XI
vertigineuse, bondit et tombe, en flots d'écume, dans un autre vaste bassin où il recouvre son calme et sa limpidité. On conçoit que ces brusques interruptions de cours soient plus favorables à l'industrie qu'ci la navig'ation. Si elles fournissent des pouvoirs d'eau sans mesure, le parcours des bateaux à vapeur y est fatalement limité à des bassins peu étendus, au g^rand détriment du commerce. Un jour, sans doute, un système de canaux, à biefs profonds, reliant les divers bassins, rendra la rivière partout navigable et unira l'Atlantique aux Grands Lacs.
Jadis les sauvages qui remontaient le fleuve avaient coutume, au pied de chaque saut, de tirer à la rive leur légère embarcation. Ils la transportaient sur leurs épaules jusqu'à la tête du rapide où ils reprenaient le fil de l'eau. On appelait cela faire portage, et le nom en est demeuré k beaucoup de rapides.
Le premier afiîuent important du moyen Ottawa est la Keepawa. Elle lui apporte l'appoint des eaux d'une vaste région lacustre dont elle est le déversoir, et tombe dans le fleuve par une chute magnifique. Plus bas, sur la rive droite, débouche la Mattavvan, jadis fréquentée par tous les voyageurs des Grands Lacs et " des pays d'en haut," destinée, peut-être, h redevenir la grande route maritime de l'ouest, A son embouchure, s'élève la florissante petite ville de Mattawa.
\ partir de ce point le sol devient cultivable (du moins dans la province d'Ontario, car dans Québec la rive reste montagneuse jusqu'au canton de Sheen) et des fermes clairsemées apparaissent un peu partout. Au-dessous du rapide du rocher Capitaine et presqu'en face du village de Rockcliff", débouche la grosse rivière du Moine qui vient du nord. Quelques milles plus bas, l'Ottawa se précipite, par la chute des Joachims, dans un chenal profond, taillé à pic dans la montagne, et connu sous le nom de Rivière Creuse, puis il s'étale majestueusement en un magnifique bassin, le lac des Allumettes.
Il y reçoit, à droite, la puissante rivière Petewawee. Sur la même rive du fleuve s'élève, en amphithéâtre, la belle petite ville de Pembroke, siège épiscopal du vicariat de Pontiac, d'où l'on contemple avec ravissement, couchée au sein des eaux, la fertile et
fameuse île des Allumettes, couverte de fermes k demi cachées dans la verdure. Au fond du paysage et fermant l'horizon se dressent les noirs massifs des Laurentides qui serrent de près l'autre rive et le chenal de la Culbute.
Au bas de l'île commence un autre lac qui emprunte son nom à la rivière Coulonge venue du nord. Puis le fleuve enveloppe la g-rande île du Calumet entre deux bras, dont l'un, le chenal du Rocher Fendu, est parsemé d'îlots d'une incomparable beauté. Du Calumet, l'Ottawa, devenu furieux, s'élance par les longs et étroits rapides du Portage du Fort, dans le vaste et tranquille lac des Chats. Trois rivières venues de l'Ontario : la Bonnechère, la Madawaska et le Mississipi, l'y enrichissent de leur tribut ; puis le fleuve, se jetant k travers les croupes redoutables des Chats, vient s'élargir de nouveau, devant Quyon, en une nappe d'eau paisible, le lac des Chênes, auquel fait suite le délicieux bassin d'Alymer.
D'Alymer à Ottawa, pendant huit milles, la rivière toute en surface, court et bondit sur un lit de rochers jusqu'à ce qu'elle s'engloutisse avec un bruit de tonnerre dans la cataracte des Chaudières presque au pied du Parlement.
Depuis les Chaudières jusqu'au Saint-Laurent le cours de l'Ottawa est régulier et tranquille. Grâce aux petits canaux de Grenville, de Sainte-Anne et de Lachine, rien n'y fait plus obstacle k la navigation. Les touristes abondent sur les bateaux à vapeur qui descendent et remontent sans cesse son majestueux courant. Leurs regards émerveillés contemplent sans se lasser sa surface unie d'où émergent des îles boisées, qui se reflètent au loin et derrière lesquelles, on devine plutôt qu'on ne les voit, de vastes baies et des rivières. Des taillis couvrent souvent les bords et donnent l'illusion de la forêt, mais ce n'est qu'un rideau de verdure, et par dessus la tête des arbres l'œil aperçoit la croix étincelante des clocheîs. Les villages se pressent en eff'et sur ses bords et l'on peut en compter plus de quinze.
Bref, l'Ottawa, sans pouvoir être comparé au Saint-Laurent pour la grandeur et pour la majesté, l'emporte sur lui par son air
sauvage, par la variété de ses paysages et par le parfum de mystère qui s'échappe de ses rives ombragées.
L'Ottawa reçoit, dans la capitale même, deux affluents importants : le Rideau avec son fameux canal, et, en face, la Gatinea i le plus long et le plus impétueux de tous ses tributaires.
Plus bas, au-dessous de Buckingham, débouche la Lièvre avec ses incomparables cataractes ; plus bas encore, presque en face l'une de l'autre, se déchargent la Nation du nord et la Nation du sud. La rivière Rouge se jette dans la grande baie de l'Orignal, au-dessus des rapides du Long Saut témoins de tant de sanglants combats aux jours héroïques de notre histoire.
Dans le lac des Deux Montagnes s'écoule la rivière du Nord, le dernier cours d'eau considérable ; puis l'Ottawa atteint et baigne la grande île de Montréal.
A ce point, il se subdive en quatre branches. Deux enveloppent l'île Perrot et vont mêler, dans le lac Saint-Louis, leurs eaux bourbeuses aux eaux limpides du Saint-Laurent ; deux autres, inclinant au nord, forment une ceinture aux îles de Montréal et de Jésus, et vont enfin se perdre ensemble dans l'immense lit du grand fleuve.
Le voyageur européen qui arrive de New- York à Ottawa, par le chemin de fer, éprouve, tout d'abord, une fâcheuse impression du paysage qui se déroule sous ses yeux. Partout des forêts à demi consumées, des campagnes presque en friche, parsemées de roches nues et de troncs d'arbres calcinés. Les maisons sont des cabanes et semblent témoigner d'une profonde misère. Qu'il ne se hâte point de porter un jugement. Le pays qu'il traverse était, naguère encore, une forêt vierge ; la colonisation a ses étapes ; elles sont ici fort rapides. Derrière ces bois, à quelques milles à peine, le sol est complètement défriché, les champs sont couverts de moissons, et des églises magnifiques témoignent du bien-être et du bonheur des habitants. C'est qu'en effet la vallée de l'Ottawa est une des régions les plus fertiles du Canada, et peut souvent rivaliser avec les fécondes plaines du Saint-Laurent.
Les parties les plus riches se trouvent, sans contredit, sur la rive droite de la rivière, dans la province d'Ontario. Les comtés
de Prescott, de Russell, et de Carleton sont presque entièrement favorables à la culture. Aussi la population s'y est-elle portée tout d'abord, et les terres y sont-elles toutes prises. Sans doute le nombre des habitants y pourra croître encore par les excédents de natalité et par la subdivision des terres, mais l'immigration proprement dite y a cessé, et le réseau des paroisses est complété, ou à peu près. Les bois qui restent se défrichent avec une rapidité qu' n'est pas sans causer d'alarmes pour l'avenir.
En poussant plus à l'ouest, au-delà des comtés de Lanark et de Renfrew, dans le district de Nipissing-, la nature du sol change et devient moins favorable. Aux plaines fertiles succèdent des montagnes boisées et parsemées de lacs. Le pin rouge disparaît dans le voisinage du lac Huron pour céder la place au pin blanc et aux diverses essences de bois dur. Le sol est rocheux et sablonneux, et généralement impropre à la culture. Ce serait une erreur, cependant, de croire que la colonisation soit partout impossible. D'assez vastes régions renferment des parties fertiles. Beaucoup de cantons, surtout à proximité du chemin de fer du Pacifique, ont été ouverts dans ces dernières années. Les colons y prospèrent, et plusieurs des stations du chemin de fer sont en passe de devenir des petites villes. Les mines de cuivre de Sudbury et des environs sont d'une grande richesse.
La rive nord de l'Ottawa est toute entière comprise dans la province de Québec. Si elle est actuellement inférieure en fertilité à la rive sud, son importance est néanmoins plus grande, à cause du vaste champ qui y reste ouvert à la colonisation.
Serrée de près par les Laurentides, la vallée de l'Ottawa, rive nord, ne consiste guère qu'en une étroite bande de terre riche et cultivée partout où elle s'élargit un peu. Les plaines de Saint- Philippe, de Grenville et de Montebello, celles de Templeton, de HuU et d'Eardley sont très fertiles.
Malheureusement, comme nous l'avons dit, à quelques pas de la rivière se dresse la chaîne des Laurentides. Ces montagnes qui courent, des Grands Lacs au Labrador, sur la rive gauche de l'Ottawa et du Saint-Laurent, constituent la plus admirable des
zones forestières. Plus de soixante essences diverses y trouvent un habitat favorable. Les arbres y semblent jaillir du roc même.
La largeur des Laurentides ne dépasse guère une cinquantaine de milles. C'est d'ailleurs une erreur de donner à ces montagnes le nom de chaîne, dans le sens absolu du mot. Nulle part on n'y voit de hautes cimes, encore moins une crête bien dessinée et formant charpente. Partout des amas confus de mamelons, de rochers et de pics sans élévation. Aussi n'y trouve-t-on point non plus de vallées. Les vallons, interrompus et fermés, se sont remplis d'eau. De là ces lacs si nombreux et si beaux qui constituent une des caractéristiques du pays.
Cette absence étonnante de toute crête explique comment la ligne de partage des eaux se trouve, non dans la montagne, mais plus au nord, dans une plaine ou un plateau surbaissé. Les rivières qui coulent vers le sud se sont frayé un passage au travers des Laurentides dans des lits profonds, et ont franchi les obstacles accumulés devant elles par des successions de rapides, de sauts et de chutes.
Ces montagnes sont riches en phosphate, en fer, en mica, en amiante et en d'autres métaux non encore exploités. On y trouve, ça et là, de bons lopins de terre. Mais leur principale richesse consiste encore dans les forêts ; richesse, hélas ! bien compromise par une exploitation effrénée, poursuivie depuis quatre-vingts ans. Peut-être qu'une partie de ces montagnes dévastées pourra être transformée en pâturages, grâce à la fraîcheur du pays et à l'abondance des eaux.
De l'autre côté des Laurentides, fort avant dans le nord, s'étend une vaste région, plaine ondulée, couverte d'une terre légère et suffisamment féconde. On l'appelle le Nord ou le Grand Nord. C'est la terre promise de la colonisation. Encore inconnue il y a quelques années, elle fut comme découverte et révélée par un grand patriote, le curé Labelle de regrettée mémoire. Il est bien difficile aujourd'hui de se rendre un compte exact de la valeur de ces pays nouveaux, mais ce que l'on peut avancer en toute assurance, c'est qu'ils sont destinés, par la Providence, à
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servir h la province de Québec et à la race canadienne-française, de réserve et de camp retranché. Le Nord est donc, a juste titre, l'espoir et l'orgueil de la province ecclésiastique d'Ottawa.
Tel est, au point de vue géographique, l'état du pays dont nous entreprenons d'écrire l'histoire. Ces notions sommaires étaient nécessaires, mais elles suffisent pour le moment. Nous les compléterons plus tard à mesure que la clarté du récit l'exigera.