D'être vraisemblables, iciôavi
^ Sext. Emp., adv. Math., VII, 166. àicaixo^tievoc 8e xa\ aÛT^c Tt xpix^iptov irp6« Te TTiv icoO ptou àuloLytûyy\yf xai icpoc Tr)v ttj; sùdstiiov^ac icEptXTY)aiv.
* Cic, Acad. Pt.ti, 30 et 31. Duo pUcet esse Carneadi gênera visorum; in nno banc diyisionem : alta visa esse que percipi possint; alia qu» non^possint (c*est à celle classe que s'adressent toutes les objections qui portent contre le témoignage des sens), in alteio auteui : alia visa esse probabilia, alia non probabilia. Carnéade en runcJut : taie visum nnllum esse ut perceptio consequeretor ; ut autem probatio multa. Sext. Emp., P. Hyp , I, \tl « Tan«)is que les sceptiques pensent que toutes les représentations ont la même valeur en ce qui concerne la créance ou Tincréance, ictoTtv 9| aicioTÎav, les académiciens prétendent : xàc (làv Tci6avà; c7vat, xà; Se àic'.9âvouç, xat t£}v ictOavfùv dà Xiyovac Staçopdtc, c'est-à-dire d'une part ils établissent qu'il y a des représentations probables, d'autres improbables, mais de plus ils constituent des degrés dans la vraisemblance et la probabilité.
^ Id., id., 1. I. Contra naUiram essel si probabilo nihil esset.
* â\LX icpo;Xatfc6âvfAv.
2. De n'avoir dans leur contenu rien qui se contredise, qui se réfute et se déchire pour ainsi dire, d'être ainsi àitep^ditaffroç ;
3. D'avoir été vérifiées, contrôlées et comme visitées en toutes leurs parties par l'observation et l'expérience, SieÇco^su-
Quelle différence y a-t-il entre ces caractères ou ces conditions de la probabilité?
Toute représentation est la représentation de quelque objet à quelque sujet; l'objet qui cause la représentation est la chose sensible extérieure; le sujet qui se représente l'objet est l'homme. La représentation a donc deux manières d'être, deux aspects, pour ainsi dire deux faces, (j/^iatiç : l'une relative à l'objet représenté, l'autre au sujet représentant. Considérée dans sa première manière d'être, c'est-à-dire dans son rapport au représenté, elle peut être vraie ou fausse : elle est vraie, quand elle est d'accord, aufxipwvoç, avec le représenté; elle est fausse, quand elle est en désaccord avec lui, Btàipwvoç. Considérée dans sa seconde manière d'être, c'est-à-dire dans son rapport au représentant, ou la représentation lui apparaît vraie, ou elle ne lui apparaît pas vraie-. Le caractère de celle qui nous apparaît vraie s'appelle eu.(pa(ji; ou xtOavoTT^;, et la représentation même TtiOavv] cpavTaa^a. Le caractère de celle qui ne nous apparaît pas vraie s'appelle àTcéjAcpaai;, et la représentation elle-même (pavTac^a àTreiÔT^ç ou aTTiOavdç ; car ce qui de soimême paraît faux ou ce qui de soi-même ne paraît pas vrai, naturellement ne nous persuade pas 3.
1 Sext. Emp., adv. Math., VII, 166.
* Seit. Emp , adv Math., VII, 169. xatà. Blrr^M icpbc xb 9avTa9lo^i|ievov axioty, 7\ jiév e<TTi çaivoptévY) àXYjOi^ç, n ôè ou çatvotiévY) aXrfir\ç,
3 Id., id , 1. I. ouTg yoLQ... tceiOetv raidit; icé(puxe II faut remarquer le rdle important que prenri, dans la |>cnsée de Carnëade. l'idée de nature, (letle idée n*esk nulle part d(^finie ni expliquée; mais l'emploi qu*en fait Carnéade implique que la nature de l'homme est de compreu Ire la vérité, diins une mesure appropriée à sa nature ; que, par conséquent, 1^ critérium de la vérité, la règle poui distinguer le faux du vrai, lui e^i imm/diatemeut donnée dans sa nature, dans sa conscience, qui est la demeure naturelle des vérités premières, nécessaires et universelles, et que la conscience, par la réflexion, découvre présentes et agissantes en elle-même.
Là psychologie de la nouvelle académie 37
La représentation considérée en elle-même qui nous paraît vraie, qui se manifeste comme telle avec une clarté suffisante, (xavûç È[X(paivo(xév7i, autrement dit la représentation parfaitement vraisemblable*, est le critérium de la vérité accessible à l'homme. Il serait contre nature que rien ne fût probable. Qu'est-ce que cette nature dont on renverserait les lois, si on refusait d'admettre que l'homme est capable, dans une certaine mesure, de connaître la vérité ? Si on pressait cet aveu, et le temps se charge de cette besogne, on en ferait facilement sortir un dogmatisme réel quoique limité, une métaphysique latente et inconsciente. Cette nature ne peut être, en effet, qu'une loi de l'être humain, un ordre supérieur préconçu, une harmonie affirmée ou pressentie entre l'esprit et les choses, qui ne permet pas de croire que rien ne puisse être intelligible à un être dont l'essence est intelligence.
Le premier degré, ou plutôt la première condition de la prohatio suivant Carnéade, c'est donc, pour la représentation, d'opérer dans l'esprit cet état qu'on appelle w^ctiç, la persuasion, la conviction, état tout subjectif, dont nous avons conscience, et dans lequel nous avons conscience que nous n'avons aucun motif pour repousser la représentation ^ ou le groupe de représentations qui s'offre à nous, et au quel nous reconnaissons intimement ne pas pouvoir ou ne pas devoir refuser notre acquiescement^.
Il y a une autre condition, un autre caractère de la prohatio, dit Carnéade, c'est-à-dire de cette qualité de la représentation qui fait que nous ne pouvons nous refuser d'y adhérer. Aucune représentation ne subsiste isolée, ô<p^(yTaTai ;
1 Scxt. Emp., P. Hyp., I, 228. &icXfi>c iciOav^.
< Cic , Acad. Pr., 31. Contra posieriorem (dlvisiooem... visa probabilia) nihil dici oportere.
3 Descartes, Disc. s. la Méth.t 2* part, c Le premier (précepte) était de ne recevoir jamiis aucane chose pour vraie que je ne la connusse évidemment Hre telle .. de ne comprendre rien de plus eo mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute. ^
toute pensée est un groupe de représentations qui, semblables aune chaîne, sont suspendues Tune à l'autre, àXudewç Tp<J7tov. Ce fait psychologique va nous mettre en possession d'un second critérium, SeuTcpov : si une représentation, déjà vraisemblable en soi, TrtOavT), n'a, de plus, dans les représentations particulières dont la chaîne la constitue , rien qui la contredise, la divise, la détruise, nous avons dans ce lien des représentations un second motif de croire à la vérité de la représentation totale qui en est l'unité. Ainsi, par exemple, lorsqu'Hercule ramenait Alcestedes enfers, où il l'avait arrachée des bras de la mort, et la montrait vivante à son mari, celui-ci avait bien une représentation très probable , très vraisemblable; car toutes les apparences devaient lui faire croire, le persuader que c'était bien Alceste et Alceste vivante. Mais comme d'un autre côté il savait qu'elle était morte, son esprit devait être partagé, tiré en sens contraires, détourné de croire qu'elle était encore vivante et porté même à ne pas ajouter foi à la représentation qui la lui montrait telle ^
Tel encore lorsqu'on a la représentation d'un homme, on a nécessairement avec cette représentation, celle de toutes les propriétés essentielles à l'homme, comme sa couleur, sa taille, sa forme, ses mouvements, son langage, ses vêtements, et même la représentation des choses extérieures, du milieu dans lequel il est nécessairement enveloppé : par exemple l'air, la lumière, le ciel, la terre, ses amis et tout le reste. Quand aucune de ces représentations, déjà probables, ne contredit les autres ou quelqu'une des autres, ne nous inspire le soupçon qu'elle soit fausse *, lorsque toutes sont concordantes entre elles et concourent ensemble ^ à nous faire paraître vrai le groupe entier, notre persuasion, notre foi à
* Sext. Emp., P. Hyp , I, 228. Tcepicanàto «CitoO t| Siavota «tco ttj; ouyxaTa- Oéacco; xa\ icpb; aTCKrrîav exXivs.
* Cic, Acad. Pr.,t, 11. Probabilis visio est et quae non impediatur. Id., 2, 31. Probabile neque ulla re impedilum.
3 Sext. Emp., adv. Math., Vil, 152. tûv cv ttj ovvSooij.^ 9avTaotfi^v.
la vérité de cette représentation devient encore plus forte, {AQîXXov ict<rT€uo|jLev, que si elle n'avait réalisé que la première condition.
Mais il y a encore une condition plus élevée qui fait arriver la conviction à son plus haut degré de probabilité, la probabilité la plus parfaite, -yj TeXeioxàT-ri, la plus forte sur laquelle nous puissions fonder un jugement, irotouça t7)v xp^div. C'est la représentation qui, outre les deux caractères de la vraisemblance et de la non-contradiction interne ou externe, remplit la condition que Carnéade appelle BteïwSeuixevTri * ou 7r6pt<i>8eu{i.EVY| 2. C'est celle qui a été l'objet d'un examen approfondi et complet en toutes ses parties intégrantes, celle dont on a interrogé scrupuleusement, vérifié, contrôlé en tous sens les éléments par les observations et les expériences multipliées, qui a été soumise à une sorte de docimasie, semblable à l'épreuve préalable que subissîiient à Athènes tous les candidats aux fonctions publiques, pour qu'on s'assurât qu'ils étaient dignes de confiance, de créance, toO TTKXTeuOïivai. Par exemple, un homme entre subitement, à la nuit tombante, dans sa maison : il y voit une corde roulée de telle façon qu'elle lui fait l'effet d'un serpent. Il croit voir un serpent ; c'est une représentation irtOavif) àirXwç, simplement vraisemblable, qui n'a que ce caractère de la prohatio. Mais, il prend le temps d'examiner complètement, de regarder de plus près toutes choses, il remarque que l'objet est immobile, qu'il n'a pas les couleurs du serpent, et, après cet examen il s'assure lui-même et peut assurer les autres, avec le plus haut degré de probabilité, que ce n'est pas un serpent 3. Carnéade avait donc quelque raison de prétendre qu'il ne
* Sext. Emp.» adv. Math.^ Vil, 181. ^ <tvv tô) àirepiWaoroc elvai ^ti xa'i 6ieÇa>deuuéviQ xaOé<rn]xe.
« Id.. P. Hyp., I, «28.
3 Ces trois caractères qui sont nécessaires pour justifier et comme forcer la prohatio^ sont reproduites par Gilien et dans les mêmes termes, de Dogm. Plat, et Hijfpt 1. IX, c 7. « àvayETat tï r\ tovtwv xptii; elç çavTaatav .. ou (jiovov ntôa- VT)v, àXkk xai icep;(o5eu(jLévY}v xai àicEpt<Tica9Tov.
supprimait pas absolument la vérité; et, en effet, il distingue la vérité de Terreur, admet qu'il y a des choses vraies comme il y en a de fausses. Seulement ce sont des vérités telles sans doute que l'esprit peut et même doit y donner son adhésion , y ajouter sincèrement foi, mais dont on ne peut pourtant pas dire qu'il les comprenne absolument et entièrement, qu'elles nelaissentaucune place à la possibilité de l'erreur. Ce sont des croyances raisonnées et raisonnables, mais qui n'ont pas le caractère de la certitude, de la connaissance absolue et parfaite, de la science, comme disaient les Grecs * . La certitude, la science est interdite à l'homme dont la raison a des bornes. La raison a certainement la puissance de connaître, mais une puissance limitée et faillible. Ainsi le doute pour Carnéade semble un moyen de réserver et de sauvegarder la liberté individuelle de la pensée, d'échapper au joug des croyances habituelles comme à la servitude des systèmes et à la tyrannie des Écoles *. En présence des conceptions absurdes ou invraisemblables que nous offrent les dogmatistes sur le monde et l'homme, ne vaut-il pas mieux ne pas se prononcer que d'adopter de manifestes erreurs 3.
On ne trouve, chez Carnéade, comme d'ailleurs il est très naturel, aucune trace d'un système métaphysique quelconque, ni même de morale doctrinale. On voit cependant qu'il penche du côté de l'épicuréisme. Il semble croire le monde œuvre du hasard et non des dieux; les forces de la nature suffisent à en expliquer l'origine, l'ordre et la durée. Il n'y a pas de cause finale *, et partant il n'y a pas de
> Cic, Acad. Pr., % 3i. Id iUesset si nos verum omnino tollcrcmus. Non facimus; nam tam vera quani falsa ceraimus. Sed probandi species est ; percipiendi signum nnllum habcmus.
* Cic, Acad. Pr.^ 2, 38. Quanti libertas ipsa estimanda est, non miA? necesse esse quod lihi est.
3 (Uc, Acad. Pr., 2, 40. Nihil senlire est melius quam tim prava senlire.
^ Cic, de Dlv , I, U\. t Oucris, Carneades, cur hsc ita fiant, ant qua arte perspici possini? Nescire me fatcor; evenirp auteni te ip^im dico vidcrc. CasUy inquis. itane veto? Uuidqaam |H)lest catu esse faciuni quod umnes habct in se numéros ▼eritatis ?» Le hasard, au dire de Carn(^ade, a pu former dans les carrières de Chio
dieax^ S'ils existaient, ils seraient des êtres animés, des animaux, Çwa; mais alors nous devrions leur attribuer un corps , ce qui les exposerait à la mort ; aucun corps en effet ne peut échapper à la division et à la dissipation de ses parties ; c'est la loi de son essence. Aucun corps ne peut éviter les actions des causes extérieures qui l'attaquent et tendent à le détruire. Aucun animal en un mot n'est immortel. Les dieux seront donc mortels. Mais de plus il faudrait donner aux dieux des sens, et même un plus grand nombre de sens qu'à l'homme ; les voilà par là même soumis à la loi du changement dans leur état psychique; car toute sen'sation est une modification de l'âme, aXXo^axTii;. Ils seront donc exposés à la douleur, obligés à la vertu, à la tempérance, au courage, et accessibles aux vices contraires. Mais comment concilier ces états misérables et imparfaits avec l'idée qu'on se fait généralement des dieux, en qui on place toute la perfection de l'être *. S'ils sont imparfaits, s'ils connaissent la souffrance, ils sont fatalement voués à la mort. D'ailleurs, si les dieux existaient, ils seraient, comme on le dit, une Providence ; ils veilleraient au bonheur, et du moins à la vie de l'humanité qu'ils auraient créée. En fait, au contraire, nous voyons régner dans le monde qu'on prétend leur
la tête d'un Panisque, ou produire, par 'le mélange fortuit des couleurs, une figure humaine ; mais, à coup sûr, dit Cicéron, ce nVtait pas une tête comme celle qu aurait taillée le ciseau de Scopas, ou une figure comme celle de la Vénus de Cos (PAoadyomëne d*Apelle) Cotla, au nom de VkCAÛéimeide Nal D , 111, 9), nïute Z'^non, qui a prétendu que rien ne se fait sans l'intervention de l'action divine : nihil fieri sine Dco, nec ullam vim esse natur» ut sui dissimilia posset elfingere. 11 pose donc la thèse contraire, à savoir que tout peut se produire dans le monde sans une ciuse divine, et que la nature possède en soi les forces nécessaires et suffisantes pour créer même des hommes. Sext. Emp., adv, MaÛi., IX, 77. r^ àï npoeipiQpiévY) Suvapiic c v9pa>icouc iclfuxe xaTatrxeuâÇetv.
< Cic, de Nat. />., 111, 7 C'est Cotta qui parle et expose les théories de la Nouvelle Académie soutenues par Caméade : c Non intelUgo Deos esse; quos equidem credo esse ». C'est bien la disiinclion entre la perceplio et lu probatio.
« Sexl.Emp., adv. Math., IX, 139. el jàp eitriOeoi, J^fùà- 1\ ôè Çtoa, aîiOâvovTat. Cic, de Nat. D., III, 13. Omne cnim animal sen^us habet.. sentit igilur. Si igitur voluptatis sensum rapit, doloris etiam capit. Quod autem dolorcm accipit, id accipiat etiam interitum necesse est.
ouvrage, dans le monde même de l'humanité, le désordre physique et moral, la souiTrance, la mort, le mal ^ La raison même, qui serait le plus beau présent qu'ils auraient fait aux hommes, leur sert aussi souvent à faire le mal qu'à faire le bien*. La vertu est opprimée, le méchant prospère. Ces faits si fréquents et dont les exemples abondent, contredisen rhypothèse de l'action d'une cause puissante, juste et bonne sur le monde, c'est-à-dire contredisent l'idée d'une Providence . L'histoire est remplie des crimes et des souffrances des hommes; et l'on peut dire qu'elle ne nous montre que des bonheurs ou des malheurs également immérités. Il est évident que, puisque si les dieux existaient ils seraient soumis à la mort, l'homme qui existe est, en tant qu'animal, mortel. Car ce n'est qu'en tant qu'il est pourvu de la faculté de la sensation, liée à un organisme matériel naturellement soumis à la désorganisation, qu'il est un être vivant. L'homme est essentiellement un être sensible, corporel et mortel.
C'est une erreur de croire que l'homme possède les notions naturelles du juste et du droit, antérieures et supérieures aux règles des conventions humaines. La justice est d'institution humaine ; c'est une loi dont l'intérêt est le principe et la mesure. Aussi la voyons nous changer suivant les temps comme suivant les lieux. Si l'idée de la justice nous était naturelle, elle serait la même pour tous les hommes, comme pour tous les hommes la même chose est froide, chaude, douce, amère. La justice variable et changeante est fille de
^ Cic, Acad. Pr., 2, 38. « Cur Dcus, omnia nostri causa quum faceret, tantain ▼im natricum viperaruroque fecerit? Cur mortifera tam multa terra manque dispersent? » Sur ce point, Carnifade. au dire de Sexius {adv. Math., IX, lUO), aurait été très adirmatif : aXXou; xoaouTOUc acopettatc êpcoTuxrtv o\ tcsp\ tov KapveâSyiv SIC To |JLY) elvai 6eo\Sc. Mais Cic^ron dit le contraire (de N Z>., 111, 7) : « Haec Carneades aiebat non ut Deot tolleret... sed ut Stoîcos nibil de Diis explicai'e convinceret. »
* Cic, de Nat. D., III, 27. Quam ralionem vocamus, quontam pestifera sit multis, non dari omnino quam tam munificc et taui large, dari. Id., 1. 1. 30. Si cnim ralionem hominibus Dii de<ienint, malitiam deterunt. Id., 1. 1. 33. Si curent, bene bonis sit, inale malis ; quod nunc abest. C'est un vers du Télamon*
la faiblesse humaine; les hommes ayant reconnu qu'ils ne pouvaient pas faire impunément le mal à autrui, ce que tous au fond du cœur désireraient le plus vivement, d'autre part ne voulant pas s'opposer à le subir des autres, ce que chacun redoute le plus, se sont, d'un commun accord, décidés à s'interdire mutuellement de le faire, du moins impunément, ce qui les a mis à l'abri de l'injustice impunie *.
La notion qu'on essaie de se faire d'une justice absolue qui ne tient aucun compte des intérêts positifs et réels de l'homme est une fiction toute philosophique, qui touche à la folie. Le sage parfait des Stoïciens, au moins en apparence, est un pur insensé, un vrai fou, c'est-à-dire qu'il aspire à une vertu surhumaine, à une perfection idéale à laquelle il veut sacrifier les instincts les plus profonds et les besoins les plus nécessaires de la nature humaine. Par cette orgueilleuse assimilation de l'homme à Dieu, il montre, et c'est en cela qu'il est insensé, qu'il ne connaît pas la nature humaine. La lutte pour la vie, dont la conservation est la loi primitive et essentielle de l'être animé, la lutte pour la vie dans l'ordre privé et domestique même, mais surtout dans l'ordre politique, prescrit parfois à l'individu, au citoyen, à l'État d'oublier les règles d'une justice absolue et de les violer. La propriété, c'est le vol, même la propriété nationale. Les peuples n'ont acquis leur domaine qu'en les ravissant à ses précédents possesseurs : les Arcadiens et les Athéniens qui l'avaient acquis de la même manière, c'est-à-dire par la violence injuste, ayant conscience de cette injustice, ont cru se mettre à l'abri des revendications futures en se prétendant nés de la terre elle-même *, par un mensonge qui aggravait leur méchanceté. Entre le sort du juste parfait, que les apparences font condamner comme le plus grand des scélérats, et le scélérat parfait que les apparences font
< Qc, de Rep.y III, 8 et 1i.
< Cie , de Rep.^ 111, 10. Prêter Arca'ies et Athenienses qai, credo, pimentes hoc iDterdictam justitiaD ne qaando existeret, commenti sunt se de terra exstitisse.
aimer, admirer, honorer comme le modèle vivant de la vertu, qui hésiterait dans le choix à faire, s'il n'était pas fou^ Quel chef de famille, soucieux du bien être de sa maison et de l'avenir de ses enfants, ayant à vendre un immeuble malsain ou un esclave vicieux ira révéler les faits tels qu'ils sont? S'il le fait, il passera certainement aux yeux de tous pour un niais, pour un insensé*. Qui donc dans un naufrage ou dans toute autre occasion périlleuse, aimera mieux, s'il peut sauver sa vie, la perdre pour ne pas laisser périr un autre ^. Le conflit entre la justice, qui ne regarde que l'intérêt d'autrui*, et la prudence, qui est l'art de vivre pour soi, est éternel et insoluble 5. La justice humaine ne doit pas viser à être absolue, sous peine de n'être plus pratique : elle appartient comme toutes les choses de ce monde, comme toutes les vertus de l'homme, au domaine du relatif. Tel est l'esprit dans lequel il faut comprendre les deux discours que Carnéade tint à Rome en présence de Galba et de Caton. Dans le premier, il avait réuni et développé avec éloquence tout ce que Platon et Aristote avaient enseigné au sujet de la justice, et le lendemain il avait lui-même réfuté tous ces arguments, et nié la réalité de l'idée de justice, non pas sérieusement peut-être, avec conviction et sincérité, mais, comme le dit Lactance, pour ainsi dire en manière d'exercice oratoire®, suivant son habitude de réfuter toutes les
< Cic, de Hep., 111, 12. Quis tandem erit lam démens qui dubitet utnini sese esse malit?
^ Id., id.j m, 14. Stultus judicabitur. Lactant., Div. Inst, V, r. 15. Justitia soapte natiira (par essence, par sa nature propre) spcciem quamdam stu'iitie habet... eos (les payens) de suis doceamus auctonbus non posse quemquam justum esse, nisi idem stultus esse videatur. C*est la folie de la croix.
3 Cic, de Rep., 111. 15
^ Id., id., 111, 9. Quœ precipit parcere omnibus, consulere generi hominum (sacrifier rindividu à Tespëce) suum cuique tribuere. Id., 111, 4. Justitia foras spectat et projecta tota est, atque eminet... tota se ad aliénas utilitates porrigit atque explicat.
» Cic, de Fin., V, 6.
* Lact., !Hv. Iml., V, c. 15. Non quidem philosopbi gravitate, sed quasi oratorio exerciUi généré. Cic., de Hep.^ 111, 4. Qui s»pe opUmas causas ingenii calumnia
affirmations positives qui venaient à se produire : c'était de sa part une sorte de supercherie, de fraude intellectuelle, où il aimait à se jouer des idées les plus vraies et des sentiments les plus nobles pour faire briller les ressources de sa dialectique et de son esprit. Ciréron finit par dire que Carnéade n'est pas un philosophe aux enseignements duquel il faille envoyer la jeunesse. Si le fond de ses sentiments était semblable à son langage, c'est un véritable criminel; si, ce qui est préférable à croire, ce n'était qu'un jeu, si son âme n'était pas d'accord avec ses discours , ce mensonge serait encore abominable *. Numénius, qui lui est, il est vrai, passionnément hostile , le dépeint ainsi : c II avançait une chose et la retirait; avec une souplesse insaisissable il apportait au débat dialectique les subtilités les plus sophistiques, les raisons les plus contradictoires, niant, affirmant, contredisant dans les deux sens *. Sachant, quand il le fallait, employer le plus magnifique langage, il s'élevait comme un fleuve impétueux et torrentueux, débordant d'un côté comme de l'autre, tombant pour ainsi dire sur l'auditeur et l'écrasant sous le fracas de son style. C'est par ces merveilles d'art qu'entraînant tout le monde, il se dérobait lui-même à la réfutation; ce qui n'était pas le cas d'Arcésilas. Il prouve le vrai et le faux et les réfute l'un et l'autre ; il soutient les probabilités dans les deux sens opposés, et nie qu'elles soient l'objet d'une connaissance certaine. C'est une sorte de voleur et de charlatan, XT|<jT-f|ç xal Y<5iri;, plus habile qu'Arcésilas. Les représentations fausses, dit-il, étant absolument semblables aux vraies, ce sont des songes en face de songes. Par la supério-
ludifîcari solet. Cicëroa suppose que c'est surtout pour faire pièce aux Stoïciens, au dogmatisme desquels il avait déclaré une guerre acharnée, contra quorum disciplinam ingenium ejus exarserat.
* Cic , de Rep.t lU, 16 Ju\enluti nostr» minime audiendus : quippe si ita sensit ut loquitur, est bomo impius ; sin allier, quod malo, oratio est tameo immanis.
• Numen , Eus., Pr. Ev.^ XIV, 8, 737, b. ^Hye xA àiréçepev, àvTtXoyîa; xt xai <npoçàç XeicxoXoyovc ovvlçepe ty| p-â*/?, irotxtXXwv, èÇatpv/,Tix6; te xai xaTafavTix6; xe t^v, xà^xçoTépuOcv àvxiXoYixÀç.
rite de son talent, il fascinait les âmes et les asservissait , i^u/jiytayti xal 7|v8pa7uo8rt[RTo, et par la ruse ou par la force, sortait toujours de la lutte victorieux. Il fit aux hommes de son temps l'effet d'un génie supérieur et incomparable , mais se parant de mensonge et de faux pour faire disparaître la vérité » *.
Carnéade avait institué, semble-t-il, une critique en règle des opinions réelles ou possibles des philosophes sur le souverain bien, d'après le plan suivant, adopté plus tard par Antiochus *. Pour déterminer les possibilités, il a certainement fallu qu'il analysât en soi l'idée du bien et de la fin. Mais comment Ta-t-il conçue, et quel a été le principe supérieur de sa classification, nous l'ignorons. Zeller pense, peutêtre avec raison, que Carnéade ne s'est pas préoccupé de formuler son principe, de coordonner et de systématiser le résultat de son analyse psychologique. Il a eu une psychologie, mais sans méthode et sans système, une psychologie déjà éclectique en fait, empruntée à toutes les Écoles, mais fondée surtout sur l'expérience morale pratique, et que les règles établies par lui de la probabilité justifient avec une force suffisante.
La première division dans la classification des théories philosophiques comprenait celles qui mettent le souverain bien dans le plaisir, vers lequel nous portent les premiers mouvements instinctifs de la nature ; la seconde, celles qui le placent simplement dans l'absence de la douleur; la troisième, celles qui le voient dans ce qu'on appelle les premiers instincts naturels, prima secundum naturam, tx Tupûra oix&ta, c'est-à-dire dans le corps, la santé, la beauté, la force d'une part, d'autre part, dans l'âme, les germes et les semences de de la vertu. Mais chacun de ces genres peut se diviser à son
^ Nomen , Eus., Pr. Ev., XIV, 8. àv^pà ùirÉpueyav. Id., p. 739. toU t|/e\S(r|iaatv èxaXXcoicîCe'^o xal un' aCxol; xà àXrjOrj Yi^âvii^e.
^ Cic , de Fin., V, 6, sqq. Ille vidit non modo quot fuissent adhuc philosophorum de summo bono, sed quot omnino esse possent.
tour en deux espèces, suivant qu'on place le souverain bien dans la possession et la jouissance des choses considérées comme bonnes , ou dans l'activité de la volonté et de la raison, dans l'état psychique, comme tel, qui dirige Tâme vers la fin proposée. Il y a donc six théories réelles ou possibles sur le souverain bien. De ces six théories, Aristippe propose celle qui le définit par le plaisir ; Hiéronymus, celle qui le définit par l'absence de la douleur ; Carnéade lui-même soutient la troisième, dont il n'est pas l'auteur d'ailleurs, à savoir que le but dernier de la vie est de jouir des choses t^ue la nature a mises dans le rapport le plus intime, le plus essentiel^ partant le plus nécessaire à notre être^
Outre ces trois opinions qui ont des représentants dans l'histoire delà psychologie, il y en a trois autres simplement possibles, qui pourraient placer le Bien uniquement dans l'eflfort, dans l'activité et l'énergie de l'âme dirigée vers le but qu'elle se propose, sans y faire entrer la jouissance des biens qu'il promet, la réalisation du but lui-même. De ces trois opinions possibles, une seule a eu réellement des représentants. Il est absurde en effet de penser, quand on place le bonheur dans le plaisir ou dans l'absence de la doaleur, qu'on serait heureux par le seul effort d'y tendre sans jamais y parvenir. La doctrine stoïcienne seule, qui met le souverain bien dans la vertu, peut considérer l'acte dirigé vers les fins conformes à* la nature et à la raison, acte qui constitue la vertu même, comme le bonheur, quand même ces fins réelles ne seraient pas atteintes *. On pourrait même dire que ces fins sont toujours atteintes, puisqu'elles se confondent avec l'acte psychique, avec l'état moral constitutif de la vertu qui n'est qu'un état psychique.
* Qc, de Fin.t V, 7. Fnieadi rébus iis quas primas secundum nataram esse diximos, Canieades, non ille quidem auctor, sed defensor, disserendi causa, fuit. Ce&t-à-dire quMl ne l'approuve pas au fond, mais qu'il la soutient pour le seul plaisir de la discussion.
* Cic, de Fm., V, 7. Al vero facere omnia at adipiscamur quae secundum naluram
Il n'y a donc en dernière analyse que quatre grandes théories morales : celles d'Aristippe, d'Épicure, de Zenon et de Carnéade, si tant est qu'il faille lui attribuer une opinion qu'il ne soutenait, dit-on, que par amour de Tart, par passion pour la cçntroverse, par animosité enflammée contre les Stoïciens.
Il est possible, probable même que Carnéade rattachait à ses opinions sur la morale et sur les systèmes de morale ses vues propres sur la volonté. Adversaire ardent, passionné, redoutable des Stoïciens et surtout de Chrysippe, il défend contre eux et contre lui le libre arbitre de Thomme et combat le déterminisme moral et la doctrine du Destina
D reprochait aux Épicuriens, à tort d'ailleurs, d'avoir, pour sauver la liberté morale, contesté aux Stoïciens qu'aucun mouvement ne se fait sans cause ; il aurait fallu dire, et c'est certainement ce qu'entendait Épicure : il n'est pas vrai que tout se fasse, que tous les mouvements se produisent par des causes antécédentes, extérieures au mobile et à l'agent. Il aurait suffi et il eût mieux valu, au lieu d'imaginer une déclinaison sans cause et sans raison, reconnaître dans l'âme humaine certains mouvements volontaires, indépendants de causes externes, antécédentes et de contrainte*. Ces mouvements sont en notre pouvoir; leur cause est dans leur nature même ; il ne faut pas leur en chercher d'autre 3. L'homme est libre et ses actes lui sont imputables. Notre être moral n'est
sint, etiam si ea non assequamur, id esse et honestam et solum per se expefendum et sulam bonum Stolci dicunt.
* CicéroQ a exposé {de Fato, ch. X-XIV) toute la tliéorie de Carnéade, qu'analyse, avec sa vigueur et sa pénétration habituelles, M. Renouvier, dans sa Critique phiUh iophiqtUf 9* année, t. I. p. 6-7. *
* Cic, de Fat., XI. Quum doccretesse posse querodam animi motum voluntarium... Quum enim cunccpissont motum nullum esse sine causa, non concédèrent omnia quœ fièrent, fieri causis autecedentibus : voluntatis enim nostre non esse causas externas et antet edentes.
3 Id , id., XI. Âd animorum motus voluntarios non est reqnirenda ex'crna causa. Motus enim voluntarius eam naturam in se ipse continct ut sit in nostra potestate... ejus enim causa, ipsa natura est
pas gouverné par des causes externes et étrangères. Le monde moral est le monde de la liberté ^
Mais, objectait Chrysippe, il y a des futurs vrais ; ces futurs vrais sont déterminés à être vrais par des causes antécédentes ; car ils ne seraient pas vrais s'ils n'étaient pas contraints par une cause antécédente à être ce qu'ils seront. Tout arrive donc fatalement. Toute proposition sur l'avenir est vraie ou fausse. S'il est vrai qu'Hortensi us viendra à Tusculum, cette visite est l'effet d'une série liée d'antécédents qui la causent et que rien ne pourra empêcher de la causer. Â cela Carnéade répondait, comme Épicure, qu'en ce qui concerne les propositions relatives à l'avenir, aux futurs, les propositions ne doivent et ne peuvent pas être considérées ni comme vraies ni comme fausses. Les seuls futurs vrais sont ceux qui ont dès maintenant leurs causes antécédentes pour être futurs et tels futurs. Mais la proposition qu'Hortensius viendra à Tusculum n'exprime pas un de ces futurs-là. Il n'y a rien dans la nature des choses qui oblige et contraigne Hortensius à venir ou à ne pas venir à Tusculum. Apollon lui-même ne peut prédire que les événements dont la nature contient déjà les causes, de telle façon qu'il soit nécessaire qu'elles arrivent. Ceux dont les causes ne sont pas ainsi données sont de purs possibles, auxquels on ne peut attribuer ni d'être faux ni d'être vrais, avant qu'ils arrivent ou n'arrivent pas. Si Hortensius vient à Tusculum, celui qui aura dit: Hortensius viendra à Tusculum, aura dit vrai. S'il n'y vient pas, il aura dit faux. L'événement seul peut donner le caractère de la vérité ou de la fausseté aux futurs libres 2.
* Carnéade admet donc la causalité ; bien plus, l'âme humaine est pour lui le type de la cause libre.
* Cic, de Fat., XIV. Dicebat Cameadcs ne Apolliaem quidem futura posse dicere nlsi ea quonim causas natura ita conlinerel ut ea ûer 1 nccesse esset. Épicure avait déjà soutenu à iVgaid des futurs libres la même doctrine {Acad. Pr., t, 30) et l'avait fondée sur ce même principe, qu'en ce qui concerne les simples possibles, il n'y a dans la natnre des choses aucune cause nécessaire pour qu'ils soient et pour qu'ils soient tels et tels, nulla est in natura rerom lalis nécessitas.
GHAifiHCT. — psychologie. 4
Si Apollon lui-même ne peut prédire l'avenir, il est absurde de croire que Thomme aura cette puissance. On ne peut prédire un événement futur que s'il a des causes antécédentes et si ces causes sont connues, si on le connaît dans sa cause, et encore en supposant qu'un seul effet ne puisse pas être produit par plusieurs causes différentes et qu'une même cause ne puisse pas produire plusieurs effets différents. Mais les futurs dont les causes n'existent pas actuellement, et ne peuvent par conséquent pas être connues, ces futurs ne peuvent être connus de personne, ni des hommes ni des Dieux*. D'ailleurs sur quels objets porterait la divination ? Sur les objets de nos sens ? Qui prétendra qu'un devin nous les fera mieux connaître que les organes que la nature nous a donnés à cet effet? Sera-ce sur les objets des sciences ou des arts * ? Est-ce le devin ou l'astronome, le médecin, le marin qui connaîtra mieux le mouvement des astres, les symptômes des maladies, les présages des tempêtes maritimes ? Ainsi dans les objets que l'homme peut connaître par les sens, par l'observation, l'expérience et la raison, la divination ne peut être d'aucune utilité. Il reste donc les choses qui échappent à la raison, à la prudence, à l'expérience, les choses fortuites. Mais ce sont celles qui n'ont pas de causes, du moins de causes antécédentes et qui par suite sont absolument, avant qu'elles arrivent, inconnaissables. Les faits qu'on cite à l'appui de l'hypothèse de la divination ou sont controuvés ou ne sont que des coïncidences fortuites.
Il y a plus : si ce n'était pas impossible, il nous serait funeste de les connaître, puisque rien ne peut, dit-on, les empêcher d'arriver, puisque même on prétend qu'il est nécessaire qu'elles arrivent. Que triste aurait été la vie entière de Priam, si dès son adolescence il eût pu savoir de quels
f Ole, de IHv., II, 6. Potestao igitur earum rerum qu» nihil habent rationis qnare futur» sint, ulla esse prssensio.
' Cic, de Div,, 11, 3. Que arte tractanlur.
affreux malheurs serait accablée sa vieillesse t et la vie de Pompée , et la vie de César, qu'auraient-elles été, dans cette hypothèse ? Pompée, au milieu même de ses trois triomphes, voyant son armée détruite, sa fuite et son assassinat en Egypte, et la chute de la République ; César, se voyant dans ce Sénat dont il avait nommé tous les membres, aux pieds de la statue de Pompée, qu'il avait vaincu, frappé par ses plus chers amis I
§ 4. — La Psychologie de Philon de Larisse.
Carnéade resta longtemps, car il vécut 90 ans, à la tête de l'Académie qui, sous sa direction, resta la plus florissante ^ et la plus fréquentée des Écoles de philosophie. Le plus brillant de ses disciples et son successeur fut le carthaginois Clitomaque, de 129 à 109, qui portait dans sa langue maternelle le nom d'Âsdrubal^. Il s'était déjà, dans son pays, occupé de philosophie, et en avait traité dans la langue punique ^. Cest lui qui a mis par écrit, dans de nombreux ouvrages formant 400 volumes, les opinions de Carnéade, son maître, qui n'avait rien laissé d'écrit, comme nous l'avons dit, et auquel il succéda comme scholarque ^. Bien qu'attaché officiellement à l'Académie, il était très versé dans la connaissance des doctrines péripatéticiennes et stoïciennes^. Zeller suppose que c'était pour combattre le dogmatisme dans ses représentants les plus autorisés ; il se pourrait que ce fût aussi le goût de l'érudition pour elle-même, et un vague mais puissant instinct qui le poussait à l'éclectisme. La
> Cic, de Or.. III, 18. Acad, Pr., % 6. Qui illam audierant admodum flonienint. D. L., IV, 66.
' Stepb. Byx , ▼. Kapxvi^v : t^ IS^^ 9(ov9) êv Tp narp^Si èçiXoaâçei.
^ D. L., IV, 67. Oicàp Ta TCTpaxoaia pt6Ma ouvéypa^^e, xaV SieSé^aTO iby KapvMtdv)v xa\ xk aûroO {uxXiata Sià Tfi)V avYYpa|Ji|icKT(ov içc&Tioev.
S2 HISTOIRE DE lA PSYCHOLOGIE DES GRECS
philosophie avait déjà une longue histoire ; il était naturel et presque nécessaire que Ton n'en négligeât pas les enseignements. Nous ne connaissons rien des opinions personnelles de Clitomaque, pas plus du reste que de celles des autres disciples de Carnéade, sauf Philon, disciple de Glitomaque, qui le remplaça dans l'École d'Athènes, où il enseigna, comme à Rome S la rhétorique en même temps que la philosophie. Ces disciples de Carnéade étaient Gharmidas ou Charmadas, dont Cicéron loue l'éloquence * ; Agnon, auteur d'un ouvrage contre les rhéteurs 3, Mélanthius de Rhodes dont Cicéron vante le charme et la grâce pénétrante, Métrodore de Stratonice, le seul épicurien qui ait abandonné son Ecole pour en suivre une autre, Eschine de Naples, qui eut, comme professeur, une grande réputation ; enfin Mentor, à qui Carnéade avait interdit son École, parce qu'il l'avait surpris avec sa concubine *. S'il faut en croire Polybe, contemporain de Carnéade, mais suspect de partialité hostile, la subtilité des vains et stériles paradoxes soutenus par ces disciples dégénérés, les aberrations intellectuelles où ils s'abandonnaient au point de ne laisser debout aucun principe, même de morale, aucun fondement de la vie pratique, avaient fait tomber l'Académie dans un profond discrédit 5, dont la releva Philon®, par un changement de direction philosophique''. C'est sans doute pour ces services rendus à la science qu'on
1 Où il se réfugie en 88 pendant la guerre de Milhridate.
» Acad. Pr., 2, 6.
« Quintil., Il, 17.
* D. L , IV, 63. Numenius, Eus., fV. Ev., XIV, 8. 7.
s Polyb., Excerpt. Vat , 1. XII, 26. Carnéade n'avait déjà que trop cédé au penchant de parler pour parler, de discourir pour discourir; son école s*y précipita, ol icep'c Tou; êv 'ÂxaSr^iiix xbv icpoxetpôtaTov Xiyov T]axY)x6Tec. Par l'exagi^ration de leurs paradoxes, el; 6ia6oXr,v r,xat9i tt^v 5>y)v arpeaiv... icep\ àï Tot; àvco^cXtlc xat icapado^ou; eupeatXoyca; xevoôo^oOvte; xaTatptéouai Toùc §(OUC.
Cic, Acad. Pr„ 2, 6. IMiilone autem vivo patronicium Academi» non defuit.
^ Id., id., i, 6. Pliilo autem... nova qua&dam commovet. Numen., Eus., Pr. Ev,^ XIV, 9. Ta Sedoyfiéva KXeitofjLcÉ'xci) rfiU Slob., Ed., 11, iO. « Philon est de ceux qui ont amené un progrès considérable dans la science, Ixavr^v icpoxoiTy)v év toTc XÔYOïç. »
LA PSYCHOLOGIE DE lA NOUVELLE ACADÉMIE 53
le fit l'auteur et le fondateur de la quatrième Académie ^ .
Né à Larisse, en Thessalie, à une date inconnue, l'élève de Glitomaque était déjà en 90 chef de l'École platonicienne. Lors de la première guerre de Mithridate en 88, il fut comme plusieurs de ses compatriotes attachés au parti romain, obligé de fuir, et il se réfugia à Rome, où Cicéron fut complètement séduit par ses leçons^. Gomme Aristote, il partageait son enseignement entre la philosophie et la rhétorique 3. On cite de lui un ouvrage en deux livres, dont on ignore le titre, et qui fut réfuté avec une grande animosité par Antiochus, son élève *. Les innovations dont il fut l'auteur, ne sont pas bien considérables ; elles attestent toutefois un pas de plus, et un pas bien marqué vers l'éclectisme, dont nous avons surpris quelques ferments dans Glitomaque et jusque dans son mattre. Les écoles tendent de plus en plus à se rapprocher, et les doctrines à se mêler et à se confondre. Leurs oppositions s'eflFacent dans l'esprit même des adversaires respectifs; c'est ainsi que Philon soutient ^ qu'il n'y a jamais eu deux Académies, qu'il n'y en a qu'une seule, celle de Platon ®.
Ce sont toujours les questions psychologiques qui attirent exclusivement l'intérêt et provoquent les recherches de l'Académie de Philon, et surtout les questions psychologiques par excellence, le problème de la connaissance et le problème de la vie pratique. Dans un ouvrage qui portait peut-être, comme celui d'Eudore, le titre de Aix^peatç toO xatx (piXodocp^av T^irou, et dont Stobée nous a conservé un extrait tiré sans doute d'Arius Didyme '', Philon comparaît le philosophe à un médecin : La fonction du médecin est d'abord de persuader.
* de, de Or., \\l, 28.
* BnU., 89. Acad. Pr., 2, 6. Lucallas, s'adressant i Cicéron, lui dit : Philo veêter.
< Tutcul.t II, 3.
* Acûd. /V., 2. i.
* Gomme Antiochus son disciple .
* Oc., Acad. Poit., I, 4, 13.
7 Stob., Ed., n, 40i6.
TztifjoLi , an malade d'accepter les remèdes ; en second lieu de détruire et de réfuter les raisonnements de ceux qui lui donneraient un avis contraire ; de même l'enseignement du philosophe doit être d'dihoTd protreptique, c'est-à-dire avoir pour but d'exciter les hommes à la vertu, d'une part, en leur en montrant la grande utilité, d'autre part, en réfutant ceux qui calomnient la philosophie. C'est là le rôle de la dialectique et de la rhétorique.
Le second trait de ressemblance entre la philosophie et le médecin est celui-ci : après avoir persuadé le malade d'accepter les remèdes, le médecin a pour fonction de les appliquer; il faut pour cela d'une part, qu'il analyse et découvre les causes de la maladie ; de l'autre, qu'il découvre les vrais remèdes appropriés à la guérison. De même, dans la science philosophique, il s'agit d'abord d'extirper les opinions fausses qui altèrent et corrompent les jugements de l'âme, et ensuite de lui offrir une doctrine saine et vraie qui lui rende la raison et la santé*. C'est l'œuvre d'une théorie morale.
Il y a un troisième point de ressemblance. La médecine vise à une fin, c'est la santé ; la philosophie a également une fin et une fin semblable, c'est le bonheur, sù8Qii{iLov^a. Il ne suffit pas au médecin d'avoir rétabli la santé du malade, il faut lui donner des conseils pour qu'il la puisse conserver ; de même il faut, à l'homme dont on a guéri la raison, donner des préceptes et des maximes par la pratique desquels il restera en possession constante de sa fin, c'est-à-dire de la félicité, quand il l'aura une fois atteinte. Ces préceptes se divisent en deux grandes classes, suivant qu'ils concernent l'individu dans sa vie privée, ou l'homme en général dans ses relations avec ses semblables, dans une société organisée, c'est-à-dire politique *. C'est l'œuvre de la morale pratique.
Philon divisait donc la philosophie en trois parties : La pre-
1 Tfi>v uyt&c è^ov(T(i>v èv6sTix&v.
S Slob., Elc, II, 40, sqq.
lA PSTCHOLOGIE DE L\ NOUVELLE ACADÉMIE 55
mière, T<Jitoç icpoTpe7CTix(^;, contenait deux sections; la seconde, deux également, t^v uice^aipeTix^v xal t&v èvôeTtx<$v ; l'une négative, purgative, l'autre positive. La troisième en contenait aussi deux : Tune qui traitait du bonheur, Tçepl eùSatuov^as ; l'autre de la vie, irepl p^wv ; cette dernière se sous-divisait en deux sections : l'une concernant les devoirs de la vie privée, l'autre les devoirs de la vie publique.
Cette classification méthodique et systématique , qui suppose de la part de son auteur une conception générale de la philosophie, implique et même pose explicitement qu'il y a, au moins dans la morale, des principes vrais, des opinions justes, WÇat ôyiôç î^^ueyai. Mais Philon ne s'arrêtait pas là : Si, dit-il , on accepte la définition du critérium telle que la présentent les Stoïciens, à savoir la représentation compréhensive, cataleptique, les choses sont inconnaissables ; mais si on ne considère que la nature des choses, elles sont connaissables* : concession considérable et négative au fond du principe sceptique, puisque Philon reconnaît que les choses sont par nature, par essence, «pùdei, connaissables *. Ce n'était pas du premier coup qu'il était arrivé à ce dogmatisme, hésitant encore et timide, mais réel. Il avait d'abord, comme toute son École et par les mêmes arguments, combattu la théorie des Stoïciens de la certitude et soutenu que toutes les choses sont inconnaissables, àxaTàXr,7rTa, sans différence de critérium, mais en faisant déjà une réserve importante; car il voulait distinguer entre l'obscur, l'incertain et
1 Cic, Acad. Pr., 2, 4. Quum enim ita negaret esse quicquam quod comprehcndi posset, si illud esset, sicut Zen« definiret, taie visum. Sext. Emp , P. Hyp., 1, 235. Stfov Sk è7t\ T^ 9u<rei tûv icpaYlAaTtûv aOxûv xaTCKXY]irTa. Le mol xaTccXiQicTa semble pris ici dans un sens plus large que son oppos<^ àxaToéXiQTCta ; mais quand on voudrait Tcntendie dans un sens plus précis, il prouve toujours que Philon renonçait an principe sceptique que nen ne peut être connu. Les choses ne sont inconnaissables que si l'on entend la connaissance comme les Stoïciens, cVst-à-diie une connaissance absolue, qui s'empare complètement au princii-e, de la nature, de la fin, de la raison d'être des choses, en (épuise l'essence et leur est parfaitement adéquate.
* Voulait-il dire que si nous n'arrivons pas à les connaître parfaitement, la cause en est, non pas dans leur essence à elles, mais dans la nature de notre esprit.
rinconnaissable. Si les choses sont toutes inconnaissables, elles ne sont pas toutes pour cela incertaines et cachées, SSïiXa *. n y a donc une sorte de certitude qui n'exige pas une entière et parfaite compréhension ; on peut être certain sans tout comprendre. Plus tard, il changea d'opinion, même dans ce scepticisme limité : Tévidence des impressions sensibles, êvàpyeia icaOTiixaTcov, leur accord entre elles, b[iLo\oy(%^ renversèrent sa manière de voir *. Il admit en beaucoup de cas une connaissance réelle et immédiate des choses'. Ce mode de connaissance était considéré par lui comme supérieur au degré très inférieur de Topinion , opinari, qui est indigne de la gravité du sage, de la dignité du philosophe , parce qu'elle est incertaine, flottante, hésitante, téméraire, frivole, ne reposant sur aucune raison sérieuse *. Il voulait faire une distinction entre ce qui est évident, manifeste, èvapY^ç, perspicuum, et ce qui est connu. Le vrai est ce qui est imprimé dans l'entendement et dans l'âme * si clairement, si manifestement, suhtiliter impressa ^ que nous ne pouvons pas le mettre en doute, sans que cependant nous puissions le connaître, le comprendre, c'est-à-dire en rendre
* Namen., Eas., Pr. Ev., XIV, 7, 15. Sioc^opàrv $'eTvai à8r,Xou xai àxataXiqirrou. Cic, Acad, Pr,, 2, 10. Quantum intersit inter incertum et id quod perdpi non possit, docere conantur.
* Numen., id., ûf., XIV, 9. ouSàv (tèv xarà toi olZxcl iautû iv6ci. Cic, Acad. Pr,, 2, 6.
' Numen., id., td., XIV, 8, 9, p. 739, c. hoXXtiv Ôrit'lx^v r,ôti vnv 8 la^adv^viv.
^ Cic , Acad. Pr., 2, 21. Nunquam opinabilur. Id., 2, 20. Nihil est enim ab ea cogitatione quam habemus de gravitate sapienlis, errore, levitate, temeritaie disjunctius.
s Cic, Acad. Pr., 2,11. PerspicQaaperceptis voluntdistinguere et conantur ostendere esse aiiquid perspicui ; verum illnd quidem impreisum in animo atque mente, neque tamen id percipi ac comprehendi posse. Un peu plus loin, il ajoute : Ista aut perspicua dicemus, aut menti tmpreêsa subtiliter. Limpresswn des Stoïciens, matériel en sa forme, avait pour essence d'être opéré par l'objet et d'être déterminé par lui de telle sorte qu'il n'auraH pas pu être ni être ce qu il était, s'il avait été opéré par un autre objet (Cic, Acad. Pr., 2. 6. Imprcssum effiiUum est eo unde esset qsale non posset ex eo unde non esset). Philon conteste cette définition de Vimpresmn ; mais Cicéron a tort d'en conclure qu'il nie la possibilité de porter un jugement sur le connu et l'inconnu : Hoc quum infirmât tollitque Philo, judidum toUit incogniti cognitique.
an compte satisfaisant aux principes de la raison, le poursuivre et le suivre dans sa substance, ses causes cachées et ses derniers principes.
Quelle est la nature, quelle est Torigine de ces impressions que Cicéron caractérise par le mot subtiliter, qui me paraît signifier qu'elles sont à la fois nettes, distinctes et fortes, et qui constituent les vérités évidentes, perspicua, qu'on ne peut contester? Viennent-elles des sens? sont-elles données dans la nature et la constitution de l'être pensant ? C'est ce que Philon n'a jamais expliqué aux autres ni sans doute à luimême, ce que peut-être il ne s'est jamais demandé. Il semble bien que ces vérités premières et évidentes arrivent, selon Philon, immédiatement à la conscience, mais cependant à la suite d'une impression, impressum in animo atque mente, que le déienaimiiî subtiliter, tout en excluant l'idée d'une impression matérielle, définit trop vaguement. Comme Philon se croit être dans la voie du vrai platonisme puisqu'il nie qu'il y ait deux Académies *, ce mot pourrait signifier une impression, dans l'âme de l'individu, des idées générales, une impression d'ordre tout spirituel, tout intelligible, tout métaphysique.
Acceptait-il donc sur ce point toute la théorie de Platon sur les Idées? Serait-il revenu à toute la doctrine métaphysique que cette théorie de la connaissance implique? C'est l'opinion de Ritter^ et de saint Augustin 3, et elle me parait plus plausible que la conjecture que Philon voulût prendre, entre la connaissance médiate et la connaissance immédiate des vérités premières, une position intermédiaire, qui serait, il est vrai, caractéristique de sa doctrine, mais qui serait en même temps aussi difficile à soutenir qu'à justifier. Le para-
1 Cic, Acad. Poit., 1, i. Nrgat inlibris quod coram etiam ex ipso audiebamos, daas Academias esse.
* Hiêt. Ph. Gr. Rom., p. 408. Ntsi forte inde conjecturam feceris eum ad Platonis doctrinam reversum esse.
' C. Acad., 111, 18. Cœperat et ad Platonis aactoritatem Academiam revocare.
doxe, le mensonge que LucuUus reproche à Philon et que le père de GatulusS partisan d'Àntiochus, lui avait déjà reproché, consistait à nier que les Académiciens eussent jamais soutenu qu'on ne peut sur aucun sujet arriver à la certitude^. Le doute des Sceptiques, dit Philon, n'a jamais été la doctrine de l'Académie nouvelle, qu'il ne faut pas d'ailleurs distinguer de l'ancienne.
La position sceptique prise par l'Académie n'a été qu'une position stratégique, une attitude de combat contre les Stoïciens. C'est à la théorie stoïcienne de la connaissance et non à toute théorie de la connaissance que l'Académie oppose une critique négative et destructive . C'est en prenant ce rôle que l'on peut dire avec Cicéron, que tant que Philon vécut. l'Académie ne manqua pas de défenseur 3. Antiochus, son élève, fut le premier à abandonner le drapeau de la nouvelle Académie en soutenant au contraire que celle-ci avait été infidèle aux principes du véritable platonisme par la doctrine du doute, et en mettant tout son efi'ort philosophique à la faire rentrer dans la vieille demeure héréditaire qu'elle avait quittée*. Philon semble avoir pris l'opposé de cette tentative, c'est-à-dire avoir voulu ramener le platonisme ancien aux doctrines à demi-sceptiques de la nouvelle Académie par des interprétations de l'une et de l'autre, qui les altéraient toutes deux, et qui étaient également inexactes. Gomment Philon arrivait-il à cette conciliation? D lui fallait prêter à Platon,
^ Qc, Acad, Post., l, 12. lUa diiit Antiochus qu» beri Catulus memoravit a pâtre suo dicta PbiloDi. Id., Acad. Pr.y 2, 6. Aperte mentiiur, ut est reprehensus a pâtre Catulo et ut docuit Antiochus.
< Cic, Acad Pr , %i, Etsi cnim mentitur (Philo) qui ista qu» sunt heri defensa negat Academicos omnino dicere. Quelle est celte thèse? La perte de la fin du l*r livre des Académiques Postérieurs ne permet pas de le savoir ; mais il e<t probable que c'est celle-ci : {Acad, Post J, t2.) Cujus (Platonis) in libris nihil afBrmatur... de omnibus qusritur, nihil ceiti dicitur. Arc^silas avait également trouvé dans Platon ce scepticisme systématique. Cic, de Or.^ 111, 18. Ex vanis Platonis libris... hoc arripuit (Arcesilas} nihil esse certi.
3 Acad. /y., 2, 6. Philone autem vivo patroc>ninm Academi» non defuit.
^ Cic, Acad. Post., \, A. Antiocho id magis licuerit, nostru (Varron) familiari, remigrare in domum veterem e nova quam nobis in novam a vctero
U PSYCHOLOGIE DE LA NOUVELLE AGADÉSnE 59
comme à Garnéade et à Arcésilas, sa propre théorie de la connaissance, à savoir que la possibilité de la science parfaite et absolue est interdite à l'homme , sans qu'il doive renoncer à des connaissances sûres, que l'évidence et la certitude qui en résulte doit être distinguée de la compréhension, de l'intellection adéquate des choses, celle-ci reposant sur l'intuition directe, la contemplation immédiate des derniers principes, des Idées, qui n'apparaissent jamais à l'homme qu'à travers un voile qui les trouble et les déforme. C'était faire violence à la doctrine du grand philosophe. Platon, comme Aristote, tout en soutenant que la connaissance absolue , llntuition immédiate des vérités premières est chose difficile et rare pour l'homme , ne lui en avait pas interdit la possibilité et l'espérance. Bien plus, toute leur théorie de la connaissance reposait sur la possession immédiate de ces principes premiers de tout savoir. D'un autre côté, prêter à Garnéade et à Arcésilas un doute si réservé, si limité, plutôt méthodique que doctrinal, c'était, manifestement, altérer le sens naturel et sincère de leur philosophie de la connaissance. G'est contre cette altération, cette falsification de la doctrine de Platon et des opinions de la nouvelle Académie que s'éleva avec une vivacité extrême et une sorte d'indignation le doux Antiochus, qui avait été si longtemps le disciple de Philon.
§ 5. — La Psychologie d' Antiochus.
Antiochus d'Ascalon*, né vers 127-124 av. J.-Gh., mort en 69, avait étudié longtemps la philosophie à Athènes
1 Stepb. Byz., v. MX., Hitl. Var,, XII, 25. 11 D*esl pas sans intérêt de remarquer de quels pays éloignés et divers se réunissaient à Athènes, toujours le centre intellectuel du monde civilisé, les hommes qui se sentaient quelque goût nour les hautes études. Arcésilas était un ^olien dWsie ; Philon un thessalien; Antiochus est un sémite de Palestine.
avec Philon qu'il paraît avoir suivi à Rome, lorsqu'éclata la première guerre de Mithridate, en 88. C'est là qu'il devint le maître de Cicéron et l'ami intime de LucuUus. Dans son commerce intellectuel avec son maître qui le retint auprès de lui plus longtemps qu'aucun autre de ses disciples S il en avait naturellement adopté les idées, et il les exposa avec beaucoup de force dans plusieurs de ses ouvrages*. Il ne s'en sépara que dans sa vieillesse; mais la rupture fut vive et éclatante. Cicéron assez malveillant pour lui, peut-être aussi à cause de son goût prononcé pour Philon, ne veut pas en comprendre le vrai et honorable motif, et n'est pas éloigné de l'attribuer à la vanité de devenir le chef d'une nouvelle École, l'École des Ântiochiens^. Il devint en réalité à la mort de Philon, le chef de l'École platonicienne à Athènes, connue sous le nom de la 5« académie, vers l'année 88, et l'était encore en Tannée 79, pendant laquelle Cicéron l'entendit quelques mois. Nous avons le détail assez précis des raisons de cette rupture. LucuUus, proquesteur d'Egypte, avait emmené avec lui à Alexandrie Antiochus qui y retrouva un de ses amis Heraclite de Tyr, élève de Clitomaque et de Philon. Deux livres de ce dernier, dont nous ne connaissons pas les titres, arrivèrent entre les mains d' Antiochus ; il n'en pût croire, en les lisant, ses yeux ; l'interprétation donnée aux doctrines de l'Académie ancienne et de la nouvelle Académie, lui parut tellement étrange, que, consultant les souvenirs d'Heraclite, il lui demanda si l'on avait jamais, dans TÉcole, entendu professer rien de pareil, et s'il pouvait croire que ce fût là un ouvrage de Philon. Lecaractèredu style ne permettant aucun doute, cet homme d'une nature particulièrement bienveil-
« Gc, Acad. Pr , 2. 22.
3 C'étaient sans doute les Kavovixà qui avaient au moins deux livres (S^xt. Emp., P. Hyp.. 1, 2!21-235; adv. Math., VII, 162-201) et le mpi Seûv cité par Plutarque {Luc, 28).
> Acâd. fV., 2, 22. Nunquam a Philone discessit nisi... erant qui illum gloria causa facere dicerent, sperare etiam fore ut ii qui se sequerentur Antiochii vocarentur.
LA PSYCHOLOGIE DE U NOUVELLE ACADÉMIE ti
lante et douce entra dans une violente colère, et emporté par ce sentiment écrivit, pour réfuter son maître, un livre intitulé SosusS <iu*il publia à Alexandrie, qu'il y commenta dans ses leçons et dont il développa longtemps après les idées avec plus de force encore en Syrie où il suivit LucuUus*, peu de temps avant sa mort.
Le dissentiment était cependant plus apparent que réel.
Que voulait Philon ? réconcilier, fondre même par une interprétation, il est vrai, peu légitime les doctrines de Tancienne et de la nouvelle Académie en en montrant l'identité. Que prétend Antiochus ? que la nouvelle Académie, en soutenant ràxaTaX7i^f/^a, Tincognoscibilité de toutes choses, avait complètement oublié ou méconnu les principes du vrai platonisme qu'il fallait rétablir, d'une part en Texposant dans son vrai sens, d'autre part en réfutant le scepticisme qui s'était glissé dans l'École platonicienne et en altérait la doctrine. La philosophie peut atteindre les deux grands buts que de tout temps elle se propose; elle peut discerner le vrai et définir le bien 3. C'est le point sur lequel il insiste avec le plus de force.
Le second point, par où il se rapproche, au moins par la méthode, de Philon, c'est l'esprit éclectique ; loin de se contredire et par conséquent de se détruire, comme l'avaient prétendu les Sceptiques, et même Garnéade, les grands systèmes de philosophie sont au fond, si l'on regarde aux choses, identiques ou du moins d'accord. Platon et Aristote ont une même doctrine et ne se distinguent que par les formes et la méthode de l'exposition^. Il y a plus encore : Le
* Cétait le nom d*DD stoïcien, compatriote d* Antiochus. Cic, Acad. Pr., 2« 4. Stepb. Byz., ▼. 'AoxâXcov. Fabric , Bîb. Gr., t. 111, p. 537.
' Cic, Acad. Pr., 2, 19. Alexandrie tum et multis annis post, mullo eiiam asseverantius, io Syria quum esset roecum, paullo ante quam est mortuus.
s s. Aug . c. Acad., 11. 6. Niliil taiiien magis detendubat quam venim percipere posse sapientem. Cic, Acad. Pr., 2, 9. Duo maiima in pbilosopbia judicium ven et finem bonorum.
* Cic, de Or. y Ili, 18. Ce n*cst pas sans étonnement qu'on entend Cicérondire : Aeademicorum nomen est oniun, sententie due. Nam Spetmppus.,, nihil ab AritUH
es HISTOIRE DE LA PSYCHOLOGIE DES GRECS
Portique n'a pas produit une philosophie nouvelle, il s'est borné à corriger l'ancienne Académie ^ Mais cette ancienne Académie, celle du moins de Speusippe,ne diffère pour ainsi dire en rien du péripatétisme. C'est pourquoi le péripatéticien Pison, pouvait dire que les Stoïciens ne se sont pas contentés d'emprunter à Aristote — il aurait pu dire à Platon, puisque c'est tout un — un ou deux principes; ils ont fait entrer dans leur système toute la philosophie péripatéticienne ; ils ont usé de ses principes comme s'ils leur appartenaient, et pour dérober leur fraude ont imaginé simplement de changer les mots^. C'est ce qui explique comment Antiochus, qui prétendait rétablir l'ancienne Académie, et la trouvait identique dans ses principes avec Aristote, confondait également le stoïcisme avec le péripatétisme'. Influencé peut-être par l'enseignement de Mnésarque et de Dardanus^ les Stoïciens, dont il avaitsuiviles leçons, peut-être obéissant, au moins dans l'exposition, à l'esprit du temps où le stoïcisme était dominant, ce philosophe qui ne faisait du platonisme, du stoïcisme et de l'aristotélisme qu'une seule philosophie, n'en prenait pas moins, aux yeux de ses contemporains, l'apparence d'un véritable stoïcien 5. On disait même qu'il
tele disseniit, Acad, Post., I, 4. Platonis aulem auctoritate... una et canuntient duobuê vocabulis philosophie foi ma instituta esl, Academicorum et PenpateUcorum : qui rebus congruentes nominibus differebant.
' Cic, Acad. Post , I, 12. CorrecUonem veteris Academi» poUus quam aliquam novam disciplinam.
' Cic., de Fin.f V, 25. StoTci... non unam tliquam aut alteram a nobis, sed totim ad se nostram philosophiam transtulerunt... Sic illi, ut senlenliis nostrts prosuis uterentur, nomina... mutaverunt. Les mots nobis, nostram^ noslris, mis dans la bouche de Pisun (M. I^pius Caipurnianus; désigne la philosophie péripatéticienne à laquelle il était attaché (de Nat, D., I, 7). 11 avait retiré dans sa maison Staséas le péripatéticien, dont Cicéron dit : de Oral.^ I, 22. In illo suo génère omnium princeps. U aimait i railler les Stoïciens, de Fin.f IV, 26.
3 De Nat, D.^ 1, 7. Liber Antiochi no^tri... vera loquitur. Antiocho enim Stoîci cum Peripateticis reconcinere videntur, verbis discrepare.
^ Numen., Eus., Pr. Ev.^ XIV, 9, 739, c. d. Mvvjdâpxci) yo^^ "^^ £t(i>Vx^ oXO^Âaac êvavTta ^cXcovi xô) xadiiYTiTij C9p6vv]ffc. Ci^., Acad, Pr,, S, 22. Quid! Num Mnesarchi pœnitebat? Quid! Dardani, qui eranl Athenis tum principes Stolcorum.
s Oc., Acad. Pr., 2, 43. Sttt. £np., P. £f^., I, 38. à 'Avti6xoc t^v Ztoov
avait fait entrer le Portique dans rAcadémie et que dans la chaire de Platon il professait la philosophie stoïcienne.
Cest surtout dans la théorie de la connaissance, qu'il se rapproche, par ses solutions dogmatiques, du Portique et de l'ancienne Académie.
D y a des gens, dit-il, qui refusent d'entrer en discussion avec les Académiciens de la nouvelle École; que peut-on attendre en eflfet d'une controverse avec des adversaires qui prétendent qu'il n'y a pas de preuve, d'aucune espèce, et à qui on ne pourra par conséquent jamais faire avouer qu'on leur a prouvé que leur thèse est fausse et que la nôtre est vraie? A quoi bon d'ailleurs, chercher à définir l'évidence ? Trouvera-t-on quelque chose déplus clair que la clarté même? Il faut se garder de vouloir tout définir et tout démontrer*. Cependant l'Académie mérite qu'on discute avec elle le fond des choses, et c'est ce qu'Antiochus consent à faire comme il suit.
Philon prétend, que si, comme Zenon, on entend par xaTaX>)4/i(; une représentation imprimée dans l'esprit et causée par l'objet d'où elle vient, et telle qu'elle ne pourrait pas être ni être ce qu'elle est, si elle n'en venait pas, rien ne peut être connu, xaTàXT^irTov ; Antiochus trouve au contraire que la thèse est parfaitement juste et le prouve. Et d'abord, lorsque les organes des sens sont sains et bien constitués, leurs jugements sont si clairs et si certains, que l'homme, s'il en avait la puissance, ne pourrait pas s'en donner, et est même incapable d'en concevoir et d'en désirer de plus parfaits. Gela ne veut pas dire qu'ils ne sont pas souvent gênés ou troublés dans leur acte; aussi faut-il multiplier et varier les expériences* pour confirmer ou infirmer leur premier témoignage. C'est de ces expériences répétées et variées que naît
lUTrnfayev elc Trjv 'Axa8ri|i^av coç %a\ eIpTja6ai in* aûr^ 8ti êv 'AxaSiQpu'f çiXoffOf et Ta SrcDt'xdt.
* Cic., Acad. Pr., 2, 6.
s Cic, .Acad. Pr., 2, 7. MuUri sepe volumiu... multaque facimus.
l'art ^ dont personne ne peut contester la puissance supérieure dans la perception des choses ; par exemple, combien de choses, et des plus intéressantes, sait voir un peintre dans la nature ou dans un tableau, qui se dérobent à nos yeux inexpérimentés^. Les sens, il faut le reconnaître, ont besoin d'une éducation, même ce sens particulier, ce tact intime, ce toucher intérieur, comme l'appellent les philosophes, qui nous fait connaître le plaisir et la douleur^. Mais il n'en sont pas moins des témoins fidèles et sûrs, qui transmettent leur certitude aux jugements qui en dérivent, lesquels ne sont que des impressions sensibles liées. Mettre en doute la véracitédes sens, c'est supprimer à la fois le jugement, le raisonnement, l'art, la mémoire. Mais ce n'est pas seulement la véracité de nos sens dont il n'est pas permis de douter, il est d'autres vérités également indubitables. U y a, gravées, imprimées dans notre esprit, des notions générales sans lesquelles aucune conception particulière, aucun raisonnement n'est possible*. On ne saurait les considérer comme fausses sans renverser en même temps que l'art et la science, la morale et toute la vie pratique, qui reposent sur des principes compris, connus, certains, fermement arrêtés*. C'en est le fondement inébranlable et nécessaire, Vinconcussum quid ou comme dit Antiochus, ui et moveri non posait^, U ne faut pas laisser aux Sceptiques l'échappatoire de
* Cette doctrine, encore quMncomplëte, est la vraie doctrine péripatéticienne. Conf. Ar.f Met,y \, 1, 2. c L'expérience naît de la mémoire, et de Texpérience naissent Tart et la science, Part, quand il s'agit d'une chose à produire, la science, s'il s'agit d'une chose qui existe déjà. L'art nait lorsque de plusieurs notions expérimentales il se forme dans l'esprit une seule notion généi'ale. »
* Cic, Acad. fV., 2, 7. Quam multa vident pictores... que nos non videmos.
' Id., td., 1. 1. Eo quidem (taciu) quem philosophi interiorem vocant. C'est en eSéi le nom que lui donnent les Stoïciens, evtb; &9iQ,(Stob., Sermon., Append., XX, 9), désignant par là la xoivy) araBr^vic d'Arisiote, le c^ens vital, la ronscit-nce de la vie.
^ Cic, Acad. Pr., 2, 7. Nobis noiili» rerum imprimuniur, sine quibus nec inielligi quidquam nec queri aut dispulari potest. . èwotac noiilias ap|)ellare tu vidcbare.
^ Id., td. Omnis vite usum omnesque artes... cumpreben:>i, percepti, cogniti, constituti.
Id., Id., 2, 9.
mettre en doute le doute même. S'ils se donnent pour philosophes, ils ont dû discerner le vrai du faux, le mal du bien, ils sont obligés d'avouer qu'il y a au moins une chose connaissable, à savoir que rien n'est connaissable. Vouloir démontrer qu'on ne peut rien démontrer, c'est l'inconséquence même, la contradiction interne qui est le vice radical de leur système, et le ruine. Car leur raisonnement, comme tout raisonnement, partira toujours de propositions conçues et comprises, s'il veut aboutir à une conclusion.
n est vrai qu'il en est parmi eux qui veulent distinguer entre ce qui est incertain et ce qui ne peut être compris, et qui constituent le vraisemblable comme règle de la conduite et de la vie. Mais s'il n'y a pas, comme ils le prétendent toujours, s'il n'y a pas de diflférence entre le vrai et le faux, si le faux peut paraître vrai et le vrai paraître faux, la règle du vraisemblable est détruite ; si au contraire on accepte qu'il y ait une différence, c'est alors que nous pouvons discerner le vrai du faux, nous pouvons connaître et comprendre la vérité. Si nous ne pouvons pas la connaître, en effet, que devient la probabilité et la vraisemblance ? Avec quelle unité de mesure en pourrons juger les degrés ? Comment savoir qu'on est plus ou moins proche d'un but qu'on ne peut ni voir ni connaître ni atteindre. Cest l'absurdité même*.
L'homme ne peut refuser de consentir à la vérité quand elle lui apparaît^, parce qu'elle est amie intime de sa nature, otxeTov, parce que la raison est faite pour elle, comme il ne peut s'empêcher de désirer les choses appropriées à la loi de son être. Là est même le fondement de sa liberté ; car pour agir librement, il faut consentir, et pour consentir, il faut comprendre. Sur ce libre choix repose la vraie dignité de rhomme et son plus noble privilège. C'est en ruiner le fon-
> Cic, A cod Pr., 2, u. Si rébus comprehensis et perceplis nisa et progressa ratio boc efficit, nihil posse comprehendi, quid potest reporiri quod ipsuin sibi repugoet magis? Id., id.fij 11. Quid autero tam absurde dici potest?
* Id., ûi., 2, 12. Non potest objectam rem perspicuam non approbare.
Ghaignit. — Piychologte, 5
dément que de nier la possibilité de la connaissance vraie et certaine qui est la condition de la liberté morale.
n n'est pas facile de déterminer avec quelque précision la théorie positive de la connaissance qu'Ântiochus opposait au probabilisme : il n'acceptait sur ce point, dit Cicéron, ni la doctrine de Protagoras suivant laquelle le vrai est pour chacun ce qui lui parait tel, ni celle des Cyrénaïques qui ne voient de certitude que dans nos émotions intimes, dans les phénomènes de la sensibilité ; ni celle d'Épicure qui donne aux sensations comme aux sentiments du plaisir et de la douleur la faculté de juger de la vérité des choses, ni celle de Platon, ni celle de Xénocrate, ni celle d'Aristote. C'estàChrysippe que se rattaché, dans sa théorie de Tintelligence, ce philosophe qui voulait et croyait être un académicien de vieille et vraie race, et qui au fond, en réalité est un pur stoïcien, qui appellabatur acadeniicus^ erat quidem gennanissimus Stoïcus *.
Nous avons vu en effet qu'il admet la définition de la catalepsis telle que l'avaient formulée les Stoïciens. Mais nous avons vu aussi que Philon lui-même admettait dans l'esprit et l'âme des notions primitivement imprimées, imprimées par un processus subtil qu'on ne sait comment interpréter. Ce n'est pas sur ce point qu'Antiochus s'écarta de son maître qui se rapproche des idées de Platon *. Il cherchait donc à concilier ici le Portique et l'Académie. Comment? C'est ce que nous ignorons.
La conciliation était plus facile dans la psychologie morale, où cependant il penche décidément et visiblement du côté du
< Cic, Acad. Pr., 2, 46. c A Chrysippopedem Duinquain...NQmquid horum probat noster Antiochus ? lUe ?ero ne majorum quidem suonim ».
* M. Zeller cro:t qu'Antiochus n'acceptait pas la théorie dei Idées. Il est peut être téméraire de considérer Texposition du stoîci:»me, identifié avec le péripatétisme, faite par Vairon (Acad, Post., I, 8) comme l'expression des idées personnelles d* Antiochus. D'ailleurs, de ce qu'Antiochus, par la bouche de Vairon (Acad. Po$t,y I, 4, ex Anliocho jam pridem audita recordari,) rappelle qu'Aristote ébranla le premier le système des Idées, s'ensuit-il qu'il l'ail lui-même repoussée?
stoïcisme. L'exposédu sujet, fait parPison*, reproduit la conception éclectique d'Antiochus *, qui confondait dans une seule et même doctrine les idées d'Aristote et celles de Polémon, succeseur de Xénocrate et représentant de l'Académie.
L'art de vivre, comme tous les arts, a son objet placé en dehors de lui-même. Cet objet auquel la philosophie de la vie doit et veut nous conduire doit avoir deux caractères : d'abord d'être approprié, en harmonie avec la nature humaine, otxewv, en second lieu de provoquer le désir de l'âme, cette forme générale du désir qui s'appelle 6p(xi^. Mais quel est l'objet qui satisfait à ces deux conditions et constitue ainsi le souverain bien ? Pour le découvrir, la meilleure méthode est d'analyser psychologiquement, dans leur fond intime, les premiers mouvements impulsifs de notre nature morale, fons in quo sint prima invitamenta naiwras. Nous rejetons, dit Antiochus, toutes les solutions qu'ont données les autres philosophes de ce grave problème, et nous revenons à celle des anciens, qui n'est autre d'ailleurs, au moins dans son principe, que celle des Stoïciens 3.
Tout animal aussitôt qu'il est né a l'amour de soi, fait effort pour se conserver dans son être et dans le meilleur état que comporte sa nature. Pour l'homme le souverain bien sera donc de vivre conformément à sa nature, c'est-à-dire à la nature humaine et de créer aussi bien que de maintenir en lui le meilleur état et toute la perfection que cette nature comporte*. Mais quelle est cette nature? Elle est double; l'homme est un composé, l'union d'une âme qui est sa partie
* Cic, de Fin., V.
> Cicéron, du reste, considère comme fidèle, au point de vue historique, Texposé du système platonicien et du système péripatéticien tels que les concevait Antiochus. De Fin., V, ô-li. « Antiquorum autem sententiam Antiochus noster mihi videtur persequi diligentissime : quam eamdem Aristotelis fuisse et Polemonis docet.
' Cic, de Fin.y V, 9. Imtituto veterum, quo cliam Stoïci utuntur, capiamus exordinm.
* Id., td., V, 9. Homini id esse in bonis ultimum sccundum naturam vivere; qiiod ita interpretemur, vivere ex hominis natura undique perfccta et nihil requirente.
la plus noble avec un corps. La nature, qui lui a donné ce corps, veut qu'il le conserve dans tous ses éléments, dans tous ses organes, mouvements, fonctions, et qu'il y conserve leur force, leur santé, leur beauté*. A plus forte raison en est-il de même de T&me, dont la santé est la vertu, et que la nature veut aussi que nous conservions dans sa plus grande perfection. L'&me est tellement supérieure au corps que sa perfection seule remplit Fobjet du désir naturel de rhomme, et cependant ne suffit pas à le remplir parfaitement. Il faut, pour réaliser la perfection de la nature humaine, et par conséquent pour atteindre le vrai bonheur, joindre aux vertus de Tâme les forces, la beauté, les vertus du corps *. Il y a dans le corps, dans ses parties et dans son ensemble, comme dans Tâme. un principe propre et distinct qui nous meut spontanément. L'homme est un tout, et ce tout, il veut le conserver et le développer et par conséquent aussi les parties qui le composent. La beauté est désirable par elle-même; elle renferme dans son essence la dignité et la noblesse extérieures. Tout cela est une loi de la nature 3. La nature veut être achevée, accomplie dans toutes ses parties *.
Il est manifeste qu'Antiochus se rapproche ici des idées platoniciennes, et s'écarte du rigorisme stoïcien qui ne concevait guère la beauté que dans son essence morale. U s'en éloigne même dans les maximes de la morale appliquée et sur un point important. Antiochus qui fait à la fois une différence de nature et une distinction de degrés entre les biens qui concourent au bien suprême, ne veut pas accepter le
' Cic, de Ftn.,V, 12 Scd certe opus est ea valere et vigere et oaturales motus ususqoe habere... id enim oalura desiderat.
' Gic , de Fin., V, 14. Acad. Post., 1, 5; td.,I, 6. Omnis illa antiqua philosophia sensil in una viilute esse positam beaiam vitam nec taaien beatissimam nisi adjungereniur et corporis et cetera ad virlutis usum idonea.
3 Id., de Fin., Y, 17. Cujusque partis Daturn et in corpore... sua qusque vis sit... Omnes natura totos se expetendos putent. Recte pulchritudo etiaui propter se expeteada... Gur non etiaoï... propter se forme dignitatem sequamur.
^ Id., td., V, 17. Natura suis omnibus expleri partibus vult.
principe stoïcien que toutes les infractions à la loi morale ont une valeur égale. Pour lui il y a des degrés dans le mal comme dans le bien *. Il n'admet pas davantage la thèse stoïcienne qu'il n'y a qu'une seule vertu. Il en reconnaît plusieurs, distinctes les unes des autres et ayant chacune leur fonction propre. Le beau moral est le système, l'unité de ces vertus ; il y a sa racine, 'son fondement, sa substance ou son sujet d'inhérence; il en est par conséquent inséparable*. L'homme est fait pour l'action Le jeu même, souvent plus laborieux que le travail, témoigne de son besoin naturel d'activité. Le repos absolu, continu, le sommeil constant de l'action est en horreur à l'homme et même à l'enfant : c'est l'image de la mort 3. Mais cette activité a plusieurs formes : elle est ou spéculative ou pratique. La plus noble est l'activité spéculative, la philosophie considérée comme l'étude et la connaissance des choses et particulièrement des choses suprasensibles que la nature nous a cachées et dont la raison humaine a le désir invincible et peut-être la puissance suffisante de découvrir le secret mystérieux. La seconde, qui lui est inférieure en dignité, est l'activité pratique, par où Antiochus ♦ entend surtout la politique pratique, la participation active au gouvernement, rerum pnhlicarum administratio 5, la vie de l'homme d'État ou du citoyen. Mais elle n'exclut pas la pratique des vertus sociales, plus universelles encore, qui ont pour but le maintien et le bonheur de la société humaine fondée sur l'amour de l'homme pour rhomme ^ et sur l'échange des services qu'ils peuvent se
* Acad, i'r., 2, i.3. Placet Stoîcis omnia peccata esse paria. At hoc Antiocho TehPmentissimo dis<'iplicct.
* Gif., de Fin,y V, 23 Honestum illud quod ex his virtutibus exoritar, et in his baeret... Conspiratio consensnsque virtatum : taie est illud ipsum honestum.
' Id., frf., V, 21. Mortis instar.
^ Est-ce bien Antiochus, alors sans patrie, ou dont la patrie d*adoption, Athènes, avait p^rdu toute indépendance politique, ou le romain Cîcéron qui exprime ce sentiment?
^ Dt Fin. y V, 21. Primum consideratio co^tioque rerum caelestium... deindc rerum publicanira adniinistratio.
* /d., V, 23 Gonjunctio inter homines honinum, et quasi quaedam societas et communicitio utilifatum, et ipsa cariias generis kumani.
rendre les uns aux autres et dont les uns et les autres ont également besoin. Car la nature a mis au cœur de l'homme rinstinct social, la faculté politique, rh ttoXitixcJv *. Cet instinct social, qui a ses premiers objets dans les relations de la famille, s'étend ensuite aux citoyens d'une même patrie, et embrasse enfin l'humanité tout entière qu'il faut unir dans une seule et même société, totius complexuagentis humanx,.,. unam societatem hominum esse l'olumus^. Pour donner une satisfaction plus ou moins étendue à cet instinct social, qui n'estau fond que l'amour, sont nécessaires les vertus: en premier lieu la justice, puis la piété, la bonté, la générosité, la douceur, la grâce même*''. On se demande comment cet esprit judicieux et sensé, sinon puissant, qui cherche à concilier en lui-môme et à fondre en un ensemble doctrinal les principes éthiques des Platoniciens, des Péripatéticiens et des Stoïciens, en un mot ce qu'il appelle la philosophie de l'antiquité, antiquaphilosophia^ a pu adopter et faire entrer dans cette conception, en les rîittachant aux principes contraires des deux autres Écoles, les paradoxes des Stoïciens : que le sage ne connaît point les passions, ni la crainte ni Taffliction, qu'il n'est jamais troublé ni agité, qu'il jouit d'une inaltérable apathie; qu'il est seul riche, seul beau, seul citoyen, seul libre, seul roi, et Cicéron a bien raison de lui objecter, qu'après avoir identifié la philosophie morale d'Aristote avec celle de Platon, il ne lui est pas permis d'attribuer à ces philosophes des pensées dont on ne peut découvrir la moindre trace dans leurs écrits ♦.
1 Cic, de Fin.,\, 23. Quum sic horoinis nalura gencrata sit ut habeat quiddaro innatum quasi civile atqne populare, quod Gneci icoXitix6v vocant.
3 /d., 1. I. Pietas, bonitas, liberalitas, benignitas, comitas. Il est sans doute superflu de rappeler que le mot fnetas s^enlend non seulement de l'accomplissement des devoirs envers les dieux, mais des sentiments naturels, des affections de famille, de l'amour des siens et du respect envers eux.
* Cic, Acad. Pr.y 2, 44. Ubi Xenocrates, ubi Aristotcles ista tetigit? Hos enim quasi eosdem esse vultis... Haec tibi, Luculle, si es assensus Antiocho familiari tuo, defendenda.
On voit quelle a été la tentative et l'œuvre d'Antiochus : d'abord il veut extirper de TAcadémie le scepticisme qui y était entré avec Arcésilas, et qui, aux yeux de tous, caractérisait rÉcole et justifiait par cette innovation considérable le titre de nouvelle qu'on lui donnait. De plus il prétend rétablir le platonisme dans ses vrais principes, dans sa forme antique, c'est ce qu'il appelle la philosophie des anciens. Mais Aristole et Zenon ont exercé depuis deux siècles et demi une influence profonde sur les esprits ; le stoïcisme surtout est devenu dominant parle caractère scientifique et rigoureux de sa méthode d'exposition. Son empire a pénétré dans les Écoles rivales, et c'est à travers ses formules qu'Antiochus voit, et sous ses formules qu'il expose la philosophie de Platon et celle d'Aristote, dans lesquelles il li'en veut voir qu'une seule. Ce n'est pas précisément encore l'éclectisme ; car il ne choisit pas ; pour choisir il faut éliminer, et pour éliminer il faut sentir les différences et les oppositions des systèmes : Antiochus ne les voit pas. Son esprit n'a pas assez de force pour pénétrer jusqu'aux racines dernières des idées qui séparent Aristote de Platon et tous les deux des Stoïciens. Sa vue superficielle et légère, au prix d'inconséquences *, de contradictions dont il n'a pas conscience, ne s'arrête que sur les ressemblances et voit partout identité. Sa psychologie de l'entendement, d'un caractère plus platonicien, sa psychologie morale d'un caractère plus stoïcien, n'en renferment pas moins également des idées péripatéticiennes amalgamées sans principe et sans autre règle que l'unité, supposée a pHori^ de ces doctrines *. Au fond c'est un stoïcien inconscient et hésitant, halhiitiens.
1 Ck.y Acad. Pr.^ 2, 92. Quamvis faerit acutus, ut fuit, tamen inconstantia levatur auctoritas.
* Q*est ce qui faisait dire à ililnésidëme (Phot., Bib. Gr., Cod 212). » o\ ành ty)c *Axair,{xta;, çr,*!: (>EQ(^sidème) ixâÀiiTa tî;; vOv xai Tai; STcoVxaT; aufiçépouai évtoTe dôsOti; xat £t •/P'h TàXr,6è; eîusiv ^Ittoixoi {i.d(*/ovTai Stcoixoî; >» ; à Gicéron, parlant d* Antiochus : » Stoîcus perpauca balbutions »; à Plutarque (Cic, 4) : xbv 2ilTci>Vxbv ex (UTxSoXt;; Oepaireuwv X6yov èv xoî; nXeiatoi;.
Malgré la résistance désespérée de Philon qui lutta jusqu'à la mort *, Antiochus parvint à son but, et TAcadémie renonça désormais au scepticisme. Heraclite de Tyr, disciple de Clitomaque et de Philon, soutint bien encore la théorie du probabilisme * défendu par Cicéron et Varron ; mais presque tous les membres de l'École subirent l'influence de leur maître, dont Potamon va dégager et mettre au jour la vraie tendance philosophique en lui donnant une formule précise et un nom caractéristique : l'éclectisme. Aristus, frère d'Antiochus et qui lui succéda dans le scholarchat, à Athènes, où Brutus l'entendit, vers 65 avant J.-Ch., est appelé par Cicéron * l'héritier de l'Académie : ce qui signifie sans doute que l'enseignement d'Aristus ne faisait que reproduire celui de son frère; cette identité doctrinale est constatée directement par Cicéron , qui, faisant allusion aux leçons qu'il avait entendues d'Aristus à Athènes, où il le rencontra en 51, dit de lui : « Dieehantur haec quœ scripsit etiam Antiochus locis plurihus 1 *. On en a une preuve indirecte dans ce même endroit des Tusculanes^ où Cicéron dit que sur la question du souverain bien, il était en désaccord aussi bien avec Aristus qu'avec Antiochus. Il n'en rend pas moins justice à la distinction de cet esprit, et Aristus est le seul de tous les philosophes enseignant à Athènes qu'il juge digne d'une mention - honorable, dans le piteux état de l'enseignement philosophique à ce moment là : c Philosophia av(o xxtcd; si quid est, est in Aristo apud quem eram *, » c'est-à-dire, quumAthenis imperator apud eum deversarer.
On peut encore considérer comme appartenant sinon à la nouvelle Acadéjme, qui a perdu son caractère distinctif , du moins à l'École platonicienne d' Antiochus, Sosus, son com-
^ s. Aug., c. Acad,, III. 18. Huic (Antiochus) PhUo restitit donec moreretor. * Cic, AcmL Pr., 2, L Homo (Heraclitus) sane ia ista philosophia, qu« non prope dimissa revocatur, probatus et nobilis. *
« Brut., 97.
« Tusc, V, 8.
» Ad Att,, V, 10.
patriote, auquel il avait dédié son ouvrage contre Philon ; Ariston et Dion que Cicéron * nous montre avec Antiochus à Alexandrie, que Zumpt considère comme Péripatéticiens tandis qu'ils paraissent à Zeller plutôt Platoniciens : ce qui semble prouver, par cette hésitation même, le caractère indécis, flottant, déjà presqu'éclectique de leur enseignement; enfin Théomnestus, successeur d'Aristus comme scholarque de l'École d'Athènes et qui, malgré ses prétentions au titre de philosophe' n'était guère qu'un rhéteur.
« Acad. Pr., II, 4.
> Philostr., VU. Soph,^ I, 6.