‹ Histoire de la Prusse depuis la mort de Frédéric II jusqu'à la bataille de SadowaChapitre 62 sur 178 · VANITÉ DE LA GLOIRE MILITAIRE · texte numérisé non relu

VANITÉ DE LA GLOIRE MILITAIRE

d'Eylau, de Friedland, on ne peut s*empécher de penser qu'il fut bien heureux pour Napoléon que la Prusse se fût alors trouvée dans Timpossibilité de prêter un secours sérieux à ses alliés.

Quand on réfléchit à ce que vaut la gloire militaire, à ce qu'elle prouve, aux causes qui décident des victoires ou des défaites^ il est difficile de ne pas ce demander comment les peuples peuvent être si fiers des unes, si humiliés des autres. Qu'une nation soit fière de sa supériorité dans les arts de la paix^ dans l'industrie et le commerce, dans les lettres, dans tout ce qui tient au développement de Tactivité et de l'intelligence humaine, je le conçois, parce que les succès en ce genre supposent dans la nation tout entière un ensemble de qualités qui lui appartiennent en propre, et qu'elle ne peut guère devoir qu'à une honorable persévérance et à une longue suite d'efforts pour élever le niveau de sa civilisation. Qu'un peuple puisse, à la rigueur, s'enorgueillir de ses succès militaires, je le conçois encore quand il a employé sa force à défendre son indépendance, à faire triompher quelque grande et généreuse idée, lorsque chacun, en se faisant soldat, a pu rester homme et citoyen, comme a fait la France en 1793, la Prusse elle-même et toute l'Allemagne en 1813.

Mais qu'y a-t-il donc de si glorieux, de si grand dans cet art de détruire, dans cette supériorité de la force que souvent le hasard déplace sans autre raison que le hasard lui-même? Presque toutes les nations ont eu leurs jours de gloire militaire, sans que cela ait jamais rien prouvé ni pour ni contre leur civilisation* Ce jeu

sanglant des batailles est, comme tous les jeux, soumis à la fortune, et souvent il suffit d'un homme pour assurer pendant un temps à un peuple le triomphe dans ces luttes sauvages. Grecs, Italiens, Turcs, Suédois, Polonais, Autrichiens, Russes, Prussiens, Espagnols, Français , tous ont eu leurs périodes de victoires et leurs grands généraux. Qu'est-ce que cela a ajouté à la force, à la grandeur réelle et solide de ces nations ? Qu*ont-elle valu de plus après qu'avant? La moindre invention industrielle aurait pi us fait pour leur puissance et leur civilisation que tous ces carnages. Faire de la guerre un métier, réduire chaque année quatre ou cinq cent mille hommes au rôle d'instruments réguliers de destruction, les dresser à tuer, uniquement pour servir Tambition ou les caprices d'un maître, la belle gloire vraiment ! Qu'y a-t-il là de si merveilleux, qui doive exciter l'émulation de tous les peuples, et leur faire trouver une humiliation dans la pensée qu'ils n'ont pas autant que d'autres semé la désolation autour d'eux et ruiné leur propre pays, pour avoir l'honneur de piller celui du voisin? Et cependant n'est-ce pas là le fond ordinaire du patriotisme? Que les politiques comprennent etexpliquent la nécessité pour ritalie, pour T Allemagne, de revenirà Tunité afinden'avoir plusàcraindre le retour des violences du premier Empire, je le comprends; mais les foules, croyez-vous qu'elle obéissent à ces calculs de prudence et qu'en se groupant elles se proposent de se mettre à l'abri des attaques ?Non, ce qui les enivre de joie, ce qui les grise d'enthousiasme, c'est qu'elles se sentent par l'unité capables de monter à leur tour au rang des grandes nations, c'est-à-dire de conquérir

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