‹ Histoire de la province ecclésiastique d'Ottawa et de la colonisation dans la vallée de l'Ottawa [microforme] (volume 3)Chapitre 31 sur 275 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LE COMMERCE DU BOIS.—LA COLONISATION.—LES dm 2 à 0 CHENEURS.

VANT de poursuivre notre travail sur les missions, il est temps de faire un retour en arrière et d’étudier l’industrie qui fut la cause première de la

colonisation de l’Ottawa, nous voulons dire l’indus-

trie des bois et les chantiers.

Philémon Wright fut le premier des marchands de de bois ou des bourgeois des chantiers, mais son exemple ne tarda point à être suivi par une foule d’autres. En peu d'années les bords de l'Ottawa et de tous ses affluents furent livrés aux spéculateurs ; des scieries s’élevèrent le long des chutes, et la forêt se remplit de bûcherons. On les comptait par milliers, et tout l'été, la rivière était remplie de radeaux flottants ou cages qui descendaient à Québec. Il fallait diviser ces cages à chaque rapide pour leur permettre de le sauter, et c'était un travail lent et difficile. De là l’origine d’un certain nombre de villages sur la rivière. On les reconnaît à leur antiquité, et aussi, avouons-le, à leur peu de sainteté, car les voyageurs d'alors n'avaient ni les vertus ni l’urbanité qu’on leur connaît aujourd’hui.

Si la retenue leur manquait, la générosité ne leur a jamais, du moins, fait défaut. Et certes, ce n'était pas qu'on manquât d'y avoir recours. Chaque saison, les missionnaires montaient sur les cages, quêtaient pour leurs pauvres missions et pour leurs chapelles, et recueillaient des aumônes abondantes. Aux voyageurs sont dues les premières églises de bcaucoup de paroisses de l'Ottawa. Les voyageurs eux-mêmes sont devenus les premiers colons canadiens du pays.

Ces notions préliminaires posées, nous allons emprunter à la géographie universelle d’Elisée Reclus, son excellente description de l’industrie forestière au Canada.

‘* La plus grande partie de la région forestière appartient encore au gouvernement et se divise en lots affermés succesivement aux spéculateurs : chaque année les agents forestiers mettent en adjudication un certain nombres de ‘limites,’ c'est-à-dire de ‘lots délimités ” en carrés géométriques par dizaines ou centaines de milles anglais. Les marchands de bois qui achètent ces parties de forêts pour en abattre les arbres et les débiter en billots, s’engagent à empêcher toute destruction inutile‘; après avoir fait choix des fûts qu’ils peuvent abattre et transporter, ils doivent respecter les arbres dont ils n’ont pas besoin et rendre le fonds à l'Etat sans l'avoir détérioré ; mais de pareilles obligations sont purement fictives, et le déboisement se fait à outrance, sans souci de l’avenir. Le ‘‘bois franc,” c'est-à-dire que l’on peut ouvrer, est celui que l’on détruit avec le plus d’acharnement : des forêts entières ne contiennent plus que du ‘‘ bois mou,” n'ayant d’autre emploi que pour les foyers. Chaque nouveau chemin, chaque glissoire établie sur le cours d’un torrent permet de pousser plus avant l’œuvre d'extermination. Le gemmage des arbres résineux pour la production du goudron, du braï, de la térébenthine ne se pratique guère au Canada.

‘ Engagés à l’automne, les bûcherons qu’emploient les acheteurs de ‘‘limites,’”’ remontent les rivières afin d'arriver sur les “hauts” à temps pour établir leurs ‘‘campes ” et se mettre à la besogne dès que la neige couvre le sol. Toute la saison d'hiver est utilisée par l'abattage des arbres que l’on traîne sur les chemins glissants jusqu’au bord des torrents dont le flot les emportera. Dès que la glace est fondue sur les cours d’eau, les troncs entassés sur le bord sont précipités dans le courant et les ‘‘draveurs ” ou gens qui font la ‘‘drave”’ les suivent, ici en bateau, ailleurs à pied, armés de gaffes, de grappins ou de haches pour dégager les fûts arrêtés dans les baies latérales ou sur les rochers. Souvent un obstacle placé en travers de la rivière retient le convoi : il se forme une embâcle ou ‘‘ jam ”, et les travailleurs ont à s’élancer

sur la masse flottante, à dégager la bille qui sert de ‘‘ clef ” à l'énorme ‘‘embarras”” des troncs entremêlés et à leur faire reprendre la marche vers l'aval. Parfois les arbres retenus par quelques fissures de roc forment barrage dans les rapides mêmes, et c’est alors en pleine cascade, au milieu des flots tourbillonnants, où la rivière ‘tombe en foudre ”, qu’il faut dégager la voie. Mais dans toutes les rivières où les cataractes sont trop puissantes pour qu'on s’y hasarde, les draveurs construisent, à côté du courant, de solides échafaudages pour les coulisses ou glissoires, dans lesquelles les billots seront lancés. A chaque lieu d’étape où l’on doit arrêter les bois, on élève en travers du courant des barrages fixes ou mobiles, des ‘‘booms ”’, derrière lesquels le ‘train ” d’arbres s’amasse en un plancher mouvant. Enfin, sur le fleuve, les hommes qui suivent ou précèdent le convoi de flottaison ont à joindre les billots en cages ou ‘‘ cageux ”, c'est-à-dire en radeaux disposés en longs quadrilatères, ou plus souvent en polygones irréguliers, composés d’un grand nombre de radeaux secondaires. Les bûcherons se laissent alors entraîner en dérive, si ce n’est aux endroits périlleux où il faut échapper aux remous, se garer des rapides ; parfois ils démembrent l’Îlot de bois qui les emporte pour le reconstruire en aval et voyager encore jusqu’à l’usine qui débitera leur bois en poutres et en planches, ou jusqu’au port, près du navire de chargement, presque toujours anglais ou norvégien.

‘A de pareils métiers si divers et si pénibles les draveurs ont fort à craindre les maladies causées par l'humidité et les viandes gâtées, surtout une espèce de scorbut qu'ils appellent ‘‘jambe noire ”” black leg ; mais ceux qui échappent aux maladies et aux dangers deviennent presque tous des hommes remarquables par la force, l'adresse, la sûreté des mouvements et la présence d’esprit.

‘{ Nombre d’entre eux trouvent leur joie à braver la mort.

On les voit traverser les courants rapides en sautant de bille en

bille ; ils descendent même des cascades, cramponnés à un mor-

ceau de bois; ils passent, en nageant, sous les radeaux et les

booms. Cependant l2s accidents ne seraient pas nombreux si, les

jours de fête et les lendemains de paye, les draveurs ne se laissaient

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entraîner à boire outre mesure. D’ordinaire, ils sont joyeux sans excès ; ils aiment à chanter en ramant, et c’est pour eux quelquefois par eux, qu'ont été composées les belles chansons canadiennes les plus aimées :

Voici l’hiver arrivé.

Les rivières sont gelées.

C'est le temps d’aller au bois

Manger du lard et des pois !

Dans les chantiers nous hivernerons !

Dans les chantiers nous hivernerons !

Rouli, roulant, ma boule roulant, En roulant ma boule, roulant, En roulant ma boule.

Nous avons sauté le Long-Saut,

L'’avons sauté tout d'un morceau !

Ah ! que l’hiver est longue !

Dans les chantiers nous hivernerons !

Dans les chantiers nous hivernerons !

Rouli, roulant, ma boule roulant, | En roulant ma boule, roulant, En roulant ma boule.

Quand ça vient sur le printemps,

Chacun craint le mauvais temps ;

On est fatigué du pain.

Pour du lard on en a point.

Dans les chantiers, ah ! n’hivernons plus !

Dans les chantiers, ah ! n’hivernons plus !

Rouli, roulant, ma boule roulant, En roulant ma boule, roulant, En roulant ma boule.”

‘ Aux bûcherons succèdent les agriculteurs: les premiers éclaircissent Ta forêt, les seconds la détruisent, Dans le voisinage immédiat des villes ou des lieux d'embarquement, ils abattent les arbres à la hache, mais à distance des marchés, ils livrent aux flammes la part de bois où ils sèment leurs grains et planteront leurs vergers. (C’est pitié de voir les grands arbres flamber, répandant une âcre fumée que le vent porte au loin et qui obscurcit l'atmosphère. Le feu court d’abord gaiement dans les broussailles, puis s'attaque aux troncs qui brûlent isolément, par bouffées intermittentes, suivant les aliments plus ou moins combustibles qu'il trouve, écorces ou branches sèches. Pendant des journées, des semaines, ls fûts se consument, rongés peu à peu ; le vent avive la braise qu de nouveau se couvre de cendre. A la fin les arbres s’éteignent ; on n’en voit plus que des souches inégales, souvent surmontées de squelettes carbonisés, aux formes les plus bizarres. Des années s’écoulent avant que les restes de la forêt aient complètemeut disparu : la charrue passe entre les racines. Parfois aussi, le défrichement, trop coûteux, est interrompu, la broussaille reprend possession du sol, et les troncs noircis disparaissent sous les lianes.

‘“ Les incendies sont interdits pendant le mois de juillet et le mois d'août de peur que le feu ne se propage au delà des terrains concédés ; mais, en dépit des précautions, il arrive fréquemment, pendant les chaleurs caniculaires, que les flammes gagnent de proche-en proche, et que de grands embrasements dévorent les forêts de territoires entiers : des ruisseaux, des rivières n'arrêtent pas les flammes ; le vent transporte les brandons par-dessus les lacs. Dans toutes les parties du Canada on rencontre de ces ‘‘ brûlés ” dont l’humus même est consumé et dont les bois se reconstituent lentement, dressant leurs pousses verdoyantes entre les mâts grisâtres laissés par les flammes.” !

Empruntons maintenant à un autre écrivain de mérite la description d’un chantier.*

‘ Le site du ‘‘camp” f occupe un plateau, pas assez élevé pour être trop exposé, mais assez pour n'être pas.incommodé par

+ Elisée Reclus : Géographie Universelle, tome de l'Amérique Boréale. * T. Taché : Forestiers et voyageurs. Le camp d'un chantier,

+ Le ‘‘p” se prononce ici,

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