‹ Histoire de la province ecclésiastique d'Ottawa et de la colonisation dans la vallée de l'Ottawa [microforme] (volume 3)Chapitre 7 sur 275 · CHAPITRE Il · texte numérisé non relu

CHAPITRE Il

+ ORSQUE, en juillet 1632, les Français reprirent possession de Québec, les Jésuites seuls y rentrèrent avec eux. Les Récollets, malgré leurs vives instances, en furent exclus. On donna pour raison de cette exclusion leur pauvreté. Le Père Joseph le Caron d’illustre mémoire, en mourut, dit-on, de chagrin.

Quoiqu'il en soit, ils avaient de dignes successeurs. Les quatre premiers missionnaires de la nouvelle colonie furent les PP. Le Jeune et De la Noue, arrivés en 1632, et les PP. de Brébeuf et Masse, qui débarquèrent un an plus tard avec Champlain. Une ère nouvelle, ère de gloire, commençait pour les missions. Les conseils de Champlain et des missionnaires avaient été enfin écoutés à la cour ; on n’admit plus dans la colonie que d'excellents catholiques, et les querelles, les scandales des premiers temps cessèrent.

Le commerce commença à renaître. Cependant Champlain qui avait à cœur la consolidation de la colonie et la conversion des infidèles, s’efforçait, pour ce double motif, de rapprocher les sauvages des Français, et fondait le poste des Trois-Rivières : 1634. C'est dans ces patriotiques travaux qu’il termina sa carrière: 25 décembre 1635. Son successeur, M. de Montmagny, arriva à Québec le 6 juin 1636, et suivit la même politique. La famine qui sévit pendant l’hiver de 1534, attira près des établissements français une foule d’indigènes qui s’établirent à demeure dans la

colonie et se convertirent au christianisme. Mais ce ministère, tout fructueux qu’il fût, ne suffisait point au zèle des Tésuites. Ils . formèrent, d’abord, le projet d'aller se fixer à l’embouchure de la rivière des Prairies ; puis, après avoir mûrement réfléchi, ils en vinrent à la conviction que les Hurons, peuple sédentaire et relativement civilisé, étaient, de tous les sauvages, les plus accessibles aux idées et à la morale du christianisme. Ils résolurent donc de s'établir parmi eux pour de là, rayonner comme d’un centre, chez les nations voisines et dans la direction de l’ouest.

Dès le printemps de 1633, une flottille de cent cinquante canots, montés par sept ou huits cents Hurons, était descendue pour la traite à Québec ; mais ils n'emmenèrent aucun missionnaire avec eux. L'année suivante, aux premiers jours de juillet, les Hurons arrivèrent aux Trois-Rivières au même moment que M. de Laviolette, envoyé par Champlain, y allait bâtir un fort. Les Jésuites s'y trouvèrent également, prêts à partir. Après trois jours de pour parlers et bien des hésitations, les Hurons consentirent à prendre avec eux les PP. de Brébeuf, Daniel et Davost, et six Français : Simon Baron, François Petitpré, Robert Lecoq, Dominique Scot, Jean Nicolet et un inconnu. Parmi ces missionnaires, le P. de Brébeuf, comme on sait, avait jadis passé trois ans chez

les sauvages et connaissait parfaitement leur langue et leurs coutumes.

Il ne semble pas qu'aucun missionnaire se soit établi à demeure chez les Algonquins. Toutefois ils les visitaient dans leurs voyages et les convertirent presque tous, soit dans leurs pays soit sous les murs des forts français. Les PP. Garnier et Chastellain qui montèrent aux Hurons en 1636, s’arrêtèrent parmi eux. C’est des bords de la Petite-Nation que le P. Chastellain écrivait sur des feuilles d’écorce, faute de papier, les curieuses lignes suivantes : ‘Ces porteurs vous diront comment s'appelle le lieu où ils nous ont rencontrés. Nous allons tous courants dans nos gondoles d'écorce, nous volons à ce paradis tant désiré avec un surcroît de courage que Dieu nous a donné”?

L'Ottawa devait être alors un lieu de délices, s'il faut en croire l’enthousiaste description qu'en faisait, la même année, 1636,

Duplessis-Bochard : ‘‘ Les terres y sont meilleures, écrivait-il, les arbres mieux nourri, les prairies en abondance, la beauté du pays est ravissante, la pêche monstrueuse en quantité, en qualité, et en grandeur de poisson. Voilà bien des richesses rassemblées en un endroit ; mais les maringouin sont les petits dragons qui gardent ces belles pommes d’or qu’on n'aura pas sans peine, non plus que les autres présents de la terre.” Pour dire la vérité, les voyages des missionnaires au milieu des sauvages étaient toute autre chose que des voyages de plaisir. L’extrait suivant des Relations des Jésuites en fournit la preuve :

‘“ Nous sommes demeurés trente jours par les chemins, écrit le Père de Brébeuf en 1634, en continuel travail, excepté un jour de repos... Il y a des portages d’une, de deux et de trois lieues... Nous avons porté trente-cinq fois et traîné (à la cordelle) pour le moins cinquante...souvent il faut jeûner, si l’on vient à perdre les caches qu’on a faites en descendant... Le manger ordinaire n’est qu’un peu de blé d’Inde, cassé assez grossièrement entre deux pierres, et quelque fois tout entier, dans de l’eau pure. Quelque fois on a du poisson, mais c’est hasard... Il faut coucher sur la terre nue ou sur quelque dure roche, faute de trouver dix ou douze pieds de terre en carré, pour placer une chétive cabane. Il faut incessamment sentir la puanteur des sauvages recrus (harassés), marcher dans les eaux, dans les fanges, dans l'obscurité et l'embarras des forêts, où les piqures d’une multitude infinie de moustiques et cousins vous importunent fort... Il nous a fallu constamment ramer, ni plus ni moins que les sauvages

Il nous fallait porter nos paquets et portages, ce qui nous était aussi dur que nouveau. A chaque portage, il me fallait faire au moins quatre voyages... Le Père Davost, entre autres, a été très mal mené ; on lui a dérobé beaucoup de son petit équipage ; on l’a contraint de jeter quasi tous nos livres... On l’abandonna à l’île des Allumettes, parmi les Algonquins où il a eu de quoi souffrir à bonne enseigne. Quand il arriva aux Hurons, il était si défait et si abattu que de longtemps il ne put se remettre. Pierre, l’un de nos hommes, fut traité de même. Le petit Martin fut abandonné deux mois chez les Nipissiriniens. Baron fut volé par les * siens, la même journée qu'il arriva en ces contrées.. Bref, tous

les Français y ont souffert. Et quiconque montera ici haut se doit résoudre à tout cela, et à quelque chose de plus, même à la mort, dont on voit à chaque instant l’image devant les yeux. .

‘Si quelqu'un trouve ces narrés un peu longs, je le prie d'avoir égard, que de gagner quelques pauvres sauvages à Dieu et à l'Eglise, c’est tout notre trafic en ce monde, toute la manne que nous cueillons en ces déserts ; que nous ne chassons qu’à cela dans

ces grands bois, et que nous ne faisons autre pêche sur ces larges fleuves.”

Il n'entre point dans notre plan de faire l’histoire des missions chez les Hurons. Ce serait un merveilleux récit mais qui nous éloignerait trop de notre sujet. Nous n’en parlerons, qu'autant qu’elles se rattachent à l’histoire de la vallée de l’Ottawa. En 1638, les Jésuites avaient déjà, sur les bords de la baie Georgienne, deux résidences et dix missionnaires, sans compter les domestiques et les frères coadjuteurs.

En 1639, le Père Lalemant comptait, chez les Hurons et chez les Nipissiriniens, quarante blancs ; il en trouvait cinquante en 1641. Enfin, en 1640, à l’époque de l’anéantissement de la nation Huronne, une soixantaine d’Européens, tant prêtres que frères ou serviteurs laïques, habitaient le pays de ces barbares. Nous donnons, d’ailleurs, la liste des Pères qui ont visité ces missions, depuis 1634 jusqu’en 1649 : —*

Les Pères de Brébeuf, Davost et Daniel, montés en 1634

“ Pierre Pijard et Lemercier à 1635 se Jogues, Chastellain et Garnier 1656 Fe Ragueneau Le 1637 Ch Jérome Lalemant, François Dupéron,

Simon le Moine et Joseph Dupéron s 1638 gs. Poncet et Chaumonot Sr 1639 di Claude Pijard et Raymbaud à 1640 de René Ménard 5? 164: si Chabanel, L. Garreau, Druilletes et Dablon ‘‘ 1644 de Bressani {: 1646 à Gabriel Lalemant, Bonin et Greslon ts 1648

“Mgr. Tanguay: Repert. gen. du clergé canadien. Beni. Sulte : Le pays des Grands Lacs au XVIIe Siècle.

Il nous est impossible de dresser la liste des voyageurs et des traitants qui sillonnèrent, à cette époque, les eaux de lOttawa ; mais l’on peut dire que cette rivière était fort fréquentée tout l'été et que les navigateurs français et sauvages s'y succédaient sans interruption.

Malheureusement la guerre qui ne tarda pas à se rallumer avec les Iroquois arrêta l’essor du commerce et réduisit la colonie à la dernière extrémité. Nous allons faire de ces événements un résumé aussi succinet qu’il nous sera possible. .

Quoique la première reprise des hostilités datât de 1634, néanmoins la guerre ne prit un caractère sérieux et implacable qu’en 1637.

- Les Iroquois se trouvant trop resserrés sur la rive droite du Saint-Laurent, résolurent de conquérir l'Ontario sur leurs ennemis et de le convertir en un territoire de chasse à leur usage. Dès lors ils conçurent le plan d’exterminer successivement tous les peuples qui habitaient cette vaste contrée. Nous verrons quelle habileté et quelle esprit de suite ils mirent dans l’accomplissement de cette entreprise.

Incapables, faute de vivres et de routes, d’entretenir des armées permanentes, les Iroquois faisaient une guerre de maraudage et de razzias. Ils lançaient sur le territoire ennemi des partis peu nombreux qui s’efforçaient d'approcher des villages sans donner l'éveil. Alors ils tombaient sur les campements endormis, dressaient des embûches aux guerriers sans défiance, ou attendaient près d’un portage une flotille de Hurons chargée de pelleteries. Si la fortune leur était favorable, ils ne restaient point dans le pays, mais ils se hâtaient de retourner dans leurs cantons avec le butin et les prisonniers qu’ils avaient faits et qu’on destinait au supplice.

Après une campagne, et quelqu'en fut le succès, ces fins diplomates qui connaissaient la faiblesse numérique des Français, ne manquaient pas de leur envoyer des orateurs chargés de propositions pacifiques. Les Français, incapables de soutenir la guerre, feignaient de croire à la paix qu’on leur offrait, tandis que nos * alliés plus naîfs se laissaient duper et croyaient effectivement à

leurs belles paroles ; ils rentraient dans leurs territoires, épuisés et amoindris, pour devenir, l’année suivante, une proie facile à leurs astucieux adversaires.

L'année 1636 avait été mauvaise pour les Hurons dont le pays avait été parcouru en tous sens par les bandes ennemies. L'année 1637 fut plus malheureuse encore. Elle fut signalée par un fait d'armes sur l’Ottawa. Une flotte de Hurons y fut défaite. Les Iroquois, vainqueurs, arrachèrent une croix, plantés l’année précédente, par le commis général du Plessis, et sur le bras de cette croix, fixé bien en évidence à un arbre, ils peignirent grossièrement trente têtes de Hurons. Une de ces têtes était peinte en noir parce que le guerrier qu’elle représentait était mort en combattant ; quant aux autres leur couleur de feu indiquait le genre de supplice qu’on réservait aux Hurons prisonniers.

On comprend qu'après cela la rivière fût peu sûre. Dès 1638, une bonne partie des Algonquins de l’Iroquet, sur le bas Ottawa, était dispersée ; la Petite Nation avait fui vers l’est ; le groupe des Allumettes, le plus important des trois, se sentant serré de près, envoyait déjà des détachements chercher un refuge aux Trois- Rivières.

C'étaient de rudes guerriers que les sauvages ; et nos Français luttaient contre eux dans des conditions extrêmement défavorables : Le P. Vimont nous montre en quelques mots les difficultés de l’entreprise : ‘* Les Français, dit-il, ne peuvent prétendre à tuer beaucoup de sauvages, d'autant qu'ils courent comme des cerfs, sautent comme des daims et connaissent mieux les êtres de ces grandes et épouvantables forêts, que les bêtes sauvages qui y font leur demeure. Si ces barbares s’acharnent à nos Français, jamais ils ne les laisseront dormir en paix. Un Iroquois se tiendra deux ou trois jours sans manger derrière une souche, à cinquante pas de votre maison, pour massacrer le premier qui tombera dans ses embûches. S'il est découvert, les bois lui servent d’asile, où un Français ne trouvera que de l'embarras. Le moyen de respirer dans ces presses. ”"*

Cependant cette même année 1638 fut plus favorable aux Hurons qui remportèrent sur leurs adversaires un avantage signalé.

* Relations des Jésuites.

Réunis avec des Algonquins au nombre de trois cents, ils tombèrent sur une bande d’Iroquois, avec tant de bonheur, que dix-sept de ces derniers restèrent sur le carreau, quatre-vingts furent pris, et quatre ou cinq, à peine, s'échappèrent. Les prisonniers périrent dans d’affreux supplices. Ce succès leur procurera un moment de répit.

L'année 1639 fut signalée par un fâcheux accident. A leur retour de la traite à Québec, les Hurons s’arrêtèrent en chemin dans les cabanes des Algonquins, et y prirent la petite vérole qu’ils apportèrent avec eux dans leur pays. Beaucoup moururent de cette maladie, et leurs sorciers en profitèrent pour accuser les missionnaires d’avoir jeté un sort sur leur nation.

Sur la fin de l'automne de 16,0, les Iroquois reprirent l’offensive. Ils détruisirent, au-dessus de l’île de Montréal, la flotte de nos alliés qui descendait des Grands Lacs, pour la traite, et s’emparèrent d’un riche butin. Parmi les prisonniers étaient deux voyageurs Français.

Ces Français furent épargnés par les Iroquois qui conçurent l’idée de tirer d’eux un grand parti. L'année suivante, en effet, 5 juin 1642, cinq cents Iroquois, dans l'attitude de pacifiques ambassadeurs, descendirent aux Trois-Rivières, et remirent au gouverneur leurs captifs, comme gage d’une paix solide et durable. Leur but secret était d'obtenir quelques arquebuses, car ils commençaient déjà à en acheter aux Hollandais, et ils s’en servaient aussi bien que nous. Ils comptaient aussi que cette paix, qu'ils feignaient de faire avec nous, nous aliènerait les Hurons et les Algonquins qui en seraient exclus. Il leur serait facile ensuite d’exterminer, les uns après les autres, leurs adversaires divisés.

Mais M. de Montmagny, que les rapports de certains prisonniers évadés avaient mis en éveil, se garda bien de tomber dans le piège qui lui était tendu. Il reçut les sauvages avec honneur, leur fit de riches cadeaux, mais il ne leur donna point d'arquebuses. Quant à la paix, personne plus que lui, dit-il, ne la désirait. Mais pour qu’elle fut durable il fallait qu’elle fut générale et qu’elle s’étendit à toutes les nations. Les Iroquois se voyant devinés, rompirent les pourparlers, et les hostilités recommençèrent.*

* Faillon : Æistoire de la colonie française.

L'année 1642 fut une des plus malheureuses pour nos alliés. Il est fait mention, à cette date, d’un événement extraordinaire qui mérite d’être rapporté. Une Algonquine avait été capturée par les Iroquois qui rôtirent et dévorèrent ses enfants sous ses yeux. ‘ Arrivée au grand sact de la Chaudière cette malheureuse désespérée s’y précipita. Mais le courant, la ramena sur la rive et les Iroquois l’assommèrent, vu qu’elle était épuisée. ”f

A la même époque un capitaine Huron, Eustache Ahatsistari, qui s'était illustré dans maints combats depuis 1637, était descendu pour la traite aux Trois-Rivières. A son retour, il chargea les douze canots qui composaient sa flotille, de provisions et de munitions pour les missionnaires. Les Pères Jogues et Raymbauld l’'accompagnaient. Surpris, au lac Saint-Pierre, par les Iroquois, il fut fait prisonnier avec le Père Jogues et vingt-huit des siens, et périt dans d’affreux tourments. Le Père Jogues lui-même fut cruellement torturé.

Une autre troupe de Hurons qui descendait l’Ottawa pour la traite, subit le même sort.

La destinée qui attendait l’infortuné peuple pesait déjà manifestement sur lui. Une lettre écrite par le Père Jérôme Lalemant, du fond de la baie Georgienne, à cette époque, nous fait un vivant tableau de ses malheurs.

‘Tous les fléaux de Dieu, dit-il, se sont fait sentir les uns après les autres. La terreur de la guerre a suivi après les maladies mortelles. Des troupes que nos Hurons avaient mises sur pied pour aller battre l’ennemi dans ses terres, les unes ont été dissipées par la mauvaise intelligence qui se trouve parmi eux, les autres ont été mises en fuite ; un bon nombre y sont presque demeurées toutes entières dans les embûches qu’on leur avait dressées. En un mot quasi toutes leurs entreprises leur ont été funestes. Diverses bandes d’Iroquois s’étant coulées dans le pays à la faveur des bois et de la nuit, y ont, partout et quasi en toutes les saisons de l’année, fait des massacres d'autant plus redoutables que pas un ne s’en voit exempt ; les femmes mêmes et les enfants à la mamelle n'étant plus en assurance à la vue des palissades de leurs bourgs.

TRelations, année 1642,

‘ De plus, lorsque nos Hurons descendent aux Trois-Rivières ou à Kébec, pour y porter leurs castors, ils y craignent bien moins les dangers de l’eau et du feu que les Iroquois, car ceux-ci leur dressent de nouvelles embûches, et s’ils les prennent vifs, ils exercent sur eux toute la cruauté de leurs supplices. Les Iroquois ont maintenant l'usage des armes à f:u qu’ils achètent des Flamands (d’Albany.) ”*

C'est dans des conjonctures si douloureuses, alors que la poignée d'hommes qui formait la petite colonie de Québec, après de nombreux et vains appels à la mère-patrie, se sentait à bout de forces et prête à succomber, que la Providence lui envoya un secours inespéré dans la fondation de Montréal, 17 mai 1642. Montréal devint aussitôt l’avant-poste inexpugnable de la civilisa® tion. Les palissades de la place n'étaient point encore achevées qu’une foule de nos alliés venait se réfugier sous leur ombre.

Parmi ces réfugiés on remarqua, au printemps de 1643, un sauvage, neveu du Borgne de l'Ile, chef des grands Algonquins des Allumettes. C’était un jeune homme plein de belles qualités. Il étudia la religion avec ardeur et fut bientôt admis au baptême avec sa femme. Ravi de joie, le jeune Joseph, c'était son nouveau nom, voulut informer son oncle de son bonheur. Paul Tessouat ou ie Borgne de l'Ile, comme l’appelaient les Français, était le plus fameux orateur de son temps parmi les Algonquins. Il avait permis à ses enfants de recevoir le baptême ; mais, quant à lui, l’orgueil l’empêchait de se laisser instruire et de se soumettre au joug de la foi. Il avait même, l’année précédente, parlé avec mépris de ceux qui se convertissaient à la prière.

Quel ne fut donc pas l’étonnement universel lorsque, le 1er mars 1643, on vit arriver le Borgne à Montréal. Le vieux chef tint au gouverneur, M. de Maisonneuve, ce discours : ‘‘ L’unique sujet qui m’amène, c’est la prière ; c’est ici que je désire prier, être instruit et baptisé. Que si vous ne l’agréez pas, j'irai aux Hurons, où les Robes noires m’enseigneront, comme je l'espère.”

La demande du sauvage fut accueillie avec joie, comme on peut bien le supposer. Il fut instruit, baptisé et marié avec sa

* Relations, 1642.

vieille compagne. Cette même année, soixante-dix à quatre-vingts sauvages suivirent leur chef et reçurent le baptême à son exemple. f

Toutefois le Borgne, comme Clovis, fut loin d’être un chrétien parfait. Il eut d’abord des accès de ferveur extraordinaire ; puis, l'orgueil du barbare l’emportant, il redevint cruel. Heureusement les calamités qui accablèrent sa vieillesse le firent revenir à de meilleurs sentiments.

L'année 1643 fut marquée par un changement notable dans la stratégie des Iroquois. Jusqu’alors ils s’approchaiïent de nos forts en troupes nombreuses, et, cela, pendant l’été seulement, quand les rivières étaient libres ; maïs, à partir de cette époque, ils changèrent de plan de campagne et se divisèrent par petites troupes de vingt, trente, quarante, cent hommes, au plus, et se répandirent sur tous les passages du fleuve Saint-Laurent, ‘* Quand une bande s’en va, l’autre lui succède, écrivait le P. Vimont ; ce ne sont que petites troupes bien armées qui partent, les unes après les autres, du pays des Iroquois, pour occuper toute la Grande Rivière (Ottawa) et y dresser partout des embuscades, dont ils sortent à l’improviste, se jetant indifféremment sur les Montagnais, les Algonquins, les Hvrons et les Français. On nous a écrit de France que le dessein des Hollandais est de faire tellement harceler les Français par les Iroquois, à qui ils fournissent des armes, qu’ils les contraignent à quitter le pays et même d'abandonner la conversion des sauvages.” TT

Au mois de juin 1643, soixante Hurons qui descendaient l’'Ottawa, pour la traite, rencontrèrent une troupe d’Iroquois à l'embouchure de la rivière, près de Lachine, mais, au lieu de se défendre, ces traîtres, poussés sans doute par la peur, se joignirent à leurs adversaires et, leur apprenant la fondation de Montréal, leur donnèrent le conseil de venir l’attaquer. Ce conseil fut suivi effectivement par les ennemis qui, s’approchant du fort, tuèrent, par surprise, trois Français, et en firent trois autres prisonniers. Mais les Hurons furent bien punis de leur perfidie, car les Iroquois s’approchant d’eux, quand ils dormaient, les taillèrent en pièces et Pillèrent leurs pelleteries. C’est ainsi que les lettres des PP.

f Faillon : Æäistoire de la colonie française. Ft Relations.

Jésuites des missions, et la relation de cette année, qu'ils portaient à Québec, se perdirent.*

L'année 1644 fut marquée par des difficultés plus grandes encore. Les Iroquois voulant, à tout prix, isoler les Français de leurs alliés, formèrent dix bandes qui se partagèrent tout le pays, Les deux premières occupaient le portage de nos Chaudières ; la troisième était postée en embuscade au Long Saut ; la quatrième se tenait au-dessus de Montréal ; la cinquième occupait l’île même de Montréal ; la sixième interceptait le passage de la branche nord de l’Ottawa, ou rivière des Prairies ; les septième, huitième et neuvième se tenaient sur le Richelieu, le lac Saint-Pierre et aux environs des Trois-Rivières ; la dixième enfin, colonne volante et pius considérable, se réservait pour l'invasion du pays des Hurons.

La bande qui gardait la .ivière des Prairies surprit une troupe d’Algonquins qui furent tous emmenés prisonniers et, la plupart, brûlés vifs. En remontant le fleuve, deux flottes de nos sauvages, parmi lesquels étaient beaucoup de chrétiens, trouvèrent la mort ou la captivité, les uns au-dessous de Montréal, les autres à soixante lieues en haut de l’Ottawa, ‘car le péril continuait cent lieues de chemin, n'y ayant pas un seul moment ni un seul lieu où l’on pût être en assurance d’un ennemi caché dans les joncs qui bordaient la rivière, ou dans l’épaisseur des forêts.” Le 27 avril, 1644, le Père Bressani fut pris, non loin des Trois-Rivières, avec trois canots de Hurons et cruellement torturé ; mais, comme autrefois le Père Jogues, il parvint à s'échapper chez les Hollandais.

Pendant ce temps, le pays des Hurons était mis à feu et à sang. Le Père Jérôme Lalemant écrivait, au mois de mars de cette même année: ‘La désolation est extrême dans ce pays. Chaque jour de pauvres femmes sont assommées dans leurs champs ; les bourgs sont dans des alarmes continuelles ; et toutes les troupes huronnes qui s'étaient levées en bon ordre pour aller donner la chasse à l’ennemi sur leurs frontières, ont été défaites et mises en déroute. On a emmené des captifs par centaines. Enfin, aux fléaux de la guerre se joignit celui de la famine universelle, parmi ces nations, à plus de cent lieues à la ronde. Le plus

*Faillon : ÆZistoire de la colonie française.

grand obstable que nous ayons est que les Iroquois, ennemis de ces peuples, ayant le dessus par le moyen des armes à feu, qu’ils reçoivent de quelques européens, nous sommes maintenant comme investis et assiégés de tous côtés, sans pouvoir soulager la misère d'une infinité de sauvages qui vivent encore dans l’ignorance du vrai Dieu, ni recevoir même des secours de la France, qu'avec des peines incroyables.”

Le gouverneur, M. de Montmagny, voyant notre ruine imminente n’épargnait rien pour obtenir une paix tant soit peu honorable. Ayant appris que les Hurons, en descendant la rivière, avaient fait deux Iroquois prisonniers, il leus ler demanda, dans le dessein de les remettre en liberté, et de faire tomber, par ce généreux procédé, l’inimitié de nos ennemis. Mais les Hurons s’y refusèrent obstinément, et, comme il insistait, un de leurs capitaines lui tint ce fier langage : ‘ Ne te fâche pas. Ce n’est pas par désobéissance que nous agissons ainsi, mais par crainte de perdre l’honneur et la vie. Si on nous voyait retourner dans notre pays avec des présents, on nous prendrait pour des marchands avares et non pour des guerriers. On dit que la rivière est pleine d’ennemis, et si nous en rencontrons de plus forts que nous, nos prisonniers iroquois témoigneront que nous ne leur avons fait aucun mal et nous sauveront ainsi la vie.” Ces Hurons retournèrent donc dans leur pays et conduisirent avec eux leurs deux prisonniers.

On comprend qu’en de telles circonstances la traite fut interrompue et le commerce se trouva paralysé. Depuis trois ans les riches fourrures, qui en étaient le seul objet, ne se vendant plus, les magasins des Français restaient fermés. Or la colonie ne vivait, précisément, que de la traite, et la famine se fit sentir. Cette même année 1644, une compagnie de Hurons étant descendue à nos postes, M. de Montmagny se décida à la faire escorter par vingtdeux soldats bien armés qui montèrent avec eux dans leur pays et y passèrent tout l'hiver. Pendant cet hiver-là, les Hurons furent tranquilles, et les Iroquois, aussi prudents que cruels, se gardèrent bien de venir les attaquer. L'année suivante, septembre 1645, les soldats français redescendirent à Québec et ramenèrent avec

TRelations, année 1644.

eux une soixantaine de Hurons, avec des pelleteries pour trente à quarante mille livres. Une paix quelconque s’imposait à tout prix.

Cette bienheureuse paix se conclut enfin, 15 juiliet 1645. Elle comprenait non seulement les Français et les Iroquois, mais tous nos alliés sauvages. En apprenant la bonne nouvelle, quatre cents Indiens, qui se trouvaient sous les murs des Trois-Rivières, se livrèrent aux démonstrations de la joie la plus vive. Le fort de Montréal fut alors visité par une foule d’Iroquois, de Hurons et d'Algonquins, et il se fit un grand nombre de conversions.

Malheureusement, la paix fut de courte durée. Les Agniers seuls, l’avaient signée ; les quatre autres nations iroquoises n’y voulurent point souscrire, et ils eurent bientôt ébranlé les Agniers. eux-mêmes. Au bout d’un an tout fut rompu. Lorsque nos sauvages apprirent que les Onneyouts et les Onnontagués envahissaient la vallée de l’'Ottawa pour se rabattre, de là, sur Montréal, ils entrèrent en épouvante, et les gens de l’Iroquet abandonnèrent, pour toujours, leurs campements du bas Ottawa et vinrent émigrer, définitivement, sous le canon des Trois-Rivières.

Au mois d'août 1646, le Borgne remontait à son île, avec une troupe des siens, lorsqu'il fut assailli par une bande d’Iroquois qui le guettaient, dans une embuscade, au-dessus du Long Saut. I se sauva, laissant, sur le carreau, un homme tué et deux femmes prisonnières. Or les Iroquois de l’embuscade étaient des guerriers Onneyouts, au nombre de dix-sept. Tout fiers de leurs succès, ceuxci s’apprêtaient à retourner dans leur pays, lorsqu'ils firent la rer contre malheureuse d’une trentaine de Hurons qui descendaier rivière. Surprises également à l’improviste, les deux t lâchèrent pied au même instant, et s’enfuirent dans la forêt. Seus, cinq Hurons plus courageux restèrent fermes, et méritèrent la gloire de la journée. Quand ils eurent coupé les liens des deux captives, ainsi miraculeusement délivrées, et qu'ils eurent appris ‘le petit nombre de leurs adversaires, les Hurons rougirent de leur làcheté, et coururent après eux. Mais les Iroquois avaient pris le large et l’on ne parvint à en capturer qu’un seul.

Les Français, voyant que les Agniers étaient ébranlés et prêts à rompre la paix qu’ils avaient signée, pour suivre les quatre autres

LE er

nations iroquoises, députèrent vers eux le P, Jogues, avec mission de leur rappeler leurs serments. C'était le même Jésuite qu'ils avaient jadis torturé. Dieu le jugeait mûr, cette fois, pour le martyre. À peine arrivés chez les Agniers, le saint missionnaire et les Français qui l’accompagnaient furent battus, dépouillés par les sauvages, et massacrés le lendemain, 8 octobre 1646.

Les hostilités recommençaient plus terribles. Les Algonquins ignoraient la reprise des armes et vaquaient paisiblement à la chasse et à divers travaux. Les Iroquois fondirent soudain sur eux, 5 mars 1647, égorgèrent ou brûlèrent les guerriers, et emmenèrent les femmes en captivité.

Il convient de raconter, ici, un exploit de nos alliés les Algonquins. Le 27 mai de la même année, un canot, conduit par trois sauvages de la Petite-Nation, était descendu à Montréal. Ayant appris, là, l’ouverture des hostilités, ils supplièrent M. d’Ailleboust, gouverneur par intérim, de leur donner des armes, pour pouvoir se défendre en regagnant leurs foyers. On y consentit, et leur voyage se fit sans encombre. Cependant, l’un d’entre eux s'était embarqué avec sa femme, pour aller porter à sa nation, la nouvelle du désastre de leurs frères des Trois-Rivières. Or, il aperçoit de loin, sur son chemin, un canot monté par sept Iroquois. Quoique seul contre tant d’adversaires, notre guerrier ne se déconcerte pas, et, avec une audace téméraire, marche droit à eux. Mais, à peine a-t-il donné quelques coup d’aviron, qu’il découvre soudain, au fond de la rivière, une flotille de cinq ou six grands canots. Cette fois c'en est trop pour un seul homme, si ce sont des ennemis. Que faire? Il gagne la rive, et s'engage, sous bois, dans la direction des étrangers. À peine à portée de la voix, il tire un coup d’arquebuse, en signal d'alarme. Des cris de guerre lui répondent, selon l'usage ; il reconnaît les Iroquois. Sans plus tarder, notre Algonquin s’élance, au pas de course, vers son esquif, dans lequel il se jette, avec sa compagne et, profitant des sinuosités de la rive, il s'échappe, et va rejoindre les siens.

Il leur raconte ce qu’il a vu ; il leur dit ce qu’il veut faire. Aus-

sitôt sept jeunes guerriers se lèvent, prennent leurs armes, et partent avec lui.

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En remontant le fleuve, ils aperçoivent bientôt la fumée d’un campement qui tournoyait au-dessus des grands arbres. Les Algonquins attérissent, et, se glissant, comme des serpents, dans le taillis, ils ont vite découvert leurs ennemis qui prenaient leurs repas du soir. Les Iroquois avaient dressé cinq cabanes de branchages. Confiants dans leur nombre, insouciants, comme tous les sauvages, ils ne se gardaient pas ; d’ailleurs chacune de leurs cabanes contenait plus de huit guerriers. Bientôt, fatigués par une longue journée ils s’endormirent d’un lourd sommeil.

Lorsque la nuit fut avancée et que rien ne remua plus dans le campement, les Algonquins se levèrent, la hache en main, comme des fantômes ; puis, à un signal donné, ils se précipitèrent dans ies cabanes, en poussant des cris affreux. Il n’y eut point de résistance. En un clin d'œil dix Iroquois tombaient égorgés ; les autres, blessés en grand nombre, ou saisis de panique, s’enfuirent dans la forêt. Les vainqueurs s’emparèrent du butin, et délivrèrent dix prisonniers.* ,

Les Hurons sachant la rivière interceptée, ne descendirent point, en 1647, à la traite. Les seuls sauvages que l’on vit aux Trois- Rivières y vinrent par le Saint-Maurice. C’étaient quelques Iroquets et des Attikamègues. ‘‘ Les Attikamègues, disent les Relations, peuple du haut Saint-Maurice, ont commerce avec les Hurons et avec les Français. Leur rendez-vous, se fait, certains moments de l’année, en un lieu dont ils sont convenus, et, là, les Hurons leur apportent du blé et de la farine de leur pays, des rets et d’autres petites marchandises, qu’ils échangent contre les peaux de cerfs, d'élans, de castors et d’autres animaux. ...

‘Ils se sont trouvés, cette année, aux Trois-Rivières au nombre de plus de trente canots. Nous leur avons donné des lettres, pour les faire porter, par cinquante Hurons qui se trouvaient dans cette assemblée, à nos Pères qui sont en leur pays ; et nos Pères de ces contrées-Jà en avaient aussi données à leurs Hurons pour nous les faire rendre par les Attikamègues. Ces bonnes gens ont été fidèles ; ils ont donné nos lettres aux Hurons et nous ont rendu celles qui venaient de nos Pères, qui sont en ce pays-là. Les Iro-

* Faiïllon: ZZistoire de la colonie française.

quois nous contraignent de chercher ces voies merveilleusement écartées. ”” *

L'année 1648, cependant, les Hurons se voyant privés de haches, de couteaux et des autres objets nécessaires qu’ils achetaient aux Français, se décidèrent à tenter, coûte que coûte, une expédition. Ils partirent, au nombre de deux cents cinquante, dont cent-vingt chrétiens. Après avoir fait deux cents lieues sans avoir aperçu d’Iroquois, ils furent enfin attaqués, près du fort des Trois-Rivières. Mais, grâce à Dieu, ils luttèrent vaillamment et taillèrent en pièces l'ennemi. Après qu'ils eurent fait la traite, ils se remirent en canots et ramenèrent avec eux, dans leur pays, cinq Jésuites, un frère coadjuteur et une trentaine de Françuis, qui ne craignirent pas de les accompagner, malgré l’état des affaires.

Sur ces entrefaites, M. de Montmagny, arrivé au terme de son administration, quitta la colonie, et laissa le gouvernement à M. d’Aïlleboust. Lorsque le nouveau gouverneur prit possession de sa charge, 20 août 1648, il trouva les choses dans un état presque désespéré : point d'argent, point de troupes, quelques centaines de colons ; et nos alliés, les Hurons, à la veille de succomber sous l’effort de leurs ennemis.

Les travaux des Jésuites, parmi ces idolâtres, n’avaient point été infructueux. Sept églises florissantes existaient alors ; six chez les Hurons, autour de la mission mère de Sainte-Marie, une chez les Algonquins. En 1646, quinze Pères y étaient employés, sans pouvoir suffire aux travaux croissants d’évangélisation. Mais le temps de la ruine totale approchait. M. d’Ailleboust, qui voyait venir la catastrophe, fit tout ce qu’il put pour la prévenir. IT envoya même aux Hurons un détachement de soixante soldats bien armés. Tout fut en vain.

Les Iroquois, voyant les Hurons sur leurs gardes, commencèrent par endormir leur vigilance et entamèrent des pourparlers de paix. Pendant ce temps ils massaient des troupes sur leurs frontières.

Or, le 4 juillet, 1648, une armée de ces barbares fit irruption, à l’improviste, sur la mission Saint-Joseph, forte de quatre cents

“Relations, année 1646.

guerriers. Surpris, les Hurons combattent en désordre et fuient de toutes parts. Le Père Ant. Daniel, leur missionnaire, seul conserve son sang-froid ; il exhorte ses fidèles à bien mourir, baptise par aspersion la foule des catéchumènes qui lui demandent,

en grâce, cette suprême faveur, puis il tombe, à son tour, percé

de flèches, au milieu des Iroquois qui traînent son cadavre dans les flammes. Sept cents Hurons périrent dans ce massacre, ou furent réduits en esclavage.

Cette année 1649, au premier de mars, le Père Ragueneau écrivait : ‘ Nous sommes ici dix-huit Pères. Nous avons avec nous quatre coadjuteurs, vingt-trois domestiques qui ne nous quittent jamais, et sept autres dont le temps de service n’est pas déterminé, Ces derniers seuls reçoivent des gages. De plus, nous avons quatre enfants et huit soldats. Le naturel belliqueux et féroce des sauvages qui nous environnent nous a obligés à réunir un si nombreux personnel. . Nous avons onze missions : huit chez les Hurons, trois chez les Algonquins. L’année dernière nous avons donné l’hospitalité à six mille hommes.”

Bientôt après, mille guerriers iroquois, tous armés d’arquebuses, envahissaient, à la pointe du jour, la mission Saint- Ignace dont ils s’emparaient, presque sans coup férir, puisqu'ils ne perdirent que dix des leurs. Tous les hatiïtants périrent ou furent pris.

Quelques fuyards pärvinrent cependant jusqu’à la mission voisine de Saint-Louis où ils portèrent la sinistre nouvelle ; mais l'ennemi les suivait de près, et la résistance était impossible.

Tout ce qu’on pouvait faire, était de gagner assez de temps pour permettre aux femmes et aux enfants de se dérober, par la fuite, à la rage des Iroquois. Quatre-vingts guerriers se dévouèrent et firent face à l’armée triomphante qui approchait. Deux fois ils repoussèrent leurs adversaires, mais, à la troisième fois, ils furent comme emportés par le flot grossissant, et succombèrent, en combattant, au milieu du village devenu la proie des flammes. Les PP. de Brébeuf et Lalemant, qui, prodiguaient aux mourants les offices de leur saint ministère, furent saisis par les Iroquois et consommèrent leur martyre dans d’affreux supplices.

Quand une nation est vouée à sa perte, tout se conjure contre elle, et elle tombe elle-même en proie à un esprit de vertige. Les Hurons n’étaient encore qu’entamés, il leur restait plus de trente mille Âmes, et quinze bourgs fortifiés, pour se défendre. Mais ils perdirent confiance en leurs propres ressources, et, ne se croyant en sûreté nulle part, ils prirent le parti de brûler leurs villages et de se réfugier dans les forêts. Les Iroquois les y traquèrent et la faim les y poursuivit. Les Jésuites brûlèrent, à leur tour, leur forte mission de Sainte-Marie, et vinrent se cacher dans une île de la baie Georgienne, avec trois cents familles, les débris de leur troupeau.

L'hiver fut terrible ; beaucoup mourürent de faim, d’autres, en mars 1650, se risquèrent sur la glace fondante et furent engloutis dans les flots. Enfin, le 25 du même mois, une armée iroquoise tomba sur ces tristes débris et les dissipa ; puis, fouillant les forêts avec une rage infernale, elle atteignit les fuyards dispersés et les égorgea les uns après les autres.

La masse des survivants se dispersa de toutes parts. Les uns se jetèrent dans la nation Neutre, croyant y être en sûreté ; d’autres fuirent en Virginie ; quelques-uns vers la nation du Feu ; d’autres vers celie du Chat. Un bourg entier se rendit à discrétion aux Iroquois qui l’épargnèrent, et lui laissèrent son autonomie. Un plus grand nombre s'était réfugié au milieu de la nation du Petun. Mais les. vainqueurs les y poursuivirent, prirent, le 7 décembre 1649, leur village de Saint-Jean, et massacrèrent les malheureux Hurons, avec le Père Garnier, leur missionnaire. A la même époque le Père Noël Chabanel qui fuyait, mourut, assassiné, paraît-il, par un Huron apostat. Ainsi périt cette nation célèbre.

Dès le printemps de 1649, les Iroquois, non contents d’envahir l'Ontario, étaient montés jusqu’au haut Saint-Maurice où ils commettaient des massacres continuels.

L'automne de la même année, les Nipissiriniens, les Algonquins et les Attikamègues, chassés par la terreur, demandèrent un

asile aux Trois-Rivières et à Québec. C'était une désolation universelle. ;

Le 13 mars 1650, le Père Ragueneau écrivait de nouveau :

‘Nous sommes encore ici treize Pères, avec quatre frères coadju-

teurs, trente-trois domestiques, six soldats et quatre enfants : en tout soixante personnes.

Continuons cette lamentable histoire des Hurons dont il nous faut maintenant raconter l’épilogue.

Un bourg, celui de Saint-Joseph, restait encore debout. Les malheureux Sauvages, ayant perdu toute espérance, se tournèrent vers les missionnaires et les supplièrent de les sauver en les emmenant avec eux aux Français. Comment résister à une telle demande ? Le Père Ragueneau, supérieur des missions, se mit donc à la tête de ces tristes débris.

Trois ou quatre cents personnes le suivaient. Après cinquante jours d’une marche pénible, par la rivière Française, le Nipissing, la Mattawan et l’Ottawa, cette troupe infortunée arriva à Québec, 26 juillet 1650, où on lui assigna pour résidence l’île d'Orléans.

Hélas ! Leurs malheurs ne finirent point encore, et l’on sait comment les Iroquois vinrent les poursuivre dans ce dernier refuge. Les descendants des Hurons chrétiens habitent aujourd’hui le village de la Jeune-Lorette, non loin de Québec.

Enfin, cinq cents Hurons s’enfuirent d’un autre côté, vers l’ouest, et fondèrent sur les bords du lac Supérieur une nation qui ne fut pas sans gloire.

Quand un peuple est malheureux, tout le monde l’abandonne. Le Borgne de l'Ile en donna la preuve dans ces déplorables circonstances. Il est à croire que la piété du vieux néophyte s'était considérablement refroidie. Voici l'incident du voyage des Hurons auxquels nous voulons faire allusion :

‘“ Les Hurons ayant abandonné leur pays, dit l'explorateur

Nicolas Perrot pour se rendre à Québec, avaient pour missionnaire le Père Lalemant, (c'était le Père Ragueneau).

‘Entre la rivière Creuse et les Calumets, il y a une grande île appelée communément l’île du Borgne, autrement dite l’île des Allumettes. Elle est nommée île du Borgne, parce que le chef du village Algonquin qui y était établi, était borgne. Il commandait quatre cents guerriers qu'on regardait comme la terreur, de toutes les nations, même de l’Iroquois. Ce chef tirait un certain péage

de tous ceux qui descendaient dans la colonie française, pour passer avec sa permission, sans laquelle il ne souffrait pas qu’on allât plus loin. Il fallait donc se soumettre à la lui demander en descendant ; et pour aller le trouver on était obligé de prendre par le grand chenal, qui est vers le sud de l’île. Le petit chenal, bien plus court, est au nord.

‘Quand les Hurons se virent en haut de l’île, ils voulurent passer, suivant la coutume, par le village, pour rendre au chef leur devoir et lui demander la permission de passer. Le Père Lalemant leur fit entendre que le Français, étant le maître de la terre, n’était. point obligé à cela et leur persuada de suivre le petit chenal.

‘ Le Borgne en fut bientôt averti, qui envoya ses guerriers pour les faire venir tous au village ; et, après leur avoir demandé la raison pourquoi ils avaient eu dessein de passer sans sa permission, ils s’excusèrent en disant que c'était le Père Lalemant, qui les en avait empêchés, et qui leur avait fait croire que le Français était le maître des nations. Le Borgne fit prendre le Père Lalemant, et le suspendre à un arbre par les aisselles, en lui disant que le Français n’est pas maître de son pays; qu’il en est lui seul reconnu pour chef, et qu’on y est sous sa puissance.

‘ L'année suivante, 1651, il descendit dans la colonie, se faisant embarquer et débarquer par ses gens, et ne faisait jamais un pas sans être escorté par ses gardes. Cela n’empêcha pas qu’on le fit prendre et enfermer dans un cachot. Les sauvages de sa suite voulurent faire quelque mouvement pour l’en retirer. On se mit d’abord sur la défensive, et on leur fit dire d’agir. Tout le parti enfin qu'ils eurent à prendre fut celui de se soumettre et de s’humilier, avec des offres de présents, pour obtenir l’élargissement de leur chef, qu’on fit sortir quelques jours après.”’*

Les Algonquins ingrats reçurent la récompense qu’ils méritaient, Les Iroquois vainqueurs des Hurons ne les craignaïient guère. Ils eurent tôt fait de balayer toute la vallée de l’Ottawa et de transformer l'Ontario èn un désert où la chasse pullula d’une façon prodigieuse. Ils firent même des pointes jusqu’à la hauteur des terres, mais sans occuper le pays.

“Benj. Suite.

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