait pas loin.

En rentrant k Montreal, Saint-Michel y trouva M. de Frontenac en personne, r6cemment arriv^ de Quebec, et il fit son rapport. M. de Frontenac qui avait des d^peches de la derniere importance pour M. de Louvigny, commandant de Michillimackinac, sur le Michigan, en fit faire deux copies dont il donna l’original k Saint-Michel, et le double au lieutenant Legardeur de Tilly de Saint-Pierre, avec ordre de faire toutes les diligences possibles pour les porter leur adresse.

Saint-Michel s’embarqua done de nouveau : mais arrive au portage des Chats, il d^couvrit l’ennemi en forces considerables, et dut se hater de rebrousser chemin.

De Tilly fut plus heureux. Il suivit l’Ottawa jusqu’fi la LiCvre. remonta cette rivi&re, et, regagnant, par ce chemin detournd, l’Ottawa superieur et le lac Temiscamingue, il atteignit les Grands Lacs et rejoignit M. de Louvigny.

Ce chemin de la Li^vre ne semblait guere praticable. Il venait d’etre r£vel<£, peut-etre, par une troupe de soixante sauvages Tetes de Boule, qui venaient justement d’arriver des hauteurs du Temiscamingue et du Saint-Maurice, en suivant ce cours d’eau. Ils atteignirent Montreal, trois jours apr^s ; la traite finie, ils demand&rent au gouverneur de vouloir bien leur fournir une escorte pour leur retour jusqu’fi l’embouchure de la Lievre. On fit un arrangement avec eux. L’intr^pide Saint-Michel se chargea de les conduire, et eux s’engag^rent k guider une troupe de nos

v°yag'eurs> qui allaient porter des marchandises aux Grands Lacs, jusqu’aux sources de l’Ottawa, hors des atteintes des Iroquois.

On donna 4 Saint-Michel trente homines et trois officiers, le lieutenant Hertel de Lafreni^re, et les enseignes la Gemmeraye et Hertel de Rouville. L’exptidition etait dangereuse. En entrant dans le lac des Deux-Montagnes, Saint-Michel eut soin de remontrer aux Tetes de Boule la grande necessite ou Ton dtait de monter la garde et de faire des reconnaissances, pour se prdmunir contre les surprises. Mais les Tetes de Boule avaient leur plan ; ils ne s’etaient jamais battus, et ils dtaient bien resol us k detaler aux premiers coups.

Ils firent comme ils l’avaient pense. On partageait au Long Saut ; l’exp^dition dtait separde en deux bandes chargfies de lourds paquets, lorsque le chef la Chaudi<5re-Noire, 4 la tete de soixante Iroquois, sejeta inopindment sur les Franpais. Les Tetes de Boule lacherent pied et disparurent en un clin d’ceil. Ce fut un desastre. Huit Franpais perirent, onze hommes furent terrasses et garrotds. Saint-Michel et les deux Hertel avaient saute dans un canot, mais la violence du choc le fit chavirer et ils furent pris dans l’eau. La Gemmeraye put se cacher derrRre un arbre et fichapper. Le sergent Labussere et Fleury de la GorgendRre se jeterent k la riviere, s’accrocherent k un canot rompu, sauterent avec lui les rapides, et parvinrent sains et saufs k Montreal.

Le redoutable chef la Chaudi&re-Noire £tait la terreur des sauvages et des Franpais eux-memes, qui faisaient des pri&res publiques pour 6tre delivr6s d’un tel fleau. Le plus illustre de tous les guerriers des cinq Cantons, il comptait k son actif, dix anndes de combats glorieux. II avait contribue, plus qu’aucun, k la defaite des Virginiens et des Illinois. II se vantait de “faire trembler la terre ”. Infatigable, hiver comme 6t6, ce batteur d’estrade tenait la campagne, enlevant les chevelures et pillant les voyageurs. Sous ses ordres, pendant sept ans, les Iroquois guerroy^rent depuis l’Ottawa jusqu’au district des Trois-Riviires. II perit enfin de la main d’un tout jeune homme, comme tant de h^ros de son esp^ce.

Aprfes cette victoire, ci-dessus racont^e la ChaudRre-Noire, laissant, au lac des Deux-Montagnes, son camp sous la garde de

quelques-uns de ses guerriers, partit, et vint surprendre, 4 Lachesnaye, paroisse au-dessous de Montreal, quatorze Franqais et trois Algonquins qui travaillaient 4 la recolte des foins, 15 juillet.

Plusieurs des captifs de l’lroquois ne tarderent pas cependant h rentrer a Montreal. Les deux Hertel furent dchangds ; Saint- Michel s’dchappa ; un autre officier, nomm6 Villedonne, apprenant qu’on allait le bruler vif, fit un supreme effort, et s’enfuit au meme temps, mi-juillet.

En arrivant 4 Montreal, cet officier apprit aux Franqais que la Chaudidre-Noire se disposait k lever son camp et a remonter l’Ottawa ; mais qu’il travaillait auparavant k se faire une cache, k Grenville, au-dessus du Long-Saut, pour y mettre toutes ses fourrures en suretd.

Les Franqais exasperes ne voulurent pas laisser echapper l’occasion de tirer de leur ennemi une eclatante vengeance. Trois officiers MM. de Vaudreuil, Crisasy et Mantet, k la tete de quatre cents Franqais et de cent-vingt sauvages, s’embarquerent en toute hate, remonhbrent le Long-Saut sans etre apercus, et s’approcherent tout pr&s du camp, ou se trouvaient soixante femmes et enfants. Les Iroquois, au nombre de deux cents guerriers, quoique surpris, ne perdirent point courage ; ils se rallierent et firent vaillamment face 4 l’ennemi, reculant pas 4 pas, jusqu’4 ce que leurs families eussent eu le temps de se mettre en surete. Alors seulement ils s’enfuirent et disparurent dans les bois.

Nous perdimes dix sauvages, sept soldats et quatre officiers. Nous tuames quarante Iroquois, delivrames douze Franqais et fimes prisonniers quatre femmes et quatre enfants. Parmi les prisonni4res se trouvait la propre femme de la Chaudiere-Noire. Elle pdrit, l’annde suivante, en tentant de s’dvader.

Le lendemain, nous fimes des recherches et nous ddcouvrimes la cache ou se trouvaient les fourrures, qui furent pillees.

Telle fut la cdl4bre bataille de la Pointe-aux-Chenes. Les Iroquois vaincus s’enfuirent vers le nord, laissant la riviere ouverte 4 la navigation. Le 13 aout suivant, une flotte de deux cent cinquante Outaouais et de cent cinquante Franqais y descendit

sans etre inquire. Elle arrivait du Wisconsin, et portait une immense quantite de fourrures.

Lorsque la traite fut achevde, c’est-k-dire, d la fin de l’dtd, elle reprit tranquillement sa route, sans rencontrer un Iroquois.

L’annee 1693 fut moins fdconde en dvenements. Au printemps, M. de Frontenac envoya le sieur d’Argenteuil, pdre de Mantet, k Michillimackinac, avec ordre pour M. de Louvigny de taire partir par le prochain convoi de traite, tous les Franpais qu’il aurait de disponibles dans l’ouest. On en avait besoin a Montreal. M. d Argenteuil reput cette commission avecjoie, mais il eut bien de la peine k se former une troupe de dix-huit compagnons. Person ne ne voulait se risquer k sa suite. On fut oblig'd de rdchauffer 1’enthousiasme des voyageurs par de grandes promesses et par 1 appat d une haute paye. M. de la Valfrie reput l’ordre de l’escorter, avec vingt Pranpais et quelques Iroquois chretiens, jusqu’4 ce qu’il fut hors de dangler.

Tout alia bien k la montde. D’Argenteuil poursuivit son voyag-e sans accident. Mais l’escorte n’eut pas le meme bonheur au retour. Elle redescendit l’Ottawa, et avait atteint dejd, la tete de 1’ile de Montreal, lorsque, prds d’un rapide, les Iroquois, qui s y etaient embusquds firent sur elle une decharge si soudaine et si bien dirigee que plusieurs canots furent perces de part en part. La Valtne pent avec trois Franpais, et un Iroquois chrdtien fut fait prisonnier. Ce sauvagfe fut delivre plus tard par notre alii d Babouchi, qui fit une pointe sur Cataracoui, en plein pays Iroquois, et enleva sept chevelures de ces barbares.

Cette annde, M. de Frontenac dtablit mieux ce meme poste de Cataracoui, aujourd hui K.ing"ston, le fortifia et y mit une bonne garnison. Les Iroquois, menacds dans leur propre territoire, iurent obligds de se resigner k la ddfensive et de renoncer k leurs

excursions lointaines. L’Ottawa devint libre enfin, et la navigation n’y fut plus inquietde. Les effets ne tarddrent point k s’en faire sentir. Le comte de Frontenac, dans une lettre du 25 octobre 1693, rapporte qu’il dtait descendu k Montreal, pendant l’dtd, deux cents canots d’Outaouais, portant des pelleteries pour huit cent mille francs, somme dnorme pour l’dpoque.

Ici finit l’histoire des guerres dans la valine de 1’ Ottawa. D^sormais les Iroquois n’y apparaitront plus en armes ; ces solitudes ne seront plus troubles que par les coups de feu des chercheurs de fourrures et les chants joyeux des voyageurs. Pour donner une id6e gdndrale des operations militaires, sous Padministration glorieuse de M. de Frontenac, nous avons dress6 le tableau suivant, quoiqu’il s’&oigne un peu de notre sujet.

Annee 1689. — Trois expeditions, pendant l’hiver, contre les Anglais. Nicolas Perrot renouvelle l’alliance avec les Outaouais et ramfene k Montreal cent dix canots de fourrures.

“ 1690.— L’arm^e de 1’ Anglais Winthrop, qui envahissait la

colonie se debande. La flotte de Phipps est repouss6e devant Quebec.

“ 1691. — Mille Iroquois, post^s k l’embouchure de l’Ottawa, menacent le territoire frangais. Schuyler, qui l’envahit par le Richelieu, est repouss6 avec perte.

“ “ Bataille contre les Iroquois, k Pile Bouchard et aux

rapides des Chats. Invasion du canton des Agniers.

“ 1692. — Irruptions iroquoises, k l’dpoque des semailles.

Ils sont defaits k Boucheville et sur les lacs Champlain, Saint-Frangois et des Deux-Montagnes.

“ 1696. — Invasion des cantons iroquois par les Frangais

dt^barqu^s k Oswego. Les Cantons des Onnontagues et des Onneyouths sont completement ravages.

“ 1697. — Paix de Ryswick, avec l’Angleterre.

“ 1698. — Mort de M. de Frontenac. II est dignement remplac£ par M. de CallRres.

“ 1700. — Les Iroquois dpuisds demandent la paix.

“ 1701. — Elle est signee h Montreal. Tous les peuples sau-

vages y souscrivent. Treize cents guerriers indiens de toutes les nations, rdunis, enterrent d^finitivement la hache de guerre.

Lc lecteui qui suit le rficit de tant d’atrocitds et de massacres, se demande, sans doute, quel genre de vie menaient les Canadiens, ou plutot comment ils pouvaient vivre au milieu de ces dangers et de ces continuels appels aux armes. Pour dire la veritd, ils ne s en trouvaient point trop mal. Tous soldats ou fils de soldats, la guerre etait leur element, les femmes elles-memes savaient faire le coup de feu. La vie d’aventure trempe les ames et les accoutume aux hasards. La fin du dix-septifeme sifecle et le commencement du dix-huitieme turent la grande epoque historique pour les coureurs des bois.

En 1 688, J. B. Louis Franquelin, hydrographe du roi, dressa une carte de l’exploration scientifique de l’Ottawa jusqu’au lac Temiscamingue, ou il indiqua la mine d’argent dont MM. Wright et Cie sont aujourd’hui propridtaires. II a laiss£ une carte pr6cieuse de l’Amerique du Nord.

Des lois tres sev^res protegeaient la traite qui dtait monopolisee et qui appartenait k des compagnies. II dtait defendu de batir des dtablissements au-dessus de File de Montreal. II n’etait permis d’elever aucun fort ou aucun poste dans les terres de chasse des sauvages. Neanmoins, beaucoup de Franqais s’fivadaient au bois soit pour chasser soit pour faire le commerce de contrebande. La colonie perdit ainsi des milliers de ses meilleurs de ses enfants. On fit tout pour arreter cette emigration d’un nouveau genre.

En 1681, le 29 avril, un certain J. B. Godefroy dtait arretfi pour etre montd jusqu’au rapide des Chats. II subit son proems, le 2 mai suivant, par devant le Conseil Souverain de la colonie.

Nous trouvons dans la correspondance des gouverneurs, sdrie II, vol. VII, p. 116, k la date du 5 novembre 1697, une curieuse ordonnance k ce sujet ; la void :

M. de Calli&res s’exprime clairement :

“Ilest ordonnd au sieur Le Verrier, capitaine du ddachement de la marine, de partir incessamment de cette ville (Montreal) avec le detachement qui lui sera remis par le sieur Langloiserie, major de cette dite ville, pour aller, au pied du Long-Saut de la

Grande-Riviere, se porter du cotb du nord, dans le lieu qu il jug-era le plus propre pour en garder les deux bords afin d’empecher qu’aucun Franqais n’y puisse monter, soit dans des canots k eux appartenant, ou parmi les Sauvages ; usant de toutes sortes d’adresses et de force pour les prendre et me les amener dans cette ville en toute sdretd, avec les marchandises, boissons et eflfets qui pourront leur appartenir, k la reserve de ceux qui seront avou6s du sieur de Tonty, qu’il laissera passer, suivant la permission qu’il lui en a 6t6 accord6e par M. le comte de Frontenac. II se saisira pareillement de tous ceux qu il pourra rencontrer dans la Grande-Rivifere, tant en allant qu’en revenant, nonobstant tous congas qu’ils pourraient montrer, et qu’en cas qu il trouvat des caches k marchandises dans les bois ou ailleurs, le long de sa route, depuis Lachine en remontant, de les enlever pour les apporter en cette ville k son retour, en faisant un mdmoire de de tout ce qui pourra se trouver.

“ Il sera k propos que, dans le lieu qu’il aura trouv6 propre pour se poster, il y fasse un petit fort de pieux, d la manure des Sauvages, ou, du moins, un abatis pour sa surety contre les ennemis, dans lequel il fera faire une si bonne garde qu’il ne puisse etre surpris ; et, afin qu’aucun canot franqais ne puisse se d6rober k sa vue pendant la nuit, il d6tachera tous les soirs un canot qu’il enverra du cotd du sud, sans faire du bruit, et un autre du cotd de la riviere du Nord, afin de se saisir de ceux qui voudraient tenter d’y passer. ”

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