NOTRE-DAME DES SEPT-DOULEURS DE GRENVILLE
L'origine de Grenville remonte au commencement du siècle, à l’ouverture du canal du Long-Saut. Tous les missionnaires ont passé par Grenville. Dans le deuxième livre de cet ouvrage, nous avons donné la liste des prêtres qui, soit de Montebello, soit d'Argenteuil, ont desservi cette mission jusqu’à la création du diocèse d'Ottawa.
Il y avait à Grenville, non pas dans le village, mais à un mille environ plus bas, sur le bord de la rivière, une petite chapelle en bois, un presbytère et un cimetière établis sur un terrain de quatre arpents donné à la paroisse. Le choix de cette localité si peu centrale fut déplorable et Mgr. Guigues le donne maintes fois dans ses notes, comme la cause ou l’occasion des malheurs qui, dans la suite, désolèrent cette mission. Il faut ajouter que les désordres et la corruption introduits dans ce lieu, par les voyageurs des cages qui s’y arrêtaient chaque printemps pour faire franchir à leurs radeaux les rapides du Long-Saut, ont contribué grandement à rendre ces malheurs possibles.
Voici en quels termes Mgr. Guigues s’exprimait sur Grenville dans sa visite pastorale de novembre 1848.
‘ Le jour de la Toussaint, le Père Bourassa s'était rendu à Grenville pour préparer ma visite. Quelques avances avaient été faites par M. Puibusque et j'avais nourri l’espérance qu’en me rencontrant avec lui, j'obtiendrais du secours pour soutenir le prêtre et bâtir une nouvelle église. Mais j'ai été déçu. Les grandes terres qu’il possède ne lui donnent qu’un petit revenu et je crains que malgré ses bonnes intentions, son secours soit peu efficace. La grande majorité des habitants est pauvre. Il en est peu, parmi eux, qui aient obtenu un contrat pour leurs terres et ils sont obligés de payer annuellement douze piastres par 50 arpents, somme énorme qui augmente la misère de ce peuple.
‘“ La belle-sœur de M. Puibusque demande une somme aussi forte.et M. McMullen, à qui le terrain du village appartient, se montre aussi exigeant. Dans cet état de chose, il m'était impossible de songer à bâtir une église. Le local où se trouve celle qui existe maintenant est trop isolé pour être convenable. Si l’ordonnance voulait se dessaisir d’un morceau de terrain qu’elle possède au village à la tête des rapides, il conviendrait de l’y bâtir, à moins que la baïe ou le lieu auquel devrait aboutir le chemin de fer projeté ne me parussent plus favorables.
‘{ J'ai été bien consolé par l'attitude des fidèles accourus en foule, malgré une pluie battante, Il y a eu 300 communiants, 54 confirmations, 150 engagements dans la tempérance. J'ai. fait renouveler la souscription du clergé.
‘{ La mission de Grenville compte environ 600 communiants. Baptêmes, l’année dernière 66, mariages 13, sépultures 24.
‘* Indépendemment de Grenville, M. Huberdeau, curé de Saint- André d'Argenteuil, dessert la Pointe-Fortune et Chatham, qui est presque entièrement protestant, à part une concession en arrière habitée par 30 familles canadiennes, lesquelles augmentent beaucoup, en raison de la fertilité des terres. .
‘“ Les diverses concessions sont : 1° Chatham (Saint-Philippe.) 2° la Baïe, à un mille du village de Grenville, une trentaine de familles canadiennes. 3° L’Augmentation, à 15 milles et Connaught à 9 milles. Ces deux dernières concessions sont toutes irlandaises.
‘{ On ne peut aller à l’augmentation qu’à cheval, et le chemin, pour y arriver, serait plus court et moins mauvais, de la Petite- Nation. Partout ailleurs on peut aller en charette, mais les chemins sont mauvais. Les terres de quelque valeur sont à peu près toutes prises. Un grand nombre d'habitants, surtout les irlandais, sont déjà établis sur des terres absolument mauvaises.
‘Il n’y a guère de différence entre les catholiques et les protestants qui s’égalisent en nombre et en richesses, à part quelques protestants du village qui ont su s'enrichir aux dépens de M. Puibusque et des habitants qui achètent chez eux.
‘“Les magistrats sont deux protestants. Point d'école. Conversions annuelles 3 ou 4.
‘ Revenus du prêtre, dîme ou support, payés assez exactement, mais encore trop faibles pour entretenir à Grenville un prêtre résidant.
‘“ Revenus de l’église, bancs et quêtes, en tout 25 louis. Une terre de 6 arpents, de médiocre qualité.
‘{ Les paroissiens sont généralement bons, sauf ceux de la
baie qui ont été gâtés par les gens des cages. Les irlandais sont très bons. Une harmonie parfaite règne entre les deux races. ”
Comme on le voit, les missions réunies de Grenville et Saint- Philippe étaient desservies en 1848, par M. Huberdeau, curé de Saint-André d'Argenteuil. Le nouveau diocèse de Bytown étant
créé, il fallut remédier à cet état de choses, et trouver des missionnaires diocésains. Les PP, MacDonnell et Bourassa furent donc, désormais, chargés de l'administration spirituelle de cette région. Après le départ de M. MacDonnell, 1851, le jeune Père Tabaret, vicaire du Père Bourassa, eut pour district spécial la mission de Grenville. (Cet homme supérieur s’acquitta parfaitement de sa nouvelle fonction, et gagna les cœurs de ses paroissiens, qui gardèrent longtemps son souvenir. Il fut remplacé par un jeune irlandais, M. Byrne. Ce prêtre, ordonné le 10 juin 1852, vint passer quelques mois à l’Orignal, en qualité de vicaire du Père Bourassa, puis il s'installa définitivement dans le presbytère de la mission, dont il fut le premier curé résidant (octobre 1852). Le séjour de M. Byrne à Grenville fut de courte durée, car dès le commencement de 1854, il était nommé à la paroisse de Renfrew. Il eut pour successeur un jeune français, M. David, vicaire de l’'Orignal depuis quelques semaines. M. David desservit Grenville et Saint-Philippe jusqu’au 13 septembre 1855, date de sa nomination à Saint-André-Avellin.
C'était un poste peu enviable que Grenville, à cette époque, : l’ivrognerie et tous les désordres qui en sont la conséquence naturelle y régnaiens, l’église et le presbytére tombaient littéralement en ruine, et le missionnaire mourait de faim. Le 3 août 1854, M. David n'avait reçu, en tout, de ses ouailles, que 40 louis, 20 des 180 familles canadiennes, et 20 des 75 familles irlandaises.
Monseigneur, justement indigné, ne remplaça pas M. David, et menaça même de mettre la pauvre chapelle en interdit. Pendant un an les deux missions furent donc desservies de nouveau, de l’Orignal, et reçurent les visites des RR. O’Malley et Ebrard, son vicaire, des RR. Gillie et Trudeau.
Désolés de cet état de choses, les catholiques de Grenville et de Saint-Philippe envoyèrent, 19 avril 1856, à l’évêque d'Ottawa la supplique suivante : ‘* Nous sommes 250 familles à Grenville et 150 à Saint-Philippe (ils exagéraient) et c’est encore de l’Orignal qu’on nous dessert. Il est vrai que nous n’avons pas pu faire vivre le prêtre, quand nous l’avions ; nous étions trop pauvres alors. Aujourd'hui, en nous unissant, nous nous en sentons la force.
Envoyez-nous donc un missionnaire et dictez-nous les conditions qu'il vous plaira.”
Monseigneur leur envoya M. Arthur Mignault de Montebello (août 1856).
Cependant l’église devenait de plus en plus hors de service. Sur la demande des habitants, Mgr. délégua le Père Trudeau, oblat, pour faire le choix d’un emplacement plus central et plus favorable que l’ancien. Rien n’est plus délicat que ces changements d'église qui lèsent tant d'intérêt spirituels et temporels. Le Père Trudeau eut la malencontreuse idée de choisir un emplacement dans une concession de l'intérieur, sur la terre d’un canadien nommé Beauchamp. Mgr. en fut désolé, car le seul endroit favorable était dans le village situé sur le bord de l’eau, à la tête du canal, et à proximité du tracé du futur chemin de fer. Ce mécontement de l’évêque fut partagé par la majorité de la population qui demanda le maintien de l’ancien site de la chapelle, pour faire opposition à la décision du Père Trudeau. C'était pendant la visite pastorale (7 juillet 1857). Monseigneur ne pouvait se dédire et condamner son délégué, il autorisa donc Beauchamp et ceux de son parti à bâtir une chapelle, ce qu'ils se hâtèrent de faire pour avoir droit de possession. Les esprits s’aigrirent à partir de ce jour, et tout fit prévoir une prochaine catastrophe. Voici en quels termes amers l’évêque découragé exprimait ses sentiments: ‘Un curé suffit pour Grenville et Saint-Philippe. L'église et le presbytère sont dans un affreux état. Il faut que le curé émigre à Saint-Philippe. Il y a ici 130 familles. Ivrognerie, immoralité. On se dispute la place de l’église. Il y avait à choisir trois emplacements, Mon délégué a choisi le terrain de Beauchamp à tort, j'eusse préféré le village.”
Conformément à l’ordre de Mgr., M. Mignault quitta donc Grenville et vint s'installer à Saint-Philippe (octobre 1857). Il ne resta pas longtemps d’ailleurs, dans ce dernier poste car, en mai 1858, il partit pour les Etats-Unis.
Quelques jours après, un prêtre français, récemment arrivé de Gap, M. Laurent Jouvent, fut nommé au poste vacant, et s’établit à Saint-Philippe (juin 1858).
Sur ces entrefaites (10 avril 1859) le feu détruisit la vieille ruine qui servait d'église à Grenville. Mgr. profita de cet accident pour supprimer l’un des trois lieux en litige, et déclara qu’on ne rebâtirait plus sur l’ancien emplacement.
Dans sa visite du 8 juin 1859, l’évêque de Bytown indique où en sont rendues les affaires : ‘‘ Pas de mission à Grenville, à cause du feu de l’église, et des divisions qui désolent cette paroisse. J'ai cependant tenu une assemblée, mais il a été impossibla de s'entendre. Pour conclure, j'ai dû commander de dresser des listes de souscriptions, promettant de donner la préféreace à la plus forte. Je suis toujours pour le village. On a fait au gouvernement la demande d’une concession de neuf arpents, dans une position magnifique, en plein village. Il les promet, moyennant la somme de $100, payables en dix annuités.”
Comme on le voit, la querelle s’envenimait ; la construction d'une église au village s’imposait évidemment, mais le parti de Beauchamp s’entêtait à garder sa chapelle. La messe se dit, dès lors, en deux endroits: dans l’église de Beauchamp et dans une salle du village.
En juillet 1861, l’évêque d'Ottawa écrivit cette note : ‘‘ Le prêtre reçoit trente louis de Saint-Philippe, et trente-cinq de Grenville. C’est trop peu. Il dit la messe à Saint-Philippe tous les quinze jours, une fois par mois au village, et une autre fois dans la chapelle de Beauchamp.
‘‘ Lorsque les deux églises et les deux presbytères seront payés, il sera temps de donner un prêtre à chaque mission.”
Cependant, M. Jouvent fut nommé (fin de 1861 ou commencement de 1862) curé de Thurso d’où il passa immédiatement à Buckingham, et le 30 mars 1862, M. Mancip lui succéda à Saint- Philippe.
C’est à lui qu’étaient réservés à la fois la joie de bâtir l’église de Grenville et le chagrin d’assister à la malheureuse apostasie de Beauchamp suivi de certains hommes de son parti.