‹ Histoire de la psychologie des Grecs (volume 3)Chapitre 26 sur 33 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

LA PSYCHOLOGIE ÉCLECTIQUE DE l'ÉCOLE JUIVE

I 1. — La psychologie éclectique des Juifs antérieurs à Philon.

On ne s'étonnera pas de voir les écoles de philosophie juive figurer dans le contenu d'une Histoire de la psychologie des Grecs. Sans entrer dans la discussion des origines de la philosophie chez les Juifs , il est certain qu'elle n'affecte une forme vraiment scientifique, un caractère qui justifie réellement ce nom, que lorsque l'esprit juif a été touché et dans une certaine mesure modifié par l'esprit grec. Cette influence qui se manifeste d'une façon éclatante dans Philon , en qui elle trouve son représentant le plus parfait, le plus ingénieux et le plus nohle^ n'est cependant pas contestable même à une date antérieure. Il est permis de douter, quoiqu'on pense Bossuet*, non sealement que la Bible contienne une philosophie, mais même que l'esprit des Juifs eût pu s'élever par lui seul et renfermé en lui-même à la vraie notion de la philosophie, si l'on entend par là une recherche libre et une conception systématique et rationnelle des problèmes que posent à la curiosité humaine le monde et la vie. Le Sacerdoce qui voyait dans les Écritures, dans le Livre, littéralement entendu, la loi absolue, divine, destinée à régler toute la vie morale , politique , intellectuelle, reli-

^ « Ce livre apprenait au peuple de Dieu son origine, sa religion, sa police, ses mœurs, sa philosophie. »

gieuse de la nation , ne se prêtait guère à un pareil mouvement de l'esprit, et la Prophétie, qui balançait les effets mortels d'un gouvernement de prêtres et entretenait le principe d'une pensée indépendante et libre, même après avoir cessé d'être un phénomène individuel et isolé, se maintint exclusivement sur le terrain religieux. Les groupes vivant d'une vie commune, qu'on voit réunis autour d'un maître et dans sa maison à Rama, à Samarie, àGuilgal, à Béthel, à Jéricho, sous le nom de disciples ou de fils des prophètes 2, ne s'occupent guère , pour s'initier à la prophétie devenue un art méthodique, soumis à une discipline réglée , que de danse , de musique, de composition poétique. La science pénètre, il est vrai , sous sa forme mathématique , avec l'astronomie babylonienne, pendant le règne d'Achaz, à Jérusalem, où l'on installe sur le toit du Temple une sorte d'observatoire. Le livre de Job pose et discute , sans le résoudre , le problème certainement philosophique, mais dans un esprit purement pratique , de l'explication et de l'origine du mal dans le monde et dans l'humanité. La Genèse elle-même atteste un certain effort de la raison pour se rendre compte du principe des choses et de l'origine de l'homme. Mais peut-on dire, sans méconnaître le sens accepté et fixé du mot, que ce soient là, dans leur esprit, leur forme et leur fin , des conceptions philosophiques ?

On n'en peut plus dire autant de certaines productions de l'esprit juif, postérieures au temps où il a reçu d'une façon suffisamment profonde et durable l'action delà culture intellectuelle grecque sous toutes ses formes. Ce contact remonte

1 n^lJ (le kéri donne ri V3) signifie sedes , liabilationes , du verbe «"113 sedit, quievit, habitavit. C'était le nom propre de l'habitation de Samuel et de ses disciples, Rois, 1. XIX, v. v., 18, 19, 2^2, 23; ch. XX, 1. Au chapitre XIX, v., 20, du môme livre I des Rois, on lit : « Les archers ayant vu une troupe de prophètes qui j)ropli(; lisaient, et Samuel qui présidait parmi eux ».

2 yiDfJ petit, s'entend aussi dans le sens d'inférieiu- en dignité , Amos, VII, ii. fils de prophète.

plus loin dans le temps qu'on ne le suppose. Les Juifs ont été de très bonne heure mêlés aux mouvements et aux révolutions politiques qui ont rapproché les peuples de l'Orient et les nations occidentales, les ont forcés, parleurs luttes mêmes, à se connaître mutuellement et ont mis en présence leurs intérêts , leurs ambitions , et en même temps leurs croyances religieuses et leurs conceptions morales et intellectuelles. Déjà sous Salomon Tagrandissement rapide de sa puissance militaire avait mis le peuple d'Israël en contact fréquent et intime avec l'Égypte et la Phénicie , et par la Phénicie avec toutes les nations du bassin de la Méditerranée, avec lesquelles cette race essentiellement voyageuse et commerçante entretenait par la mer des relations nombreuses et réglées.

Le petit pays de la Palestine avait été traversé, occupé, foulé maintes fois par les armées assyriennes, égyptiennes, perses, qui s'y disputaient l'influence. Alexandre comptait 8,000 Samaritains dans son armée. Ptolémée, fils de Lagus, avait déporté en Egypte et en Phénicie un grand nombre d'Israélites, et en avait recruté 30,000 pour tenir garnison dans ses États, en leur accordant Fisopolitie macédonienne. Les Séleucides , les maîtres d'Antioche et de la Syrie, ont disputé à l'Egypte la Palestine, qui pendant trois siècles, tantôt du Sud au Nord, tantôt du Nord au Sud, a été comme recouverte par des couches successives d'influences grecques, qui se révèlent par les noms des villes bâties ou reconstruites, par les modifications grecques des noms hébraïques de lieux, cités, fleuves, montagnes. Les discordes civiles, les guerres intérieures ont contribué à pousser les peuples de la Palestine et de la Judée dans tout le monde grec, en Lydie, en Phrygie, dans les îles, à Éphèse, à Pergame, à Milet, à Sardes, à Antioche, où se fondent de nombreuses communautés juives % qui ne rompent pas leurs liens moraux ni leurs rela-

^ Les actes des apôtres nous montrent Saint-Paul trouvant dans toutes les villes où ii se rend, des communautés juives organisées et ayant une synagogue. L'énu-

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tions effectives avec leur patrie d'origine et leur religion nationale. Mais c'est surtout à Alexandrie que les Juifs se fixent de préférence en nombre considérable, et du temps de Philon ils y formaient les deux tiers d'une population qui était immense. Ce qu'il y a peut-être de plus remarquable et de plus caractéristique dans leur histoire, c'est qu'au fond leur esprit national, les tendances intellectuelles, les aspirations religieuses et morales de la race n'ont pas été profondément altérées au milieu de cette mêlée confuse et de cette dispersion à tous les vents du ciel. Ce peuple au cou dur a été vaincu presque toujours; son âme n'a jamais été ni domptée par la force, ni assimilée par les idées des autres peuples au milieu desquels l'a jeté une destinée tragique. Il est resté lui-même. Ce qui ne veut pas dire qu'il est resté fermé aux influences extérieures qui ont pesé sur lui pendant de longs siècles ; mais elles ont élargi, élevé, développé son génie propre sans diminuer son originalité, sa personnalité intellectuelle et morale. A. quel moment ces influences, et particulièrement les influences de l'esprit et de la science des Grecs , ont-elles été assez puissantes pour donner aux Juifs une notion de la philosophie qui la rapprochât de la conception que s'en faisaient les Grecs, et pour leur inspirer la pensée de construire un système qui leur fût propre? C'est ce qu'il est à peu près impossible de déterminer avec quelque précision chronologique.

Il est vrai que Josèphe signale comme existant au temps de THasmonéen Jonathan, c'est-à-dire vers 160 avant J.-Ch , trois formes, trois systèmes de la philosophie juive, qu'il appelle nettement des Écoles, aipéaeiç et auxquels il assigne une durée déjà fort longue, puisqu'il en fait remonter l'ori-

mération de tous les pays où les Jr.ifs avaient des colonies se trouve dans Philon {Lep. ad Caïum., p. 1031, H.). Elle est longue, et encore il oublie de mentionner leurs établissements en Cyrénaïque et en Italie.

' Archaeol., XIII, 5. xaxà ôà tov -/pôvov toOtov Tpeîç atpéaetç twv 'louôaiwv r,(rav. Id., XVIII, 1, 12. 'louôatoiç cp'.XoCTOcpîat xpet: fjaav èx xoO uâvu àp/aiou Twv Tiarp'lwv. Id., Bell. Jud , II, 8, 2. xp-a yàp ixapà 'Iouôa:oi<; etoo çùoao-

gine aux temps les plus reculés de la vie nationale. C'étaient les Pharisiens, les Sadducéens et les Esséniens.

Les Pharisiens, qui se fondirent plus tard avec les écoles rabbiniques, étaient en apparence au moins, Boxouvtsç, les plus scrupuleux observateurs de la loi. Ils représentaient, dans la politique et la religion , le parti de la résistance à toute innovation, le principe conservateur à outrance. Dieu, considéré comme Providence, et dont les décrets sont immuables, est l'auteur de toutes choses ; cependant, en ce qui concerne les actes moraux de l'homme , le plus souvent ils dépendent des individus et on doit les leur imputer. Ils ne sont pas tous prédéterminés par le destin ; et bien que la Providence puisse venir à notre secours dans des cas particuliers, nous sommes libres d'accomplir ou de ne pas accomplir certains actes, suivant notre propre et libre volonté ^ Toute âme est immortelle; celle des bons seuls revient dans un autre corps humain ; celle des méchants reste soumise à des peines éternelles 2.

Les Esséniens, dont toute la philosophie, dit Philon 3, roule sur l'existence de Dieu et la création du monde, faisaient du Destin, etyapjAÉv-ri, le maître absolu de la vie humaine, comme du cours des choses et du monde. Rien n'arrive à l'homme que par le décret de Dieu*. L'âme est immortelle ^; le corps humain est corruptible, la matière est incapable de persévérer

tpsiTat. Josèplie (ArchseoL, XVllI, 1, 1) en mentionne même une quatrième fondée par Judas de Gamala, dit le Gauloniste : 'louôa^ xa\ SâôSouxoç xexâpTqv cpiXo<Tocptav luetcraxTwç yi[jlÎv èyetpavTe;.

1 Joseph., de Bell Jud., Il, 8, 14. Id., Arc/i., XHI, 5, 9. Ttvà ô'Iç'êauxot; uTtâp^ecv.

2 Joseph., de Bell. Jud., 11, 8, U.

3 Phil., Qu. omn. prob. lib., 876-877. Hœsch.

^ Joseph., Archœol, XVIII, 1, 5. 'Earrr^vo'.; 5è £tc\ tw 6c(o xaTaX'-7:ô':v cpO-Et Ta Tzâvxa ô Xôyo;. C'est pour cela, à savoir que l'avenir est prédéîermim^ par la volonté et la raison divines, qu'ils croient, comme les Stoïciens, à la divination, et la pratiquent. Joseph., de Bell. Jud„ II, 8, 11. e\(j\ 8ï èv aùxoï? oï xa\ za [xéXXovxa Tipoytvcoaxetv •jTc;o-xoOvxat. Le don de la divination pouvait être acquis par la méditation assidue des anciens prophètes, et par une vie d'une sainteté ascétique. Id., id., 1. 1. ôiacpopotç àyvetaiç £i:>,uatSoTptgou[;.£vo:.

5 Joseph., Arch., XVIll, 1, 5. àbavaTci^oucjt ôè xàç 'l'uxaç.

dans un état quelconque, où (xovi|jiov. L'âme éternelle est formée d'un éther très pur, très ténu, enfermé dans le corps comme dans une prison, où elle est enveloppée d'une sorte de cercle magique dont les illusions l'enchantent, la trompent et la perdent. Délivrée de cette captivité par la mort, elle s'élève au ciel, où elle jouit d'une vie heureuse, si elle l'a méritée. Car la vie est un bien désirable et la récompense la plus enviable de la justice ; de là leur croyance à la reviviscence ^ Dieu est le seul auteur de tout, excepté du mal, dont l'existence s'explique par une autre puissance que celle de Dieu et qui lui est rebelle. D'ailleurs des trois parties de la philosophie, ils n'attachent aucun prix à celle qu'on appelle la Logique 2 et qui n'a aucun rapporta l'acquisition de la vertu; ils n'en attacheraient guère davantage à la Physique , dont l'objet dépasse la limite des facultés de l'intelligence humaine, si elle ne comprenait dans son domaine les questions de l'existence de Dieu et de l'origine du monde 3. Ils se consacrent presqu'^xclusivement à la morale, to 7i6ixdv, où leur principe essentiel est que le plaisir est un mal , et que la vertu est la force de résister à ses sollicitations et aux entraînements de la passion Dans toutes leurs conceptions, ils prétendent suivre la tradition des croyances de leurs pères, si hautes et si parfaites que la raison humaine n'aurait pu à elle seule les concevoir, et qu'elles ont dù lui être inspirées et dictées par Dieu même ^. Josèphe ne va pas aussi loin : il

* Joseph, de Bell. Jud , II, 8, 10. Tzâliv xo[xtou(jL£voc. Ei])^q\., Refut., IX, 37. Zeller, se fondant sur la vie céleste dont l'âme goûte la félicité après avoir été délivrée de la prison corporelle, estime que les Esséniens n'ont pas pu croire à la résurrection. 11 est cependant difficile d'aller contre le texte de Josèphe, à moins de distinguer entre la résurrection qui implique la reconstitution du corps et la reviviscence (|ui ne concerne que l'àme rentrant dans un autre corps, uâXiv xojxcou- (j-evot.

2 Phil., Qu. omn. prob. lib., 877, c. Philon leur prête là, dans son exposition, une connaissance de la division de la philosophie et une classificaiion de ses parties qu'il est difficile de leur attribuer.

3 Phil., ut , id. TrXYjv octov aùxoO, irspl Ouap^sw; ôsoO xai xriç roO -Tiavib; ysvé- (T£(oc cptXoCTOcoeîxai.

4 Joseph., de Bell. Jud., II, 8, 2.

^ Phil., Qu. omn. prob. lib., 877, c. H. aXecuta'.; >;p(o[ji£voc xol? TîaTptcic vôjjLotç o'jç à|J.-)^xavov âvOpwTttvYjv èTcivoY)<7ai 4''-'X''"i^ aveu xaTaxw/rjC èvôéou.

HISTOIRE DE LA PSYCHOLOGIE DES GRtCS

accorde que dans la conception de l'idée de la justice et du droit, les Esséniens ne doivent rien absolument ni aux Grecs ni à aucun autre peuple étranger * ; mais il constate que leur doctrine sur l'âme et sa destinée leur est commune avec celle des philosophes grecs ^ ; ce qui semble vouloir dire qu'elle en est empruntée. Telle est, dit Josèphe en terminant son exposé, telle est la psychologie théologique des Esséniens 3. Malgré cette excursion sur le domaine de la science pure, les Esséniens restent attachés par toutes leurs convictions à l'enseignement des Livres saints, à la parole des prophètes, aux rites et aux cérémonies caractéristiques du culte national et traditionnel, et il est bien rare que dans la forme qu'ils donnent à leurs conceptions, ils s'écartent du texte, sacré pour eux comme pour tous leurs concitoyens Le tableau, peutêtre embelli, que Philon nous a fait des moeurs, des idées et de la vie de ces soi-disant philosophes nous prouve qu'ils formaient plutôt une secte religieuse, une espèce d'ordre monastique voué particulièrement au travail agricole et à la pratique des vertus ascétiques. Aimer Dieu, aimer la vertu, aimer les hommes , ce sont les trois règles auxquelles, au fond, ils ramenaient toute la loi et toute leur philosophie^.

Les Sadducéens sont une école de liberté au point de vue religieux comme au point de vue politique : c'est un parti

^Joseph., ArchseoL, XVIH, 1, 5. xh Stxatov [L-riooLiiOiç, uuap^av 'EU^vwv y| [Bapêâptov Tcaiv, cùla [xi^SVt; oXi'yov.

^ Id., de Bell. Jud., II, 8, 11. ô{,i.oôoË,oOvTeç TiaiaXv 'EXXyjvtov,

3 Id., id., II, 8, 11. TtiSs... Tzep\ J^^X^i? OeoXoyoOacv. La formule est d'une exactitude parfaite et d'un sens profond : elle caractérise, non seulement la psychologie des Esséniens, mais de toutes les écoles juives, y compris celle de Philon. Leur philosophie n'est qu'une psychologie, et cette psychologie est une théologie. De Dieu, pur esprit, on ne peut connaître que son âme, sinon dans sa substance, du moins dans ses puissances; mais l'âme de l'homme est une image, plus qu'une image, une émanation de celle de Dieu : connaître l'une, c'est connaître l'autre ; connaître l'âme humaine, c'est connaître Dieu.

^ Joseph., de Bell. Jud., II, 8, 12. [B:6Xotç hpan; xa\ ôiaçôpot; àyveca;!; xa-, Tîpo9TQTtbv àuoçÔéyfjLacrtv è p.TT a t ô o Tp i ê ou [Xôv o t.

^ Phil., Qu. omn. prob. lib., 877, e. H. xavôat TpiTxoU xP^^S^-evo',, ko te cpiXoôéfo xai cp'.XapeTo) xat cptXavôptoTrw.

d'opposition libérale. Ils nient résolument l'immortalité de l'âme et par suite la doctrine des peines et des récompenses éternelles dans une vie d'au-delà Dieu ne peut rien faire de mal, ni empêcher que le mal soit fait. Le bien et le mal moral dépendent du libre choix de l'homme; ses actes sont le résultat d'une décision de son intelligence et de sa volonté, un acte de conscience, yvcojjlti. Le Destin n'est pas le maître des actions humaines, car il n'existe pas. Nos actions sont véritablement nôtres, c'est-à-dire que nous en sommes les seuls auteurs, des mauvaises comme des bonnes. L'homme n'a d'autre loi morale que sa conscience. Ce goût de liberté intellectuelle qui impliquait une réfutation et une critique des idées et des habitudes dominantes, explique qu'ils considéraient comme une vertu , ou du moins comme une force désirable, l'art de discuter et de raisonner, c'est-à-dire la logique. Ils se proposaient des réformes qui ne pouvaient être accomplies que par une sorte de révolution dans les idées, les mœurs et les croyances du peuple juif, et qui ne respectaient guère que la Loi, dont ils repoussaient l'interprétation traditionnelle et littérale-. Il n'est pas étonnant que ces doctrines hardies , téméraires et certainement révolutionnaires, n'aient été partagées que par un petit nombre d'adhérents et le plus souvent, même par eux, dissimulées pour éviter les colères et les violences de la masse populaire 3. C'étaient les libertins de leur pays et de leur temps, un groupe d'esprits frondeurs, contempteurs, railleurs, douteurs et sceptiques, dont il ne manquait ni à Jérusalem ni à Alexandrie : « Il y a des gens, dit Philon, qui se plaisent à tout contester, à tout critiquer, même ce qui est hors de doute. J'ai entendu dernièrement un de ces impies, de ces railleurs, qui osait s'attaquer à Moyse*. » Il mentionne

* Joseph., de Bell. Jud., II, 8, 14. xa6' "ASou.

2 Joseph., Arch., XVIII, 1, 4. Le sens est clouteux : çuXax>,ç ôè oùôaix&v Tivtbv aÙTOÏç Y) Ttov vôafov.

3 Joseph., ArclixoL, XVIII, 1, 4.

* 0pp., t. IV, p. 346, ed. Pfeiffer. x^s^âî^ovxo: xa\ xaxaxepToiJLoOvToç.

ailleurs * un athée, qui soutenait que tout le texte, la lettre, le ^YjTov des livres de la Loi n'était qu'un mythe, iiuBîoUç è^Tt, c'est-à-dire un symbole. Comme il ne nous reste aucun document écrit des doctrines de cette école, comme, d'ailleurs, de toutes les autres, nous ne i^ouvons pas savoir dans quel sens elle interprétait, par l'allégorie, sans doute, le texte de la Bible : il ne semble pas douteux que cette interprétation devait être fort libre, fort peu respectueuse du texte, et toucher à ce que nous appelons aujourd'hui la libre pensée de la critique.

Les Thérapeutes dont Josèphe ne parle pas parce que leur résidence était en Egypte, sur les bords du lac Maréotis, mais sur lesquels Philon ^ s'exprime en des termes d'une admiration qu'on ne peut s'empêcher de croire exagérée 3, avaient de grandes affinités avec les Esséniens, mais étaient plus qu'eux portés vers la spéculation iJs s'adonnaient particulièrement à la lecture des livres saints et à leur explication par la méthode de l'allégorie, dont on leur attribue l'invention 5, à la prière, au chant, à la composition poétique. Toute la loi mosaïque leur parait être semblable à un être vivant dont le texte et la lettre, tocç ^r^xaLç SiaTcVî^siç, forment le corps et dont l'âme est le sens et l'esprit invisible, contenus dans les mots, symboles visibles de la pensée ^.

1 Phil., Leg. Alleg., 1053, 1091, a. H.

2 Phil., de Vit. Cont., 889, e. H. « Leur nom vient de ce qu'ils pratiquent la médecine, non seulement du corps, mais surtout de l'âme, ou bien de ce qu'ils sont voués au culte (ôspaTreuetv) de l'être supérieur au bien, plus simple que l'un, plus ancien que la monade : OspaTceueiv to ov ousp toO àyaôoO xpeîTTov èaxt xai êvb; £tX:xp;vé(JT£pov xat [JLOvaSoç àpxEyovcoxEpov. »

3 11 leur a conservé un livre spécial intitulé : de la Vie contemplative.

^ Phil., Qu. omn. prob. hb., 889, d. H, IvaxiJ-acjavxeç xô) 8£wprixtxw (xlpE'. çtXoaocpcaç* b ôy) xâXXccxov, xa\ Ô£:'voxax6v laxt. Id., 889, b. 7C£pi xcov ÔEtopcav à(T7ia(7a[X£vwv... Xé^w.

5 Id., de Vit. Cont., 901, c. ai ôè è^-oyv^aEtç xcov kpcov ypafjijxàxcov ycyvovxai ôc 'uTTOvotcov £v ocXXr]yoptai;. Id., id., 893, d. H. (piXocrocpoOdi xyjv Tiâxpcov cpiXooro<pcav àXXY]yopouvx£ç. Id., 804, a. H. r^xouaa 8£(ru£(Tta)v àvSpcov xà 7tX£Îaxa uTCoXaixêavovxcûv Etvat (TUfxêoXa (pavEpà àcpavcov xa\ py]xà àppvixwv.

6 Id., de Vit. Cont., 901, c. aGi^ia (xèv £^£tv xàç prjxàç Staur,E£iç, ^ux^^v oh xov £va7iox£C[j-£vov xatç X£|£(ytv àopaxov voOv.

Dieu est pour eux supérieur au bien, plus simple que l'un, plus ancien que la monade, et par conséquent sans aucune qualité ni détermination exprimables. C'est l'être au sens le plus universel du mot. Ils sont aux Esséniens ce que, dans l'église romaine, sont les ordres contemplatifs aux ordres voués à la vie pratique, et ils en sont très vraisemblablement les modèles et les ancêtres.

Malgré le mot à chaque instant répété par Josèphe et par Philon dephilosophies pour caractériser ces sectes religieuses, nées au sein du Judaïsme et du mouvement propre des idées nationales, j'estime, malgré Zeller, qui veut y voir l'influence des doctrines pythagoriciennes, que nous nous trouvons en présence de conceptions qui, parleur forme, leur contenu et leur fin, ne méritent pas le nom qu'on leur impose très arbitrairement, et qui ont pu se développer spontanément en dehors de l'action directe et précise d'une école grecque quelconque. Sans doute on sent dans ces tendances une réaction ou même une révolte contre le dogmatisme théocratique absolu qui opprimait chez les Juifs la pensée et la conscience. Mais pourquoi cette résistance ne se serait-elle pas produite dans le milieu juif même et par l'elïet de son activité intellectuelle propre'? Était-il nécessaire que les Sadducéens eûssent lu Zénon et Chrysippe pour penser que Dieu ne fait rien de mal, eûssent connu la doctrine d'Épicure pour soutenir que l'âme meurt avec le corps ; que les Esséniens eûssent étudié les dialogues de Platon pour enseigner au contraire l'immortalité de l'âme? N'est-ce pas au sein du catholicisme qu'est née la Réforme, c'est-à-dire une réaction et une protestation contre quelques-uns de ses principes essentiels ? Je ne veux pas dire par là qu'il n'y a pas eu une infiltration lente, latente, invisible, mais à la longue puissante, des idées grecques dans le monde sémitique. Le fait seul que les Grecs ont emprunté aux Phéniciens leur écriture et leur alphabet, témoigne entre ces deux peuples de relations suivies, même intimes, par lesquelles ils se sont certainement

mutuellement communiqué certaines de leurs idées. Mais je crois téméraire d'essayer de déterminer ces sources obscures, multiples, diverses, vagues, qui se dérobent à la vraie critique et à la véritable histoire; le résultat de ces recherches, si érudites qu'elles puissent être, ne sera jamais, Zeller luimême l'avoue, qu'un système de conjectures et j'ajoute de conjectures des plus incertaines.

Il n'en est pas de même de certaines productions de l'esprit juif qui révèlent manifestement chez leurs auteurs une connaissance directe, immédiate et précise de la littérature philosophique des Grecs. C'est d'abord Aristobule, d'Alexandrie, qui a fleuri sous le règne de Ptolémée Philométor, vers 175 av. J.-C. 2 , et qu'Eusèbe et Clément d'Alexandrie désignent comme un péripatéticien 3, qui se propose de fondre la philosophie d'Aristote et toute la philosophie grecque en général avec la philosophie de Moyse et des prophètes*. De ses ouvrages il ne nous reste que des fragments ; mais ces fragments suffisent pour prouver chez lui non seulement une connaissance et une pratique de la langue et de la littérature grecques, mais une connaissance suffisamment exacte et profonde des systèmes historiques de la philosophie grecque. Son effort pour les fondre avec les conceptions religieuses contenues dans les livres saints de son peuple, révèle un esprit qui a au moins le goût et l'idée d'un système scientifique ^

1 Voir les pages 263-293, t. V, où il cherche à prouver, au sujet des Esséniens et des Thérapeutes: 1. Kein reinj'idischer Ursprung ; 2. Kein persischer Ursprung ; 3. Kein Einfluss des Buddhismus ; 4 et enfin conclut à Neupythagoreischcr Ursprung, après avoir eu soin d'annoncer d'avance : « da uns aber unser einzige Zeuge aile naehere Auskunft hieriiber versagt hat, kœnnen wir iiber dièse allgemeine Vermuthung nichl hinausgehen. »

2 Eus., H. Ecd , YI, c. 13.

3 Id., Pr. Ev , Vin, 9, p. 375, d. 6 ô'ApicrxogouXoç xa\ xr^^ xa-r' 'Apictoté^Y^v cpiloaoqpla; irpbç Trj Ttarpto) [AeTScXo^f^î- Clem. Al., Strom., I, p 360, 12. 'AptcTToéouXoç ô TzepnzoLx-ririv.ôç. Id , id., p. 705. « Il y a de lui des livres savants dans lesquels il développe ty^v uepiuaxyjTixriv cp'.Xo<709!av ». Ce sont ses commentaires sur la loi mosaïque, pîêXou; è^Y)yY)Ttxà; tou Mtoucstoi; N6(Xou, d'après Anatolius, dans Eusbhe (Hist. Eccl., VII, c. 32).

^ Clem. Al., Strom., V, 595, d. (pcXocroqjcav à'x xe toO xaxà Mwufyéa N6[xou xa\ Tfov àXXwv YjpTrjffOat TipoçYjxôv.

c'est-à-dire un esprit réellement philosophique. Eusèbe n'abuse donc pas du mot en disant qu'Aristobule est le premier philosophe qui se soit produit chez les Juifs

Dans les passages que nous avons conservés 2, il soutient que les philosophes grecs, même les poètes grecs, ont connu, admiré et emprunté la science et l'inspiration divines du grand Prophète, qui, sous des métaphores et des figures, a exposé les origines et les lois de la nature et les plus hauts principes de la science 3. Il s'agit simplement, pour le comprendre, de savoir interpréter ses formules allégoriques; car il exprime une chose sensible pour en faire entendre une autre intelligible*. Il est certain pour Aristobule que Platon a imité la loi juive, quePythagore afait entrer dans son système beaucoup des opinions des Hébreux 5. Aristobule à son tour, par imitation du pythagorisme, donne au nombre sept la puissance de régler la génération du monde physique, du monde des êtres animés et du monde végétal , et le développement des fonctions de 1 âme^. Le sabbat, le repos qui caractérise le septième jour a été connu d'Hésiode, de Linus comme d'Homère, qui Font

* Eus., Pr. Ev., XIII, 11. upcoTou 'AptcrToêoûXou toO 'Egpatwv çiXo^ôcpou. Conf. id., VIII, 10, 3. Clem. Alex., Strorn., I, p. 342.

2 Eus., Prsep. Ev., XIII, 11; VIII, 10; VII, U, et Clem. Al., Strom., I, 342; V, 595 ; VI, 632.

3 Id., irf., VIII, 10. cpuaixàç ôiaOéo-etç aTraYyéXXet v.où (JieyâXwv TtpayjJiàTwv xaTaaxeuâç.

Id., id., VIII, 10, 376, b. ô vo[JioÔ£Tr]ç yj^jlîov Mtody;? ècp'êTepwv irpayjxaTwv Xôyouç TtotoûpLevoç, Xéyo) àe xtov xaxà T-r)v £7it<pâveiav. Id., id., VIII, 9. uept t-?]; àXX-r(yopou[xév/);... lôéa;.

^ Id., id., XIII, 12, p. 664. Iluôayopaç uoXXà rtov Tiap'ruxîv tiexevéyxaç si; tYlv lauToO Ôoy(j.aT07ïOtcav xaTe^wp/jasv.

^ Id., id., 667, d. ôt 'èêôojiâotov xa\ ô nôiç x6<j{xo; xuxXetxat twv Çwoyovou- {xévwv xat Tcôv cpuofjLÉvwv àîcâvxwv. Le nombre sept est une loi, ^vvojxov, rationnelle ; il est le signe de la septième faculté de notre âme, l'entendemeni, par lequel nous prenons connaissance des choses de l'ordre divin et de l'ordre humain. Eus., Pr. Ev., Xlll, 12, 12. aùrr^v (le 7« jour) evvofjLov êvexev <7-ri\izio\) toO icepi r.fxâ; l6ôô[Ji.ou Xoyou xaOeaxtbToç, èv o) yvcbatv 'éx^[t.s.y àv9pto7ttV(ov xa\ 6e;cov Ttpay - {xdTcov. Nous verrons que Philon {de Mund. Opif-, p. 27) adoptait la classification stoïcienne des facultés de l'âme en huit facultés (D. L., VII, 10), les cinq facultés sensibles, le langage, la faculté génératrice, et la pensée ou raison. Il est probable qu'Aristobule supprimait la faculté génératrice pour ai river au nombre sept, à ses yeux, doué d'une puissance mystique et universelle.

appelé le Jour sacré, tspov T,[i.ap ^ Il en est de même de Socrate, d'Orphée, dans son lepo; X6yoç dont il cite 41 vers, manifestement fabriqués et tirés , d'après S. Justin , qui n'en reproduit que quelques-uns, d'une partie de ce poème intitulé

11 semble qu'Aristobule soit le premier, parmi les Juifs 3, qui ait appliqué systématiquement la méthode de l'interprétation allégorique à l'explication des livres mosaïques. Sans

* Id., id., 667 d. et 668 a. Aristobule cite ici, à l'appui de son opinion, deux vers d'Hésiode, trois vers d'Homère, quatre de Linus, ou, d'après la version de Clément d'Alexandrie, de Callimaque (Strom, V, p. 513). Grotius {Comm. in Exod., XX, 8) les considérait encore comme authentiques : « Gognitionem aliquani venerationemque sabbati ad alias etiara pervenisse gentes et per saecula aliquot mansisse, ostendit Clemens Alexandrinus (Strom., V) et in Praeparatione Eusebius, Hesiodi versibus in quibus £ê8o(j*v kpov Y)[ji.ap dicitur; suntque Josephi, Philonis, Theophili Antiocheni ac Luciani eodem pertinentes loci. » La critique (Valckenaër, Diatrib. de Aristob , § 35, 36, sqq.) a démontré que tous ces vers étaient supposés et forgés par Aristobule sans doute (sauf un seul, d'Homère, Od., V, v. 260) :

oîi Aristobule a substitué eêoofjiov à xsTpaxov du texte. Les interprétateurs allégoriques d'Homère auraient dit que c'était se plonger, nous dirons se noyer eîç xà {JtU'/'o' 'OfX-z^p'.xrjÇ (Tocptaç.

2 Just. Mart., Parsen., p. 19; de Monarch., p. 37. Il y a en certainement dans l'antiquité, et même dans une antiquité re^^ulée, un poème sous le nom d'Orphée, intitulé 'Ispbç Xoyo;, qu'Iambhque (Vit. Pyth., 122) appelle fjiuaxtxcoxaxoç, et dont le contenu aussi bien que la langue nécessitait une interprétation savante, telles que le xb e^YiYYjxtxov de Clidème (Athen , IV, 409), l'exégèse de Phanodèrae (Suid., V. Tptxouaxopsç) et celle d'Épigène (Clem. Al , Strom., V, p. 675, f.). Ce livre avait pour objet l'exposé des rites des sacrifices et l'explication des termes techniques qui en désignaient les parties distinctes. C'était probablement l'œuvre du faussaire Onomacrite ; H^^siode (II, 81) le considère comme d'origine pythagoricienne. Schol. Aristid. in Miltiad., t. 111, p 545 : xà ôè ôôy[xaxa 'Opcpécoç 'OvofjLav.ptxoç fj,£xé6aX£ ôt'èTiibv. Philopon, in Arist, de Antm., I, 5. aùxoO (Orphée) xà ôôy- [xaxa. . cp-i^div 'Ovo[Jiâxpixov ev euecyt Ôeîvai..

3 Car, chez les Grecs, les Stoïciens et Evhémère, le grand rationaliste (311-298 av. J-Ch.), avaient donné l'exemple d'une explication par l'allégorie des mythes helléniques. On a vu plus haut l'application de la méthode allégorique des Stoïciens à la mythologie grecque. Évhémère, disciple de Théodore le Cyrénaïque, surnommé l'Athée, ne reconnaissait pour dieux que les astres et les vents d'une part, et, d'autre part, les morts illustres, bienfaiteurs de l'humanité, que la reconnaissance des hommes avaient divinisés. Euseb. , Pra?p. Ev., II, 2,52, et V, 41-46 Conf. Steinhart, v. Alleg., Encyclop. Ersch. u. Gruber, t. XXXIX, 50. Muller, Fragm. tlist. Gr., t. 11 , p. 100 Ennius avait traduit ou retravaillé des passages de son ouvrage, qui était intitulé 'lepà àvaypaçiq.

s'attribuer expressément cette priorité, dans sa lettre àPtolémée, il lui dit de ne pas s'indigner de voir, dans les livres saints des Juifs, attribuer à Dieu des bras et des mains, des pieds et un visage : « Je te conjure, dit-il, d'entendre tous ces récits de nos traditions dans un sens philosophique ^dans un sens conforme à la nature des choses et de Dieu dont il est ici question), de garder intacte la vraie notion de Dieu, et de ne pas tomber dans une interprétation mythique et tout humaine. Souvent Moyse exprime sa pensée par des termes qui signifient des choses différentes et sensibles. Ceux qui possèdent une haute et belle intelligence admirent sa science et le souffle divin qui l'inspire, et parmi ceux-là il faut compter les philosophes et les poètes qui lui ont emprunté ces grandes pensées qui ravissent notre admiration. Il n'y a que les esprits de peu de force et de peu d'intelligence, qui s'attachant à la lettre seule , ne voient en lui rien de beau et de grand 2. »

C'est en interprétant ainsi la doctrine mosaïque par l'allégorie, en écartant surtout tout anthropomorphisme du sens de ces livres qu'on se convaincra de leur accord, de leur conformité avec les meilleurs des systèmes grecs de philosophie. Cet accord se manifeste dans les poinis suivants : il n'y a qu'un Dieu, qui est un esprit, c'est-à-dire qui est invisible et échappe à la prise de nos sens ; la raison seule le conçoit; sa puissance, qui se distingue de son essence, se réalise par la parole qui crée le monde ^ ; le monde, son œuvre,

» Eus., Pr. Ev., VIII, 10, 376, b. Le texte dit : upb? xb çuaixcbç XaiJigaveiv xoLç, l/ôo^â;. Viger propose d'entendre le mot cpuatxtoç dans le sens de çu^ioXo- Yixù)!;, de xaxà Tr,v cpuatoXoycav, ne contenant aucune notion antliroporaorphique. Peut-être n'y a-l-il qu'une fausse leçon pour cpiXoaocpixto;.

2 Id., id., Tw YpotTïTw (xôvûv Ttpoa-y.eitxévoiç. Id., éd., XIII, 12, ôsî yàp Xapt-êàveiv TY)V Osîav cp(jùVY]v, où prjxbv >6yov.

3 Id., id., XIII, 12, 3. La parole de Dieu, Ôetav cpwvYjv» n'est pas une parole prononcée, mais une cause efficiente de ses actes, epytov xaxaaxsuâç. Toute la création du monde n'est, suivant Moyse, que Xôyoi ôeoO. Il serait peut-être téméraire de

conclure de la formule soi disant orphique (v. 8) : èaôpa xôa[jLO'.o TUTito-criv

àôâvaxov, que Dieu n'a fait que donner la forme, tùtioç, à une matière préexistante. La formule navra xeXetTac uTî'aùxoO peut s'appliquer aux deux sens de créateur et d'organisateur.

est immuable, c'est-à-dire que les lois qui le gouvernent et y conservent ^ Tordre sont constantes et invariables 2. Il est l'auteur de tout ce qui est beau et bon ; le mal ne peut lui être imputé, et vient des puissances nuisibles qui forment son cortège avec d'autres puissances bienfaisantes 3. Les espèces sont fixes et invariables ; l'homme ne sera jamais une bête, la bête ne sera jamais un homme*. La sagesse a pour symbole la lumière, parce qu'en effet toute lumière émane de la sagesse^. C'est pourquoi quelques philosophes péripatéticiens lui ont donné la fonction et la puissance de flambeau du monde, Aap.7rT7]p ^. Il est évident que dans ces traits épars, qui sont loin de constituer une doctrine complète et achevée, on reconnaît l'influence des idées de Platon, d'Aristote et du stoïcisme; quanta l'affirmation que ces idées se trouvent déjà, enveloppées dans des figures et des symboles, dans les livres mosaïques, dans la Thorah'^, l'hypothèse est

^ Id., Xill, 12, 12. Tct^a; yàp outw: a\Jxa avvéyzi v.a\ où {JLexaTroteî,

2 Id., îd., Vlll, 10, 377, a. o-xâatç de ôeta v.alG)ç, av XéyoïTO... y] xou -/6cr[j.ou xaTacrxEUY]... toaxs xouç àvôpwuouç xaxaXa[Ji.êâvEcv àxcvyjxa slvac xaOxa.

3 Id., id., Xni, 12.

Efç sffx'aùxoxéX?)?, aùxoO S'utio uàvxa xeXeîxai £v ô'aùxoîç aùxb; TrspivîaCTexai, oùoe xiç aùxbv elcjopâa vî^u^^tov ôvrjxibv, và ô 'ei(7opâaxai ; Aùxbç ô'è^ âyaOûv ôvyjxoîç xaxbv oùx sTccxsAXet 'AvôpioTtotç* aùxô) Ô£ X°'P''î JJ^ÎO'OÇ on-qoeX. Aùxbç ÔY| [xéyav aùôcç èu'oùpavbv Icrxvîptxxat 'E^ ùitâxou xpacvei Tiepi Travx'èv'i xâ^S'..

Le texte reproduit par S. Clément (Eus., Prœp. Ev., XIII, 13) et par Justin {Cohort. ad Gr., c. 15), donne un sens contraire. Le premier :

Aùxbç ô'è^ àyaôoîo xaxbv 6v/)xoï(7t cpyxeùet, et Justin :

Ouxo; àyaôoto xaxbv Ôv/)xoî<7i ôtÔwat,

disent que Dieu après le bien a créé, a engendré le mal dans l'humanité. Id., id , VIII, 10, 377, b. àixexâgXyjxa (Jiév èaxi. ^

5 Eus,, Pr. Ev., XIII, 12, 10. xb yàp icav çwç Iffxcv kl aùxrjç ((rocptaç).

^ Id., id., I, I. Kai xivsç elpvixaat xwv èx xrjç alpéaswc ovxsç Xïjç Ik xoO llepi- Ttâxou Aaixuxripo; aùx-riv (aocptav) e^eiv xa^iv. De quel péripateticien veut-il parler? Je Tignoi e.

' où Platon et Pythagore les ont empruntées. Id., XHI, 12. 1. xax-/)xoXoù6Y)(rsv 6 nxâxtov x^ xa9'y)(Jiàç vojAoOecjca xal cpavepôç iou 7tepietpya(îa{/.evoç ê'xaaxa xœv èv aùxî).

non seulement arbitraire mais historiquement fausse. Pour la justifier en quelque manière, Aristobule fut obligé de soutenir qu'avant la traduction des Septante, entreprise sur le conseil et à l'instigation de Démétrius de Phalère avant le règne d'Alexandre et la domination des Perses, il y a eu une traduction grecque des livres juifs, peut-être de tous les livres du canon et de ceux du moins qui racontent la sortie d'Égypte, les manifestations divines, les Théophanies, la prise de possession de la Palestine et toute la législation mosaïque, c'est-à-dire le Pentateuque Mais cette traduction, si elle a réellement existé, comme cela parait très probable, ne remontait pas, dit Valkenaer^^ à plus de cent ans. L'assertion que Platon et les philosophes grecs aient pu en avoir connaissance est donc une pure fable.

Parmi les ouvrages juifs d'un contenu philosophique qui dénotent une connaissance et une assimilation des idées grecques, nous avons encore à citer l'ouvrage attribué à Aristéas, écrit sous forme de lettre à un certain Philocratès, et dont Fauteur, suivant Ewald^, parait avoir vécu dans le dernier siècle av. J.-Ch. Cette lettre raconte les circonstances qui ont amené la traduction grecque dite des Septante, qui

* Dans sa leltre à Ptolémée, Démétrius (Eus., Pr. Ev., VIII, 3, p. 351) semble en effet faire allusion à une traduction antérieure et peu fidèle : « Parmi les ouvrages qui manquent à la Bibliothèque d'Alexandrie, se trouvent, dit Démétrius, les livres des Juifs, écrits dans la langue et dans l'écriture hébraïques », et il ajoute : « à[x=Xéa- Tspov ôà xa\ o-jx inzâpye'. «rea -/i (j. av Ta t, negligentius atque perperam expressa significatio ». Id., u/., Xlll, 1!2. « otvjppirjveuTat yàp upb Ay](xy)Tp:ou toO ^cd-qpzo)^ Si' Ixépwv Ttpb xr-|Ç 'AXelâvôpou xai Ilcpacbv s7:ixpai:-/îiT£co;. Mais après avoir désigné assez clairement les livres du Pentateuque comme objet de cette vieille traduction, il ajoute : r) ô'ÔX-o IpfjiYiveia xtbv Ôtà xou Nofxoû uâvTtov in'. xoO TcpoaayopiuÔévTo; ^tXaÔéXcpou [3acrtX£w;, aoO ôè irpoyôvou, irpoffcvsyxafj.svou [xsîÇova cpiXoTt(j.:av, Ar,fjL-/)Tp'!ou ToO <î>aXyîp£a); 7rpay[jLaT£U(7aaévou la. TzepX To-jxtov ; il semble bien qu'il s'agit ici de la version des Septante, entreprise à l'instigation de Démétrius. Il est clair, en tout cas, que cette traduction ne pouvait pas être contemporaine de Platon, et à plus forte raison de Pyihagore.

^ Sans être bibliothécaire de la Bibliothèque royale, emploi occupé à ce moment par Zénodote, Démétrius pouvait avoir assez d'influence sur le roi, pour le décider à faire traduire en grec la bible juive.

3 De Aristobulo diatribe.

^ Gesch. d. Volks Israël., t. IV, p. 3-23.

Chaignet. — Psychologie.

comprenait, disent les uns, seulement le Pentateuque, et tous les livres saints, disent les autres Sur la demande officielle de Ptolémée Philadelphe, portée à Jérusalem par Andréas et Aristéas, commandant de sa garde, à l'instigation de Démétrius de Phalère, le grand prêtre de Jérusalem, Éléazar, aurait envoyé à Alexandrie 72 Juifs, 6 par tribu, choisis parmi les plus capables de ce travail, pour traduire en grec, sous la direction et avec la collaboration de Démétrius, les Écritures saintes des Juifs 2. En même temps, Éléazar écrivait au roi une lettre reproduite par Eusèbe , où, après les compliments et les remerciements d'usage, il lui expose le sens vrai et profond des préceptes de la Loi, qu'il faut se garder de prendre à la lettre, et qui, tous, même ceux qui concernent les aliments permis ou défendus, ont une haute signification religieuse et morale 3.

En opposition à ces Grecs dont on vante la science et le génie, et qui ont, dans leurs mythes insensés, divinisé et adoré des hommes, en opposition à ces Égyptiens plus insensés encore, qui ont fait dieux des animaux, même des animaux morts, les Juifs ne reconnaissent qu'un seul Dieu, qu'on appelle aussi Zsuç, à cause de sa puissance vivifiante *. Cette puissance, Suva^j^ç, Suvàarsia, par laquelle il est en tout

1 S. Jerom., in E%ech., V. « Et Aristeas et Josephus et oninis Schola Judaeorum quinque tanlum libros Moysis a LXX translatos asserant ». Clément d'Alexandrie, Tertullien, Origène, Epiphanius, croient, au coniraire, qu'il s'agit d'une traduction complète. Conf. Aristese Hisl. de Leg. Div. ex Htbràic. ling. m Grœcam translalione per LXX Interprètes, Graec. Latina. Francf., 1610; — Contra Hist. Aristeae de LXX interpretibus Dissertât, in qua probatur illam a Judseo aliquo confidam fuisse ad conciliandam auctoritatem versionis Grsecse . Lond., 1685; — Van Dale, Dissert, super. Aristea. La lettre d'Aristéas peut être supposée, et, cependant, les faits qu'elle relate peuvent être vrais.

2 Jo.sèphe, Arch., Xli, 2-6.

3 Pr. Ev., Vlll, 9. navra xexavovtaTat iipb; ôixatoauvYjv "/.a\ oùSèv [xuôwScoç, àXX'c'va Sc'oXou toO ^Yjv... àffxto^xev ôtxatoauvY)v. Si l'on parle des mains de Dieu, c'est pour désigner sa puissance, i%\ ty^v ôuva[jLtv. Id., id., Vlll, 10, 376, d.

^ Aristéas dit des Juifs qu'ils honorent le Dieu créateur et administrateur, ETcoTiTYjv, de l'univers (p. 105, t. Il, ed. d'Havercamp) : ôv xa\ TiavTsç, rm,eîç ôè (xdXi(7Ta. 7ïpoaovo|xâÇovTeç Itépco? Zr)va ôtà toO ^woTioieîv. Le mot fjfxstç se rapporte à Aristéas, grec de race et de langue.

lieu et se manifeste en toutes choses,8ià TcàvTwv ècTtv, Tuàvta TOTcov TcXTjpot, pRF laquelle rien ne lui échappe de tout ce qui se passe dans le monde, de ce que font les hommes, de ce qu'ils pensent, rien du présent, rien de Tavenir, est distincte de Dieu même, le plus grand des êtres, pt-aytato;, le maître souverain de l'univers, qui se suffit absolument à lui-même, à7rpo(T8£7)ç. Toute la loi mosaïque enseigne la toute puissance de Dieu.

Il est clair que si une traduction plus ou moins complète de la Bible a été entreprise à Alexandrie à cette époque, c'est sans doute que les besoins religieux de la population juive, qui, depuis longtemps émigrée, avait cessé de comprendre l'hébreu, la lui avaient rendue nécessaire ; elle pouvait intéresser même les savants grecs, dont l'esprit était enclin à se tourner avec faveur vers les idées de l'Orient. Mais pour qu'elle fût possible, et que l'usage en fût général, il fallait que les Juifs eussent une connaissance assez intime et assez profonde de la langue, de la littérature et de la philosophie des Grecs, sans qu'il soit nécessaire de supposer que les auteurs en fussent versés dans l'étude directe de systèmes philosophiques particuliers et particulièrement attachés au platonisme.

Le livre de La Sagesse * a pour auteur Jésus, fils de Sirach, qui se désigne lui-même, dans lapréface, comme ayant réuni en un seul ouvrage, les sentences et les maximes composées et re-

1 Le titre grec est Socpta T/]crou utoO Setpàx- Le litre latin, Ecclesiasticus, V Ecclésiastique, désigne l'usage qui en était tait dans l'église juive, c'esi-à-dire une lecture publique. Nous savons que c'est la traduction grecque d'un livre du grandpère de l'auteur, composé à l'imitation des sentences de Salomon. L'original faisant défaut, on ne sait si en hébreu le titre était '^p^'^ fl^i signifie tantôt la sagesse pratique, la science expérimentale de la vie, tantôt la connaissance en général, tantôt la connaissance de Dieu, ou bien 0^^X27)3 qui signifie Paraboles. S. Jérôme (m Lih. Salom. Prxf ) : u Fertur et paraenetos Jesu filii Sirach liber et alius pseudepigraphus liber qui Sapientia Salomonis in^cribitur. Quorum piiorem Hebraïcum reperi, non Ecclesiaslicum, ut apud Latinos, sed parabolas, pronotatum ». La critique a quelques doutes sur le véritable auteur de la traduction, qui dit cependant (§ 3) : « Jésus, mon grand-père f§ 5); Pardonnez-moi, s'il vous semble que, dans Tinter-

cueillies par son grand'père, Jésus, émule de Salomon, homme studieux et dont la sagesse était célèbre parmi les Hébreux. Dans cet ouvrage, la Sagesse procède du Seigneur, est éternellement unie à lui, mais en est distincte. Elle a été créée en effet, quoique créée avant toutes choses et existant dès le commencement*; elle est sortie de la bouche du Très-Haut. « C'est moi, dit-elle, qui ai fait naître dans le ciel une lumière qui ne s'éteindra jamais, et qui ai couvert toute la terre comme d'une nuée. Celui qui m'a créée avant les siècles, a fixé ma tente et m'a dit : Habite dans Jacob. » Ce texte prouve que Dieu est distingué par l'auteur d'une de ses puissances, la Sagesse, qui, sortie de sa bouche, coéternelle à lui bien que créée, présidant à la création et à l'administration du monde, est sans aucun doute identique au Logos, considéré comme l'unité de la pensée et de la parole divines ; mais cette sagesse, cette pensée, cette parole, c'est celle qui retentit sous les tentes d'Israël, c'est-à-dire dans l'écriture sainte. On ne voit rien ici qui révèle expressément, si ce n'est la langue de la version, une communication directe avec les philosophes grecs.

Il y en a au contraire des traces certaines, nombreuses et profondes dans ce qu'on appelle le IV^ livre des Macchabées, ouvrage apocryphe, et qu'on attribuait autrefois sans raison à Josèphe, dans les éditions duquel on le trouve contenu ^ avec le sous-titre : De la puissance souveraine absolue de la raison, izzpl aÛTo>tp7.Topo<; Aoyic^ou. L'auteur, quel qu'il soit, dit en commençant : a Avant d'entrer dans la discussion de ce principe, le plus philosophique qui soit possible, à savoir,

prétation, je n'ai pas pu rendre assez bien certaines locutions (§ 6). En effet, les choses qui sont dites ici ont une autre force en elles-mêmes, écrites en hébreu, que lorsqu'elles sont traduites dans une langue étrangère ». Il déclare (§ 8) être venu en Egypte à l'âge de 38 ans, sous le roi Ptolémée Évergète. La traduction date au moins de 140 'ans av. J.-Ch.

^ Ecoles., 1.

2 Joseph, t. VI, ed. Leips., p. 288; ed. Havercamp, t. 11, p. 493. 11 est très postérieur à la Sapience de Salomon, et de peu antérieur à Josèphe. L'auteur en pourrait être un Josèphe différent de l'historien.

que la raison accompagnée et fortifiée par la piété est la maitresse indépendante et absolue de nos sentiments et de nos passions, il convient d'exposer la doctrine (stoïcienne) de la puissance souveraine de la raison parfaite sur les passions qui font obstacle à la vertu ^ Pour cela, il faut définir la sagesse, 6 Xoyicy(jLd;, la passion, iraOoç, déterminer sous combien de formes peut se présenter la passion, et résoudre la question si la sagesse peut être maîtresse de toutes. La sagesse, 6 Xoyc(7[i.o;, est la raison, 6 vouç, unie à une intelligence droite, et poursuivant comme sa fin excellente la vie de la science. La science est la connaissance des choses divines et humaines et de leurs causes ^. Les formes de la science pratique de la vie sont des vertus, et elles sont au nombre de quatre : la prudence, la justice, le courage et la tempérance. La plus puissante est la prudence par laquelle la sagesse domine les passions. Des passions les plus générales sont le plaisir et la douleur ; le désir, £ut6u[ji.ta, précède le plaisir, et la joie, /^apà, le suit ; la crainte précède la douleur et la tristesse la suit. La colère, 6 6u(j.dç, est une émotion commune au plaisir et à la douleur, causée par la conscience d'y avoir succombé. Dans le plaisir il y a une disposition de l'âme, une inclination de nature mauvaise et de formes multiples pour toutes les passions. Les passions de l'âme qui se laisse aller à cette disposition sont : la luxure, l'avarice, l'ambition, l'orgueil, l'envie ; les passions du corps sont : la gloutonnerie, la voracité, l'égoïsme sensuel ^. La tempérance est la domination de l'âme sur les désirs. Des désirs, les uns sont de l'âme, les autres du corps.

Si l'on arrêtait à cette introduction la lecture de ce petit ouvrage, rien, sauf quelques mots, ne pourrait faire soup-

' IV 1. Macch., Joseph, t. VI, ed. Leips., p. 288, 2. d aÙToxparwp twv - Id., id.f 2. \oyi(7[i.oc akv to;vuv £«tt\ NoOç [izxa op6oO Xoyou Tcpoxtjxtbv xbv 3 Id., id.y p. 290, 7tavT09aYta, Xai(xapYca, {iovocpaya.

çonner la main d'un juif. C'est Fœuvre d'un dialecticien assez habile à manier la méthode de division, de classification et de définition, et fortement imbu des doctrines de l'éthique stoïcienne. Mais la suite montre que l'auteur appartient bien à la race et à la religion juives. Pour préparer l'âme de ses concitoyens aux luttes que son esprit prévoit pour un avenir prochain, pour les encourager à rester fidèles à la loi de leurs pères et à soutïrir. plutôt que de la renier, les railleries, les persécutions, la mort même, pour leur prouver enfin que la force de la raison et de la sagesse peut dominer toutes les passions, même la crainte des supplices, il leur propose l'exemple d'Éléazar, de ses sept frères et de leur mère, morts pour leur patrie et leur foi religieuse, et il termine cet appel éloquent, touchant et noble, au sacrifice par ces mots : « Les fils d'Abraham, avec leur mère héroïque, ont été réunis au chœur de leurs pères, après avoir fait le sacrifice des âmes saintes et immortelles qu'ils avaient reçues de Dieu. Leur gloire vivra dans les siècles des siècles. Arnen K »

Nous avons ici une analyse psychologique des passions et des vertus, un peu troublée par la subtilité des distinctions, mais en somme très conforme aux théories de l'éthique grecque, dont il est impossible de méconnaître l'influence et l'imitation.

On peut en dire autant et peut-être davantage de la Sapience de Salomon. C'est le plus beau et le plus considérable des livres produits par un Juif, exposant, dans les formes de la science et avec les formules de la langue philosophique des Grecs, les principes religieux de sa race. On ne connaît ni la date où il a paru, ni l'auteur 2. Quel qu'il soit, la philosophie grecque est pour lui une lumière qui éclaire plus vivement

* Le mot hébraïque, ]pN est un adjectif verbal qui signifie ratum, fidum ; pris adverbialement, cerlo, profecto. Le sens est : fîat, ita sit. Les Septante le traduisent par Ysvo'.To.

2 Ewald., G. d. Volks Israël., t. IV, p. 554, le rapporte au lenips des Plolémées; Graete, à celui de Caligula, et par conséquent de Philon.

et fait plus fortement ressortir les vérités enseignées par les livres saints des Juifs. Sans nier ce que la science grecque contient de vrai et de bon, il a horreur du paganisme, de l'hellénisme en particulier, et de toutes les folies stupides de l'idolâtrie K

Il est curieux et intéressant de voir quel est l'état moral et intellectuel d'un esprit sincèrement et profondément pénétré de cette double influence. C'est toujours la Sagesse qui est l'objet des méditations à la fois religieuses et philosophiques, juives et grecques de l'auteur. La Sagesse est un esprit ami des hommes 2. Elle est brillante et d'un éclat qui ne se peut flétrir. Le vrai désir de la science est le commencement de la Sagesse. La Sagesse a fait toutes choses, et c'est Dieu même qui nous y conduit, c'est-à-dire qui nous conduit à la vraie science de ce qui est : la génération du monde et la puissance de ses éléments, le commencement, le milieu et la fin des temps, les variations des solstices et les changements des saisons ; les révolutions des années et la position des étoiles, la nature des animaux et les instincts des bêtes sauvages, la force des esprits, les pensées des hommes, les différences des plantes, les vertus des racines 3. Il y a en elle un esprit, 7rv£u[jLa, intelligent, sain, unique dans son origine, divers en ses fonctions, subtil, clair, mobile et pur, inoffensif, ami du bien, pénétrant et que rien ne peut empêcher d'agir, bienfaisant, humain, sùr, ferme, exempt d'inquiétude, qui peut tout, qui voit tout, et qui pénètre tous les esprits intelligents, purs et substils; car la Sagesse est plus mobile que le mouvement même, et elle

' Snp . c. 12, 13 et 14.

2 Conf. Ep. Gai. y V, 22. Les fruits de l'esprit sont les vertus : la charité, la joie, la paix, etc.

3 L'ordre n'est pas ce qui brille le plus dans cette ^numération, qui comprend l'astronomie, la cosmologie, la physique, l'histoire naturelle, la psychologie, et qui, chose curieuse, omet la théologie. La sagO'^se semhle donc une science profane, et, cependant, l'esprit du livre est un esprit d'ardcnle piété et de piété déjà chrétienne. Les écrivains du Nouveau-Teslamcnt ont beaucoup appris dans ce livre et l'ont, peut-être inconsciemment, souvent imité.

s'insinue et pénètre partout à cause de sa pureté ^ La Sagesse est un souffle de la puissance de Dieu, une émanation de sa gloire pure, la splendeur de sa lumière, le miroir sans tache de sa vertu, l'image de sa bonté. C'est par elle que Dieu a formé l'homme afin qu'il connût et pratiquât la justice : elle est assirse auprès de son trône.

Par ces citations textuelles, il est manifeste que la Sagesse d'une part est si distincte de Dieu qu'elle est déjà presqu'une personnification de sa puissance, une hypostase divine, et d'autre part que l'idée que s'en fait l'auteur se rapproche beaucoup, par certains de ses attributs, du pneuma stoïcien, de la raison universelle qui organise , pénètre et dirige le monde. La transcendance absolue de Dieu ne reçoit pas encore ici la formule précise que lui donnera Philon par la théorie du Logos qu'il substitue à celle de la Sagesse. Mais on sent la force et on suit la direction de la tendance qui entraine à cette conception et comme les premiers ébranlements du mouvement d'idées qui s'achèvera dans le dogme de latrinité chrétienne et dans la théorie de la trinité alexandrine. Les passages suivants en fournissent la preuve évidente : Dieu, qui as fait toutes choses par ta parole -, ce qui les a guéris, c'est ta parole^. Un profond silence régnant sur toutes choses et la nuit étant déjà au milieu de son cours, ta parole toute puissante fondit des cieux, portant, comme une épée tranchante, ton ferme commandement. Elle touchait le ciel et marchait sur la terre La parole, 6 Adyoc, exprime, manifeste et réalise la pensée et la volonté de Dieu.

Les autres traits philosophiques et psychologiques qu'on peut relever dans cet ouvrage sont :

1. Dieu n'est pas l'auteur du mal ni de la mort. Ce n'est pas lui qui a fait la mort; car il a créé toutes choses pour

1 C'est presque l'âme du monde des Stoïciens.

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