GÉNIE MILITAIRE DE NAPOLÉON
bien diflScile à soutenir^ et il pouvait se faire que la France fût réduite à combattre moins pour maintenir sa suprématie que pour sauver son existence. L'alliance de la Prusse paraissait donc absolument nécessaire, et cette nécessité même était à la fois le châtiment et le vice de la politique guerroyante de Tempire. C'est être faible que d'avoir besoin d*un appui. Aussi est-ce par là que devait périr le système impérial. Il eût été facile à Napoléon d'échapper à ce danger en renonçant à la politique de conquêtes et en faisant aux nations de l'Europe des concessions raisonnables. Vaincues tant de fois^ elles se fussent contentées à peu de frais, et la France aurait pu rentrer dans le repos sans avoir à craindre qu'on vînt l'y troubler. Mais Napoléon ne concevait de grandeur que dans l'abus de la force, de gloire que la gloire militaire ; renoncer à la guerre c'eût été se condamner à voir se réveiller à l'intérieur les désirs de liberté comprimés ou étouffés par l'ivresse brutale des conquêtes. D'ailleurs s'il avait et s'il se connaissait toutes les qualités qui font les grands généraux, il lui manquait la plupart de celles qui font les grands rois; il est même très-permis de douter qu'il se fît alors une idée quelconque des devoirs d'une royauté pacifique au xix* siècle et après une révolution comme celle que venait de traverser la France. Je crois donc qu'on peut dire que sa nature même le condamnait à guerroyer sans fin comme un joueur est condamné à toujours jouer. Son génie était essentiel lenient et uniquement militaire; l'administration même n'était pour lui qu'une stratégie d'un autre ordre, et ceux qui se plaisent à exalter ses grandes qualités d'ad-
ministrateur cèdent à leur insu à Tillusion que nous font toujours ce qu'on est convenu d^appeler les gouvernements forts. Habitués, comme nous le sommes, à la précision mécanique du militarisme, la plupart d'entre nous ne peuvent s'empêcher d'éprouver de Tadmiration pour l'homme qui a élevé ce mécanisme à un si haut degré de précision, sans se demander si le talent de l'administrateur ne suppose pas autre chose que l'art d'enrégimenter les hommes et de comprimer les aspirations et la pensée sous la tyrannie des réglementations.
Si l'on veut réduire l'administration à l'art de faire manœuvrer des fonctionnaires, alors je le reconnais, Napoléon fut un grand administrateur. Il était doué d'une activité infatigable, qui lui permettait d'embrasser et de surveiller à la fois un nombre infini de détails, et l'inflexibilité de sa volonté imprimait à tout une marche uniforme et réglée. Mais cet art, tout en exigeant de grandes qualités, est après tout un art inférieur; ce n'est que le côté extérieur et matériel de l'administration. Le talent qu'il exige n'est que le talentd'un administrateur en sous-ordre , qui veille à l'exécution d'une volonté supérieure à la sienne. Mais quand il s'agit d'un homme revêtu, comme Napoléon, d'une puissance à peu près absolue, alors il ne suffit plus, pour le juger, d'admirer la précision du mécanisme qu'il a créé pour assurer Texécution de ses ordres ; il faut voir aussi quelle est la pensée qui l'inspire et qui le guide, car cette pensée devient alors l'élément principal. Un général doit savoir faire manœuvrer une armée; mais, pour être un grand général, il faut savoir la faire manœuvrer