ERREURS DE NAPOLÉON
à propos, combiner, ses mouvements de manière à déjouer les desseins de l'ennemi. La manœuvre la plus savante n'est qu'un enfantillage et une vaine ostentation, si elle n'est un moyen d'assurer la victoire. Elle ne saurait être un but par elle-même.
De même pour mériter le titre de grand administrateur; il ne suffit pas de conduire un peuple comme une armée et de Tétouffer dans l'atmosphère d'une discipline purement matérielle. Si Tobéissance passive peut être une nécessité dans les camps^ cette triste conséquence de l'état de guerre n'en est pas moins démoralisante pour l'âme humaine. Elle ne saurait donc être considérée comme l'idéal du gouvernement des sociétés. Celui-là seul est capable et digne de gouverner les hommes, qui les gouverne pour eux et non pour lui-même, dont tout l'effort tend non à comprimer, mais à susciter en eux toutes les énergies généreuses; qui s'applique à stimuler la pensée, au lieu de la persécuter, et qui, au lieu de les amuser à toutes les vanités d'une gloire brutale et odieuse, de les enivrer du prestige sauvage des jeux de force et de sang, use de la puissance qui lui a été remise pour hâter le progrès social, pour élever d'un degré la civilisation, pour assurer tous les droits, affermir la liberté , exciter et développer, par tous les moyens, la conscience de l'homme et du citoyen. Mais pour cela il faut avoir de l'humanité une autre opinion que celle qu'en avait Napoléon ; il ne faut pas considérer les hommes comme un troupeau de bêtes féroces toujours prêtes à se déchaîner et à se dévorer les unes les autres, dès qu'elles ne sentiront plus sur leur tête la verge d'un gardien ;
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il ne faut pas croire qu'on ne peut mener les hommes que par la force et par la satisfaction des appétits grossiers. Napoléon, qui méprisait les hommes parce que, presque dès son adolescence, il n'avait vu que des courtisans; qui ne connaissait de discipline que la discipline militaire parce qu'il avait vécu dès son enfance sous le régime miUtaire, Napoléon ne pouvait être autre chose qu'un soldat, parce qu'il était né soldat et que Téducation n^avait fait que développer en lui ses aptitudes natives. Aussi ne lui vint-il jamais à Tesprit qu'il pût renoncer aux batailles et gouverner pacifiquement le peuple qui, dans un accès de fièvre guerrière, s'était donné à lui. Sa passion de la guerre croissait avec les années, et à mesure que les difficultés se multipliaient, il semblait se faire un plaisir de les braver. C'est cette passion qui dicte et qui explique toute sa conduite, bien plus que l'ambition de conquérir. La conquête n'était pour lui que ce qu'est le gain pour le joueur. Le vrai mobile, c'est Tamour du jeu pour luimême. Napoléon aimait la guerre pour la guerre ; il se sentait là dans son élément, dans son véritable milieu. S'il voulut être empereur, c'était afin que nul ne pût l'empêcher de guerroyer à son aise; s'il finit par se proposer la conquête de TEurope entière, c'était moins par ambition proprement dite que pour donner un but à cette ardeur guerroyante, pour se fournir à lui-môme une raison de ne pas s'arrêter dans la voie où il s'était engagé ; c'était enfin par l'effet naturel de toute passion déclarée qui, quand elle ne rencontre pas d'obstacle invincible, finit par dégénérer en idée fixe et en monomanie.