‹ Histoire de la province ecclesiastique d'Ottawa et de la colonisation dans la vallée de l'Ottawa (volume 4)Chapitre 99 sur 193 · MISSIONS SAUVAGES. — NOTRE-DAME DU DÉSERT DE MANIWAKI · texte numérisé non relu

MISSIONS SAUVAGES. — NOTRE-DAME DU DÉSERT DE MANIWAKI

Dans le récit précédent, Mgr. Guigues faisait allusion à une pétition adressée par les sauvages au gouvernement afin d'obtenir la création d'une réserve à leur usage. C'est l'histoire de la réserve et de la mission de Maniwaki que nous allons raconter.

Depuis 1845, les missionnaires oblats allaient chaque été, faire mission chez les sauvages du haut de la Gatineau et en général chez tous les sauvages de cette partie du pays. Emus de pitié à la vue de leur misère qui croissait chaque année en propor-

tion du progrès de la colonisation, ils conçurent le projet de leur faire obtenir du gouvernement un territoire inaliénable sur lequel ils pourraient vivre, apprendre à cultiver la terre et s'initier à la vie civilisée. Telle fut l'origine de la réserve de Maniwaki. Depuis cette époque, d'autres réserves, en grand nombre, ont été créées dans l'Ontario, le Manitoba et surtout le Nord-Ouest. Ce système de réserves est fort ancien au Canada comme aux Etats-Unis, et l'on peut dire que s'il ne réalise pas toutes les espérances qu'il avait fait naître, puisque les sauvages restent encore réfractaires à la vraie civilisation, c'est-à-dire au vrai travail des champs ou de l'industrie, du moins il les a préservés jusqu'à notre époque d'une destruction complète et inévitable.

Les documents que nous allons offrir au lecteur et qui n'ont pas besoin de commentaires, en même temps qu'ils lui feront connaître l'histoire de Maniwaki, Téclaireront sur une querelle qui fit grand bruit dans le temps. Nous avons un instant hésité à les publier ici à cause ,de leur longueur, mais comme le silence de notre part pourrait être interprété par la malveillance dans un sens fâcheux, nous nous décidons à les donner intégralement. On y verra, luttant face à face, la droiture d'un cœur d'apôtre, peut-être imprudent, à force de candeur et de bonnes intentions, et l'esprit soupçonneux et étroit d'un fanatisme que la haine inspire et qui attribue aux autres les bassesses dont il se sent capable.

Première supplique des sauvages algonquins de la Gatineau à Lord Elgin, gouverneur-géjiéral, à l'effet d'obtenir une réserve à r embouchure de la rivière du Désert.

" Ce document fut envoyé pour la première fois en 1845, ^" gouvernement. Il fut adressé de nouveau en 1848 à lord Elgin, par les soins du Rév. père Clément, oblat, missionnaires des sauvages, et appuyé par Mgr. de Bytown, comme nous allons voir.

MlLORD ET MESSIEURS DU CONSEIL LÉGISLATIF.

Quand vous nous voyez voyager de côté et d'autres sur les fleuves, les rivières et les lacs dans nos faibles canots, vous nous trouvez bien misérables. C'est bien la vérité, nous l'avouons. Nous sommes dans la misère parce qu'on nous dépouille tous les

jours de ce que nous possédons. Nos terres passent rapidement entre les mains des blancs. Depuis longtemps vous nous conseillez de cultiver ; bien longtemps nous n'avons pas écouté un conseil si salutaire. Cela est-il étonnant ? Nous étions riches autrefois, rien ne nous manquait ; les forêts étaient peuplées d'animaux de toute espèce dont nous vendions les dépouilles bien cher à l'avide marchand ; cela nous donnait le moyen de suffire à nos besoins et à ceux de nos enfants. Mais il n'en est plus ainsi maintenant. Les blancs s'établissent de tous côté sur nos terres ; et où l'on ne cultive pas, les gens des chantiers sont là pour détruire et faire fuir les animaux qui restent dans le petit espace de terre que l'on ne nous a pas encore ravi. Nos familles sont sans moyens de subsistance et nous ne savons oii chercher de quoi vivre. Nous sommes réduits à la plus grande détresse. Nous voulons imiter les blancs. C'est pourquoi nous demandons un terrain pour cultiver. Lorsque nous nous rappelons les actes de générosité de notre gouvernement métropolitain et colonial, nous entretenons le ferme espoir de voir nos demandes exaucées. C'est une partie de nos terres de chasse que nous voulons cultiver si vous nous accordez ce que nous vous demandons."

" Ce terrain que nous vous demandons est situé sur la Gatineau, à environ 27 lieues de Bytown. Il est borné à l'est par la Gatineau, au nord, par la rivière du Désert, à l'ouest, par la rivière de l'Aigle, la petite rivière Kindwisipi et le lac Chibsabavek ; au sud, par une ligne droite, partant de l'extrémité la plus méridionale de ce petit lac et allant toucher la pointe sud de l'île située à l'embouchure de la décharge du lac Rond, dans la Gatineau. Vous savez peut-être que plusieurs d'entre nous cultivent déjà des champs plus ou moins étendus. Nous réussirons certainement mieux si nous nous réunissons et si nous apprenons que vous nous accordez l'objet de nos demandes : un terrain dont nous soyons absolument maîtres. Nous avons une autre demande à vous faire, c'est en faveur de nos missionnaires. Nous voulons des prêtres pour nous enseigner la religion et aussi pour nous aider de leurs conseils dans la culture des champs. Nous vous demandons, en conséquence, d'accorder aux prêtres que Mgr. l'évêque de Bytown nous enverra une étendue de 600 arpents de terre à prendre sur notre

territoire d^ins le lieu que Mgr. l'évêque de Bytovvn jugera le plus convenable. Nous voulons pouvoir choisir p?rmi nous cinq hommes d'expérience pour le gouvernement de notre petite colonie. Nous les remplacerons tous les cinq ans. Ces cinq seront élus par la majorité des cultivateurs ayant au moins un arpent de terre en culture dans notre territoire. A ces cinq chefs seront dévolues les affaires du gouvernement de la colonie. Cependant, dans les affaires difficiles, ces chefs consulteront le désir de toute la peuplade. Voici, milord, les demandes que nous voulions vous faire. Nous ferons des vœux ardents pour que vous les exauciez. Nous espérons fermement que vous ne serez pas moins généreux pour nous que pour tous les autres qui ont recours à votre générosité. Soyez assuré que si vous nous exaucez, le souvenir de votre bienfait ne s'effacera jamais de notre mémoire. Voici les noms de vos pétitionnaires, sauvages de la Gatineau et du Grand-Lac." (Suivent soixante noms).

" Ces noms ont été souscrits à une requête présentée au gouvernement colonial il y a trois ans pour obtenir un terrain, précisément au même endroit que celui où nous en demandons un maintenant. J'ai vu plusieurs sauvages de la Gatineau, j'ai vu les sauvages du Grand-Lac cet été, et tous m'ont spécialement exprimé le désir que le terrain qu'ils ont demandé leur fût accordé. Ce que je puis assurer et certifier."

(Signé) H. Th. Clément,

Ptre-missionnaire."

Cette pétition était appuyée de la lettre suivante de l'évêque de Bytown :

MONTRÉAL, le lo octobre 1848.

" Mylord, je crois de mon devoir d'appuyer auprès de Votre Excellence cette humble requête des sauvages qui habitent la partie nord des possessions britanniques de l'Amérique. Ce sont eux qui ont eu l'heureuse pensée de se fixer enfin et de se livrer à la culture de la terre pour éx'iter la famine qui les décime chaque

année. Le terrain qu'ils demandent paraît suffisant pour satisfaire à leurs besoins, et il est assez éloig-né de la civilisation pour ne pas retarder l'œuvre de la colonisation. L'exposé qu'ils font de leurs besoins dans la requête qu'ils présentent à Votre Excellence suffira, j'en suis persuadé, pour attirer sa sollicitude sur des enfants déshérités des terres de leurs pères."

"Je suis, etc."

Deuxième pétition des sauvages algonquins au gouverneur-général [20 février 184g).

" O chef, nous t'écrivons encore une lettre. Nous te ferons la même demande que nous avons faite il y a quatre mois. Nous avons appris que tu as lu et considéré nos paroles ; nous sommes bien contents de cette nouvelle. Nous sommes bien misérables, n'ayant nul part du terrain dont nous soyons maîtres pour nous y livrer à l'agriculture. Nous demeurons ici bien loin de notre village. Nous ne pourrions pas aller cultiver au lac des Deux- Montagnes ; voilà pourquoi nous te demandons de nous donner de la terre pour cultiver. Si tu veux nous en donner, voici que nous sommes prêts à commencer à cultiver, nous, ainsi que nos frères du Grand-Lac et du lac à la Truite. Eux aussi veulent travailler avec nous si tu veux nous donner de la terre. Est-ce qu'il reste encore de la chasse sur nos terres qui étaient autrefois notre soutien ? Non. C'est pourquoi nous sommes résolus absolument à cultiver, si notre père le grand chef veut nous donner de la terre. Nous, habitants de la rivière aa Désert, nous ne pouvons quitter et renoncer aux avantages des défrichements que nous avons déjà ici où nous demeurons. Nous te saluons, O grand chef notre père ! Daigne écouter favorablement nos paroles. Fais-nous connaître au plus vite ta pensée et ta parole pour que nous sachions tes sentiments à notre égard. Voilà ce que nous te demandons."

Le nombre des hommes qui ont signé cette pétition est de soixante. La requête des sauvages fut appuyée par la lettre suivante de Mgr. Guigues :

•' MlLORD,

Je viens de faire une visite au haut de la rivière Gatineau, où j'ai rencontré un grand nombre de sauvages qui m'ont demandé avec instance d'appuyer la demande qu'ils avaient faite pour obtenir un terrain en haut de la rivière Gatineau. Je leur ai répondu que Votre Excellence avait déjà pris leur demande en considération, ce qui les a grandement réjouis. Ils m'ont fait remettre une deuxième requête pour appuyer la première et pour la remercier de ce qvi'elle a bien voulu faire pour eux. Je me plais à la transmettre à Votre Excellence. Elle est écrite sur de l'écorce de bouleau. La misère où ils se trouvent leur fait une nécessité de se livrer à la culture. Une partie d'entre eux a déjà commencé à défricher le terrain qu'ils demandent. II se trouve dans leurs terres de chasse, et éloigné pour longtemps, des endroits habités, et il paraît leur convenir beaucoup, à raison des lacs qui s'y trouvent et des trois rivières qui le bornent. Je craindrais dès lors, si le choix du gouvernement tombait sur un autre point, qu'ils n'en fussent extrêmement contrariés, et comme c'est un peuple enfant, qu'ils n'en voulussent pas profiter.

" Je leur ai promis de faire connaître à Votre Excellence leurs désirs, en leur assurant qu'ils étaient déjà l'objet de sa sollicitude et de sa bienveillance, et que, dès lors, ils pouvaient espérer tout ce qui serait convenable de leur accorder.

J'ai l'honneur d'être, etc."

Les sauvages écrivirent encore au gouverneur une troisième lettre moins importante, au sujet des troubles de Montréal ; ils l'assuraient de leur reconnaissance et de leur fidélité. Nous craindrions, en la citant, de fatiguer nos lecteurs.

A cette double pétition des sauvages et de l'évêque le gouvernement fit la réponse suivante :

Bureau des terres de la Couronne, Montréal, le 17 août i849- " Monseigneur,

" J'ai l'honneur d'informer Votre Grandeur que par un ordre en conseil, du 7 de ce mois, le commissaire des terres est autorisé à réserver pour leur usage le canton que les sauvages ont demandé,

Sur la rivière Gatineau, pourvu, néanmoins, que ce canton ne renferme aucun lot occupé par des " Squatters ", ainsi qu'un autre terrain d'environ cent mille acres, à la tête du lac Témiscamingue. Ces octrois devront, nécessairement, être confirmés par une loi, avant d'avoir leur entier effet, mais, en attendant, des mesures sont prises pour faire borner ces terrains. M. Newman qui se trouve maintenant ici, sera probablement chargé de cette opération, pour le canton sur la Gatineau. Je lui enjoindrai de vous voir lorsqu'il aura reçu vos instructions, et de se consulter avec vous pour le choix d'un local qui évitera toute difficulté.

" Le canton Notowese, tel que marqué sur l'esquisse ci-incluse ; au moins la partie de ce canton qui se trouve bornée par la rivière à l'Aigle et la rivière au Désert, me paraît rencontrer vos désirs ainsi que ceux des sauvages.

J'ai l'honneur d'être,

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