‹ Histoire de la province ecclésiastique d'Ottawa et de la colonisation dans la vallée de l'Ottawa (volume 5)Chapitre 37 sur 199 · DIOCÈSE DE BYTOWN · texte numérisé non relu

DIOCÈSE DE BYTOWN

lEN de plus mystérieux que les migrations des peuples et la naissance des nations. Les mpuvements ment des masses humaines ressemblent au flux des vagues sur la grève, au débordement d'un fleuve trop gonflé ou, pour parler plus modestement, à ces migrations périodiques d'oiseaux qu'aucune force humaine ne peut contenir ou diriger. C'est la même marche instinctive et irréfléchie, la même irrésistible puissance. Ce serait donc folie pour des hommes de se vanter d'en être les auteurs. Souvent même ces courants humains se produisent à l'encontre de leurs désirs et malgré leur opposition manifeste. Qui eut dit que les dissetiters anglais qui s'enfuyaient de leur pays pour chercher la liberté sur les rivages de l'Amérique, devaient être les fondateurs d'un grand peuple ! Qui eut dit que les soixante mille Français, abandonnés sur les bords du Saint-Laurent, aux mains d'un vainqueur qui avait juré de les absorber ou de les détruire, parviendraient à déjouer ses plus sages plans, à grandir, à envahir les pays voisins et à se constituer en corps de nation ? Qui eut dit, enfin, que l'action combinée des pouvoirs civils et religieux du Dominion, pour arrêter l'émigration canadienne aux Etats-Unis échouerait si complètement dans ses eff'orts patriotiques ? Personne assurément, car tous ces événements sortent du cours ordinaire des choses. Et pourtant, tout instinctifs qu'ils soient, ces

mouvements obéissent à une raison supérieure, qu'on découvre facilement lorsqu'ils se sont accomplis et qu'on ne peut s'empêcher d'admirer.

Cette raison supérieure est la loi providentielle et la volonté suprême de Dieu. Elle mène l'homme où il ne veut pas aller, et se joue dans le monde, en faisant fi de nos projets : ludens in orbe teyrarum. Les Américains l'appellent la destinée manifeste.

L'histoire de la vallée de l'Ottawa, au point où nous sommes arrivés, va nous en fournir un nouvel exemple. Nous allons voir que malgré les plus habiles mesures prises par un g-ouvernement pour préparer l'avenir, cette terrs, qui était réservée aux Loyalistes et qui leur avait été distribuée av^ec une prodigalité réfléchie, était destinée, par un étrange retour des choses, à retomber aux mains des Français, ses premiers découvreurs. Cette œuvre n'a point eu d'homme pour auteurs. Dieu seul pouvait l'accomplir, parce que seul il est tout-puissant.

Pourtant, si Dieu seul est capable de ces grandes choses, il y a une grandeur dont certains hommes sont susceptibles ; c'est de se faire ses dociles instruments. Parmi ces instruments glorieux de la Providence, nous citerons Mgr. Bourget et Mgr. Guigues ; le premier moins pour son action personnelle que pour avoir su choisir le second.

Mgr. Bourget, comme naguère Mgr. MacDonnell, suivait avec une attention passionnée ce qui se passait dans la v'allée de l'Ottawa. La colonisation y faisait des progrès étonnants ; il prévoyait que ces progrès allaient devenir plus rapides encore, en vertu de la loi de vitesse acquise, comme c'est toujours le cas dans les mouvements populaires. Il V'Oyait déjà la forêt vierge* abattue et remplacée par des champs couverts de moissons, Bytown devenue une grande ville, la civilisation gagnant l'ouest et rendant nécessaires de nouvelles circonscriptions administratives et religieuses. Ce que nous affirmons ici n'est point un rêve ni une supposition gratuite ; nous en avons la preuve dans un rapport officiel au Saint-Siège.

Dans ces circonstances, il parut sage à l'évêque de Montréal et à ses vénérables collègues dans l'épiscopat, de co-opérer à

l'œuvre de Dieu en obtenant la création d'un nouveau diocèse, et la nomination d'un évêque qui fut digne de présider à son organisation.

Muni des pleins pouvoire des évêques de Kingston' de Toronto et du vicaire apostolique de la Rivière-Rouge, Mgr. Bourget s'embarqua pour l'Europe, en 1846. L'objet de son voyage fut tenu secret, parce qu'on redoutait de l'opposition de la part du candidat choisi, dont on connaissait la profonde humilité. C'était le P. Guignes, Provincial des Oblats du Canada. Mgr. Bourget alla donc tout d'abord à Marseille, où il obtint de Mgr. Mazenod, supérieur général de la congrégation des Oblats, les permissions nécessaires ; puis il se présenta au Souverain Pontife, sa supplique et celle de ses collègues, le 30 décembre 1846. Cette supplique était accompagnée d'un exposé de motifs lumineux. Nous regrettons que la cadre limité de cette ouvrage ne nous permettre pas de le reproduire ici. Il y était dit, en substance, que non seulement le bien des âmes exigeait le démembrement des anciens diocèses, mais qu'un jour viendrait, où le nouveau diocèse à forme, devrait lui-même être divisé. Quant au choix du siège épiscopal, celui de Bytown s'imposait, placée qu'était cette ville au centre d'un pays où la divine Providence s'est plu à prodiguer les beautés et les richesses de la nat.ure, ce qui lui assurait le plus brillant avenir. Il était temps, d'ailleurs, de prendre pied sur un terrain que les sectes hérétiques envahissaient, avant qu'elles y devinssent trop puissantes. Enfin, le choix d'un religieux pour évêque s'imposait également, car il garantissait à ces régions, encore dénuées de toutes ressources, des avantages, surtout en personnel, que ne procurerait point, à un égal degré, un prélat séculier.

Le Saint Père fit droit, sur tous les point, à la demande de l'épiscopat canadien. Par bref du 25 juin 1847, Pie IX érigea le nouveau diocèse de Bytown ; par bref du 9 juillet suivant, le P. Guignes en fut nommé le premier titulaire. Mgr. Guignes se retira, pendant près d'une année, dans la petite paroisse de Saint- Colomban pour s'y perfectionner dans l'anglais, langue qui allait lui devenir indispensable. Il l'apprit parfaitement ; toutefois il eut, toujours, à cause de son âge, de la difficulté à le parler, et il ne

put jamais acquérir un bon accent. Pendant cette longue retraite, Mgr. Guigues pria beaucoup, et mûrit ses pensées. Ce fut là sans doute qu'il prépara le plan de son admirable épiscopat. Il écrivit aussi au clergé du Bas-Canada, une lettre d'adieux, expression de sentiments tout apostoliques. Il voulut être sacré à Bytown, dans cette cathédrale à moitié finie qu'il aimait déjà de tout son cœur. L'auguste cérémonie eut lieu le 30 juillet 1848. Le prélat consécrateur fut Mgr. Gaulin de Kingston. Il était assisté de messeigneurs Bourget et Phelan. Le Rev. Bernard O'ReilIy, aujourd'hui encore vivant et vicaire général de New- York, et Mignault, curé de Chambly, firent les sermons de circonstances. La ville et la vallée étaient sous le coup d'une impression profonde ; tout le monde comprenait la portée de ce grand acte ; et à partir de ce jour, Bytown eut foi, plus que jamais, en ses glorieuses destinées. *

Voici la bulle d'érection du diocèse de Bytown. Nous la reproduisons ici, parce qu'elle en fixe les dates.

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