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videntielle. Les sauvages, comblés de ‘présents et de politesses, furent complètement gagnés ; l'alliance fut renouvelée et affermie. L'apparition devant Québec, peu après, d’une flotte de cent dix canots, montés par trois cents hommes, et portant pour cent mille écus de pelleteries, en fut, à la fois, la preuve et la récompense.
Les Iroquois n’en restaient pas moins les maîtres de l'Ontario. Ils étaient toujours aux aguets sur les bords de l’Ottawa. L'hiver, ils chassaient dans les vastes solitudes ontariennes ; et quand arrivait la belle saison, ils sortaient des bois pour venir rôder autour des établissements français.
Ils avaient précisément tendu une embuscade à la flotte descendue de Michillimackinac, et ils l’auraient peut-être défaite, s’ils n'avaient reçu la nouvelle d’une expédition que les gens de Montréal préparaient contre leurs cantons ; ce qui les obligea à une retraite précipitée.
Ils revinrent en nombre l'automne de 1691 ; plusieurs bandes iroquoises partirent de Quinte, de Prescott et de Cornwall, sur les bords du lac Ontario, et remontèrent dans la vallée de l’Ottawa. Elles prirent leurs quartiers d'hiver au lac de l’Orignal, à la chute des Chaudières et à celle des Chats, où elles se livrèrent à la chasse, se promettant de venir tomber, l’été suivant, sur les Français occupés à leurs moissons.
Un parti de coureurs des bois de Montréal, qui chassait près de Soulanges et de Rigaud, en février 1692, apprit qu’une centaine d’Iroquois occupaient les Chaudières. Quelques semaines plus tard, les Français surent que la Chaudière-Noire et toute sa bande, était à la tête du Long Saut.
Ces sauvages durent, néanmoins, renoncer momentanément à leurs projets. Ayant appris que les Français et leurs alliés faisaient des excursions et des massacres autour de leurs propres villages, ils évacuèrent de nouveau p'écipitamment notre vallée.
Leur départ fut très heureux pour la colonie. Un grand convoi de Michillimackinac, était justement attendu à Montréal, aussitôt l'ouverture de la navigation. M. de Frontenac chargea, sur ces entrefaites, M. de Callières, d'envoyer dans l’ouest une quarantaine de voyageurs. Ces voyageurs furent escortés par trois
canots, commandés par le brave Zacharie Robutel de la Noue et le sieur de Saint-Michel, et arrivèrent aux Chats, sans encombre. Là on se sépara et Saint-Michel redescendit à Montréal.
Sur son chemin, Saint-Michel, qui observait le pays, découvrit des traces d’Iroquois, et rentra en toute hâte. A peine arrivé à Montréal, le gouverneur, inquiet, lui donna quarante hommes avec l’ordre de fouiller la rivière et de voir si les passages étaient libres. Il repartit donc et remonta jusqu’à l’île des Calumets, non loin du village “actuel de Bryson. Il n’aperçut rien et crut s’être trompé, quoique deux de ses gens prétendissent que l’ennemi n’était pas loin.
En rentrant à Montréal, Saint-Michel y trouva M. de Frontenac en personne, récemment arrivé de Québec, et il fit son rapport. M. de Frontenac qui avait des dépêches de la dernière importance pour M. de Louvigny, commandant de Michillimackinac, sur le Michigan, en fit faire deux copies dont il donna l'original à Saint-Michel, et le double au lieutenant Legardeur de Tilly de Saint-Pierre, avec ordre de faire toutes les diligences possibles pour les porter à leur adresse.
Saint-Michel s’embarqua donc de nouveau : mais arrivé au portage des Chats, il découvrit l'ennemi en forces considérables, et dut se hâter de rebrousser chemin.
De Tilly fut plus heureux. Il suivit l'Ottawa jusqu’à la Lièvre, remonta cette rivière, et, regagnant, par ce chemin détourné, l’'Ottawa supérieur et le lac Temiscamingue, il atteignit les Grands Lacs et rejoignit M. de Louvigny.
Ce chemin de la Lièvre ne semblait guère praticable. Il venait d’être révélé, peut-être, par une troupe de soixante sauvages Têtes de Boule, qui venaient justement d’arriver des hauteurs du Temiscamingue et du Saint-Maurice, en suivant ce cours d’eau. Ils atteignirent Montréal, trois jours après ; la traite finie, ils demandèrent au gouverneur de vouloir bien leur fournir une escorte pour leur retour jusqu’à l'embouchure de la Lièvre. On fit un arrangement avec eux. L’intrépide Saint-Michel se chargea de les conduire, et eux s’engagèrent à guider une troupe de nos
voyageurs, qui allaient porter des marchandises aux Grands Lacs, jusqu'aux sources de l’Ottawa, hors des atteintes des Iroquois.
On donna à Saint-Michel trente hommes et trois officiers, le lieutenant Hertel de Lafrenière, et les enseignes,la Gemmer : :t Hertel de Rouville. L'expédition était dangereuse. En er +14 dans le lac des Deux-Montagnes, Saint-Michel eut soin de remontrer aux Têtes de Boule la grande nécessité où l’on était de monter la garde et de faire des reconnaissances, pour se prémunir contre les surprises. Mais les Têtes de Boule avaient leur plan ; ils ne s'étaient jamais battus, et ils étaient bien résolus à détaler aux premiers coups.
Ils firent comme ils l'avaient pensé. On partageait au Long Saut ; l'expédition était séparée en deux bandes chargées de lourds paquets, lorsque le chef la Chaudière-Noire, à la tête de soixante Iroquois, se jeta inopinément sur les Français. Les Têtes de Boule lâchèrent pied et disparurent en un clin d'œil. Ce fut un désastre. Huit Français périrent, onze hommes furent terrassés et garrotés. Saint-Michel et les deux Hertel avaient sauté : dans un canot, mais la violence du choc le fit chavirer et ils furent pris dans l’eau. La Gemmeraye put se cacher derrière un arbre et échapper. Le sergent Labussère et Fleury de la Gorgendière se jetèrent à la rivière, s’accrochèrent à un canot rompu, sautèrent avec lui les rapides, et parvinrent sains et saufs à Montréal.
Le redoutable chef la Chaudière-Noire était la terreur des sauvages et des Français eux-mêmes, qui faisaient des prières publiques pour être délivrés d’un tel fléau. Le plus illustre de tous les guerriers des cinq Cantons, il comptait à son actif, dix années de combats glorieux. Il avait contribué, »lus qu'aucun, à la défaite des Virginiens et des Illinois. Il se vantait de ‘‘ faire trembler la terre”. Infatigable, hiver comme été, ce batteur d’estrade tenait la campagne, enlevant les chevelures et pillant les voyageurs. Sous ses ordres, pendant sept ans, les Iroquois guerroyèrent depuis lOttawa jusqu’au district des Trois-Rivières. Il périt enfin de la main d’un tout jeune homme, comme tant de héros de son espèce.
Après cette victoire, ci-dessus racontée la Chaudière-Noire, laissant, au lac des Deux-Montagnes, son camp sous la garde de
quelques-uns de ses guerriers, partit, et vint surprendre, à Lachesnaye, paroisse au-dessous de Montréal, quatorze Français et trois Algonquins qui travaillaient à la récolte des foins, 15 juillet.
Plusieurs des captifs de l’Iroquois ne tardèrent pas cependant à rentrer à Montréal. Les deux Hertel furent échangés ; Saint- Michel s’échappa ; un autre officier, nommé Villedonné, apprenant qu’on allait le brûler vif, fit un suprème effort, et s'enfuit au même temps, mi-juillet.
En arrivant à Montréal, cet officier apprit aux Français que la Chaudière-Noire se disposait à lever son camp et à remonter l’'Ottawa ; mais qu’il travaillait auparavant à se faire une cache, à Grenville, au-dessus du Long-Saut, pour y mettre toutes ses fourrures en sureté.
Les Français exaspérés ne voulurent pas laisser échapper l’occasion de tirer de leur ennemi une éclatante vengeance. Trois officiers MM. de Vaudreuil, Crisasy et Mantet, à la tête de quatre cents Français et de cent-vingt sauvages, s’embarquèrent en toute hâte, remontèrent le Long-Saut sans être aperçus, et s’approchèrent tout près du camp, où se trouvaient soixante femmes et enfants. Les Iroquois, au nombre de deux cents guerriers, quoique surpris, ne perdirent point courage ; ils se rallièrent et firent vaillamment face à l'ennemi, reculant pas à pas, jusqu’à ce que leurs familles eussent eu le temps de se mettre en sûreté. Alors seulement ils s’enfuirent et disparurent dans les bois.
Nous perdîmes dix sauvages, sept soldats et quatre officiers. Nous tuâmes quarante Iroquois, délivrâmes douze Français et fimes prisonniers quatre femmes et quatre enfants. Parmi les prisonnières se trouvait la propre femme de la Chaudière-Noire. Elle périt, l’année suivante, en tentant de s'évader.
Le lendemain, nous fimes des recherches et nous découvrîmes la cache où se trouvaient les fourrures, qui furent pillées.
Telle fut la célèbre bataille de la Pointe-aux-Chênes. Les Iroquois vaincus s’enfuirent vers le nord, laissant la rivière ouverte à la navigation. Le 13 août suivant, une flotte de deux cent cinquante Outaouais et de cent cinquante Français y descendit
sans être inquiétée. Elle arrivait du Wisconsin, et portait une immense quantité de fourrures.
Lorsque la traite fut achevée, c’est-à-dire, à la fin de l’été, elle reprit tranquillement sa route, sans rencontrer un Iroquois.
L'année 1693 fut moins féconde en événements. Au printemps, M. de Frontenac envoya le sieur d'Argenteuil, père de Mantet, à Michillimackinac, avec ordre pour M. de Louvigny de faire partir par le prochain convoi de traite, tous les Français qu’il aurait de disponibles dans l’ouest. On en avait besoin à Montréal. M. d’Argenteuil reçut cette commission avec joie, mais il eut bien de la peine à se former une troupe de dix-huit compagnons. Personne ne voulait se risquer à sa suite. On fut obligé de réchauffer l'enthousiasme des voyageurs par de grandes promesses et par l’appât d’une haute paye. M. de la Valtrie reçut l’ordre de l’escorter, avec vingt Français et quelques Iroquois chrétiens, jusqu’à ce qu’il fut hors de danger.
Tout alla bien à la montée. D’Argenteuil poursuivit son voyage sans accident. Mais l’escorte n’eut pas le même bonheur au retour. Elie redescendit l'Ottawa, et avait atteint déjà, la tête de l’île de Montréal, lorsque, près d’un rapide, les Iroquois, qui s’y étaient embusqués firent sur elle une décharge si soudaine et si bien dirigée que plusieurs canots furent percés de part en part. La Valtrie périt avec trois Français, et un Iroquois chrétien fut fait prisonnier. Ce sauvage fut délivré plus tard par notre allié Babouchi, qui fit une pointe sur Cataracoui, en plein pays Iroquois, et enleva sept chevelures de ces barbares.
Cette année, M. de Frontenac établit mieux ce même poste de Cataracoui, aujourd’hui Kingston, le fortifia et y mit une bonne garnison. Les Iroquois, menacés dans leur propre territoire, furent obligés de se résigner à la défensive et de renoncer à leurs excursions lointaines. L’Ottawa devint libre enfin, et la navigation n’y fut plus inquiétée. Les effets ne tardèrent point à s’en faire sentir. Le comte de Frontenac, dans une lettre du 25 octobre 1693, rapporte qu'il était descendu à Montréal, pendant l'été, deux cents canots d'Outaouais, portant des pelleteries pour huit cent mille francs, somme énorme pour l’époque.
Ici finit l’histoire des guerres dans la vallée de lOttawa. Désormais les Iroquois n’y apparaîtront plus en armes ; ces solitudes ne seront plus troublées que par les coups de feu des chercheurs de fourrures et les chants joyeux des voyageurs. Pour donner une idée générale des opérations militaires, sous l’administration' glorieuse de M. de Frontenac, nous avons dressé le tableau suivant, quoiqu'il s'éloigne un peu de notre sujet.
Année 1689.—Trois expéditions, pendant l'hiver, contre les Anglais. Nicolas Perrot renouvelle l'alliance avec les Outaouais et ramène à Montréal cent dix canots de fourrures.
1690.— L'armée de l'Anglais Winthrop, qui envahissait la colonie se débande. La flotte de Phipps est repoussée devant Québec.
‘“ 1691.—Mille Iroquois, postés à l'embouchure de l’Ottawa, menacent le territoire français. Schuyler, qui l’envahit par le Richelieu, est repoussé avec perte. Bataille contre les Iroquois, à l’île Bouchard et aux rapides des Chats. Invasion du canton des Agniers.
1692.—Irruptions iroquoises, à l'époque des semailles. Ils sont défaits à Buucheville et sur les lacs Champlain, Saint-François et des Deux-Montagnes.
1696.—Invasion des cantons iroquois par les Français débarqués à Oswego. Les Cantons des Onnontagués et des Onneyouths sont complètement ravagés.
‘__ 1697.—Paix de Ryswick, avec l’Angleterre.
‘ 1698.—Mort de M. de Frontenac. Il est dignement remplacé par M. de Callières.
‘“ 1700.—Les Iroquois épuisés demandent la paix.
‘ 1701.—- Elle est signée à Montréal. Tous les peuples sauvages y souscrivent. Treize cents guerriers indiens de toutes les nations, réunis, enterrent définitivement la hache de guerre.
Le lecteur qui suit le récit de tant d’atrocités et de massacres, se demande, sans doute, quel genre de vie menaient les Canadiens, ou plutôt comment ils pouvaient vivre au milieu de ces dangers et de ces continuels appels aux armes. Pour dire la vérité, ils ne s’en trouvaient point trop mal. Tous soldats ou fils de soldats, la guerre était leur élément, les femmes elles-mêmes savaient faire le coup de feu. La vie d'aventure trempe les âmes et les accoutume aux hasards. La fin du dix-septième siècle et le commencement du dix-huitième furent la grande époque historique pour les coureurs des bois.
En 1688, 4. B. Louis Franquelin, hydrographe du roi, dressa une carte de l'exploration scientifique de l’Ottawa jusqu’au lac Témiscamingue, où il indiqua la mine d'argent dont MM. Wright et Cie sont aujourd’hui propriétaires. Il a laissé une carte précieuse de l’Amérique du Nord.
Des lois très sévères protégeaient la traite qui était monopolisée et qui appartenait à des compagnies. Il était défendu de bâtir des établissements au-dessus de l’île de Montréal. Il n’était permis d'élever aucun fort ou aucun poste dans les terres de chasse des sauvages. Néanmoins, beaucoup de Français s’évadaient au bois soit pour chasser soit pour faire le commerce de contrebande. La colonie perdit ainsi des milliers de ses meilleurs de ses enfants, On fit tout pour arrêter cette émigration d’un nouveau genre.
En 1681, le 29 avril, un certain J. B. Godefroy était arrêté pour être monté jusqu’au rapide des Chats. Il subit son procès, le 2 mai suivant, par devant le Conseil Souverain de la colonie.
Nous trouvons dans la correspondance des gouverneurs, série II, vol. VII, p. 116, à la date du 5 novembre 1697, une curieuse ordonnance à ce sujet ; la voici :
M. de Callières s'exprime clairement :
‘“Ilest ordonné au sieur Le Verrier, capitaine du détachement de la marine,” partir incessamment de cette ville (Montréal) avec le détachement qui lui sera remis par le sieur Langloiserie, major de cette dite ville, pour aller, au pied du Long-Saut de la
Grande-Rivière, se porter du côté du nord, dans le lieu qu’il jugera le plus propre pour en garder les deux bords afin d’empèêcher qu'aucun Français n’y puisse monter, soit dans des canots à eux appartenant, ou parmi les Sauvages ; usant de toutes sortes d'adresses et de force pour les prendre et me les amener dans cette ville en toute sûreté, avec les marchandises, boissons et effets qui pourront leur appartenir, à la réserve de ceux qui seront avoués du sieur de Tonty, qu'il laissera passer, suivant la permission qu'il lui en a été accordée par M. le comte de Frontenac. Il se saisira pareïllement de tous ceux qu’il pourra rencontrer dans la Grande-Rivière, tant en allant qu’en revenant, nonobstant tous congés qu'ils pourraient montrer, et qu’en cas qu’il trouvât des caches à marchandises dans les bois ou ailleurs, le long de sa route, depuis Lachine en remontant, de les enlever pour les apporter en cette ville à son retour, en faisant un mémoire de de tout ce qui pourra se trouver.
‘Il sera à propos que, dans le lieu qu’il aura trouvé propre pour se poster, il y fasse un petit fort de pieux, à la manière des Sauvages, ou, du moins, un abatis pour sa sûreté contre les ennemis, dans lequel il fera faire une si bonne garde qu'il ne puisse être surpris ; et, afin qu'aucun canot français ne puisse se dérober à sa vue pendant la nuit, il détachera tous les soirs un canot qu’il enverra du côté du sud, sans faire du bruit, et un autre du côté de la rivière du Nord, afin de se saisir de ceux qui voudraient tenter d’y passer. ”’