‹ Histoire de la Prusse depuis la mort de Frédéric II jusqu'à la bataille de SadowaChapitre 67 sur 178 · INFÉRIORITÉ DE LA PRUSSE · texte numérisé non relu

INFÉRIORITÉ DE LA PRUSSE

cette gloire de sang et de larmes qu^elles nous envient si fort, de constater à leur tour leur puissance par quelques-uns de ces grands massacres réglés, qu'on appelle des batailles. Que TEurope nous haïsse, nous l'avons bien mérité ; mais qu'elle nous admire, qu'elle nous jalouse et croie n'avoir rien de mieux à faire que de nous imiter, voilà ce qui me paraît à peine croyable.

En somme, si pour tout ce qui touche aux grands intérêts de la civilisation il faut une étude qui, en ajoutant à la valeur intime des âmes, crée entre les peuples des différences essentielles, pour la guerre, quand elle est devenue un métier, les hommes et les nations se valent à peu près, précisément parce que là ils sont réduits au rôle d'instruments, qu'ils ne font que suivre une impulsion donnée, marcher ou s'arrêter à l'ordre, au gré d'une pensée secrète qu'ils ignorent, et qui dispose d'eux comme de pions sur un échiquier. Or c'est là précisément l'infériorité de l'art de la guerre au point de vue de la gloire des nations, c'est que tout, à peu près, y est subordonné au hasard du choix d'un général ; c'est que les armées composées des hommes les plus intelligents et les plus courageux peuvent être vaincues et détruites par des armées médiocres, par des rassemblements d'hommes grossiers et incultes, pour peu que leur chef ait le génie de la guerre, ou qu'ils soient favorisés par quelqu'un de ces hasards comme il s'en rencontre tant dans ces luttes.

Dans le cas présent, la Prusse avait contre elle deux hasards, dont l'un ne saurait avoir pour elle rien d'humiliant: le génie militaire de Napoléon, qui a manqué à ses chefs, et dont l'autre, bien que pouvant plus juste-

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ment lui être imputé, n'a cependant rien dont elle doive rougir ; c'est que , taudis que la Révolution française, en ouvrant l'accès des honneurs à tous les genres de capacité, avait suscité une foule de talents militaires, recrutés dans toute la nation, l'armée prussienne, encore asservie aux préjugés nobiliaires, ne pouvait recruter ses chefs que dans une classe restreinte de la population. Peut-être même avait-elle alors dans ses rangs plus d^un soldat que son génie latent aurait pu faire grand général, s^l avait eu Toccasion de le montrer, mais que les lois de la hiérarchie militaire ont retenu dans les rangs inférieurs, sans qu'il ait luimême soupçonné de quoi il était capable.

Que la Prusse se reproche donc de n'avoir pas fait plus vite sa révolution de89 ; qu'elle regrette, jele comprends et je le souhaite, de n'avoir pas eu plus tôt ce sentiment de la dignité et de régalité naturelle des hommes, qui a supprimé chez nous les privilégiés, et qui aurait pu lui assurer les succès qui lui ont manqué ; mais considérer la défaite en elle-même comme une humiliation, c'est attacher aux succès de la force une considération qu'ils ne méritent pas, c'est revenir aux préjugés sauvages, qui mettent tout dans le triomphe et font dépendre toute la grandeur d'une nation du hasard d'un général. Elle peut, je le conçois, déplorer sa défaite, mais qu'elle cesse d'y voir un déshonneur ou plutôt même qu'elle y puise une leçon salutaire, celle de répudier l'exemple de ce patriotisme violent et sauvage du sabre, que nous avons trop longtemps donné à l'Europe.

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