‹ Histoire de la psychologie des Grecs (volume 2)Chapitre 6 sur 28 · ORIGINE ET CARACTÈRE GÉNÉRAL DE L'ÉCLECTISME · texte numérisé non relu

ORIGINE ET CARACTÈRE GÉNÉRAL DE L'ÉCLECTISME

Socrate, en proclamant que la philosophie est l'œuvre de la conscience individuelle et de la pensée libre, a déposé, dans rÉcole qu'il a fondée, un principe de vie qui lui permet de se renouveleretdeserajeunirsanscesse. C'est dans sonsein, nous l'avons vu, qu'est né le scepticisme ; c'est dans son sein que réclectisme va naître. Antiochus, en renonçant au doute systématique et môme au probabilisme, avait en même temps introduit dans l'Académie un germe d'éclectisme, puisqu'il prétendait démontrer l'identité réelle, sous des différences apparentes et malgré des divergences purement extérieures, des doctrines des grands penseurs du passé. Cest en effet manifestement une forme de la tendance éclectique d'essayer, comme il l'a fait, de concilier, par des efforts d'interprétation, les théories de Platon, d'Aristote et des Stoïciens.

Ce mouvement de l'esprit philosophique n'a rien que de naturel. L'éclectisme est encore sceptique à sa manière et relativement. Il est clair que si l'on cherche la solution des

problèmes de la nature, de la vie et de la pensée dans la conciliation et la fusion de systèmes philosophiques qui l'ont déjà tentée, c'est qu'on ne croit pas qu'aucun d'eux l'ait trouvée tout entière et d'une façon absolument satisfaisante. Il y a là une forme ou- du moins un moment de doute. D'un autre côté, l'esprit qui cherche à opérer cette fusion, cette conciliation des doctrines différentes et souvent très opposées, est forcément renvoyé à lui-môme, et par cela seul supposé posséder naturellement et au moins en puissance les notions premières qui doivent le conduire dans cette opération et lui permettre de distinguer la vérité de l'erreur. A ce trait, qui fait de la raison individuelle la règle et la mesure de la vérité, on reconnaît l'esprit socratique.

L'éclectisme ne s'accuse pas nettement et précisément ni dans Antiochus, ni dans Eudore, son disciple, ni dans Arius Didyme : ils ne cherchent tous encore qu'à montrer, par d'habiles et hardies exégèses, l'identité ou du moins l'unité des doctrines du Lycée et du Portique et à ramener les deux systèmes à un seul, le Platonisme. C'est Potamon, d'Alexandrie, qui le premier donne à cette tentative de fusion partielle un principe qui permet de la généraliser, une méthode, une formule et un nom. Ce nom c'est, comme on le sait, l'Éclectisme*, qui, d'un mouvement presqu'inconscient de l'esprit philosophique, va devenir le signe et le caractère d'une sorte d'École, d'une École nouvelle*, êxXbxtxt^ tiç aVpe<ji;. Le nom était nouveau; la chose était ancienne. De touj temps les philosophes s'étaient emparés des vérités découvertes avant eux, et les avaient fait entrer dans le corps de leurs propres doc-

< M. Ravaisson rattache le mot à l'êxXoria ®l ^ rocicExXoYiQ des Stoïciens, qui en aTaient formé les adjectifs èxXexTix6v et à7cex>exTix6v. Mais le sens très particulier quMls donnent à ces mots, relatifs aa choix entre les actions au point de vue moral, rend bien peu probable le rapprochement, que je crois tout extérieur. Stob., £c/., II, 142. Ta jiîv otÇtav èxXextixtiv c'xeiv, xi cl àicotÇiav aTcexXcxTtxi^v . Plut., Stcïc. Rep,f 26. tr,v èxXexTtxTiv à^cav.

* Diogène L., Proœm.^ I, 21. cxXextixiq ti; aipeai; tlorc/fifi Oub IIoTatMDvoc ToO 'AXe^àvSpEcoc èxXeÇa(iévou xà àpéffxovta e^ ixotorr); t&v alpéffecDv.

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trines ; cette assimilation avait même reçu un nom employé par Théophraste, (xu[jL(p<JpTr|<jiç *. Le trait distinctif de la formule de Potamon, c'est que la sélection qu'elle prescrit entre les différentes opinions des philosophes devient, à partir de lui, un principe philosophique, une méthode scientifique, réfléchie et raisonnée.

D faut remarquer la prudente réserve des termes de Diogène ; il ne dit pas que Potamon fonda une École, mais une sorte d'École, aïped^ç tiç. Dans Ténumération des Écoles grecques, postérieures à Socrate et qu'il appelle Éthiques, Diogène qui les porte à dix, Hippobotus qui les réduit à neuf, ne la mentionnent ni l'un ni l'autre. A ce moment encore, l'éclectisme apparaît moins comme une École distincte, séparée, professant une doctrine philosophique propre et caractérisée, que comme une tendance commune, une direction générale, aYcuyTQ, que suivent toutes les Écoles à partir du mouvement imprimé par Antiochus, défini et systématisé par Potamon. Elles acceptent toutes, tacitement le plus souvent, elles pratiquent toutes, sans le formuler, le principe qu'il a posé, à savoir que pour arriver à la conception vraie des choses et du monde, il est nécessaire et il suffit de choisir dans chacune des doctrines antérieures qui ont exposé les solutions des problèmes philosophiques, celles qui sont par nous jugées les meilleures et que nous approuvons comme telles, exXeÇajxévou t» àpédxovTa il txi(m\(i Toiv aipédewv. Cette tendance qui suppose évidemment que la vérité sur ces questions est actuellement trouvée, que la moisson est mûre et déjà coupée, qu'il ne s'agit plus que de ramasser les épis disséminés, sans qu'on se demande où l'on trouvera le lien de la gerbe, cette tendance s'empare non seulement de l'Académie, où elle est née, mais du péripatétisme sur son déclin, du pythagorisme renaissant, des Écoles juives et chrétiennes qui l'appliquent sans règle et sans mesure ; elle domine et caractérise toute la philoso-

* Theophr., Fragm, phyg.^ 2. ovtiicefopiQiJiévoc.

phie dans la période qui s'étend depuis et même un peu avant Auguste jusqu'aux fondateurs de l'École alexandrine.

À quel moment a commencé sérieusement ce mouvement? Gela revient à se demander à quelle époque a vécuPotamon. Cette question, en apparence purement historique et chronologique, a un intérêt philosophique réel, et malgré les difficultés qu'elle présente, il importe de la résoudre. Diogène, dans le passage de son Introduction que nous avons déjà cité, nous dit que cette espèce d'École, qu'on appelle éclectique, a été fondée par Potamon d'Alexandrie « il n'y a pas bien longtemps », Tcpb oX^you elaT^x^- Suidas, qui au motaîp6<jtç copie textuellement Diogène, au mot IIoTàfxœv, dit au contraire que Potamon a vécu avant Auguste et après lui^ > Quelle conclusion tirer de ces renseignements contradictoires, dont l'un place Potamon dans la dernière partie du !•' siècle av. J.-Ch., et dont l'autre le rejette dans la première moitié du m« siècle de l'ère chrétienne, c'est-à-dire à trois cents ans de distance ? Beaucoup se sont travaillés à la chercher ; les conjectures et les hypothèses se sont multipliées^ sans aboutir à une solution sérieusement autorisée. Il faut pourtant bien en admettre une : cherchons à notre tour la plus raisonnable qui se puisse trouver.

Si l'on admet, comme la chose est extrêmement probable, qu'il s'agit, dans les deux notices de Suidas, du même personnage, on a le choix entre plusieurs hypothèses. La première est d'entendre les mots itph oX^y^^ comme Ménage, dans un sens si large que Diogène, vivant au m*' siècle après J.-Christ, aurait pu les employer en les appliquant à un personnage qui vivait une vingtaine d'années avant l'ère chrétienne. Quelqu' élasticité que puissent avoir les formules

^ icpb AOyo^oTov xa\ iiex'aÙT&v. Uïels (Doxogr . Gr.,^. 81) préférerait, je ne sais pourquoi, xat'a^Tiv.

« Brûcker, Hist. CrU, PhU., t. H, p. 193 et 623; t. VI, p. iOO ; Richler, PloUn'8 Lehr vom Setn, Haile, 1866; Fabric, Bib. Gr.,i, III, p. 184; Jul. Simon, Hùt. de l'École d'Alex,, t. 1, p. 199; Nietzsche, Rhein, Mus,, t. 23-24-25.

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chronologiques indéfinies, il est difficile de croire que izph oX^You puisse s'appliquer à un intervalle de 300 ans*. La seconde est de ne tenir aucun compte de l'autre notice de Suidas, et de placer Potamon vers le m« siècle, en en faisant un prédécesseur d'Ammonius Sakkas et un précurseur de l'école de Plotin. C'est le sentiment de Brûcker *, auquel se rallie Zeller ; mais c'est méconnaître la grande originalité de cette école de ne voir en elle que la continuation et le développement de l'œuvre commencée par Potamon, et d'un autre côté il serait bien étrange que le principe éclectique, qui pénètre tous les systèmes philosophiques depuis Auguste et les inspire, n'ait reçu son nom et sa formule que 300 ans après avoir exercé une si profonde et si universelle influence, et juste au moment où ce mouvement s'épuise ou du moins se transforme. Une troisième solution, plus ingénieuse que solide, proposée par Nietszche dans une série d'études sur les sources de Diogène 3, consiste à supposer que Diogène a emprunté tous ses renseignements biographiques et philosophiques directement à Favorinus, Hippobotus et Dioclès*, et particulièrement la notice dont il s'agit à l'introduction de l'ouvrage de ce dernier auteur, qui lui-même s'était servi d'Hippobotus.LaformuleTup^oX^you, très exactement employée soit par Dioclès, soit par Hippobotus, qui tous deux vivaient au !•' siècle avant J.-Ch., aurait été, par faute d'attention, reproduite par Diogène qui les copiait textuellement et servilement l'un et l'autre, dit même un critique 5. D est sans

* Diog. L., éd. Londres» p. 1. « Junior Trajano et Hadriano a'que ctiam Pio Laertius fueril necesse est. Atnon longe post eorum lempora vixisse patet, siquidem in Pnefalione operis. quuni de Secta Eclectica dissent, ait eann nt/per, Tcpb oXtyou, a Potamone Âlexandrino fuisse introductam. Fuit autem Potamo sut) Auguslo et post Augustum, ut refert Suidas >' .

s Hift, Cnt,, t. 11, p. 193.

3 Insérées dans le Rhein. Mus., t. XXIV, p. 201, sqq. et t. XXV, p. 223 sqq.

4 Uioclès de Magnésie, auteur de deux ouvrages intitulés Tun, ^toi çtXoaifcov, Tantre 'EiciSpoiiT) xcbv çtXoaôçbiv. Diog. L., 11, 54; VII, 48.

& Suivant M. Usener (V. Hisi, de la Psychologie des Grecs, t. II, p. 202), Diogène n'a pas écrit une ligne de l'ouvrage qui lui est attribué . Il aurait formé son lÎTre de morceau détachés et copiés textuellement d'autres auteurs.

doute bien hardi d'avancer sans preuves que l'ouvrage de Diogène n'est qu'un abrégé de celui de Dioclès*, ou une compilation sans critique de morceaux empruntés à différents ouvrages d'écrivains différents ; mais il est bien certain, sans aller jusqu'à cette conjecture téméraire, que Dioclès est avec Hippobotus un des auteurs auxquels se réfère le plus fréquemment Diogène ; ce Dioclès, vivant au temps d'Auguste, a pu tout naturellement se servir, en parlant de Potamon,de la formule 7cp2> oX^you, et il n'est pas invraisemblable qu*en résumant ou en copiant le passage relatif à ce philosophe, Diogène, par négligence ou par mégarde , Tait reproduite textuellement. Ainsi interprétée cette formule s'accorderait avec la seconde notice de Suidas et même la confirmerait. Mais il faut admettre pour cela une bien grande négligence de Diogène, qu'on ne suppose telle que pour les besoins de la cause. Je me demande s'il ne serait pas plus naturel, encore peut-être que plus hardi, de lire dans le texte de Diogène, copié par Suidas, izçth Aûyou<ttou au lieu de icpb oX^you, ou mieux encore oX^you Trpb AOyo^^ou. On sait comment, avant l'invention de l'imprimerie, s'opérait la publication des livres. Les lihrarii avaient des ateliers de copistes auxquels un contre-maître dictait l'ouvrage. Dans cette dictée rapide ^ un moment d'oubli, de distraction du chef des copistes a pu faire déplacer le mot oX^you et omettre celui d'AÙYouoTou qu'il remplaça K Attribuer une faute à des

* Nietzsche, Rhein, Mu»,, t. XXIV, p. 201. c Laertius est Diodis 'EniTO{ii^ ».

* Martial, Epigr.^ H, 1, 5. Hec una perapt librarius hora. Le mot hme se rapporte aux 93 épigrammes du second livre, contenant 540 vers, sans compter les titres.

3 Diderot, que copie P. Leroux dans sa Réfutation d^ Éclectisme, p. 57, commet de graves contre-sens dans la traduction du passage de la Vie de Plottn, par Porphyre, § 9, où Ton rencontrait le nom de Potamon qui, d'ailleurs, a été changé dans les éditions récentes, en celui de Polémon. 11 fait dire à Porphyre qu*au nombre des jeunes gens et des jeunes filles qui remplissaient la maison de PloUn, c fût un Potamon que Plotinse plaisait à entendre sur une philosophie dont il jetait alors les fondements, ou plutôt sur une philosophie qui consiste à fondre plusieurs systèmes en unseul •. U D*y a pas un mot du cela dans le texte de Porphyre que voici : c cv to^Stoi; ik r,v %a\ IIoTdtitwv (Leg. noXé|i(i>v) ou ttjc nai5s\39twc fpovtCcov noXXaxi; âv xai {lirpa

copistes ne me parait pas une hypothèse invraisemblable, et cette hypothèse nous permet de mettre la chronologie d'accord avec la logique et de ne pas rejeter le fondateur reconnu de l'éclectisme trois siècles après l'éclectisme même.

Potamon sera donc pour nous comme pour MM. Ravaisson, Ueberweg, Diels et Nietzsche, un philosophe, platonicien probablement, malgré l'amalgame sans critique et sans système d'idées péripatéticiennes et d'idées stoïciennes que nous rencontrons dans ce que nous savons de ses conceptions. D a vécu vers la fin du i«' siècle avant Jésus-Christ, après Antiochus, dont il a dû subir l'influence déjà éclectique ; il a été ainsi le contemporain du frère d'Ântiochus, Aristus, d'Eudore et d'Arius Didyme. En adoptant cette chronologie, l'éclectisme aura ses antécédents logiques naturels, et le mouvement intellectuel qui l'a produit se liera avec les mouvements philosophiques qui le précèdent, an lieu d'apparaître comme un fait accidentel, isolé, sans fondement rationnel.

Ce n'est pas que j'admette dans l'histoire de la philosophie une évolution nécessaire de la pensée, un progrès continu, fatal, qui ne laisse aucune place aux mouvements de réaction, d'opposition, à aucune action personnelle et libre. Je relève ici seulement comme des faits, le lien en même temps que la succession de l'éclectisme et du scepticisme. Quant à la loi d'un enchaînement nécessaire des systèmes se conditionnant les uns les autres dans leur succession fatale, elle est encore à démontrer. Il y a certaines périodes de l'histoire de la philosophie où en effet on croit suivre le lien des idées et leur développement logique, et voir se dérouler continu le fil rouge qui les rattache ; mais il en est d'autres où il se brise ou du moins se dérobe. La théorie

icoioOvTo; T)xpoaffaxo », ce qui signifie que ce Potamon était pupille de Plotin, que ce dénier surveillait son éducation, prenait intérêt à ses travaux, et n'aurait même pas dédaigné d'entendre les vers que composait le jeune homme.

Cbaignkt. — Psyi^lofjie. 6

du développement * est une idée a priori^ un système, une hypothèse, ce n'est point un fait. L'histoire de la philosophie elle-même n'enregistre que des faits. Il n'est pas sans intérêt ni hors de propos de remarquer en passant que l'hypothèse de révolution de la philosophie, qui la ramène à la notion d'un germe vivant et organisé, se développant selon des lois naturelles, stables, nécessaires, a quelqu'afhnité avec l'éclectisme qui repose, inconsciemment, sur cette même idée, à savoir que la science et la vérité sont unes et vivantes.

Quoi qu'il en soit, c'est un fait que l'éclectisme a des af&nités avec le scepticisme. Celui-ci fondait ses négations concernant la possibilité de la connaissance sur les contradictions inconciliables que présentent entre eux les différents systèmes philosophiques qui se sont proposé de l'expliquer. La nécessité de réfuter leurs arguments sceptiques avait ramené forcément l'attention sur ces anciennes doctrines. Ântiochus avait tiré de cette étude profonde une conviction opposée à celle des sceptiques. Les grands philosophes du passé, si l'on sait en comprendre la vraie doctrine, si l'on va jusqu'au fond des idées qu'ils développent, sont au contraire réellement d'accord entre eux. Les oppositions, les contradictions qu'on s'efforce de relever ne sont que des différences d'exposition, de technologie, qu'une étude plus approfondie des choses mêmes fait disparaître.

U était difficile à des esprits doués du sens philosophique de maintenir longtemps et absolument cette position ; mais sans manquer à la vérité historique, sans nier les divergences réelles, radicales en certains points et irréductibles, des systèmes antérieurs, sans contester leurs erreurs communes ou particulières, on pouvait bien admettre qu'il y a du vrai dans chacun d'eux. Les anciens, dont Antiochus a

^ C*est sur ce priocipe qu*est construite VUiitoire de la Philosophie det Grect de Zeller.

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ramené Tétude et fondé Tautorité, ont pu se tromper et se sont en effet souvent trompés ; mais ils ont pu trouver certaines vérités, et en effet ils en ont trouvé. Comment supposer que tant et de si nobles esprits aient fait pendant tant de siècles de si magnanimes efforts et qu'ils aient tous travaillé en vain ? N'y a-t-il pas lieu de croire que si l'on recherche dans les philosophies du passé les vérités qui s'y trouvent disséminées et dispersées, si on parvient à les dégager des erreurs qui s'y mêlent, on pourra former, en les réunissant, un ensemble de doctrines qui satisfassent la raison. Je dis un ensemble : une somme de vérités, plutôt; car la nécessité d'une organisation systématique, d'un tout systématisé et organisé, ne semble pas avoir été envisagée par les éclectiques comme une conséquence de leur principe. Us n'en sentent pas le besoin ; ils paraissent croire que le caractère de la vérité étant d'être toujours et partout d'accord avec elle-même, les vérités particulières qu'ils recueillent et ramassent se fondent et s'organisent naturellement toutes seules, par le seul fait de leur rapprochement et de leur contact, et trouvent en elles-mêmes le principe d'unité qui est nécessaire à une conception systématique. Peut-être aussi et plus probablement encore, ils ne sentent pas le besoin d'unité scientifique, ce qui dénote leur impuissance, et explique qu'ils n'ont jamais pu être que des commentateurs et des critiques. Leur méthode, au fond, se borne à rechercher les doctrines qui leur plaisent le mieux, xi àp£(ixovTtt, c'est-à-dire sans doute celles qui résistent le mieux à l'effort de leur propre raison, ou à l'effort de la critique générale. Mais ce choix, cette séparation de l'ivraie et du bon grain, la puissance de distinguer la vérité noyée et comme perdue au milieu des erreurs, impliquent la possession d'une unité de mesure, d'un principe de discernement, d'un critérium. Ce critérium ne peut pas être le résultat de la connaissance, puisqu'il la précède, la guide et la rend seul possible. Il faut donc poser tacitement en principe que tout homme

8i HISTOIRE DE U PSYaiOLOGlE DES GRECS

possède, par cela seul qu'il est homme, et quelle qu'en soit d'ailleurs l'origine, une mesure pour distinguer le vrai du faux. Cette mesure ne peut être qu'un système de vérités premières, données ou déposées immédiatement dans la conscience, encore que confusément aperçues par elle et plutôt senties qu'aperçues. On peut concevoir cette immédiatité de deux manières : elles peuvent dériver, il est vrai, de l'expérience, mais d'une expérience instinctive, résultat nécessaire et immédiat du simple contact de l'esprit avec les choses, et être ainsi antérieures à toute culture, puisqu'elles ne seraient produites par aucun appareil logique et scientifique. C'est ainsi, nous l'avons vu, que les Stoïciens concevaient leurs (puaixal evvotai. On peut aussi, pour expliquer la présence en tout homme des vérités universelles et nécessaires, admettre l'hypothèse platonicienne, d'après laquelle elles nous sont données par une participation directe d'êtres supérieurs, placés au-delà comme au-dessus de la nature. Cette communication est surnaturelle, bien que Platon ait cherché à l'expliquer par l'hypothèse que l'âme elle-même est une sorte d'Idée ou d'essence supra-naturelle, dont la communication avec le monde divin des Idées est en quelque sorte naturelle, puisqu'elle résulte d'une affinité de nature. Mais ceux qui n'admettaient qu'une partie de la théorie des Idées, à savoir l'origine surnaturelle des vérités premières, étaient entraînés à admettre également une révélation. Aussi les théories psychologiques des Éclectiques, surtoutdes Pythagoriciens et des Platoniciens, sont-elles marquées d*un caractère toujours grandissant de crédulité superstitieuse et d'opinions théosophiques. Le scepticisme avait contribué pour sa part à faire naître et à développer cette tendance, en ébranlant la confiance de la raison en elle-même. Il y a un tel besoin pour l'esprit de se reposer dans une certitude, qu'à défaut de principes rationnels, il accepte les solutions les plus mystiques et toutes les conséquences qui en dérivent. Nous verrons s'opérer, dans le sein même du platonisme

éclectique, cette transformation du sens philosophique en esprit théosophique, et encore plus puissamment dans les Écoles pythagoricienne et juive.

Un autre caractère marque le mouvement philosophique de cette période. Le principe général qui le produit et le gouverne implique un retour vers Tétude approfondie des sources, des monuments originaux du passé, particulièrement de Platon et d'Âristote, depuis longtemps déjà négligés ou mal connus. C'est le règne qui commence de l'érudition, de l'histoire, de l'exégèse, de la critique. Comme lé dit Sénèque : quœ philosophia fuit , philologia fada est. Bien que les problèmes psychologiques relatifs à l'âme, à la connaissance et à la vie tiennent toujours la place prédominante, l'étude de Platon et d'Aristote fait revivre quelque intérêt pour les questions négligées de la métaphysique et de la physique générale. On ne doute plus que l'homme soit capable de trouver la vérité, sinon universelle et absolue, du moins dans de certaines limites. On est même disposé à croire de plus en plus qu'elle a été découverte par les efforts des anciens, et qu'il ne s'agit plus que d'en rechercher les éléments épars et dispersés. Le principe éclectique se précise et s'accentue avec plus de force et une plus grande conscience : « Ce qu'on appelle philosophie, dit Clément d'Alexandrie, ce n'est pas la doctrine platonicienne ou la doctrine péripatéticienne ou la doctrine stoïcienne, mais l'ensemble des vérités qui ont été professées dans chacune de ces Écoles. Ce système, ce choix, voilà pour moi la philosophie* t, et Justin* à son tour : € Bien des gens ignorent ce que c'est que la philosophie ; s'ils le savaient, ils ne seraient ni platoniciens, ni stoïciens, ni péripatéticiens, ni logiciens 3, ni disciples de Pythagore ; car toute cette science de la philosophie est une et

' Stromat., I, 228; td., VI, 642, a. oaa eipYi^ac Tiap IxaTnr) tcôv aipéoetov Toutbiv xaX£>;... toOto to (TJUTcav tb £x)sxTixbv, çiXodoçtav çr^ixî. ' Dialog, c, Tryph, ' Pierre Leroux (Préf. de la Héfut. de l'Éclectisme, p. 53) traduit Xoyixoî par

aboutit au même résultat ». Et quel est ce résultat un et commun? Lactance va nous le dire : « Si quelqu'un rassemblait toutes les vérités éparses chez tous les philosophes et n'en faisait qu'tm corps.,, cet homme n'aurait pas des sentiments différents des nôtres *. »

Ainsi l'éclectisme devient synonyme de philosophie, et pour quelques-uns même synonyme de la foi chrétienne, de la vérité religieuse, en laquelle ils voient renaître vivifiés par un autre esprit et organisés par la puissance de cet esprit en un corps, to'utes les vérités que la science profane du passé avait déjà découvertes. L'éclectisme s'accorde parfaitement avec la nouvelle doctrine, en ce que leur principe commun est que la vérité n'est plus à chercher, qu'elle est toute trouvée : il n'y a plus qu'à la comprendre et à y croire. On comprend la faveur avec laquelle il est accueilli par les adeptes du christianisme, qui ont bien conscience, par une sorte de reconnaissance, qu'il a été et un précurseur de leurs idées et un préparateur de leur triomphe.

Le rôle philosophique de l'éclectisme est sans éclat et sans profondeur ; la période qu'il remplit de son activité n'a été féconde ni en grands esprits ni en œuvres considérables. Gela était donné dans la conception mcme de la méthode qu'il appliquait à la science et dans le principe dont il partait pour la construire. Il est évident que ce principe énervait reflfort de la pensée, y étouffait le germe de l'originalité. L'espoir de la découverte est seul capable d'entretenir et de stimuler les forces vives de l'esprit, et la tâche modeste et humble que se proposait l'éclectisme ne pouvait pas tenir la

rationalistes purs. C*6st un rontre-sens. Ce ferme dt^si^c parfois une secte de médecins qui prétendaient, par le raisonnement, pouvoir renionler des symptômes expérimentalement constatés aux causes invisibles des riiala>Ues et déduire de ces

déraient cette dernière, c'est-à-dire la théorie de la méthode et du raisonnement comme la première et la principale. Sext. Emp., adv. Math., VUi, ti-lk, elle avait pour objet rnv nep\ t&v xpiTnpîu>v xat Tfi>v àico^eîUcov Oewpiav. > Lact., Ùxv. Imt., Vil, c. S.

lA PSYCHOLOGIE DBS PLATONIOENS ÉCLECTIQUES 87

place de ce puissant ressort. C'était déjà un élément de faiblesse, sinon d'impuissance : il y en a d'autres.

On peut dire, à un certain point de vue et dans une certaine mesure, que le principe est faux. Les thèses philosophiques, extraites des systèmes antérieurs et dans lesquelles on a cru reconnaître la marque de la vérité, n'ont un sens précis, n'ont vraiment leur sens que dans le tout organique dont elles sont des membres et où elles remplissent une fonction logique, propre et spéciale. Introduites comme de vive force dans un autre corps de doctrines, quelquefois même juxtaposées, sans lien entre elles ni avec un principe supérieur d'organisation, elles perdent leur valeur, leur signification, leur vie ; bien plus elles résistent par certains côtés à la fusion qu'on veut leur imposer ; elles s'excluent réciproquement les unes les autres et se repoussent, n est impossible de les ramener à l'unité sans renoncer au principe même de l'éclectisme. Ce n'est plus qu'un amalgame de propositions disparates dont le rapprochement forcé ou fortuit, le contact presque mécanique et formel ne fait que mieux ressortir la contradiction interne, quelque effort que fasse la logique externe pour la dissimuler, et cette contradiction qui, malgré tout, finit par se révéler, ruine l'autorité de chacune et de toutes.

Cependant peut-on dire que l'éclectisme a été pour la philosophie un moment absolument stérile, sans aucune valeur, sans aucune utilité ? Je n'en crois rien. Au fond l'éclectisme, c'est l'histoire et l'histoire critique de la philosophie ; elle ne se confond pas assurément avec la philosophie même ; peut-on dire qu'elle est réellement inutile à ses progrès et à sa constitution ? Quel philosophe aurait aujourd'hui la prétention de construire un système, si original qu'il le veuille croire, qui ne tiendrait aucun compte de ce qu'ont pensé Platon et Aristote dans l'antiquité, Bacon, Descartes, Leibnitz et Kant dans les temps modernes. Mais pour profiter de leurs découvertes et se garder de leurs erreurs, il faut avoir pénétré et

rayonné dans tous les sens de leurs idées. L'interprétation , l'exposition, la critique même des doctrines spéciales à une École parles adhérents de cette École ne vont jamais jusqu'au fond des choses. Involontairement, inconsciemment l'autorité du maître, l'empire qu'exercent des principes une fois admis imposent une sorte de respect qui voile la réalité. Pour déchirer ce voile, il faut une hardiesse qui manque à ceux qui sont enfermés et comme emprisonnés dans le cercle toujours exclusif d'une École, et que possédera tout naturellement celui qui n'appartient à aucune. On n'a pas assez remarqué que Téclectisme enferme l'obligation de se livrer à une critique universelle et approfondie des thèses philosophiques, puisqu'il a conscience qu'il aura autant d'erreurs à éliminer que de vérités à recueillir. L'éclectique ne se contente pas de regarder les systèmes du dedans ; il les examine aussi du dehors; il y entre, mais il en sort. Cette indépendance lui permet une impartialité comme une bienveillance générales, un examen plus approfondi et plus consciencieux. Une École est toujours une espèce de secte et d'église, exclusive, intolérante et injuste.

Si au point de vue de la vérité historique, il importe de ne pas méconnaître les différences caractéristiques des systèmes très définis, comme était entraîné à le faire Antiochus, s'il est vrai qu'on ne formera jamais une philosophie vivante avec une mosaïque de fragments détachés et arrachés des doctrines les plus contraires , l'idée confuse et vague sur laquelle repose Téclectisme n'est-elle pas fondée? N'est-il pas nécessaire de croire que les vérités philosophiques, à quelque système qu'elles appartiennent et qu'elles aient été empruntées, ne peuvent pas ne pas s'accorder entre elles, encore que leur unité, leur lien organique pour le moment nous échappe. La vérité est toujours d'accord avec elle-même *.

* Arist., Anal. Pr.t I, ch. 32, p. 47, a. 8. BtX y ko uîv xh iXr.Oè; aùtb iauT^ à{ioXoYo^{f^vov elvai icàvn). Id., Ethic, /Vie., I, 18. uo (&àv y^p àXr|6eI icàvTa ffuvàîet ta vnrapxovra.

L'éclectisme n*est pas seulement un organe de critique approfondie et impartiale : il est par son essence même un Gitane de diffusion, de vulgarisation. La philosophie vivante ne doit pas être le monopole et le privilège des Écoles et des philosophes de profession; même considérée au point de vue spéculatif, elle veut se répandre et illuminer le plus grand nombre possible des esprits ; c'est par Téclectisme qu'elle y parvient, qui, par ses procédés d'exposition et d'exégèse critique, par ses méthodes comparatives, les abondants développements de ses commentaires, se met volontiers au niveau des intelligences ouvertes à la culture générale. C'est par les travaux des éclectiques que les doctrines fondamentales de la psychologie de Platon, de la métaphysique et de la logique d*Aristote,de la morale des Stoïciens font aujourd'hui partie, comme par une transmission héréditaire , de la constitution des esprits cultivés. Nous ne pensons guère qu'avec les idées de ces grands penseurs. Us mènent nos esprits. On disait de Chrysippe que si l'on effaçait de ses livres les citations des anciens, il n'y resterait que du papier blanc; on pourrait dire que si l'on supprimait de nos opinions philosophiques les pensées que nous ont communiquées, de ces grands maîtres, les vulgarisateurs éclectiques, notre esprit, au moins sous le rapport philosophique, serait véritablement une table rase.

L'éclectisme est le lot de tous les hommes qu'Épicure appelle de second ordre, parce que chez eux les idées les plus contradictoires se rapprochent sans qu'ils éprouvent le besoin de les unir ou de les lier : ce qu'ils ne pourraient taire qu'à la condition de posséder un principe supérieur, dans les développements duquel les contraires pussent trouver leur conciliation et leur harmonie, c'est-à-dire à la condition précisément de n'être pas de second ordre. Les grands penseurs, eux aussi et les plus originaux, Plotin, par exemple , ont incorporé dans les membres de leurs systèmes maintes doctrines de leurs prédécesseurs. Porphyre le remarque en ce qui concerne Plotin, qui a mêlé dans sa construction phi-

losophique les idées stoïciennes et péripatéticiennes au platonisme qui en est le fondement. Mais ces idées sont tellement absorbées et fondues avec les siennes mêmes, elles en sont ou en paraissent tellement le développement naturel et organique que c'est à peine si on reconnaît leur origine étrangère*. Aussi est-ce une vue très fausse et superficielle de considérer le système des Alexandrins comme une philosophie éclectique, produite, avec conscience, par agrégation de théories particulières, choisies dans lesphilosophies antérieures. On est revenu et avec raison de ce jugement, qui n'appréciait pas à sa vraie valeur la grande originalité de la puissante synthèse d'Ammonius Sakkas et de Plotin.

Ceux que nous considérons comme vraiment éclectiques n'ont pas eu de pareilles et aussi vastes conceptions. U ne faudrait pas non plus trop mépriser leur œuvre et la réduire à une pure compilation, sans aucun principe d'unité. Sauf quelques indépendants qui ne se rattachent à aucune doctrine, comme Galien, et que Diogène * appelle les isolés, ol <nropà87|v, tous se réclament d'une école particulière et font profession de lui rester fidèles. Il y a là un lien au moins formel et nominal, et comme un centre autour duquel s'ordonnent tant bien que mal leurs idées empruntées. Mais cette unité est plus apparente que réelle ; car la distinction des Écoles et leur séparation ne repose presque sur rien, par suite de leurs emprunts communs et réciproques. On lit et on commente dans l'École platonicienne les livres de Chrysippe et d'Aristote, comme dans l'École d'Aristote les livres des Stoïciens et les dialogues de Platon. U en est beaucoup parmi les éclectiques qu'on ne sait dans quelle école placer, et qu'on pourrait avec la même vraisemblance placer dans l'une ou dans l'autre 3. Les principes particuliers à chaque

' Porphyr., Vit, Plot.^ 14. èpi|il(itxTxi 4'iv toî; (iuyY«ji|i«ffiv x«i xà Std^xot XavOavovTOt xoci ta nepiicaTy)Tixà.

«Diog. L., vin. 91.

> IMels, Daxoçr. Gr., p. 81, n. i. Qaam f1actuav<»rit isU «tate sectanim

école 8ont impuissants à opérer la soudure, précisément dans la mesure où ils restent caractéristiques et distincts. Pour y ramener, pour en déduire des théories empruntées à d'autres, on est obligé d'élargir les principes généraux propres, et d'altérer par une interprétation raffinée et subtile les thèses particulières qu'on y veut coudre. Ces altérations, où se font jour les idées personnelles de quelques-uns d'entre eux , ne sont pas pour la philosophie toujours sans profit ni sans quelque originalité. C'est même une raison de ne consulter leurs' commentaires qu'avec prudence et défiance, quand on n'a pour objet que la vérité historique et la physionomie réelle des doctrines. Au point de vue de la philosophie même, une étude sérieuse de ce qui nous reste de leurs travaux^ ne sera peut-être pas sans quelque intérêt ou du moins sans quelque utilité.

Nous garderons dans cette analyse critique la distinction officielle des Écoles, malgré ce qu'elle a de flottant et d'incertain, et nous étudierons successivement dans l'ordre suivant :

3. La Psychologie des Pythagoriciens éclectiques ou néo- Pythagoriciens.

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