‹ Histoire de la province ecclésiastique d'Ottawa et de la colonisation dans la vallée de l'Ottawa (volume 5)Chapitre 31 sur 199 · AYLMER · texte numérisé non relu

AYLMER

L'histoire d'Aylmer remonte également au premier quart de ce siècle, à l'ouverture du commerce des bois, et à la clôture des travaux du canal Rideau, 1832. Beaucoup d'anciens ouvriers du canal et de Philémon Wrigfht prirent des terres et colonisèrent les cantons fertiles de Hull et d'Eardley. Cette époque éloignée fut, relativement, la période de lag"rande prospérité d'Aylmer, de Turnpyke comme on l'appelait, (c'est la barrière de péage.)

Il n'y avait point alors de chemins de fer, les voyageurs, arrivés à Bytown, prenaient la diligence d'Aylmer, d'où ils s'embarquaient en steamboat pour les Chats. Aylmer était donc un village important en 1836, et les missionnaires qui les visitèrent résolurent d'y bâtir, non pas une chapelle en bois, comme ils faisaient d'ordinaire, mais une véritable église de pierre, ce qui eut lieu, un peu plus tard. On a prétendu néanmoins, que le Père Brunet avait, dès lors, fait construire une modeste chapelle en bois. Nous n'en avons point trouvé de traces.

Le premier curé résidant à Aylmer fut M. Désautels, 1840 à 1848. Il y établit, en 184 1, l'archiconfrérie du scapulaire, et bénit le cimetière catholique ; l'année suivante, 1842, il bénit solennellement une cloche ; mais n'anticipons pas. Il est temps de faire le récit des travaux de nos premiers missionnaires.

Ces travaux datent de 1838. Nous avons trouvé dans les archives de l'archevêché de Montréal, les lettres et les rapports de M. Brady et de M. Bourassa.à Mgr. Bourget, coadjuteur de Montréal. Ces rapports, nous les résumons ou nous les reprq-

duisons textuellement. Ils jettent la lumière la plus vive sur les origfines de notre pays.

Laissons tout d'abord la parole à celui qui la mérite le mieux, au Rév. M. Brady.

BoNSECouRS, SEIGNEURIE DE LA Petite-Nation, 9 mars 1838.

" Monseigneur, — Hier, à huit heures du soir, je suis arrivé de ma mission dans les cantons de Templeton, de Hull et d'Eardley. En montant, je suis, selon vos instructions, allé visiter M. Cannon qui dessert tout le pays, aux environs de Bytown. De là, je suis monté à Aylmer où j'ai réussi à persuader aux gens de bâtir une chapelle, comme il appert dans une pétition qui a été adressée à Monseigneur de Montréal. J'ai ensuite pénétré dans les terres jusqu'à un petite village, sur le bord de la rivière Gatineau, nommé Chelsea, à trois lieues environ de Bytown. Je suis demeuré là trois jours, bien occupé, et j'y serais resté plus longtemps, si je n'avais annoncé à Templeton une assemblée à laquelle il fallait que je fusse présent. La petite instruction que j'ai faite à Chelsea, le dimanche, à la messe, n'a point été stérile. Trois protestants se sont présentés à moi, le jour suivant, le premier pour faire son abjuration, le second, pour faire ce qu'il me plairait, le troisième, pour se confesser et se faire instruire ; jamais confession ne m'a tant édifié que la sienne. Il y a là une centaine de familles, irlandaises pour la plupart, qui ne parle guère que leur langue. Aussi étaient-ils transportés de joie de rencontrer un prêtre capable de les confesser. Nous avons fait des arrangements pour la construction, à Chelsea, d'une chapelle en bois ; et une pétition, à cet effet, va être adressée prochainement à Monseigneur.

On pourrait aussi construire une autre belle église aux Chaudières, vis-à-vis de Bytown. (Hull). Le seigneur du lieu (Wright) offre un emplacement, et de plus, cent louis pour sa part, et cent autres louis de la part de ses ouv-riers, $800. Il ne demande que la permission de bâtir la chapelle. Je n'ai point voulu donner de réponse avant de consulter Votre Grandeur, pour la bonne raison

que les ouvriers de ce monsieur qui formeraient la nouvelle mission, demeurent à peu de distance de Bytown.

De là, je me suis rendu à mon assemblée de Templeton où j'ai trouvé les g-ens bien disposés à bâtir une chapelle. Il y a dans un petit coin de ce canton (la Pointe-Gatineau) une douzaine environ de familles canadiennes avec un irlandais, le plus riche et le plus respectable habitant de ce canton. Or, dans cet endroit, un beau terrain a été déjà donné pour la construction d'une ég-lise et d'une école. Ce terrain serait assurément le plus convenable de toutes les façons pour y élever la chapelle. Malheureusement la majorité des colons sont dispersés par tout le canton et surtout à l'autre bout, et ceux-ci désirent qu'au lieu de bâtir à la Pointe, on accepte un terrain offert par un M. Homier, à deux milles environ, en deçà, disant que la distance serait mieux divisée et qu'ils auraient encore de cinq à huit milles à faire pour venir à l'église. Mais les canadiens se sont entêtés et n'ont pas voulu se démettre de leurs prétentions. Quant à mon irlandais et à M. Homier, ils prétendent rester neutres dans le litige et ne se prononcer d'aucun côté. Lorsque j'ai vu qu'on ne pouvait s'accorder j'ai jeté au feu l'acte et une partie de la liste des souscriptions, qu'ils avaient dressés. . . . J'attends maintenant vos instructions. Les gens qui nous ont empêché de procéder sont de pauvres gens, et les autres pourraient parfaitement se passer d'eux et bâtir seuls.

Je vous demande maintenant. Monseigneur, la permission de visiter, de temps en temps, ces pays reculés et presque abandonnés. Nos catholiques y sont tourmentés par des baptistes et d'autres ministres de la même espèce qui font des ravages parmi eux. Je leur ai promis qu'ils auraient un prêtre dès que leurs chapelles seraient bâties, et je pense qu'on y ferait beaucoup de bien. Je pense aussi qu'ils seraient capables de faire vivre un prêtre, pourvu qu'il ne fut pas difficile à contenter. Quant à M. Cannon, il ne peut pas s'occuper beaucoup de ces gens-là.

„ Ayez la bonté de &c.

John Bradv."

Conformément à ce qui avait été arrang-é avec M. Brady, une pétition fut en effet adressée d'Aylmer à Mgr. de Montréal, demandant autorisation de bâtir une chapelle. Le Rév. M. Phelan, plus tard curé de Bytown et évêque de Kingston, fut envoyée sur les lieux pour informer. La pétition était signée par quatre syndics d'église : James Smith, Peter Aylen, Agapit Lespérance et Joseph Belle. Elle porte la date du 5 mars 1838.

M. Phelan arriva sur les lieux au commencement de juillet de la même année et visita successivement Aylmer, Chelsea et Templeton. Il fixa officiellement la place des chapelles à bâtir. Nous citons en entier ces actes à cause de leur ancienneté.

" Le 5 juillet 1838, à une assemblée de la congrégation catholique d'Eardley et d'Aylmer, dans le canton de Hull, diocèse de Montréal, convoquée selon l'usage par une notice donnée par messire Brady, desservant de la dite congrégation, je, prêtre soussigné, en vertu d'une commission spéciale de Mgr. J. J. Lartigue, évêque de Montréal, en date du 6 mai dernier, ayant pris toutes les informations nécessaires sur le lieu destiné pour une église et sur les sentiments des habitants à ce sujet, ai marqué la place, du consentement unanime de l'assemblée, sur un terrain de. deux arpents de superficie, situé dans le village d'Aylmer, sur le bord du lac Chaudière, donné par Charles Syms, écuyer, en don gratuit à messire Brady et aux syndics déjà dûment élus pour acquérir et posséder au nom de la dite congrégation d'Aylmer et d'Eardley huit arpents de terrain, en vertu du statut provincial de la onzième année du règne du roi George quatre, chap. 58, et accepté par eux par acte légal devant notaire public. La dite église doit avoir 46 pieds de long sur 36 de large et 18 de hauteur environ, en maçonne. Derrière l'autel, on devra bâtir un presbytère de 30 pieds carrés, à deux étages, dont une partie du bas servira de sacristie. Cet édifice sera bâti par souscriptions volontaires.

P. Phelan, Prêtre.

Montréal, le 5 octobre 1838.

"Le 7 juillet 1838, à une assemblée de la congrégation catholique de Chelsea, canton de Hull.... (le reste ut supra). Je, P. Phelan ai marqué la place de l'église dans un terrain de

deux arpents en superficie, dans le village de Chelsea, donné en don gratuit par M. Bring-ham à Messire Brady, desservant de la dite cong-régation, à John Carrigan, Richard Daily et Daniel Mullin, syndics dûment élus ... .{\e reste ti^ supra). Cette église aura 40 pieds de long sur 28 de large et 15 pieds de haut, environ, toute en bois, ainsi que la sacristie. Il faut ajouter ici que M. Bringham m'a promis à moi, que, outre les deux arpents ci-dessus. Il donnera un autre arpent de terre, pour en faire un cimetière, à l'nsage de la dite congrégation.

P. Phelan, Prêtre.

Montréal, le 6 octobre 1838.

Le 10 juillet 1838, à une assemblée de la congrégation catholique de Templeton, en l'absence du dit Messire Brady, moi présent, présidant en vertu d'une commission spéciale ai nommé syndics pour acquérir et posséder, au profit et nom delà dite congrégation de Templeton, 8 arpents de terre, en verta MM. John Brady, prêtre desservant la susdite congrégation, J. McGoey, Ho.nier, Cullin et Laurent, dont les successeurs ès dites qualités seront toujours le prêtre desservant et quatre des habitants du lieu, qui seront nommés par la majorité des syndics eux-mêmes, à mesure qu'il y aura vacance dans la place de l'un d'entre eux, sans qu'il soit besoin, pour leur élection, d'une nouvelle assemblée de la congrégation ; et cela jusqu'à ce que la dite congrégation étant civilement reconnue comme paroisse légale ; les huit arpents de terre sus mentionné, tombent sous l'administration du curé et des marguMlers de la dite paroise.

P. Phelan, Prêtre.

Fait à Templeton, chez M. Homier, le jour et l'an que dessus.

" Ce même jour, après avoir pris connaissance de l'endroit le plus avantageux et surtout le plus central, en vertu d'une commission spéciale, j'ai désigné un terrain sur la pointe de la rivière Gatineau qui m'a été dit avoir été promis par M. Wright, propriétaire du dit terrain, à la congrégation catholique de Templeton ; en même temps, j'ai député M. Laurent pour aller

demander à M. Wright qu'il donne par écrit une assurance qu'il accordera le dit terrain pour l'usag-e de la dite congrégation afin d'y bâtir une église aussitôt que possible.

P. Phelax, Prêtre.

Donné à Montréal, le 6 octobre 1838.

Quelques jours plus tard, M. Brady envoyait à l'évêque de Montréal un rapport remarquable sur les divers cantons de l'Ottawa supérieur ; le voici à peu près textuellement :

" Petite-Nation, 4 novembre 1838.

*' Monseigneur, — Selon votre demande je vous envoie le compte-rendu de mes missions le long de la rivière Ottawa, pendant l'année 1838. Dans les trois premiers mois de l'année, comme j'gnorais l'état d'extrême détresse spirituelle dans lequel se trouvaient les fidèles au-dessus du canton de Buckingham, j'ai consacré tous mes soins, de concert avec M. Brunet, à la desserte des missions de Buckingham, de la Petite-Nation et de Grenville, ce qui était une tâche suffisante, puisque chacune de ces missions est bien capable d'occuper exclusivement un missionnaire.

" Au commencement, je trouvais bien pénible de monter, une fois par mois, à Buckingham, à dix ou douze lieues de ma résidence, par des chemins à travers bois, complètement négligés. Cependant, je vis ces pauvres gens si bien disposés à profiter des moyens de salut qu'on leur off"rait, que bientôt les difficultés, qui d'abord m'avaient semblé insurmontables, commencèrent à me paraître moins grandes, surtout quand je me fus rendu compte de la fidélité des fidèles à se rassembler dans leur petite église et à s'avertir mutuellement de mon arrivée, quand j'eus vu des pauvres femmes apporter dans leurs bras leurs petits enfants pour les faire baptiser, à des distances aussi grandes que celles que je franchissais moi-même. En effet, la plupart des habitants, à Buckingham, sont établis de cinq à douze milles de l'église. Enfin, le respect et l'attachement qu'ils me témoignent a tellement touché mon cœur, que je me suis attaché k eux tout de bon, et que je m'estimerais heureux aujourd'hui de leur pouvoir consacrer le reste de

mes jours. L'église de Buckingham était déjà construite et plâtré avant mon arrivée ; mais par l'efïet de la dureté des temps, dans ces dernières années, ils n'avaient point été capables de pousser les derniers travaux. Je suis parvenu, depuis le départ de M. Brunet, à faire poser les châssis aux fenêtres et h faire construire un autel, lequel n'est point encore garni, à l'heure qu'il est. J'ai eu la consolation d'une conversion.

" La mission de Grenville, moins éloignée que celle de Buckingham, est aussi moins laborieuse. Les catholiques de ces cantons sont très dispersés, et plusieurs d'entre eux ne peuvent venir que très rarement à l'église ; quelques-uns, même, une fois, à peine, chaque année. Ces derniers ont été travaillés par des ministres méthodistes, qui leur ont distribué des tracts et des pamphlets. Ayant appris ces mauvaises nouvelles, je fis, au commencement du printemps dernier, un tour parmi ces gens et je leur prêchai de mon mieux une mission. Mais, quoique j'eusse eu soin d'emporter ma chapelle avec moi, je ne pus trouver nul part une maison assez décente pour y célébrer la messe. J'ai cherché partout les mauvais livres et je me suis emparé de tous ceux que j'ai pu rencontrer. J'en ai conservé quelques-uns à notre résidence. Ensuite, je leur parlai de construire une petite chapelle où je viendrais faire mission, deux ou trois fois chaque année, ce que je jugeais nécessaire, à cause de l'impression fâcheuse que ces mauvais livres avaient faite dans l'esprit de quelques-uns. Cet été, j'ai fait une nouvelle tournée dans ces montagnes et j'ai trouvé tout dans l'ordre. Ils sont moins sollicités, parait-il, depuis ma visite, quoique les partisans du prédicant eussent juré de me brûler vif si jamais je revenais dans l'Augmentation.*

" Dans les cantons de Templeton, il y a à peu près une centaine de familles catholiques, dont la moitié environ, demeure le long de la Grande-Rivière et de la Gatineau, et les autres sont dispersées dans les bois du canton. Dans le canton de Hull on compte environ le même nombre de catholiques, mais bien plus de protestants de toutes confessions, lesquels possèdent chacun leur

* Augmentation de Grenville, au-dessus de la Pointe-au-Chêne, et canton de Harrington.

église et leur ministre. Quoique Votre Grandeur pût aisément se persuader que ces catholiques sont bien desservis de Bytown, ils affirment qu'il n'en est point ainsi et ils font tous leurs efforts pour se préparer à avoir un prêtre résident. J'ai fait chez eux quatre ou cinq visites dans le cours de cette année et j'ai baptisé bon nombre d'enfants âgés, pour la plupart, de trois à neuf mois. Nous avons eu sept conversions .....

" Le 3 octobre, je suis parti pour la mission du Fort Coulong-e et je n'en suis revenu que le lo novembre. Plusieurs fois dans cette mission il m'est arrivé d'être retenu à confesser jusqu'à dix heures du soir. Chaque fois que nous allons par là nous nous imaginons en avoir fini avec tous les désordres qui régnent, et néanmoins, plus nous y retournons et plus nous pénétrons dans ces cantons reculés, plus nous découvrons de nouvelles misères. Un nommé Joseph Parry avec sa femme sont venus me trouver au Grand Calumet, et m'apporter leur enfant à baptiser. Les ayant interrogés j'ai découvert que la mère, elle-même, n'était point baptisée. Elle a six enfants, tous sans baptême. Il m'a fallu réhabiliter tout cela. Ils ne sont pas les seuls qui vivent dans cet état ; on m'a nommé une autre famille que je n'ai pu visiter à cause de l'état des chemins à cette saison.

" J'ai fait mission dans tous les postes ordinaires des missionnaires ; j'ai trouvé tout le monde, à part une seule exception, bien disposé à profiter de ma visite ; il y a eu vingt-quatre baptêmes, quatre mariages, deux abjurations, une sépulture et une cinquantaine de communions.

" Quoique Votre Grandeur soit suffisamment convaincue de l'importance de ces missions et de la grande nécessité qu'il y a de les faire fréquemment, néanmoins comme elle n'a point encore parcouru ce pays et que, par conséquent, il y a des détails importants qu'elle peut ignorer, je ferai des remarques qui prouvent, encore d'avantage, combien il est urgent d'envoyer souvent des missionnaires là-haut. La première de ces remarques c'est que les deux rives de la Grande-Rivière, sur toute leur étendue, sont déjà occupées, soit par des catholiques, soit par des protestants de toutes sectes. Ces derniers, surtout les méthodistes et les

baptistes, qui sont les plus fanatiques, ont des ministres et des temples. Ils sont en relation quotidienne avec nos catholiques ; et comme ceux-ci n'ont ni prêtres ni ég"lises et ne veulent pas aller prier avec eux, ils leur font honte et leur reprochent d'être des athées. Aussi arrive-t-il que parfois, malheureusement, quelquesuns des nôtres prêtent l'oreille à leurs insinuations et se joig'/.cnL à eux ; c'est pourquoi nous rencontrons, dans ce pays, des individus qui devraient être des catholiques et qui, hélas ! ne le sont plus.

" La seconde remarque est celle-ci. Comme Votre Grandeur ne le sait que trop, la plupart des canadiens établis là haut sont des gens qui, tout jeunes, ont quitté leurs paroisses pour monter dans les bois, où ils ont vécu, non comme un saint Paul l'Hermite ou un saint Antoine, mais comme des hommes de chantiers ! ! ! Ils ont perdu, par conséquent, sinon tout, du moins presque tout sentiment de religion. Telles sont ces brebis égarées, et leur nombre s'accroît de jour en jour. D'ores et déjà, il y a là de quoi occuper en permanence deux ou trois missionnaires.

" Autrefois une ou deux missions par an suffisaient. Aujourd'hui il n'en est plus ainsi, car des jeunes gens grandissent là haut qui ne savent rien. Ils se marient ensuite et sont incapables d'instruire leurs «enfants. Tous, jeunes et vieux, vivent dans la dernière ignorance ; il est donc urgent de les instruire ; et pour cela il faut les visiter souvent, ou, du moins, demeurer avec eux plus longtemps qu'on a coutume de le faire.

" Ils sont exposés aux fatales communications avec ces méthodistes et ces baptistes qui ne négligent aucune occasion de faire des prosélytes. Ces héritiques ont leurs écoles, leurs temples et leurs ministres ; nous, nous n'avons rien de tout cela. Il n'y a pas dans tout le vaste territoire que nous desservons, une seule école catholique, sauf à Buckingham où nous en avons une. J'ai fait totts mes efforts pour en établir d'autres, les moyens m'ont fait défaut.

" Tel est, Monseigneur, l'état pitoyable de cette portion de votre diocèse. Les enfants de la maison, les premiers nés de la foi y sont, je ne dirai pas négligés, car je sais combien Votre

Grandeur compatit aux douleurs de ses pauvres missionnaires, je ne dirai pas non plus oubliés, car je sais que Votre Grandeur fait tout ce qu'elle peut pour leur distribuer le pain de vie ; mais plût à Dieu que les chrétiens du Canada fissent ici pour leurs proches, leurs voisins, leurs amis, leurs frères, ce que les autres peuples font pour des barbares ; plût à Dieu que ceux qui nag"ent là-bas dans l'abondance fournissent, de leur superflu, de quoi envoyer ici quelques écoles, où nous puissions instruire les enfants et les mettre ainsi en garde contre les dang^ers de toutes sortes qui les entourent, au grand risque de leur foi et de leur salut éternel.

" Je n'ai point parlé des missions du canton de Hull, c'est-àdire d'Aylmer et de Chelsea. Les fidèles y sont tous préoccupés de la pensée d'avoir un prêtre résidant, qu'ils ne songent pas k autre chose qu'à avancer leurs petites chapelles. A Chelsea, on les prendrait pour une ruche d'abeilles. Tout le monde se réunit chaque jour, chacun apportant sa part, mettant pierre sur pierre, comme s'ils n'avaient qu'un cœur et qu'une âme.

"A Aylmer, l'église étant en maçonne, il a fallu suspendre l'ouvrage de la bâtisse aux premières gelées. Mais les travaux n'en avancent pas moins. On fait chantier dans la forêt, et on aura, dès le printemps, le bois tout prêt, pour achev'er au plus vite. Votre Grandeur recevra bientôt vme pétition des habitants de ces cantons la suppliant de tout leur cœur, de toute leur âme et de toutes leurs forces de leur donner un prêtre. Voila, Monseigneur, comment vont les choses, le long de l'Ottawa,

John Br.4dy, Prêtre.

Un point de cette lettre si remarquable est particulièrement à noter, la pénurie des écoles. Elles faisaient complètement défaut. Déjà le 9 août de cette même année, M. Brady avait écrit à Mgr. de Montréal, la lettre suivante :

Petite-Nation, 9 août 1838.

" Monseigneur, — En réponse à la circulaire de Votre Grandeur, relativement aux écoles, je suis obligé de vous dire que, dans la paroisse de la Petite-Nation, il n'y a pas d'école catholique pour le moment. Nous avons bien trois maisons d'école dans la

paroisse, mais depuis que le g-ouvernement a retiré les secours qu'il avait coutume de fournir, elles sont vides. Les habitants ont bien fait, à différentes fois, des efforts pour les rouvrir, mais il leur a été impossible de payer les maîtres et ils ont dû les abandonner."

Le rapport de l'année 183g fut écrit par M. Bourassa, compag^non de M. Brady. Le voici :

Petite-Nation, mars 183g.

"Monseigneur, — Comme je vous l'avais marqué, je suis parti pour les missions, le 6 janvier, après vêpres. Ce soir-là je me rends chez M. D. B. Papineau (à Plaisance) où je fais trois ou quatre baptêmes. Le 7, par un très mauvais temps, j'arrive à Buckingham chez un M. Burke. On a pour moi tous les soins possibles ; j'en avais grand besoin, car j'étais tout trempé de la pluie. Je ne fais rien dans cette misson, (il ig^norait l'anglais) vu que ce sont presque tous des Irlandais, les Canadiens étant occupés aux chantiers. Je dis la messe le matin dans une chapelle assez grande et bien propre, et j'y célèbre de mon mieux un mariage irlandais. Le village est assez considérable, bâti dans une jolie situation, des deux côtés de la rivière aux Lièvres qui forme, en cet endroit, une belle chute. Après ma messe, je me rends à Templeton, chez M. McGoey, où se retire M. Brady, qui était parti de la Petite-Nation le 22 décembre pour ces missions-ci. Je suis témoin de tout le fruit que le zèle de ce monsieur a produit en cette place, ainsi que dans toutes les autres où il avait été, et de la haute estime qu'il s'est attirée, à juste titre, de la part des Français et des Irlandais. Je le trouve dans l'exercice de son ministère et je lui aide un peu en faisant le catéchisma aux petits enfants. A Templeton, les gens ont préparé une maison bien décente pour l'office divin. Le jour de l'Epiphanie M. Brady leur a chanté une grand'messe où il a reçu l'abjuration de Mme McGoey. Tout s'est fait avec beaucoup de solennité : Vetii Creator, Te Deum, et si bien que je n'ai jamais vu de monde si satisfait. Le lendemain, g, nous avons beaucoup de confessions qui retardent notre départ jusqu'à l'après-midi. On ne saurait croire l'empressement

de ces braves g-ens à nous rendre toutes sortes de civilités et d'honneurs. Plusieurs des principaux nous accompagnent jusqu'à Aylmer et ne nous laissent qu'à la nuit, nous priant de les faire avertir lorsque nous descendrons, afin qu'ils puissent venir au devant de nous. Nous ne faisons pas de mission à Aylmer, notre plan étant de commencer par le point le plus éloigné, afin que tout le monde soit prévenu. Nous partons le lo, après nos messes, et nous nous rendons aux Chats le soir, à environ trente milles d'Aylmer, dans le Haut-Canada. Il y a là un bon village desservi par M. Tçrence Smith, de Richmond. Nous logeons chez M. MacDonnell qui est rempli de politesse. Nous n'avons rien à faire dans ce lieu, M. Smith le desservant régulièrement. Nous quittons ce village le ii, et nous allons loger chez un autre MacDonnell, vieillard fort respectable, au Portage-du-Fort, sur le Bas-Canada. Enfin, le 12, nous arrivons à la Passe. Les habitants de la Passe se trouvent presque tous sur le Haut-Canada. Nous trouvons chez M. F. Leclère, Bas-Canada, un bon logement. ' Les missionnaires vous ont déjà fait connaître la Passe ; c'est le plus triste lieu qu'on puisse voir. Les gens y sont des plus négligents pour leur salut et pour ce qui regarde le culte. Leur chapelle fait peine à voir ; elle est pire qu'une grange. Nous envoyons annoncer notre arrivée. A l'ordinaire on ne se presse point. Cependant nous avons quelques confessions et nous chantons une grand'messe, la première qui se soit jamais chantée dans ces parages. Nous faisons aux fidèles les plus durs reproches. Nous leur montrons toutes les peines et les fatigues qu'ont endurées pour eux les missionnaires qui sont déjà venus les visiter et le peu de fruit qu'ils en ont retiré ; leur indifférence, leur endurcissement. Ils paraissent sensibles à ce que nous leur disons. Nous restons dans cette place jusqu'au mardi, 14. Assez de confessions et de communions. La famille Leclère est très nombreuse et bien exacte à ses devoirs. Nous quittons la Passe le mardi, pour monter jusqu'aux Allumettes, avertissant que nous serons de retour le mardi suivant et que nous chanterons une grand'messe à une intention particulière et pour leur plus grand bien. Nous nous rendons aux Allumettes le soir, et nous allons loger dans l'île, où se trouv^e la majorité des habitants, chez un irlandais du

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nom de Reynard. Je ne vis jamais un homme plus heureux ; il saute de joie. Il nous donne sa maison et tout ce qu'il y a dedans. M. Brady a beaucoup d'occupation parce que, de ce côté de l'île, ce sont presque tous des irlandais. Pour moi, voyant que je n'ai presque rien à faire ici, je vais de l'autre côté avertir les canadiens qui y demeurent en g-rand nombre. Le dimanche, 19, beaucoup de confessions, g-rand concours, grand'messe, instructions en ang^lais et en français. Après la messe, assemblée pour délibérer sur la construction d'une chapelle. Grand empressement. Il est décidé qu'elle sera bâtie dans l'île, où se trouve le plus g^rand nombre d'habitants. On commence une souscription. Vingt-huit personnes s'inscrivent, à elles seules pour cent trente-quatre louis. Comme il se fait tard, les autres promettent de donner leur souscription aux syndics. Point de vêpres. Après l'assemblée, je vais bénir une croix de l'autre côté de l'île, premier signe de religion en ces lieux. Un bon nombre de personnes assistent à la fête. Je fais une instruction sur le signe sacré de notre rédemption, et l'assistance se montre très recueillie. Le soir, au même lieu, j'entends beaucoup de confessions. Je ne puis rejoindre qu'à onze heures M. Brady, bien content de ma journée. Le lendemain, 20, comme c'est le jour de notre départ, encore un grand concours, beaucoup de travail, si bien que nous ne pouvons partir qu'à deux heures après-midi. De là, nous traversons chez un nommé Poupore, homme riche, canadien marié à une protestante. Le même soir nous arrivons à la Passe.

Le lendemain, du monde et des confessions en foule, avant et après la messe, si bien que nous ne pouvons partir que le soir. Nous quittons cette mission en la recommandant au bon Dieu qui venait de ramener quelques-unes de nos pauvres brebis. Nous répétons avec reconnaissance ces belles paroles de l'apôtre : ££"0 plantavi, Apolle rigavit, Deiis autem incrementum dédit,

" Nous arrivons à la nuit, au Grand-Calumet. Nous logeons chez Brizard, asile ordinaire des missionnaires. Les gens de cette île se rendent avec empressement à la mission. Nous y restons jusqu'au samedi, 27 ; nous faisons la prière tous les jours avec instructions ; instructions aussi à la messe, comme les autres missions. Les irlandais, chose surprenante, montrent moins de

zèle que les canadiens. Le dimanche grand messe, pain bénit présenté par les jeunes gens, beaucoup de monde malgré le mauvais temps. M. Brady reçoit, ainsi qu'à la Passe, une abjuration. Après vêpres, nous allons visiter quelques personnes infirmes et trop éloignées pour avoir pu venir, Il y en a cinq à baptiser, de l'autre côté de l'île, que le mauvais temps nous a empêché d'aller voir. Le lendemain, encore beaucoup de confessions qui retardent notre départ jusqu'à l'après-midi. Dans ces missions, comme partout ailleurs, on trouve du bon et du mauvais ; beaucoup de respect, de docilité, une grande attention à la parole de Dieu et aux offices divins. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que le rebut de nos paroisses qui monte ici y paraît tout autre. Presque tous y vivent largement. Les vices dominants sont l'ivrognerie, (on ne le croirait pas) l'impudicité, les parties de plaisirs, les inimitiés, surtout aux Allumettes entre les deux nations, les fraudes, tous fruits de l'ignorance. J'ai rencontré de pauvres jeunes gens qui arrivés à l'âge de vingt-cinq ans, n'ont encore fait leur première communion. Il est fâcheux qu'il n'y ait point de magistrat dans ces contrées ; il s'y commet les plus grandes injustices ; la seule loi est la loi du plus fort. Qu'un prêtre résidant dans ces missions y ferait du bien, quelle autorité il aurait sur les esprits pour les ramener à la vertu ! M. Brady, voyant leurs bonnes dispositions, me dit souvent avec son zèle ordinaire qu'il resterait bien avec eux. Les fidèles du Grand- Calumet, eux aussi, se disposent à bâtir une chapelle.

Nous laissons cette dernière place le 2$, et nous passons à Clarendon. En montant, nous avions traversé Litchfield ; nous devions y faire mission ainsi que sur la rivière Bonne-Chère, en face, dans le Haut-Canada, mais nous trouvâmes les chemins cassés. Il y a peu de monde à Litchfield ; un peu plus dans Clarendon, mais en grande partie des méthodistes. Le soir nous logeons chez un nommé McDoll de cette secte, vieillard respectable qui retire chez lui le ministre du lieu, lequel passait pour un grand sire. M. Brady a une discussion avec lui, et fait voir aisément à la famille les niaiseries et l'ignorance du pauvre étourdi, si bien que, le lendemain, le maître de la maison, en présence de son ministre, nous demande des livres pour s'instruire. 11 nous con-

gédie en nous faisant miUe politesses et mille invitations, et nous laissons notre pauvre ministre occupé à se gratter les ongles dans un angle de la fenêtre.

Le soir, nous allons coucher chez un M. McDonell, à Sand- Point, Haut-Canada, dans l'espoir d'y donner la mission ; mais le mauvais temps a tout gâté, en sorte que, depuis le Calumet, jusqu'à Aylmer, nous n'avons pu rien faire, les habitations étant éloignées les unes des autres, et point de chemin pour y aller. Il peut y avoir de trente à quarante familles catholiques dans toute cette distance sur le Bas-Canada. En Haut-Canada elles sont bien plus nombreuses et sont desservies en grande partie par le bon Père Terrence Smith. Enfin, le 30, nous quittons Sand-Point, à 18 lieues d' Aylmer, et nous arrivons le même jour dans ce dernier village, à onze heures du soir, bien contents de nous retrouver au port sans accident. Comme j'espérais que Votre Grandeur aurait pitié des pauvres gens d'Aylmer, de Chelsea, de Templeton et de Buckingham, et leur donnerait sous peu un prêtre, je ne m'y suis point arrêté, pour commencer des confessions. J'y ai laissé M. Brady, et, le 31, je me suis rendu à la Petite-Nation, mais j'espère que M. Brady vous donnera des détails sur ces dernières missions. Il y a bien encore quelques familles entre Buckingham et la Petite-Nation, mais je n'en connais pas le nombre. Deo gratiasJ'''

Ce rapport serait incomplet, s'il n'était suivi de la lettre suivante :

Notre-Dame de Bonsecours de la Petite-Nation, 23 mars 1839.

Monseigneur, — "La mission que j'ai faite chez M. Papineau sera, je l'espère, assez utile, aux pauvres gens de ce côté là. (Plaisance, North Nation Mills et Papineauville.) J'ai été obligé d'y rester une journée de plus que le temps fixé, à cause du grand nombre des confessions. J'ai été bien surpris de rencontrer tant de monde dans ce petit coin.

J'ariive de Grenville ; je n'ai pas encore fait de mission où l'on se soit porté avec tant d'empressement. Presque tous les canadiens sont venus à confesse. Ces pauvres gens font pitié. Je

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