‹ Histoire de la psychologie des Grecs (volume 3)Chapitre 29 sur 33 · IX · texte numérisé non relu

IX

3 VIII, 19 et 20 : affirmation qui suppose la préexistence des âmes dans un ordre supérieur de vie.

* La matière est donc éternelle et coexiste à Dieu.

Ces vérités sont précisément celles que la science grecque se vante orgueilleusement et faussement d'avoir découvertes et qu'elle n'a fait que leur emprunter. La connaissance des systèmes de philosophie n'a pas seulement l'avantage de montrer cet accord, elle sert encore et surtout à mieux faire comprendre les doctrines de la Loi, à en pénétrer le sens vrai qui souvent se dérobe sous les formes symboliques, à les exposer avec une méthode plus rationnelle, plus intelligible, dans une langue universelle et plus parfaite, plus appropriée à un contenu scientifique. Ces philosophes que Philon appelle physiciens i, en opposition aux théologiens, reconnaissent dans l'âme des formes ou facultés diverses , rpoTroi dont la plus haute, quelquefois distinguée de l'âme, est le Nouç, la raison, l'entendement. C'est le Nouç qui se porte et nous porte vers les biens premiers et supérieurs, rà 7rp(0T7 xal7]Y£[i.ovtxà, c'est-à-dire vers les vertus, tandis que les autres facultés nous entraînent ou nous appellent aux biens extérieurs. Les uns placent le siège de l'âme dans le cœur où s'opère le phénomène de la pensée 3; les autres, avec Platon, considèrent les idées archétypes comme les exemplaires intelligibles et invisibles des choses sensibles*. L'âme est pour eux , comme pour les Stoïciens , une parcelle détachée de Péther pur, de la cinquième essence, dont sont formés, suivant la doctrine des anciens, les astres, et, si ce n'est l'âme tout entière, du moins la partie céleste et pensante, la raison, qui en est la directrice, to 7]y£a.ovtxov s. Quelques-uns comprennent sous la figure symbolique du soleil la sensation

* Phil., de Abrah., 364, a. H. Y^xouoa [xévTot xa\ cpviatxcov avSptov... oï rbv {X£v avôpa (Abraham) (juaêoXixôjç scpaaxov (jTCouSaiov etvai NoOv.

2 De Abrah., 379, e. h. [^y^vuovTai ôè xa\ zprmoi <\i\)xr\<;'

3 Leg. Alleg., 50, e. h. ôà Xlyouo-i xapSiav ^uXov elpri^Oat Cwîiç èirecSr) a'cTt'a ToO Çyiv èitc... av xar'aùxoùç -/lyeiiovixbv ÛTrâpyouaa.

* Qu. ver. div. hser., 750, c. H. cbç Sé itvsç ^o\ilXo\)(i: tàç «px^t^ttouç iBéaç, T% vo-q-za xa\ àopaTa èxsîva xûv alcrO-ottov uapaoôtyîJ-aTa.

s Id., id., 521, a. H. coç 6 xtov àp/aicov Xôyo:... rj; xaxà xb àxoXouôov 6ex£ov xTjV àv6pwu:vov... '\'^J'/r^v knooTcaoya, OU du moins xb vospbv xai O'jpàvcov xrjç ']/\>Xhç, yévoç.

et la raison S que je considère, dit Philon, comme les critères de la vérité, tandis que d'autres acceptent le grand principe stoïcien de la pénétrabilité universelle et mutuelle des éléments des choses, ô'Xov St 'ô'Xwv àvax^eojxevov 2, et appellent lieu le Logos divin, parce que le Logos crée et maintient tout en tout, et qu'il contient les choses et le monde et qu'il n'y est pas contenu 3.

C'est à ces précurseurs de Philon et non à Philon même * qu'il faut attribuer la méthode d'interprétation allégorique qu'il appelle l'interprétation savante ; il reconnaît que le système en était établi et pratiqué et les règles posées avant lui 5. LesEsséniens la pratiquaient déjà par tradition 6, et, comme leurs frères de Palestine, les Thérapeutes d'Égypte exposent la philosophie de leur nation par l'allégorie parce qu'ils considèrent que le texte, dans sa lettre, est le symbole ou la figure des choses cachées de la nature, qui ont besoin d'une interprétation rationnelle'^, Aristobule, puisqu'Aristéas semble être un personnage grec fictif, peut en passer, non pas pour le fondateur, les stoïciens depuis longtemps l'avaient érigée en système, mais du moins pour le philosophe qui l'a généralisée dans l'explication des Écritures saintes s.

» De Somn., p. 583, c. H.

- Id., 1141, e. H. to? t'ini rt;.

3 /(/., 583, c. TÔirov 8ï tov OetovXôyov. Conf. de Somn. (ed. Mang., I, p. 547, 630, 640, 442). Delàle motdes écolesrabliniques ûipDH le lieu, périphrase de Dieu.

Comme Photius le dit (Cod. CV) : « è| ou (Philon) oT|xat xa\ uaç 6 àXXoyopi^ô; ev ÈxxX-oata Xôyoc, sa^ev àp^viv ecapuviva'.. » A moins que, par ce dernier mot, Photius ne veuille pas marquer le développement excessif du système allégorique qui envahit l'Eglise.

s De Somn., 576, c. H. xaxà tou; àXXYjyopca? v.otvova;. Id.. 580, d. Xéyop,cv r^[^.zl', eTroixevoi toi; àXX-oyopcaç vôfjLoiç... xr,; aocp?]; àp'/ixéxTOvo; àXXyjyopîa; éirôfxevoi •jiapayy£X[xa(T:.

^ Qu. omn. prob. lib., 877, d. II. xà yàp uXeîaxa ôcà aup.o6Xcov àpxoctoxpouw 'CqXuiazi Tzap'aùxoTç (pi'koaoipElzoï.i.

' Vit. Cont., 893, d. H. cp-.XoaoçoOat xrjv Tcaxptav çtXoaocpcav àXX-/)yopoOvx£ç sTicfÔri (TÛ|jLêoXa xà xrj; prjxri; Ipij.rjveca: vofjLtî^oufTt cpuaewç àTiox£xpu|Ji(X£vr,i; èv •jTiovo'a'.ç Ôr]Xou{xévr)ç. /(/., 901, C. H. r,xoucra OeTTietricov àvôpwv xà -nXeîcrxa ■j7toXa[xêav6vx(ov eîvai <ru(xooXa qpavepà àcpavtbv xa-. p/jxà àpp/ixwv.

^ De Vit. Cont., 8^3, d. xà cepojxaxa Ypà(x[j,axa. Vulckcnaër, Diatrib. de Aristob ,

I 3. — La psychologie éclectique de Philon.

Nous venons de voir, autant que nous l'ont permis les documents qui nous en sont parvenus, les premiers résultats du contact de la culture grecque et des idées juives, dans Tordre de la recherche philosophique. Il est prouvé qu'il y a eu une action exercée par la Grèce, sa littérature, sa langue, sa philosophie sur les conceptions et les croyances, d'ordre éminemment religieux, des fils d'Israël, de ceux qui demeuraient fixés dans la Palestine, mais plus particulièrement de ceux qui avaient émigré dans le monde grec et surtout à Alexandrie. Mais cette influence ne va pas jusqu'à une pénétration. Les deux courants intellectuels, l'esprit théosophique et l'esprit scientifique se sont rapprochés, parfois rencontrés ; mais ils restent distincts et séparés. C'est un développement dont les lignes, le plus souvent parallèles, ne se touchent qu'en certains points et entre lesquelles l'action semble n'avoir lieu qu'à distance. Même dans Philon, le représentant le plus célèbre , le plus complet , le plus ingénieux de ce Judaïsme hellénisant, et en même temps au point de vue moral, le plus éloquent et le plus noble, la fusion ne s'accomplit pas ; les eaux du fleuve coulent dans le même lit ; mais comme elles viennent de sources contraires, elles ne se confondent pas. Dans toute sa manière de concevoir les choses, au fond le plus intime de sa pensée, on reconnaît le dualisme des tendances qui se partagent son esprit, le conflit des principes intellectuels qu'il s'efforce de concilier et ne parvient pas à unir, l'opposition interne de la raison et de la science

c. XXIII, p. 69. « Primus et hic auctor citari potest Aristobulus, cui Alexandriae saepe fuit cura eruditis e Musaeo disputandum. SecunJus Philo. » Cependant, Valckenaer remarque lui-m(?me qu'Aristëas, qui passe pour antérieur à Aristobule, en avait déjà fait usage, mais un usage plus discret. « Aristoas tamen, qui censelur antiquior Aristobulo, suum, quem fingit, Eleazarum pontificem eadem jara facit utentem », pp. XVII- XX ; XIX, V, 18.

avec la croyance et la foi, mots qui n'avaient, pour ainsi dire, pas de sens pour un Grec.

C'est ce que nous montrera surabondamment Tanalyse, je ne dirai pas de son système psychologique, car Philon n'a nulle part donné à ses doctrines la forme systématique, mais de l'ensemble de ses idées, qui bien que disséminées par son procédé d'exposition et ne présentant aucun lien logique extérieur, ne manquent pas cependant d'une certaine unité interne.

Philon est un Juif^ d'une famille riche et considérée, probablement de race sacerdotale , et qui résidait depuis longtemps à Alexandrie, où il naquit entre les années 30 et 20 avant J.-Ch. Il y exerça de hautes fonctions publiques, mais limitées sansdouteàlacommunautéjuivetrèsnombreused' ailleurs, comme son oncle^, du reste, Alexandre Lysimaque, qui fut Alabarque, magistrature dont le nom même est douteux 3, et dont la nature n'est pas moins incertaine. C'est en cette qualité que Philon, avec trois de ses compatriotes, fut, en 39 ap. J.-Ch., chargé d'une ambassade auprès de Caïus Caligula, pour implorer sa clémence en faveur de leurs coreligionnaires menacés pour avoir refusé de recevoir dans leurs synagogues la statue de l'empereur divinisé. Le meurtre de Caligula par Chœréa en 41, les sauva de la mort; car ils avaient

» Cependant, le nom sous lequel nous le connaissons est grec : ce qui atteste que sa famille résidait depuis longtemps à Alexandrie. Les écrivains juifs le traduisent elle complètent par 9^"^^% 0,1^^ Jéhova. C'était le surnom de Salomon, qui lui fut donné par le prophète Nathan (Rois, 1. II, c. 12, v. 15). Rien ne prouve qu'il ait réellement porté ce nom. Les Juifs avaient pris une partie des habitudes et des mœurs grecques à Alexandrie, où ils étaient depuis si longtemps installas, que dans la lettre de Claude, rapportée par Josèphe [Archseol., XIX, 5, 2), il les distingue des juifs de Syrie par le qualificatif Alexandrins : xoùç èv 'AXsl^ivSpsry. 'lo'jôaio-j; 'AXe^avSpeU XEYO[j.évou;. Il n'est pas étonnant qu'ils aient iris l'habitude déporter des noms grecs.

Josèphe le nomme son frère; mais Philon {de Rat. Anim., 1, 72, p. 123) le désigne comme le frère de son père.

3 On écrit encore Arabarque. D'après Mangey, qui cite Cujas [Obs , lib. VIII, c. 27), le mot Alabarque, dérivé d'à),â[iia, qui, suivant Hésychius, signitie encre noire, serait le titre de la fonction de Prœfectiis scriniormn, agent supéiieur du fisc, chargé de recouvrer l'impôt sur le transit des bestiaux.

été déjà mis en prison par ordre de l'empereur, irrité de leur langage. Claude, son successeur malgré lui, plus bienveillant aux Juifs, leur épargna l'humiliation qu'on voulait leur imposer, et qui pour eux était un sacrilège. Les récits concernant un second voyage de PhilonàRome, une lecture faite au Sénat'sur les faits qui s'étaient passés sous Caligula*, sa rencontre avec S. Pierre, sa conversion au christianisme et son retour à la religion de ses pères^, sont controuvés 3, suivant toute apparence.

On ignore absolument la date de sa mort, qu'on place par conjecture sous le règne de Claude, c'est-à dire entre 41 et 54 ap. J.-Ch. Lors de la composition du mémoire de Legatione ad Caïum^, il s'appelle lui-même un vieillard. Il devait avoir entre soixante-neuf ou cinquante-neuf ans. Ce mémoire a dû être, en effet, écrit peu de temps après la mission qu'il avait remplie auprès de Caligula, en 39 ou 40 ap. J.-Ch.

Philon était un esprit éclairé , savant , ouvert à toute la culture grecque, mais en même temps un Juif très sincèrement et très fortement attaché à la loi mosaïque , dont sa méthode d'interprétation allégorique ne l'a jamais détourné de recommander et de pratiquer les prescriptions positives. « Il y en a, dit-il, qui, parce qu'ils considèrent les lois écrites comme des figures de choses intelligibles, ne s'attachent qu'à ces dernières et négligent les autres; cette liberté ne me plaît pas. Ils devraient avoir un égal respect des unes et des autres, rechercher avec soin le sens invisible et caché, et observer très exactement le sens littéral et manifeste .

* Les deux opuscules C. Flaccus et de Legatione ad Cdium, seraient des extraits de ces mémoires politiques.

2 Phot , Cod. GV.

3 M.tngey, Prasf., p. 10. « Abunde liquet tum Eusebii historiam dePhilonis conversione, lum Pliotii de ejus apostasia, fide débita deslitui, atque adeo narrationibus fabulosis et fama mendace tiaditis accenseri debere. » Conf. Euseb , Hist. Eccl , 1. II, c. 5. S. Jerom., de Viris illustribus.

* Ed. Hoeschel, p. 1018.

LA PSYCHOLOGIE ÉCLECTIQUE DE L'ÉCOLE JUIVE 4ir,

C'est ainsi que bien que le septième jour exprime en figure la puissance de l'être incréé, il est prescrit en même temps à toute créature d'observer ce jour-là le repos, et nous ne devons pas violer la loi qui le commande, c'est-à-dire nous ne devons pas allumer de feu, ni labourer, ni plaider, ni juger, ni enfin nous livrer à aucune des œuvres permises les autres jours ^»

S'il est facile de prouver que par la méthode allégorique dont nous allons reparler, Philon altérait le sens historique des faits bibliques et leur imposait violemment une signification philosophique qu'ils n'ont certainement pas, il est manifeste qu'il entendait maintenir dans son intégrité et dans son sens orthodoxe et traditionnel, la loi religieuse de son peuple. Il a toujours été, malgré son goût pour la philosophie grecque, un Israélite fidèle et Ton peut dire fervent. « Je suis, dit-il, un disciple, un sectateur fidèle du prophète Moyse^. » Il a un profond amour pour sa race, et l'orgueil de croire qu'elle a reçu de Dieu même une mission supérieure à celle des autres peuples de la terre ; que par la bouche de ses prophètes et la voix de ses prêtres , elle travaille pour le salut de l'humanité tout entière, et malgré sa passion pour la science, son admiration pour la philosophie, il est non seulement un adversaire irrité et implacable du polythéisme hellénique, mais il en a une véritable horreur, même de ce polythéisme raffiné, qui adore et divinise l'esprit 3.

A laquelle des trois sectes qui se partageaient les esprits chez les Juifs, Philon appartenait-il ? Il ne nous le dit pas et

* Phil., de Migr. Ahrah., t. Ilî, p. 452, ed. Pf. k'Sst yàp àfxcpoTspwv £ii.[X£Xr,ôrîvat ÇriT-i^aewç te xtbv àçavwv àxpiêedTÉpaç v.oCi xapieia; xtbv çaviptov kvzTZ'.- >r,7rTou. C'est ce compromis entre le texte ot le sens, la lettre of l'esprit que recommande aussi S. Jérôme : « Nec hoc riico quo historiac aiifcram veritatem, quae turidamentum est spiriliialis essentise.. Et rêvera stiiltum est id quoi in lypo dicitur, sic quosdam relerre ad anagogiam ut historiae auferant veritatem » {Ep. ad Dardan., Ep. ad Evangel., Prsf. Comm. in Isaïam).

^ Phil., de Sacrifie, 860, H. ^ij-s-,; ys o\ (poiTr,xy.\ xoù yvfopisxoi xoO 7ipocpr,TO'w- M(j6 (>£(»);.

3 De Sacrifie, 860, H. oïxe voO ôiao-coxat xai xiov aÎT8r,(T£a)v, o\ (jev èxsîvov, o\ Se xauxr^v Oeûu)va<TXOU(nv.

le laisse à peine deviner. Ce n'est certes pas un libre-penseur à la façon des Sadducéens ; chaque page de ses écrits témoigne de la sincérité et de la profondeur de sa foi religieuse. Mangey veut voir en lui un Pharisien, puisque les Esséniens comme les Thérapeutes se distinguaient moins peut être des autres sectes par des différences dogmatiques que par une conception et par une pratique de la vie réelle que n'a jamais, qu'on sache, adoptée Philon. D'accord avec les Pharisiens sur l'obligation de pratiquer la Loi, même à la lettre, sur le dogme des peines et des récompenses éternelles, sur la résurrection, dont le sommeil lui paraît l'image et comme l'ombre, sur l'action de la grâce divine, qui n'exclut pas, dans une certaine mesure, la liberté et la responsabilité humaines, sur la nature et les fonctions des anges , il s'écarte d'eux par le caractère hautement spiritualiste de sa pensée , par l'accent élevé, tendre, humain, l'onction sincère de ses sentiments et de ses idées; par là il s'éloigne du pharisaïsme, rigide observateur des formes extérieures, parti conservateur, orthodoxe, sec et dur, tel au moins que le dépeint l'Évangile. Je serais disposé à croire que Philon, en possession d'une vive conscience de sa valeur, et d'une doctrine religieuse et philosophique qui se suffisait à elle-même, a échappé à la nécessité de faire un choix entre les diverses sectes de sa race et de prendre parti pour l'une d'elles. Il a dû rester indépendant du joug de toute école, et l'on sent à la chaleur, au mouvement, à la sincérité de toutes ses pensées, la présence d'un esprit libre et d'une conscience que ne domine et ne fausse aucune règle étroite.

Philon avait reçu une forte éducation libérale, comme la concevaient les Grecs S et avait parcouru, avec une ardeur et

' Euseb., Hist. Eccl., Il, A. xtov octto xrj? e^wOev 6p[jl(jO[x£vcov Tracostai; È7ic(jy][ji6xaxo;. Mangey {Prsef., XLVl, ed. Ff.) a émis le doute qu'il connût l'hébreu, en se fondant sur le passage du mémoire contre Fiuccus, p. 970, d. H, où, à propos du nom de Mdiptv, il ajoute que ce mot signifie, dit-on, cpaal. Prince en syriaque : Mâpiv ouxo); Ô£ cpaCTiv, xôv xypiov ovo(xci^£(j8ai Ttapà xoîç Supoiç. Il est bien difficile de croire qu'un Juif, si scrupuleux et si religieux observateur de la loi, n'ait

un succès dont ses écrits portent témoignage, le cercle entier des connaissances humaines, rà èy^uxÀta (xaeTiji-aTa, langue, poésie, littérature, philosophie; il appelle Homère et Euripide les instituteurs de la vie, parce qu'ils élèvent les hommes comme les pères élèvent leurs enfants K II n'a pas négligé les sciences mathématiques : géométrie, musique, astronomie 2; mais sa grande passion scientifique fut la philosophie, dans laquelle il s'attache surtout aux doctrines platoniciennes, en y mêlant, par an choix que détermine assez indifféremment l'occasion des thèses particulières qu'il développe, beaucoup d'idées pythagoriciennes et stoïciennes qu'il n'entend souvent qu'à moitié 3. Ce mélange fait sans principe supérieur le classe déjà parmi les éclectiques, qui, de son temps et à Alexandrie même, forment une sorte d'école inspirée par Potamon. Il est éclectique à un autre titre et bien plus manifestement encore , puisqu'il veut concilier l'inconciliable, la science grecque et la théosophie juive, la liberté de la pensée qui ne relève que de la raison individuelle , et l'autorité de la parole divine qui s'impose à la raison humaine. Les chrétiens platonisants, qui reconnaissaient en lui l'esprit platonicien et voulaient voir dans Platon l'esprit d'un christianisme philosophique qu'ils signalaient dans Philon, exprimaient leur sentiment dans la formule reproduite par Suidas : ^tXwv TrXaxwvi'Cei ri nXàxtov cpiXwviÇet

pas su la lire dans son texte original quand toute sa vie s'est passée à la commenter ; qu'un homme si savant, si avide de savoir, et dont les écrits renferment de nombreuses références au sens primitif des mots hébreux qu'il commente et interprète, n'ait pas appris la langue de ses pères. Ajoutons enfin que, malgré leur affinité, le syriaque ei l'hébreu ne sont pas des langues identiques, et qu'un Juif d'Alexandrie, sachant l'hébreu de la Bible, pouvait parfaitement ignorer la langue syriaque.

1 Phil , Qu. omn. prob. lib., p. 467, H. itatSeutal yàp ouiroi auiAnavro; piou* xaOccTîep yoveîi; uaîôa, xai oûxoi xàç TtoXe'.ç 5r\[LQ<ji(x fftocppovc^ouffi. Id., de Congress. quser. erud.y p. 530; de Specc. legib., p. 299.

3 Voir un mémoire de Fabricius, Uissertatio de Platonismo Philonis ; Mosheim, ad Cudworth. Syst. intellect., p. 641 ; Brucker, Hist. Phil., t. II, p. 801, et t. VI, p. 452.

^ S. Jérôme [Gâtai. Script. Eccl-, c. XI) l'avait donnée le premier : « Aul Plato Philonem sequitur aut Platonem Philo : tanta est similitude sensuum et eloquii ».

Chaignet. — Psychologie.

Philon a été un écrivain très fécond; nous avons perdu une partie de ses œuvres, et ce qui nous en reste est encore considérable*. La lecture en serait intéressante, attachante même, parle sentimentprofondément religieux et d'une haute et pure morale qui les inspire, par la sincérité de l'émotion communicative de la pensée, par l'accent sympathique et chaud, quoique trop oratoire et même trop poétique, du style 2. Mais l'exposition philosophique qui se meut toujours dans le détail et ne suit aucun cours régulier, aucun développement logique, et dont les thèses, amenées par les commentaires de passages de la Bible , se présentent au hasard, et sont tour à tour interrompues et reprises , ne se résume nulle part dans un ensemble méthodiquement lié, et flotte sans précision comme sans unité au gré de ses lectures. Ce qui nuit encore davantage à l'impression, c'est le procédé mécanique et la manière artificielle du développement. C'est toujours et partout à propos d'une phrase, d'un fragment de proposition, d'un mot isolé parfois du texte hébraïque qu'intervient un commentaire fondé sur les allégories les plus invraisemblables et les plus forcées ; malgré leur ingéniosité et l'érudition qu'il atteste parfois, ce procédé constamment pratiqué, poursuivi sans relâche et sans mesure, devient vite rebutant et fastidieux, et j'avoue qu'il m'a fallu quelque courage pour continuer et terminer cette longue lecture 3.

Clément d'Alexandrie {Strom., 1) et Sozomène {Hist. Eccl., I, c. 12) l'appellent pythagoricien; Eusèbe {Hist Eccl., II, ch. A) dit qu'il suit les principes des écoles de PJaton et de Pythagore : itbv xaxà nXaTwva xal nuOdcyopav èÇYjXtoxtoç àytoYYiv. Lui-même (Qu. omn. prob. hb., 856, H) appelle l'ordre pythagoricien un chœur saint, teptoxaTov 6:acrov.

1 11 nous en reste 48. Eusèbe {Hist. Eccl., II, c. 16) cite des Quœsiiones in Genesin et Exodum, qui ont disparu. Des fragments, tirés de Jean Damascène et d'un manuscrit inédit d'un autre Jean, ont été publiés par Mangey, t. II, p. 646. Aucher, dans son édition, a publié les livres traduits de rarménien. Conf. Steinhart, Pauly's R. EncycL, t. V, p. 1499, sqq.

2 Euseb., Htst. Eccl., 1. II. tcoXu; ts [JiyjV tw Xoyw y.a\ TcXaxùç xaîç ôtavot'aiç, \j'\i'/]k6ç Te xa\ (jLSxétopoç èv xatç eiz xà; ôeîaç ypacpàç ôetoptatç y£yevY;[Ji,svoç, uoixtX-/iv xa'i TxoXuxpoTiov xtov kptbv Xôycov Tieuocyjxac xyjv ûcpiQyY]atv. ^^

3 J'ai lu Philon dans l'édition de Pfeiffer, Erlangen, 1785, d'un format commode, mais mallieureusennent incomplète. J'ai dû avoir recours à celles de Hœschel, Paris, 1640, et de Mangey, Lond., 1742.

Et cependant Philon, même de son temps, a été beaucoup lu, admiré et imité ^; il a exercé une influence profonde et générale : sur les chrétiens gnostiques, par exemple, par la transfiguration, fantastique et aventureuse, des grandes personnalités historiques de la Bible en symboles visibles et vivants de conceptions abstraites philosophiques, morales ou religieuses ; sur la Kabbale juive, au moins dans ses principes dominants 2 ; sur la fondation de la théologie dogmatique du Christianisme, théologie dont il est manifestement le précurseur 3, par ses théories mystiques de Tamour, delà grâce et même de la connaissance; enfin sur la transformation du système néoplatonicien, par le principe qui le guide inconsciemment, à savoir l'harmonie et l'unité de toutes les vérités, quoiqu'à mon sens on ait tort de le considérer comme le premier auteur de cette tendance philosophique nouvelle.

La philosophie de Philon est éclectique par essence : il se défend de toute innovation, de toute originalité; il ne se donne pas pour fin de ses travaux de découvrir la vérité : elle est trouvée; elle est contenue sous une forme dans les livres saints de la nation juive, et sous une autre dans les systèmes divers de la philosophie grecque ; son but est d'en démontrer le sens identique et l'harmonie intime et essentielle. Il ne tire rien de son propre fonds et il se borne, parmi les théories diverses et nombreuses auxquelles l'esprit humain peut arriver spontanément, à faire un choix inspiré par son profond amour, son ardent désir de savoir La Bible, que Dieu même

^ Ceux qui n'étaient pas obligés de le lire en entier pouvaient prendre quelque plaisir à la lecture de qi'.ehiues-uns de ses mémoires qui se présentent détachés et isolés, sans lien nécessaire enlr'eux. Ewald est môme d'avis qu'ils ont dù être séparés de trois grands ouvrages auxquels il ramène conjecturalement toute l'œuvre de Pliilon, précisément alin d'en rendre la lecture plus lacile et plus agréable.

2 Conf. Ad. Franck, La Kabbale, p. 293.

3 L'évangile de Saint-Jean et la lettre aux Hébreux se meuvent dans le même cercle d'idées que Philon : « Crederes, dit Mangcy {Prœf., p.. XII, ed. Pf.), quura ipsum de ope divina loquentem perlegas, D. Paulum in luanibus tenere ».

4 Phil., de Mund. Opif., p. 4, ed. Pf. oc'xoOsv (xèv oùôèv oùôè tzoIIol (dcest

a dictée à ses prophètes et surtout à Moyse, renferme à l'état latent le germe de toute science et les éléments de toute vérité Dieu leur a fait connaître la vraie nature des choses dans leurs principes les plus élevés, il leur a révélé la philosophie parfaite ; mais on ne doit pas nier que non seulement dans la science grecque, mais dans les traditions des mages de la Perse, les doctrines des gymnosophistes de l'Inde, on ne trouve, sur la philosophie naturelle comme sur la philosophie morale, des opinions vraies qui ne peuvent pas, en tant que vraies, ne pas s'accorder entre elles et a vec les vérités contenues dans les Écritures saintes 2. Néanmoins, malgré la différence des sources où il la puise et des tendances auxquelles obéit son esprit, la philosophie de Philon est grecque, non seulement par la langue dans laquelle elle est exposée, non seulement par les solutions qu'elle donne aux problèmes, toutes empruntées aux diverses écoles de la Grèce, mais surtout parce qu'elle affecte et réalise dans une certaine mesure, fort incomplètement sans doute, l'idée toute grecque de la philosophie, c'est-à-dire le besoin de contenter le désir universel de savoir inné à l'esprit humain, par un système général de conceptions logiques qui ne s'adressent qu'à la raison. Éclectique et grecque, cette philosophie a encore un caractère particulier et saillant qui la fait, plus que toute autre, rentrer dans l'objet spécial de cette histoire: elle est évidemment une psychologie, souvent sans doute théologique3,mais essentiellement aussi anthropologique. Ce que Philon étudie et cherche à connaître, c'est l'homme, qui

in editis. Mangey inseruit ex fide Christophor. et Mss. Trinit. Gant.), oXtya ô'àvTi TioXXtbv, Icp'à TYjv àv()pwTccv/)v ôcàvotav cpOav£;v elxbç, epwxt xa\ 7166a) coçc'a?

^ Id , De Somn., 574, H. cturo? (Deus) àp^^i xai n-qy-q te/vcov ts xat eizia- . De M. Opif., 4, Pf. Mwarjç ôè xa\ cptXocrocpcaç su 'aÙTYjv çOaaaç àxpo- T^Ta xai ^o-z^o-aoïç xà TcoXXà xa\ auvexTtxwTaxa xtov xf,? cpuaetoç àvaStôaxQet;.

2 Phi!., Qu. omn. prob. lib., 876, H. ev Ilépaacç xb Maywv, oï xà (pucewi; ^pya ô'.epeuvcofjLsvot Tcpbç èTïcyvwfftv xrjç àXvjôstaç... èv 'Ivôotç 3è xb yufjivoaocpiTxcov, oï upbç x-^ cpuatXY) xa\ xviv rjOtXYjv çtXocroçtav ôiauovoOvxeç.

3 Joseph., de Bell. Jud'., H, 8, H, uepl 'i'uxriç ÔeoXoyoûtriv.

est éminemment un esprit, dans ses rapports avec Dieu, qui est l'esprit m.ême. Ce n'est pas seulement dans la fin qu'il se propose que se manifeste le caractère psychologique de sa philosophie; c'est encore dans le double mobile qui l'inspire et le conduit. C'est d'abord chez l'homme un état psychique déterminé, l'amour de Dieu, ou la piété, sentiment si profond et si puissant chez lui que seul il a pu lui donner le courage d'aborder une tâche qu'il sait au-dessus de ses forces ; en second lieu, un autre état psychique, l'amour de la science, le désir désintéressé de savoir qui s'empare, comme par une sorte de possession, de l'âme humaine. La science est le plus grand des biens, et des sciences la plus excellente est la philosophie, née du désir de voir et de savoir, qui ne connaît pas de satiété 2. L'esprit humain, en effet, est avide de connaître quelle est l'essence des choses visibles, si elles sont incréées ou créées, et dans ce cas quelle est leur origine, si elles ont eu un commencement ; quelle est la nature du mouvement, quelles sont les causes et les forces qui président au fonctionnement régulier et sage des choses particulières 3. Et notre âme, quelle est son essence? Est-ce un pneuma, est-ce le sang, ou un corps quelconque ? Si elle n'est pas un corps, et certes elle n'est pas un corps, en est-elle la limite, TTÉpaç, la forme, JSoç, un nombre, une entéléchie, une harmonie, ou enfin quelque chose d'un autre être qu'elle-même*? Et d'où vient-elle? Est-elle engendrée en même temps que le corps, eùOu;'? Ou bien est-elle un être distinct introduit en nous du dehors 5, ou encore une sorte d'essence chaude en nous que condense et solidifie l'air enveloppant, d'où son nom, »{/u/;/) Tiapà rvjv -^u^tv? Quand l'avons-nous reçue? Existait-elle avant notre naissance, existera-t-elle après notre

* Pliil., De M. Opif., t. I, p. 4, Pf. evsxa tou ôeocpiXoOç xai ûuèp ôuva[xtv ÈTtcToXfjL-oTÉov XÉyetv... eptoTt xa\ tioôo) xaTe(TX^H'ÉvY)v {xr\v àv6pw7rtvY)v Scavocav).

2 Phil., de M. Op. y t. I, p. 32, Pf. ttoUV àuXY)OTtav toO Ôewpeîv.

3 Id., de Cheruh., t. II, 60, Pf.

4 De Somn., p. 14, t. V, Pf.

5 De Somn., id , id., p. 16. ^^wOev eîffxptvetai.

mort ? Que devient-elle alors ? Périt-elle en même temps que le corps ou subsiste-t-elle toujours et éternellement, ou seulement quelque temps après lui? A-t-elle un siège déterminé dans le corps, et ce siège est-ce le cœur ou la tête ? Ces connaissances n'ont pas pour fm unique de satisfaire une curiosité vide et vaine : elles ont les conséquences les plus considérables et les plus heureuses pour la vie humaine, et sont la fonction qui convient le mieux à la noblesse de l'homme*. Et ce n'est pas tout : cédant à l'amour de la science qui ne connaît pas de limites 2, l'esprit humain, non content de chercher à connaître les choses qui sont proches de lui, toc lyyù; eotutou, de Connaître les organes et les fonctions des sens, de se connaître lui-même 3, peut s'écarter de la considération des choses terrestres ; il peut vouloir monter dans la nue, fX£T£(opoTcoAfi, se porter vers la recherche et la connaissance du monde entier et de ses parties, et s'élevant plus haut encore, chercher à sonder l'insondable, à pénétrer le divin, To ôeTov, à connaître sa nature et son essence^. La nourriture de l'âme est la science ^.

Mais quel est l'objet dernier, suprême, vrai et réel de la science? car elle n'est en elle-même qu'une route, quoique ce soit la route large, droite, royale ; où aboutit-elle? A Dieu. La science, c'est la science de Dieu, l'intuition, la vue de l'être en soi 6, et, à son défaut, de son image^ et au-dessous de cette science des objets supra-sensibles, la connaissance de son œuvre la plus parfaite, de ce monde Philosopher n'est

1 De Cherub , t. II, p. 32, Pf. St'wv l'xaara olY.ovo\ieXzai (terme stoïcien),., ou T£>>st6T£pov oùx YjXOev etç Tov àvôpcoTitvov pîov. De Somn., t. V, Pf., p. 26. (jLa9ïi[j.a piwcpeXécTTaTov,.. àp\J-ôxio\ àvOpwTc?}) \j.ôv(ù.

2 Leg. Alleg., t. I, Pf., p. 292. ôi'epwxa ÈTti'sz'i]'^-/]^ aXsxxov.

3 De Somn., id., id., p. 26. jj.ôcXXov ôè dautov... èpsuvrjaov. Id., p. 28, yv&Oi cauTov.

4 Id., id,

5 Id., p. 346.

f5 De Conf. ling., 20, p. 358, Pf. ecpîecrOat ixàv xoO xb ôv loelv. ' De Post. Gain., 302, Pf. r\ Tupb; aÙTov 6ô6ç... xt,v paatXiyriv oSbv t^v (xXyiOy) xa\ yv/jcrtov 5cpa(j.ev Etvai cptXoaoçtav Qii. D. S. immut., 450, Pf. xauxrjv t<j6t

LA PSYCHOLOGIE ÉCLECTIQUE DE L'ÉCOLE JUIVE m

autre chose que l'effort de Fesprit humain pour voir clairement tous ces objets.

Mais pour se mettre en marche sur cette route, pour avoir la force de la reconnaître et de la parcourir jusqu'à son terme, il ne faut pas que l'homme compte uniquement sur sa raison sensible, c^la^ro<; qui lui vient de la nature : il faut une raison éclairée, illuminée, communiquée par Dieu même*. La raison et la sensation sont sans doute des critériums de la vérité de nos conceptions, mais ce sont des critériums faillibles et insuffisants. Ce n'est ni à nos organes de perception ni à nos facultés rationelles, qui sont des parties de nous-mêmes, qu'il faut demander la vérité : la vérité et toute vérité est un don de Dieu, Bwpsat Traçât 2. Nous ne nous élevons pas de nous-même à elle ; elle descend vers nous. La loi mosaïque la contient tout entière, et elle a été donnée par Dieu au grand prophète ; et même dans ce livre où elle est écrite, elle ne saurait être entendue et comprise par une âme humaine, si cette âme n'est pas saisie et possédée par Dieu, si elle ne connaît pas l'inspiration de l'enthousiasme divin 3. Cet état psychique, sorte de délire sacré, qui supprime la conscience et la liberté des mouvements propres de l'âme, et qui fait que Dieu opère seul en nous, n'est pas, comme on pourrait le croire, un élan impétueux et tumultueux, un vertige ; c'est au contraire un mouvement interne plein de calme et de paix ; c'est au fond un retour de l'âme en elle-même, où elle voit la vérité comme dans un miroir où Dieu se reflète, à l'abri des perceptions externes, des agitations sensibles et même des mouvements de l'activité et de la volonté propres. Nous n'arrivons à cet état extatique, à cette illumination de l'esprit par la grâce divine, que lorsque notre

(Tocpîav 5tà yàp Taux/]? ^ ^o^Ç 7roSr]yeTou[jL£voç, eùOôta; xa\ Xewçopou uTcap^^oyar\; oi'^pi Ttbv lep^i-aTcov àçixveîtar xà ôe xépjji.axa xîiç ôSoO yvwatç xs xat ÈTCtfTxyifJL-/] ôeoO.

• Leg. Alleg., t. I, Pf., p. 346.

2 De Conf. Ling., t. III, Pf., 370.

3 Qu. omn. prob. lib., 877, c. H. aveu xaxax(o-/riç ivOlou.

esprit, 0 [xsv v)[jL£T£poç vouç, 86 couche et s'endort*; car tant qu'il est éveillé et rayonne de sa propre lumière, c'est un signe que nous ne sommes pas possédés de l'esprit divin. C'est alors comme un vin pur qui abreuve et enivre l'âme, mais d'une ivresse divine, plus sobre que la sobriété même^.

Et cet état d'âme n'est pas une fiction psychologique, une hypothèse de philosophe : Philon la décrit et l'affirme, parce qu'il l'a, dit-il, connu personnellement et éprouvé. Il déclare qu'il a été lui-même initié aux grands mystères de Moyse 3, que son âme est habituellement saisie de l'esprit divin qui lui fait entendre des choses qu'elle n'aurait pas pu ni su pressentir ou deviner et dont il a quelque peine à réveiller le souvenir *. Il entend encore retentir l'écho de la voix habituelle de cet esprit qui, sans figure et invisible, s'approche de lui, lui parle et le met dans cet état d'exaltation, d'excitation intellectuelle qu'éprouvent les Corybantes ^. « Je ne rougirai pas d'avouer, dit Philon, ce que j'ai maintes fois éprouvé moi-même. Lorsque je me mettais, comme à l'ordinaire, à écrire sur quelque sujet de philosophie et que j'avais conscience de savoir très exactement ce qu'il fallait dire, je reconnaissais l'impuissance et la stérilité de mon esprit, je me sentais incapable de rien faire ; j'accusais ma propre intelligence et j'admirais la puissance de celui qui l'ouvre et la ferme à son gré. D'autres fois, au contraire, quand je me

1 Qu. rer. div. hœr., t. IV, Pf., p* 118. STcetôàv 6è irpbç ôuafxàç yévYiTac uapà To e'cxoç, £X(7Ta(Ttc Y) evOebç è(xTct7iTei xaio^wrixiq te xa\ (xavca. DeMigr. Âbrah., l. III, Pf., p. 498. avax^P'/iffaç ô voOç .. ÙTie^eXôtov iauxo) upo<jo[xiXetv ap^exai... £v8oucrca... èvY]p£(XY^(TaT£ xa\ (tx°^^<''°''^^> ^'^^^ ^^^^^ ^^^^ connaîtrez immédiatement votre propre essence, et que vous aurez la science de Dieu et de ses œuvres. Id., p. 41)6.

2 Leg. Alleg., t. I, p. 290. tva v.az(xaxtxoi yevwvrat ÔEÎa (jléOvj vrj9aX£a)T£pa vi^»p£a)ç aù-crjC.

3 De Cherub., t. II, Pf,, p. 28. Tcapà MwctôÎ [ji.uy]8£\ç xa [xéyaXa \i\)Gxr\gi<x.

^ Id., id., p. 16. Y^xouaa ôé tzoxs, xa\ crTrouSaioTÉpou Xoyou uapà 'l'u^î)? Itxy)? elwôutaç xa uoXXà 0£oXiQ'7rT£cr6at xa\ 7i£pt wv oùx oîÔ£ pLavT£ij£(rOai.

s De Somn., t. V, Pf., p. 208. uttyîxsî ôé fxot uàXtv to £ito9b; àqjavtbç £vo[ji'.- Xeîv 7i:v£0[j,a àopaxov xac çïjTtv... C'est manifestement le démon de Socrate, mais appliqué à la science et se confondant avec le délire philosophique, (xavia, l'état de verve et d'inspiration qu'a décrit et analysé Platon.

LA PSYCHOLOGIE ÉCLECTIQUE DE L'ÉCOLE JUIVE m

mettais au travail l'esprit vide, je le sentais subitement se remplir ; les pensées y tombaient comme la pluie ou la neige ; j'oubliais les lieux, les personnes, moi-même, et ce que je disais et ce que j'écrivais : j'étais dans l'état d'un corybante saisi du souffle divin ^ »

Sans cette assistance, l'homme ne peut rien connaître, ni lui-même, ni Dieu, ni le monde. Elle est la condition nécessaire de la connaissance. Le prophète ne dit rien de lui-même et rien qui lui soit personnel, "Stov ; il parle et c'est un autre qui lui souffle ses pensées et ses paroles 2. Cette condition n'est pas un privilège : si les méchants ne peuvent pas connaître cette faculté de l'enthousiasme 3, tous les hommes vertueux et purs peuvent en jouir

Par conséquent elle n'est pas gratuite : elle est elle-même conditionnée par la vertu, et cette vertu consiste dans la piété et dans la foi qui nous colle, pour ainsi dire, à Dieu et unit notre pensée à l'essence éternelle ^. Obéir à Dieu, c'est la vertu ; s'unir à lui, c'est la science , qui est ainsi le rapport, le lien substantiel de la pensée humaine à la pensée divine 6. L'inspiration est soumise même à d'autres conditions : pour mériter de la recevoir, l'âme doit prendre cer-

* De Migr. Ahr , t. III, Pf., p. 426. uub v.axo^^ç, èvOlou xopuêavTtav. On ne peut guère mieux décrire les caprices de la veine d'inspiration que connaissent tous ceux qui ont essayé, dans un ordre quelconque de composition, de produire. Il y a évidemment une sorte ou un moment d'inconscience dans toute œuvre de création intellectuelle ; mais n'y a-t-il f)as aussi un moment de réflexion, d'attention, de conscience? La volonté et la raison sont-elles incapables absolument de dompter la folle du logis et de lui imposer une règle et une méthode? Il y a une discipline de l'extase même religieuse ; à plus forie raison il y a une discipline de l'extase philosophique et poétique, et l'on peut dire que sans cette puissance maîtresse qui règle et gouverne l'inspiration, qui en réprime la fougue et les ardeurs, en stimule et en réveille les langueurs et les défaillances, il n'y a ni grand philosophe, ni grand poète, ni grand artiste

2 Qu. rer. div. hœr., t. IV, Pf., p, 116 ï'ôtov jjiàv oùôèv ocTtoçOéyyeTat, àXKô-

3 Id., id. {jLOxQiOPoç oùôetç £v6ou(T:a.

* Qu. rer. div. hœr., t. IV, Pf., p.' 116. uavù 8ï àveptouo) kazeitù.

s De Migr. Abr.^ t. III, Pf. , 4t2. irîç oOv yi xô>.>;a ; xt; ; eùaéêetâ ôi^irou xai 7t£<TTtç' ap(x6Çou<yt yàp v.où évoOatv al àpsrai àçôâpTo) çuo-ec ôidcvotav. De Monarch., Mang., 221 : « La piété est une condition de l'ênthousiasme ».

^ De Migr. Abr., t. III, id., p. 470. xyiv xri? 'l'uxri? upb; xà 6eïa ôô-^fiaxa TtapKTTà; àxoXou6tav. Le mysticisme philosophique aes Alexandrins est déjà là tout entier.

taines formes, certaines dispositions, certaines habitudes que Philon appelle rpoTrot ^fu^^^ç et pour la possession de ces qualités psychiques, qu'on appelle des grâces, -i^^irtç, soit parce Dieu a donné à notre espèce par un don gratuit ces trois facultés, 8uva(7.£tç, soit parce qu'elles se donnent pour ainsi dire elles-mêmes à l'âme pensante 2, trois choses sont requises : d'abord la nature, cpuatç ; puis l'éducation, [xàGYidt:, StSarrxaXia, et enfin la pratique , l'exercice, le travail, l'effort, acxTidtç, qui se conditionnent et se complètent mutuellement, car chacune d'elles serait inutile et impuissante sans l'autre ^. Par ces trois forces réunies , nous pouvons acquérir l'ensemble et le système des connaissances particulières qui mettent l'âme dans l'état le plus propre ^ à connaître le plus sublime objet de la connaissance. Dieu, et qui sont comme l'initiation, la préparation à la purification, vraie beauté de l'âme, par laquelle elle peut arriver à connaître l'un, l'être, l'incréé, dont elle se rapproche, et par lequel elle est comme embrassée ^.

Ces études préparatoires, ces connaissances d'initiation, npo-

» De Abrah., t. V, Pf., p. 25i.

- Id-, id., -Q Tcap'o(7ov aviai SeScopr^vrat 'i/u'/'O ^^oyt'^îi êautâç. Je pense que Philon veut parler ici des dons naturels de l'esprit, qui ne sont le résultat ni d'une intervention divine particulière, ni d'un effort de la volonté humaine.

3 Id., id. De Somn., t. V, Pf., p. 6. Toutes les sciences se tiennent et se lient les unes aux autres, et c'est ce lien qui empêche qu'aucune ne puisse être enfermée et circonscrite dans les limites précises et immuables. Elles n'ont pas de commencement ni de fin absolus, Tel-q t&v Iniax-riiiCdv . . . àveupexa uavreXto?. C'est ce qui fait qu'elles peuvent se développer et s'accroître, s'enrichir et s'élargir ; c'est ce qui fait qu'un grammairien est plus savant qu'un autre grammairien, xb ao9cac yévoç à7:spcypa9ov v.oà àT£X£UT-/]Tov eivat. Et de même que l'homme est impuissant à poser une limite à une science quelconque, de même il est impuissant à lui trouver un principe, une racine, un fondement. Les commencements premiers, les origines de toutes choses, c'est la nature qui les fournit {Qu. rer. div. /lœr., t. IV, Pf., 52). Te^vaîç ôà xa\ imairi\},a.\ç, où Tf/jyY) xa\ pcî^a xa\ OefxéXcoç çuat; r\ 7i;avT'£7rotxo6o[jL£iTat xà 0£(opr|[JLaxa ;

^ De Cherub., t. 11, Pf., p. 54. ^vy^r] ÈnixTioeiOQ... y] x&v syxuxXcwv l'K^GXY^{v^) xbv (];u^ixbv oly.ov ccTcavxa Qcaxoa[Ji£ï. .. npo-/.QG[iy\\iaxa.

5 Id., p. 56. De Plant. Noah, t. 111, Ff., p. 114. o x£).£twç x£xa9ap{jL£voç voOç... £v (XOVOV £l5£ xai yva)pi'Ç£i xb àylvv/jxov w 7ipoeXriXu8£v ucp'ou xa\ TTpofjscXriTixai, comme par une loi d'attraction mutuelle. De Sornn.y t. V, Pf., p. 20. 0£pa7C£ij£'.v xb ov.

xo(;[7//j[xaTa, sont : 1. La grammaire, c'est-à-dire les connais sances littéraires ; 2. La poésie ;3. L'histoire;4. Lagéométrie; 5. Tia musique. Ces sciences générales, encyclopédiques, qui ont toutes un rapport à la nature, cpurrtoXoyta, ne sont qu'une science moyenne, [i.£(T-^, d'où il faut s'élever à la science vraie, à la sagesse, à la philosophie, le plus grand des biens, et' qui consiste au fond dans l'amour de Dieu. L'amour est le terme où aboutit et en même temps s'évanouit la science même

Quelle est cette philosophie ? l'art des arts, ts/v-^ t£/vwv 2. Philon la constitue, d'après la tradition grecque, de trois parties : la physique, la morale et la logique ; la physique est le champ ; la morale, les fruits ; la logique est comme le mur d'enceinte et le rempart qui les défend de toute attaque, en expliquant les termes, en réfutant les arguments sophistiques et en leur opposant des démonstrations invincibles 3.

Parlons d'abord de la physique, c'est-à-dire des principes de la nature des choses, qui comprend ainsi ce que nous appelons la métaphysique. Il y a nécessairement^ dans les êtres une cause agissante 5, airtov 8pa(jT75piov, et une cause passive, TraG-^ixixov, la matière, uX-zj ou oùata, chose morte sans qualité, sans forme et sans figure. Une distinction plus

' De Sacrif. Abr., t. II, Pf., p. 32 aîtiov... toO (xsyi'axou àyaOoO («ptXocroçta:). De Cheriib., t. Il, Pf., p. A. àvxi cp'jaioXoytv.oO yévr,Tat (toçoç xa\ «piXôOso:. Id., p. 64. 6 p.Y] <p'j(TioXoytaç à{;,Tj-/]To; et: è'Kl(J■zr^\^.■q^ wosXriTai.

2 De Ebriet., t. III, Pf., p. 208.

3 De Agricult., t. I!I, Pf., p. 8. 11 connaît et applique aussi parfois (Qu. omn. prob. lib., 877, c. ; 889, b. H.) la classification d'Aristote en philosophie spéculative ou thcorétique et philosophie pratique. On trouve encore une autre division {De Ebriet., t. III, Pf., 208) : La philosophie a de nombreuses espèces, qui se diversifient d'après les riiftérents objets qu'elle se propose; l'une traite de l'être, ToO ovToç ; l'autre du ciel, des phénomènes célestes : c'est la physiologie. La météorologie s'occupe de l'air, des modifications qu'il éprouve. Une troisième, l'éthique, qui a pour objet de régler et de dresser les mœurs de l'homme, comprend l'économie et la politique, et la poiilique elle-mcme se divise en science législative et science royale ou science du gouvernement. *

^ Cette nécessité est évidemment une loi de notre entt-ndement; c'est le principe de causalité.

5 De Mund. Oplf., t. I, Pf., p. 6. De Profug., 479, b. H. ^ ixèv yàp uXy] v£xp6v. Qu. rer. div. hœr., 500, c. H. à[xopcpo;. De Profug., 451, d. auoio;,

xai àvccôeoç xa\ ot.axy]}xôi.'ziGioç oùo:a.

précise porte à quatre le nombre des causes : 1. La cause ucp ou, la véritable cause ou plutôt le véritable causant, xb atTiov; 2. La cause II ou, la matière ou les quatre éléments ; 3. La cause St'ou, ou instrumentale, xh IpyoLlziov ; 4. La cause '8io, ou oùxU, ou la cause finale

Ces causes sont, et elles sont nécessairement des êtres : le premier de ces êtres, le seul qui soit vraiment cause est le Noue du Tout, supérieur à toute vertu, à toute science, au beau et au bien même. Dieu. Le second est un être inanimé, sans âme, atj^u/ov, immobile par lui-même, désordonné, inégal, en lutte avec lui-même^ privé de toute perfection etpar suite capable de devenir toute chose 3, le non être *, le vide, le pauvre ^ l'obscur 6, mais qui mû, formé, vivifié, animé, 4^ux.w6£v,parle Nouç,et transformé par lui devient cette œuvre parfaite, admirable, le monde, qu'il est absurde de se représenter incréé Ainsi nous ne pouvons nous empêcher de poser d'abord Dieu, puis la matière qui coexiste à Dieu, et enfin le monde que nous connaissons et qui est l'effet de l'action de Dieu sur la matière.

Mais ce Dieu, quel droit avons-nous d'affirmer son existence ? Que savons-nous de son essence et de ses attributs, et nous est-il seulement possible de les connaître? De ces questions la première, à savoir s'il y a un Dieu, est facile à résoudre : le spectacle du monde, de ses phénomènes et de ses lois éveille naturellement et nécessairement la pensée qu'il a un père, un chef, un créateur 8. Ce monde a été créé ; c'est un effet, c'est une œuvre d'art; l'esprit ne peut le concevoir sans concevoir un créateur, une cause, un artiste.

* De Cheruh., t. H, Pf., p. 62. Au fond, il ny en a qu'une seule : c'est la cause efficiente, Leg. Alleg., 62, a. H. Ivbç ovtoç aniov toO ôp&vToç.

2 De M. Opif., t. I, Pf., p. 6.

3 De M. Opif., i, e. H. De Créât, princ, 728, b. H. De Plant. iV., 214, b. De Vict. off., 857, e.

De M. Op., 5, e. H.

5 De M. Op., 18, d. K. Leg. AU., 62, d. De Créât, princ, 788, b. H.

6 Leg. AIL, 48, b. H.

' De Créât, princ, I. 1.

8 De Monarch , 815, H.

C'est donc par les choses autres que lui que nous acquérons la notion de Dieu, et que nous affirmons qu'il existe. C'est par son ombre mobile que nous connaissons ce qui demeure *. Mais son existence est la seule chose que notre raison même puisse connaître de lui ; en dehors de cela, nous n'en savons rien 2. Nous n'avons en nous aucune force, aucun organe, aucun sens par lesquels nous puissions nous le représenter, nous l'imaginer ; son essence échappe à toutes les facultés humaines 3. Du monde créé et phénoménal nous nous élevons à la notion d'une cause de ce monde, d'un incréé ; de cette ombre qui passe et qui change à ce qui ne change pas, à ce qui demeure, à ce qui est, to ov Le monde est un miroir dans lequel l'esprit se représente Dieu comme l'agent créateur et la Providence des choses, et où il demeure comme dans son temple 5; car il a tendu, étendu et prolongé ses puissances et son esprit, irvsGfxtx , à travers la terre, l'eau, l'air et le ciel pour créer le monde s. Cette connaissance que Dieu est, qu'il y a une cause réellement existante de l'univers des choses est la limite nécessaire et suffisante de la science humaine ; il ne lui est pas possible d'aller plus haut ni plus loin. Cherchera pénétrer l'essence, la nature, les qualités de Dieu, c'est le comble de la folie ^ . Dieu supérieur au bien ^, anté-

* De Mut. Nom., 579, H. lYjv ocko xtov aXXwv ôtôaaxaXc'av. Leg. Alleg., 107, H. otTio Ttbv Y^yo'^ÔTtov... ôtà Twv epywv tov T:£-)(vtTYjv xaTavooOvxeç. . àno Ttov yeyovÔTwv aÏTiov yvcopt^ei wç av àno ctxiôcç to [xévov .

2 Qu. D. immut., 282, H. o ôè àpa oùâà vÔ) xaTaXyjTixbç, oxt [jly] xarà xb eîvat (xôvov {iuap^iç yâp èaxiv b xaxaXa(xêcxvo[xev aùxoO, xb ôà x^P^'^ ûuâplewç oùSév.

3 De Mon., 816, H. r\ eupecric aùxoO ôtaçuyYj xyiv àv6pw7ïtv/iv SOvaiiiiv.

4 De Somn., t. V, Pf., p. 20.

5 De Somn., t. V, Pf., 98. 6uo lepà ÔsoO... ëv [xàv o8e xô^jjloç... exepov ôè XoyixT) ^^xfl- Saint-Paul, Corinth., III, 16. a Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu... le temple de Dieu est saint, et c'est vous qui êtes ce temple. »

6 De Conf. ling., t. I, p. 425. Mang, xàç ôuyocfjietç aùxoO ôtà yri? xai vJôaxoç aepoç xe xat oùpâvou xeîva;. De Nom. mut., id., t. I, p. 582. xtov 5è Suvâfxewv a; exeivEv eîç yévecjiv. De Mund. Incorr., d., M., t. Il, p. 511. nveufxaxixbç xôvoç.

De Post. Cdin., 258, H. uepaixépw ôè... ôtwXuyiôç xiç -riXiôiôxYjç.

* De Vit. Cont., 472, H. xb ôv b xai àyaOoO xpeîxxov èaxi xat êvb; etXtxpivéaxepov xa't [xovccôoç ôp/eyovtoxepov. De Prœm., p. 11, H. èxeîvo txèv yàp b xa\ àyaÔoO xpeîxxov xat (lovâôoç Tipeoêuxepov xat évbç e'tXt/ptvéaxepov.

rieur à la monade, plus simple et plus pur de mélange que Tun, sans aucune multiplication ni composition, ne peut être vu et conçu que par lui-même, et par conséquent ne peut l'être par aucun autre. Il n'a de rapport qu'avec lui-même, et en tant qu'être pur, il n'est pas de l'ordre des relatifs ^ 11 n'a pas même de nom qui le désigne proprement, si ce n'est ce nom : l'être, xo ov ^. Il est Têtre au sens le plus universel du mot 3, l'être le plus universel^. Son essence consiste uniquement dans Texistence. Il ne peut entrer dans aucune des catégories, qui sont les conditions de la connaissance humaine; il échappe à toutes les déterminations de l'être, à toutes les qualités qui le spécifient, Tiia-qç ttoiotyitoç; il est aTToioç 5. Il est donc invisible et incompréhensible à l'homme, et si l'on dit qu'il est intelligible, voyitoç, il faut entendre non pas qu'il est conçu et connu par l'homme, mais que s'il pouvait l'être, il ne le serait que par la raison, Nouç.

Malgré ces affirmations répétées que, de Dieu, précisément parce que seul il possède l'être, seul il est l'être, l'homme ne peut comprendre que l'existence seule, sans aucune détermination caractéristique de sa nature ^, nous allons voir que par une contradiction très faiblement expliquée, mais sans laquelle toute sa théologie s'évanouirait dans le vide, et se réduirait à un seul mot, Philon lui donne des attributs très positifs et même très nombreux. Si l'on dit que

* De Prsem. et pœn., 414, H. ci[i'fixoLvov ucp'êxspou tivoç QewpeîaOat, oioxi {iovov ôéfAiç aùxbv ûcp'auToO xaxaXa(jêdv£(î9at.

2 De Nom. Mut., 582, H. xb yàp Ôv t] ov èo-xiv, où^'i "^ûv upoç xt.

3 De Somn., t. V, Pf., p. 104. àU' yj'fJÔvov xb ov.

^ Leg. Alleg., p. 82, H. xb Se ysvixa'xaxov Icrxtv 6 6s6ç.

^ Qu. D. immut., 281, H. xa6'£auxr,v aTtpoaSsa v.a\ ocTiXriv cpyaiv... à\iiyri xa\ àaTjyxptxov. Leg- Alleg., 1087, H. o(.\Klyr^Q aXXo)... où auyxpifjia. Id. t. 1, Pf., 142. aTioto; ô Oeô;.

^ Qu. D. immut., 281, H. ev yàp x&v e\ç xyjv pLaxapi6xY)xa aùxoO... fjv xb (LiXriV aveu yapàxxY^poç uTiap^tv xaxaXa^xêaveaôat. Qu. det. pot. insid., p. 222, H. Y) {A£v ôsoO (àpexY)) Ttpbç àXviQeiâv Itx'. xaxà xb Eivat cruveaxtbaa... (J.ôvoç èv TÔ) elvai ûcpscrxYixev. De Monarch., 817, H. {jLr,x'oyv i]xï [jlv^xs xtvà xtov èfjLtbv ôuvâ(;,ewv xaxà xyjv oùat'av... ôuv/jo-eaôat xaxaXaêeïv.. . oùx àv '(cix'^<^^ ôé^acrOat xb x-?!? (TTjÇ cpavxao-taç svapyèi; eiôoç.

rhomme ne peut comprendre Dieu, il faut ajouter : avec sa raison propre, et il faut faire au moins une exception ; il y a eu certainement un homme, Moyse, qui a pu voir l'essence invisible, qui a monté dans la nue, ttî? àetôouç cpuaso); OsaTYjç xal ôeoTrxïiç qui, traversant la région des ombres, a pu voir Dieu, le saisir par lui-même et en lui-même, £v ao\ Tw Oso), parce que Dieu s'est manifesté à lui. Les manifestations de Dieu, £(jicpàc7eic;, qui apparaissent dans les choses visibles, se dissipent et s'évanouissent ; mais celles qui apparaissent dans rincréé lui-même demeurent invariables et éternelles ; on a de lui alors une manifestation claire et certaine 2.

Mais non seulement Moyse a pu contempler cette manifestation, cette révélation divine. Tout homme parfait, parfaitement purifié, initié aux grandsmystèrespourracommeluivoir Dieu, mais d'une vue rapide et instantanée ^. Il écartera de m pensée toutes les choses du devenir, et s'élevant au-dessus de l'idée du bien, et même de l'idée de l'un, dans la profondeur intime de son âme et de sa raison, il connaîtra l'incréé, To àyévvYiTov, Tun pur et unique, en s'approchant de lui, en se mettant en contact avec lui, en se laissant comme embrasser par lui C'est l'union de l'âme humaine avec Dieu dont elle est une partie, p.£poç, dans une unité momentanée, rapide, rare, mais réelle quoiqu'imparfaite ^ ; c'est cet état de perfection intellectuelle, humaine encore, c'est-à-dire relative, extase et délire qu'accompagne une sorte de mutisme, vàpxïi, qui seul permet la vision, l'intuition de Dieu ^. Mais l'esprit de Dieu,

1 De Mut. Nom., 579, H. Leg. Alleg. 79, H.

2 II y a donc une manifestation, ï^Kfuaiç, non seulement directe, immédiate, mais purement intelligible de l'intelligible. On ne comprend guère comment cette manifestation invisible de l'invisible peut différer de son objet.

3 Leg. Alleg., p. 107, H, TsXecoirepoç xai [xàXXov x£xa6ap[ji.évoç voOç.

^ De Plant., p. 223, H. yàp ovxt 6 xeXeîwç x£xa6ap{xévo; voO; xa\ Travxa xà ■YS.véaeixx; aucyivcocT/Ccov ev [aovov olôe xai yvwpî^ei xb àyévvYjxov to upoasXvj- Xu6sv, ucp'où xa't upoaecX-zjTixai.

5 De Vit. Cont., 610, H.

c De Prsem. et pœn., 629, H. L'âme humaine devenant ainsi semblable à Dieu, n'a

To Tou Oeoîi TrvsîJfxa*, qui en pénétrant la raison humaine l'illumine et y imprime une trace, un rayonnement de sa splendeur 2, une effigie, un sceau de sa propre essence 3, ne peut pas demeurer éternellement ni même longtemps en elle. Il y séjourne quelquefois et quelque temps chez les plus insensés des hommes qui ont toujours, bon gré mal gré, quelque idée de Dieu; mais en aucun d'eux, même les plus parfaits, il ne demeure. Cet esprit de Dieu, qui dans la cosmopée de Moyse signifie un air vital flottant sur les eaux, veut dire ici la science pure et sans mélange, essence même de Dieu, esprit indivisible qui se communique à tous et à tout, sans rien perdre de lui-même, sans cesser de rester en lui-même

C'est à cette communication directe ou indirecte que Philon sans doute rapportait ce qu'il nous apprend de Dieu, et ce qu'il en a appris lui-même, soit de Moyse soit des autres sages qui en ont pu jouir. Dieu n'est ni le monde ni l'âme du monde ^ ; mais il le pénètre non pas seulement de sa pensée, comme le fait l'homme, mais de sa substance ^ ; il n'est pas dans l'espace ni dans le temps ; il n'est pas dans le temps, puisqu'il est éternel'^; il n'est pas dans l'espace, car il n'a pas de lieu qui le puisse contenir, pas même le monde ; il est son lieu à lui-même ; il se remplit de lui-même et se suffit à luiplus, pour le concevoir et le connaître, qu'à se connaître et se concevoir elle-même. La iWologie a donc un fondement tout psychologique. Et en effet, tous les attributs que nous donnons à Dieu et par lesquels nous en déterminons l'idée, nous les tirons de notre connaissance des choses et de l'analyse de notre conscience ; l'idée de la perfection et de l'infini que nous y ajoutons est également une idée de notre raison.

1 De Gig., t. H, Pf., p. 364,

2 /d., id.

3 De Mundo, t. II, 606, Mang. aÙTvjv (l'âme) xoO Oetou xai àopdcTou Tcveufxaxoç èxstvou ^de Dieu) ô6xi[xov eivai v6[xic7[xa, oùacwOeîdav xat Tyiitoôeîffav (79pavcôt ôeou.

* De Gig.y t. II, Pf., 366. S. Paul, Ep aux Rom., 1, 19. « Ils (les hommes) ont connu ce qui peut se découvrir de Dieu, Dieu même le leur ayant fait connaître. »

5 De Miyr. Abrah., 416, b. H.

6 Id., id., 418 b., oùx èTtivota [xovov £7ie^eXYi>.u6évat. wçuep avOptouov, cùIol xa\ TÔ) OTJcricoôec.

' De M. Opif.,^. e,

même, et au contraire il remplit le monde entier de lui-même, le pénètre en toutes ses parties et tous ses éléments matériels à travers lesquels il tend ses puissances et son esprit, 7rveu(i.a, pour l'engendrer ^ Il n'y laisse aucun espace vide de son essence ; car qui pourrait trouver un lieu où Dieu ne soit pas-? 11 n'est pas contenu par le Tout ; c'est lui qui contient le Tout. Il est par suite étranger au mouvement, puisqu'il n'y a pas de lieu ^ qu'il puisse quitter pour aller en occuper un autre. Il est donc à la fois partout et nulle part; nulle part, parce que c'est lui qui a créé le lieu des corps ; partout, parce que ses puissances remplissent la terre, l'eau, l'air et le ciel*. Il est de l'ordre de l'un, il est l'un même, la monade ; aucune multiplicité n'est concevable en lui; il ne peut s'y ajouter rien ni d'égal ni de supérieur, car il n'y a rien de tel, ni d'inférieur, cela diminuerait sa nature. Il est même au-dessus de l'essence de l'un qui est un nombre ; car le nombre est postérieur au monde que Dieu crée et la monade n'existe que par le Dieu un ^. Il est un et cependant il est le Tout 6, c'està-dire sans doute l'unité du Tout, le Tout considéré dans son unité, ou la multiplicité ramenée à l'unité. En tant qu'absolument simple, Dieu est nécessairement immuable, en opposition aux êtres phénoménaux, au devenir, qui par essence est sujet au changement et ne demeure jamais le même ^.

* De M. incorruptib., Mang., t. II, p. 511. 7ïV£U{ji,aTixbç tôvoç ; de Nom. Mut., id , t. I, p. 582. Suvâfjiswv aç exetvev el; yévecrcv; Leg. Alleg., Mang., t. I, p. 50. TstvovTOç ToO OeoO T-qv àop'êauToO Suva^inv 5cà xoO {ji.é<JOU 7iveup,aToç â^pi ToO ÙTtoxetfJiévOu.

2 Leg. Ail, 1087, H.

3 Pliilon donne trois sens au mot lieu, tôuo; : 1. L'espace, x^^pa» rempli par un corps ; 2. Le Logos divin, rempli tout entier par Dieu de ses puissances incorporell<3S : c'est le lieu des idées (tôuos elôtbv de Platon), ov èxTieTtXriptoxev oXov ôi'oXtov aatop-afocç ôuvâ[j.£<nv ; 3. Dieu lui-même, en tant qu'il contient tout et n'est contenu par rien, si ce n'est par lui-même (de Somn., t. V, Pf., p. 30), x«^pa tauxoO, y.exo3py]y.(X)(, éauxbv, xa\ è^xçspoixevo; (jlôvoç éauTÔ).

^ De Conf. Ling., 339, e. ûno ôè toO TreiiXTQpwxat xà lïàvTa 7i6pt£-/ovTo<;, où irepieYotxévou, w Ttavravou xe xai oùôau-oO dvjaèéêYixev elvai u-ôvco. 5 Leg. Alleg.\ 1, U, p. 52, M. ^ ^

^ Leg. Alleg., 48, b. H. âxe eh xa\ xb uav aûxbç wv.

' Qu D. s. Immut., passim ; de Cherub., t. II, Pf., p. 40. xb [xèv ôeïov axpeuxov, xb ôè y£v6tJ.£vov (f)\)aei {jL£xaêXY)xôv ; de M. Opif., p. 2, e. H. Le monde mortel Èv yt^iaei xai p.£xaêoXaïç, oùôéTcoxe xaxà xà auxa ov.

Chaignet. — Psychologie. 28

Tandis que la matière est soumise dans ses mouvements et transformations à des lois inflexibles et nécessaires, Dieu est volonté, est liberté^. Dieu est lumière, non seulement lumière, mais l'archétype de la lumière, et mieux encore, antérieur et supérieur à l'archétype de la lumière 2 C'est le soleil intelligible, votitoç TjXtoç 3.

Ainsi, malgré le principe de Fincompréhensibilité de Dieu, malgré l'impossibilité pour la raison humaine de lui donner aucune détermination positive, parce qu'il s'élève au dessus de toutes, nous voyons déjà que Philon lui en accorde un fort grand nombre. Mais de plus cet esprit universel, cette raison du monde, oNouçxwv oXwv, agit, crée, administre, conserve l'univers , et cette activité créatrice appartient aussi nécessairement à son essence que l'acte de brûler appartient au feu*. La création continue est donc un acte nécessaire de la nature divine, et non un acte libre de sa volonté.

Il n'est pas difficile de voir les contradictions que contiennent ces déterminations de l'essence de Dieu : non seulement - elles se contredisent souvent les unes les autres, mais elles contredisent le principe même , d'où semble partir toute la philosophie de Philon. La plupart des attributs donnés à Dieu le rapprochent de la raison universelle et génératrice des Stoïciens ; c'est un panthéisme qui incline même au matérialisme, puisque tout être, toute vie, toute perfection dépendent de lui, puisque toute génération, tout devenir remonte à lui, comme à sa dernière et unique cause. 11 est à la fois l'un et le tout, 10 ttôcv. Dieu est toute l'âme de l'homme, comme nous l'avons déjà vu et le verrons mieux encore; il est toute la réalité essentielle de la matière où il se tend, et qui n'est presque que la tension de son esprit, Trvsu^jiaTixoç xévoç; le

* De Somn., t. V, Pf., p. 208. ô (xàv 6ebç Ixouatov, àvayxvj 8è ri ovicyta.

2 Id., 576, e. H. ô 6ebç cpco; I<ttiv.

3 De Carit., 714, e. H.

4 Leg. Alleg.y 1, 44. Mang. TiaueTat oùôénoTe tioi&v 6 ôeo;- àXk'uxsnep i8iov To xateiv uupb; xai ^'O'^o? "^b 4'^X^'^> ouxw -/a\ ôeou xb Tioietv.

corps de l'homme lui-même n'est ce qu'il est que par des forces qui viennent de l'âme et en sont le rayonnements Comment accorder ces conceptions d'un caractère tout stoïcien 2, avec le principe monothéiste jusqu'à l'anthropomorphisme qui domine toute la théologie juive, à laquelle Philon prétend rester scrupuleusement fidèle? Ce qu'il y a de plus curieux à observer, c'est que c'est dans et par l'interprétation de la Bible, dans les commentaires, par Tallégorie, des passages les plus importants des livres saints que Philon croit trouver les doctrines qui en renversent les principes les plus manifestes et les plus clairs. Il n'est pas certain, rien du moins ne révèle que notre philosophe ait eu conscience de ces difficultés logiques : son procédé de travail lui en a peut être caché à lui-même la gravité; peut-être aussi trouvait-il une conciliation entre ces oppositions contradictoires dans la théorie assez compliquée, peu fixe et mal déterminée, des puissances divines, dont nous allons parler.

Philon explique pourquoi il pose ces puissances qui vont procéder à la création immédiate des choses. C'est que c'est de la matière que Dieu devait tout créer et qu'il n'y pouvait pas toucher lui même. Il est impie de croire que le Dieu bienheureux et dont la pensée constitue l'essence, se mit en contact avec la matière indéterminée et désordonnée; c'est pourquoi il s'est servi de puissances incorporelles, dont le nom propre est les Idées, pour que chaque genre d'êtres reçut la forme qui lui convient ^.

* De Profug., t. IV, Pf., p. 304. Notre raison, to YiyeiJtovcxbv r,\iib\, est semblable à une source qui envoie, comme par les veines de la terre, et, pour ainsi dire, épanche aux organes de nos sens leurs tacultés et puissances respectives, ôuvâ(xetç TîoXXà;... àxP' "^^'^ aîaôvîastov opyâviov àvojjêpoOv... ànoaTeX^ei. C'est la théorie stoïcienne de l'origine des facultés.

2 Ce caractère stoïcien s'exprime dans le principe de la causalité universelle de Dieu, et dans le fait qu'il s'identifie avec la cause efficiente.

3 De Vict. offer., 857, e., 858, a. exetvy;; yàp (T-Tj; uX-/]?) lïavT'IyévvYjaev ô 6sbç, oùx èçaTfcopevo; aùxbç* où yctp r|V ôsiyiç aTcecpou xai 7i£cpup(j.£VYiç "GXy^ç 4'aûeiv xbv l'ôiJLOva xai (Aaxâpcov, àXXà Tat; à<T(o[jiâTOtç 8uvà(Ji.satv, wv ^tocijlov ovojxa ai lôéac, xaT£XPY,<îaTO npbç xb yévoç ëxaaxov tyiv aptioiTOUdav Xa6eîv

Les puissances de Dieu, en nombre pour ainsi dire infini, ou du moins dont les noms sont innombrables ^ sont incompréhensibles comme lui dans leur essence; mais on peut en voir, dans les choses, qui leur doivent leurs qualités spécifiques, line sorte d'empreinte, de marque, d'effigie, £X[i.aY£ic$v xi xal à7r£ix(iviff[/a, qui prouve leur puissance active et efficiente^. On les appelle Idées parce qu'elles donnent à chaque être sa forme propre et y déposent la mesure, la limite, la figure, en un mot le beau et le bien; elles créent non seulement les espèces, mais elles sont les principes de l'individuation 3. Elles sont non seulement causes exemplaires et types idéaux des choses, elles en sont les causes efficientes. Mais dans quel rapport ces puissances de Dieu , qui constituent le monde intelligible*, sont-elles à Dieu même? Sont-elles une manifestation, un rayonnement de son essence, ou une émanation, un prolongement, une extension, une tension, ou une sorte de génération, de procession ? Philon ne s'explique pas sur cette grave question. Il pose une série de termes constitutifs de ce monde des Idées sans en déduire l'origine, sans en enchaîner la suite multiple en une série logique. On l'entend dire que ces puissances de Dieu sont placées au dessous de lui, at asT aÛTov Buvà[7.£'.ç qu'elles lui sont subordonnées et soumises 67rïip£Toucrai ^ , c'est-à-dire distinctes et séparées ,

* De Somn.y t. V, Pf., 208. xwv uoXuwvufjiwv xoO ovtoç SuvafxsMv.

^ De Monarch.y 817, c. H. aTïeixovtaixa ty^ç eauxtov èYepyeîaç' ofai uap'rijAÎv ocppaytôeç... T^spiuotoucraç àuocoiç TCOior/jxa;;, Y.a\ [JLopcpàç à{ji,6pcpO'.ç.

3 Id., id. êxa<7T0v xtov ovtwv ô t o tï o i o û cr t, xà axaxxa xàxxoudai xa\ auetpa xat àopiaxa /ai à(rxr)[jLàxKTxa TcepaxoOaat xai Tieptopc^oucrai xai ff^-ont-axc-

^ De M. Opif-i t. I, Pf., p. 14. ov cpa[x£v sîvai xoapiov vo-/)x6v.

5 De Somn., t. V, Pf., p. 34 : « Ce n'est pas Dieu même, mais son verbe, XoYfo, que rencontre le prophète. Et ces Xoyoi, ces idées qu'il lui communique, ne viennent pas de Dieu même, mais des puissances qui lui sont inférieures : (jly)X£xi xà; àcp'auxoO xecvtov cpavxatjia;, àXXà xàç olizo x&v (jLsx'aùxbv 5uva|X£a)v », Il n'en est pas moins vrai que Dieu reste actif, et que c'est lui qui opère la tension, xe t V o) V.

6 De Conf. Ling., 345, d. H. Id., id,, b. Le monde intelligible, archétype du monde phénoménal, est composé de ces idées invisibles, voyjxoç x6ff(ji.oç, xb xoO cpo(tvo[xévou xoOÔE àpxéxuTtov, lôéatç àopaxotç auTxaOetç.

LA PSYCHOLOGIl!: ÉCLECTIQUE DE L'ÉCOLE JUIVE 437

tandis qu'ailleurs elles sont autour de lui, ^tepl auxbv s^e^*, elles forment son cortège, sa cour et comme sa garde 2. Dans l'opération par laquelle Dieu, dans la Genèse, donne la vie à l'homme, Philon distingue trois êtres; celui qui souffle la vie, c'est Dieu; celui qui reçoit le souffle, c'est la raison, 6 Nouç; ce qui est insufflé, c'est l'esprit, le pneuma. L'unité se fait entre ces trois êtres, parce que Dieu tend la puissance qui vient de lui, sa puissance propre, laquelle par l'intermédiaire de Tesprit, Trvsujxa, parvient jusqu'au sujet individuel qui la doit recevoir 3. La puissance de Dieu n'est donc qu'une tension, une expansion, une diffusion de lui-même et de son essence. Ces puissances qu'il tend jusqu'aux extrémités du monde ^, à travers les éléments matériels, l'eau, la terre et l'air, et qui ont pour fin de leur activité la génération des choses, sont parfois considérées comme des parties d'un tout séparées, détachées, coupées même, mais avec la réserve que cette séparation n'est pas effective, en ce sens que les mots à7:off7ra(7(jt.a, T£[ji.veTai, quand il s'agit de Tessence divine, ne s'entendent pas d'une disjonction, mais seulement d'une extension. Dieu ne perd rien de son essence en la communiquant; en descendant dans les choses il n'y descend pas tout entier; il ne se diminue pas de ce qu'il donne, il reste tout entier en lui-même, indivisible par essence^, tandis que les

1 De Conf. Ling. 345, b. H.

2 De Monarch., 817, c. ôopuçopoOaat ôuvafjieiç.

3 Ley. Alle(j t. I, Pf., p. é'vwatç yivzzai xtov tpciov, Tetvovxo? xoO ôeoO Tr,v àcp'éauToO 6uva[JLiv oia toO pilaou Tiveu^axo; a-/pt toO uitoxeiixsvou. On voit à chaque instant revenir, pour expliquer l'activité divine, la formule stoïcienne de la tension Le monde n'est que Dieu tenlu et s'étendant à travers la matière. Il pourrait bien se faire que le mol ôuvafjc; au singulier signifiât ici l'essence, et se distinguât de ôuva(;.£i!;, les puissances. Les puissances seraient alors le résultat de la tension, de la distension de l'essence divine.

* De Post. Gain, 229, M. Dieu 6tà ôuvaiiewç «-/pt TtEpaTwv Tsc'vaç ; de Mut. Nom., 1048, e. H. x(7)v ôè Suvâjj-jwv a; '^ts'.vev eîç yéveaiv ; de Conf. Ling., 339, e. H. xà? 5uva[xei; auxoO ôià Y"*!?» uSaxo;... xeivaç.

^ Leg. AU., 1103, b. H. r\ croçîa toO ôeoO... t^v axpav xa\ TrpwxtcrTYjv ^Te(jL£v àub Ttbv âauToO ovvâ\}.eu)v. Mais l'âme humaine qui est, nous le verrons, comptée au nombre de ces puissances, comme les anges, est appelée un oLTiornioLGiLu ôeoO o\) ôiacpetov [Qu. det. pot. insid. sol., 172, a. H.); réiivsTat yixp oijôèv xoO Osîou xaT'aTiàpr/iaiv, àXXà (xôvcv èxxet'veTai.

choses ne reçoivent chacune qu'une partie de son essence , agissante et présente par une ou plusieurs de ses puissances. Enfin, dans d'autres passages il semble que les puissances procèdent de Dieu, en sont comme la création, par une sorte d'émanation , d'écoulement , de génération ^ ; Dieu est la source qui arrose et féconde le monde 2, c'est comme le ruisseau qui arrose la prairie en venant de la source, ou la pluie qui tombe du nuage, ou bien encore un rayonnement comme le rayonnement de la lumière, car Dieu est lumière.

C'est ainsi que Philon espère montrer que Dieu est à la fois dansles chosespar ses puissances, etqu'il en est distinct, puisqu'il reste en lui-même, et concilier sa transcendance avec son immanence, l'idée philosophique d'un Dieu impersonnel et abstrait, avec la foi religieuse en un Dieu personnel et vivant. Au sommet de ce groupe de puissances ou d'idées, il place le Logos ou Verbe, ombre de Dieu, le paradigme, l'archétype du monde réel, l'empreinte de son essence, acppayi;, l'Idée des Idées, le plus ancien et le plus universel de tous les êtres qui sont nés 3. C'est le premier acte de Dieu, l'organe de son activité s'écoulant toujours de la source intarissable de la sagesse et sagesse lui-même 5, le rayonnement le plus pur du Dieu suprême, le père de toutes les manifestations le principe moteur de toutes choses, le créateur et le démiurge du monde et de la vie C'est le premier né de Dieu, Trpwrdyovoç, son prêtre,

1 De Prof. 4-79, b. H. TiYjyn xbv toOtov x6a[/.ov w(x6p'/)(T£. Le mot hjj.ëçtzXv est fréquent dans la technologie de Philon : de Somn., t. V, Pf., p. 196. « Le principe, àpx'f'h puissance souveraine, è| y\; y) twv oXwv yéveat? ô)[Lëpr\>ye.

2 Car le logos qui, nous allons le voir, est ou la première de ces puissances, ou en est l'unité, est dit : yevtxtoTaxoç tcov oaa yéyove. Il est donc né et engendré... son fils premier né, TrpwToyovoç.

3 Leg. Alkg., t. I, Pf., p. 344. yEvtxwTaxoç twv oaa yéyove; de M. Opif., l. l, Pf., p. 14. 6 ôeoO Xôyoç... àpxéxuTCOç acppaytç... àpxéxuTrov TiapaSeiyfJLa. . . l8éa lôstbv... 0 cpafxsv elvac xoajjiov vo^xov ; de Conf. Ling., 345, b. H. xb toO coaivopiévou xoOSs àpx^'UTCOv, îoeai; àopâxotç auTxaOeî; (vovjxbç xocfJLo;). Origène, c. Gels., VI, 64, ajîpellera aussi le fils l'iSéa lôecôv.

* De Sacrif. Ah. et C, p. 95; de Decalog., p. 513, ed. Colon. Allobrog., 4613. s Qu. det. pot. insid., p. 119, Coll. Ail. ; de Somn., t. V, Pf., p. 204. 6 De Cherub , 73, Coll. Ail.

' Qu. D. Immut., 213, Coll. Ail.; Leg. Alleg., t. I, Pf., p. 210; de Migr. Abrah., t. I, Pf., p. 267.

Lk PSYCHOLOGIE ÉCLECTIQUE DE L'ÉCOLE JUIVE

le plus vieux de ses messagers, qui transmet ses ordres au monde, l'archange à plusieurs noms^ l'interprète, épfXYiveuçS OU uTTocpT^TYjç qul lul fait connaître sa volonté et la réalise *. On ne peut pas dire qu'il soit créé comme nous , on ne peut pas dire qu'il soit incréé comme Dieu. Il est à la limite des deux mondes, du monde phénoménal, yÉyove, et de son auteur; il les sépare et en même temps les rapproche, les unit, comme tenant le milieu entre ces deux extrêmes et participant à tous deux 5; c'est encore le suppliant des mortels, 6 txÉTYiç zou ôv^Tou, c'cst-à-diro qu'il apporte à Dieu les vœux et les prières des mortels comme il leur transmet ses

ordres, TrpE^jêeuTTq; Tou "yjyefj-dvoç 6; le COnsolateur, TrapaxXvjTOç, celui qu'on invoque dans le besoin et la douleur 7. Il est le serviteur, uTroStàxovoç, le médiateur, {i.£(7iT7iç. C'est lui qui le premier, par la division, organise en genres et espèces et individualise les choses et les êtres, dont il enveloppe en soi les formes et les types, et les sépare en contraires qui se renouvellent perpétuellement, en pénétrant le monde entier s. Il est en même temps l'Idée, le modèle, la cause exemplaire, le paradigme, d'après lequel ils ont été formés par lui, et à cause de cela, il est nommé l'homme intelligible, l'homme image de Dieu, l'homme de Dieu 9, et en même temps JDieu même, mais par abus du mot, et pour distinguer ces deux fonctions du mot on met l'article devant le nom de

1 De Gig., 196, ColL Ail.

2 Leg. AIL, 99, d. H.

3 De Mut. Nom., 1047, b. H,

^ De Conf. Ling., 328, e. H. èlap/wv. De Agric, 195, H. uTtapxoç.

s Qu. rer. div. hêer., 509, b. H. ïva [xsôopto? (rtàc rb yev6[A£vov Siaxpîvet toO 7i£7iocY]x6xo;... ouT£ âyévvrjTo; 6 Oeb^ œv, ouxe Y£v-/)Tbv coç Yiixeiç, àXXa jjLé<To; Ttov axpwv, octicporlpoi; ofxrjpe-Jwv.

6 Qu. rer. div. hxr., 509, H.

7 Vit. Mos., 673, c. H.

8 Qu. rer. div. hser., t. IV, Pf., p. 58. tÔ) TO(xeî tôjv ^^[jLiravTwv aùxoO XoytD... auep eù6Ùç T[x-/i[xaTa àvTtTtpoawua Tiôy^atv cùXy\Xoiz. Les sciences seules, par leur incorporéité, résistent à cette division :xkç (xàv yàp à<rwtiâTouç... è7rt(7Tïi{xa; eiz (xaxojjiva; £vavTtÔT-/)Ta; àôuvaTOv T£[xv£(T6ai.

^ De Conf. Ling., 341, b. H. 6 xaxVixôva àvOpwTio;. Id , 326, b. H avOpwTi:» ; 6eoO.

Dieu, entendu dans le sens vrai, et on le supprime quand il s'agit du Logos*. Le Logos est Dieu, mais le second Dieu '2. Le Logos s'extériorise ; la pensée, le verbe intérieur, Xdyoç evBiQcÔEToç, devient la parole, Xdyoç Trpocpoptxdç, et par là la monade divine se dédouble et devient dyade ^.

C'est sous cette forme et dans cette fonction de verbe extérieur, qu'il est l'organe de la création et de la conservation des êtres et des choses. Le Logos dans le monde est lui-même envisagé sous un double rapport, tantôt par rapport aux Idées incorporelles et exemplaires qui constituent le monde intelligible, tantôt par rapport aux choses corporelles et sensibles, qui sont les images, les copies des Idées, et constituent le monde réel*. Au milieu de cette confusion de déterminations contradictoires souvent, il est difficile de voir si Philon a, oui ou non, considéré comme un être personnel, comme une hypostase divine, ce Logos de Dieu, à la fois lieu des idées et créateur du monde. La même incertitude s'élève au sujet des deux forces, des deux énergies s de Dieu, qui font, comme lui, partie du monde

* De Somn.f 599, b. H. xbv (jlÈv akri^eia. Stà toO apôpou [jl£[xy|Vux£v... tov ôà êv xa8axP''i<j£' X^P^' apOpou.

2 Fragm., ap. Euseb., Pr Ev., VII, 13, 1. upbç tov ôeutepov 6ebv, oç èairiv exetvou Xoyoç... tw Sè uTièp xov Xôyov sv ty; ^tX-zlcxf^ xaî Tivi è^atpexa) xaOea- TtoTt îôéa oùôàv bi^iç, rjv y£vv/]TOv e^OfJLOioOaôai.

3 De Gig-, 196. Col. Ail.

Ce n'est pas seulement par analogie et conjecture qu'on peut attribuei%à Philon cette distinction. Les textes aussi bien que la logique autorisent à reporter à la parole crt^.atrice divine, au fiat de Dieu, la distinction bien connue de la parole intérieure et de la parole prononcée. Voir Vit. Mos., 672. H. Aixxbç yàp 6 Xoyoç 'ev t£ to> Tiavz'. xai £v avCptoii-ou cpucr£i' xaxà p.£v xo tkïv, ox£ 7i£p\ xtov àowjjiâxfov xa\ 7rapaÔ£typ.ax'.xwv îôEtbv, il cov 6 vo-/)xb: eTcây/) x6<t(j.oç, xa\ 6 7î£p\ xtov 6pax(ov à 5/-, (j.[[jLiQ(jiaxa xa\ àTC£'.xovî"T(ji,axa xiov îô£tov exeÎvwv Èorxiv, wv 6 aia6-/ixbç oûxoç à'K£X£X£lxo* £v àvÔpcoTuo) ô ^Àv £(7xtv £v5tà6£xo;, 6 ôà upocpopixoç.

^> Philon en compte ailleurs (de Prof., t. IV, Pf., 266), six : Le Logos, considéré comme une métropole, et cinq autres qui en sont comme les colonies, àuocxt'at ; ces cinq puissances sont : 1. la puissance créatrice, Tioi-oxcxr,, d'après laquelle le créateur a créé le monde par la raison, ô ttoiiov Xoyw xbv xôo-(xov £5YifjLioupyo(7£; 2. la puissance royale, par laquelle il le gouverne; 3. la puissance gracieuse, i'Xewc, par laquelle il prend en pilié et en compassion son propre ouvrage ; 4. la puissance législative, par laquelle il interdit ce qu'il ne faut pas faire ; 5. la cinquième est omise dans tous les manuscrits actuels de Philon, oia elle a été cependant lue par S. Ambroise, qui nous la fait connaître en ces termes : « Quinta civitas legis divinîB contemplatio, quse praecepU quid faciendum sit ». De Fuga, c. XI, Sec, q.,

intelligible et sont les causes prochaines de la création. Ces deux forces sont la bonté, aya^dry,?, et le libre pouvoir d'agir, £^ou(jta*. « A ceux qui demandent quel est le principe de la génération du monde, il faut répondre : la bonté et la grâce de Dieu. Le monde et tout ce qu'il renferme est un don, un bienfait, une faveur de Dieu, Swpeà yàp >cal zùepyeaU xal /àptçTfxa^. D En Dieu, dit Philon, malgré son unité absolue, il y a deux puissances suprêmes et premières, les plus vieilles et les plus rapprochées de l'être ^ : la bonté, la puissance supérieure et la plus primitive, qui a tout créé et par ce fait est appelée Dieu ou le Bien parfait*, et la puissance royale et souveraine qui commande à tout ce qui a été créé^. Le Père de l'univers siège pour ainsi dire au milieu, 6 (jlé^oç, de ces deux puissances, et le groupe qu'elles forment apparaît tantôt comme un, tantôt comme trois; comme un, lorsque l'âme qui le considère dépasse non seulement la pluralité multiple, mais même la dyade qui est cependant le nombre le plus voisin de l'unité ; comme trois, lorsqu'elle n'est pas arrivée à cet état de pureté parfaite, et qu'elle ne peut pas comprendre l'être sans la représentation de quelque relation avec une autre chose 6. Le Logos, ainsi conçu, ne serait que le produit commun de labonté et de la force, et constitueraitun troisième terme intermédiaire entre les deux autres qu'il rapprocherait et concilierait. Car c'est par le Logos ou la Raison que Dieu est bon et roi; les chérubins de l'autel sont les symboles des

* De Cherub., t. I, Pf., p. 16 xaxà tov é'va ovxwç ôebv ôuo Taç àvœxaTw eîvat 2 Leg. Alleg., t I, Pf , p. 28.

^ De Abrah., t. V, Pf., p. 28i. tcpso-êuTaxai xat èyY'UTa'ua'. toO ovtoç 5uva- {jLsiç. Elles sont quelquefois appelées autrement {de Cher.,l. Il, Pf., p. 16; Qu rer. div. hœr., t IV, Pf., 72). 6uo xoO ovxoç upcoxa; ôuva[xeiç. xv^v xe ^apKTXixriv (c'est la bonté), xaô'T^v èxoafxoTrXaaxei, xai xr,v xoXaaxixriv (l'ordre et la justice), xaô'v^v apx^i xa\ êui'rxaxst. La puissance gracieuse prend plus loin (/d., p. 74) le nom de âwp-^xtxiQ.

4 De Conf. Lin g , 346, c. H.

f- De Abrah., t. V, Pf., 284.

^ De Abrah., t. V, Pf., 284. xrjv ystxova (j-ovâôoç ôudcôa uTcepêà<Ta .. [).r, 5ûvr)xat xo ov aveu êxlpou xtvbç xaxaXaêeiv.

deux puissances ; le glaive de feu est le symbole du Logos*.

Mais ailleurs, le Logos nous est représenté comme supérieur aux deux autres puissances ^ qu'il divise et sépare 3. Il est alors considéré comme le représentant et Tagent de la justice et de la loi divines, qui fait entre les choses et les êtres la part de la bonté et la part de la justice, divise les lois en lois envers Dieu et lois relatives aux hommes, comme il sépare la nuit du jour, Fhomme de la femme, l'hiver de Tété, en un mot qui met l'ordre et la règle dans le monde, en instituant pour chaque espèce comme pour chaque être des lois, ou inviolables ou qu'on ne peut violer sans se rendre coupable ^. C'est à la connaissance de ce Logos divin , quelle qu'en soit la nature, que nous devons , si nous en avons la force, tendre d'un effort intense, continu, et, pour ainsi dire, sans reprendre haleine, airveuryTi^; et si la force morale ou intellectuelle nous fait défaut pour nous élever jusque-là , essayons d'arriver jusqu'à la puissance divine qu'on appelle royale , qui commande et imprime la crainte. La crainte corrige et redresse ceux que ne persuade pas et n'attire pas l'amour 6.

* De Cheruh., t. Il, Pl., p. 16. Tpctov ôà oruvaytoybv «[jicpoîv {jl£(jov elvat Xoyov.

2 De Prof., t. IV, Pf., 268. 6 ôè 'juapavo) toutwv Xoyoç 6etoç... aOirbç elxwv ÛTiapxwv OeoO... o èyyuTàTto xou {xovou ô ^ctcv à^'^^^*? àçiôpuixevoç.

3 Qu. rer. dit), hœr., t. IV, Pf., p. 74. y^re SwpyîxtxY) vcai y) xoXao-xvipcoç aÙTÔ)

^ On l'appelle, sous ce rapport, la loi même du monde, NofjLoç, 8e(y^6z, le pasteur de ce troupeau sacré (Eus., Pr Ev., VII, 13, p. 323). C'est encore l'échanson, otvr>^oo;, de Dieu, le roi du banquet divin, (juixTcoacâp^oç 6eoO ; mais il ne diffère pas de la liqueur sacrée qu'il verse dans les âmes pures; il est lui-même la délectation, la dilatation de 1 ame qui s'épanche et se répand, la beauté du cœur, l'ambroisie de la joie et de la félicité qu'il communique (de Somn., t. V, Pf., 206), To Y)ôu<7txa, Y) ûcvaxyfftç, r\ eij9u[ji.ta, xb Xot.p5i.<i, xb eûcppoffuvY)? à[xêp6(7iov .. çapfxajcov.

^ De Prof., t. IV, Pf., p. 266. cpoêo) yàp... et xa\ \j.r\ eùvo(a... vouOsxeîxai.

6 Qu. det. pot. insid. sol., t. II, Pf., 182. uaxlpa |xèv xbv y e vv a av xa... fjLY)X£pa ôà xYjv Socptav, ôt'^ç aTtexeXéaÔY; xb Tiav. Il y a donc une différence entre l'acte de yewàv et l'acte d'àuoxeXeVv. Quelle peut-elle être? « Le Démiurge {de Ebriet., t. 'lll, Pf., p. 182) peut être appelé le père du monde créé ; la mère

Au nombre des puissances divines au premier, c'est-à-dire au même rang que le Logos , avec lequel elle se confond, il faut compter la Sagesse, v) (jocpta, dont Philon dit que si le Dieu qui a créé le monde en est le Père , la Sagesse par qui le Tout a été achevé en est la mère. Mais cette Sagesse, cette science, n'est pas différente au fond du Logos; elle n'en est qu'un autre nom et en réunit toutes les fonctions et tous les attributs. La Bonté universelle absolue, -fj y^^tx-/) àyaOoTYiç^, sort, s'écoule, émane, exTropeuerat, de la sagesse de Dieu, et celle-ci est le Logos de Dieu 2, -îj li ècnv 6 ôeou Xoyoç Et, en effet, la Bonté est Raison, comme la Raison est Bonté. L'identité du Logos et de la Sagesse est affirmée dans plusieurs autres passages de Philon. On lit ici que le Nou; du Tout, c'est-à-dire Dieu, a pour demeure son propre Logos 3; son essence consiste dans sa pensée, et là, que la Sagesse est la demeure intelligible de Dieu , oixoç ^or^xàc, *. Le Logos, nous l'avons vu, est appelé tousuç, parce qu'il distingue les opposés dans le monde 5; la pensée n'est jamais que la pensée de rapports qui sont conditionnés par une distinction, une différenciation, une opposition subjective ou objective des choses, sans laquelle tout serait confondu dans une unité indistincte. Elle repose sur un dualisme , le dualisme de l'objet et du sujet d'abord, et sur le principe de la différence , de Vautre^ comme disait Platon, en même temps que sur celui du même, c'est-à-dire de l'unité et de l'identité du moi.

La Sagesse, à son tour, est nommée le jugement par lequel

en est la science, £Trt<TTri(j.r,, avec laquelle cohabite Dieu, ïj (t u v w v Ôeb;, et à laquelle il s'unit pour engendrer le monde, son fils sensible, ' alaeYîTov ui6v. Cette science est la sagesse, Soçc'a » . Ainsi, le père serait \\ cause efficiente, la mère, la cause formelle, le système des raisons et des lois d'après lesquelles le monde devait être créé. » Leg. Alleg., t. I, Pf., p. 158.

2 On voit apparaître ici le principe de l'émanation, et, de plus, la bonté émaner de la raison, c'est-à-dire du logos.

3 De Migr. Abrah., 416, b. H. tov âavToO Xôyov.

* De Prof., 470, a. H. Un peu plus loin, le 6eïoç Xoyoç est appelé alôépto; 5 Qu. rer. div. hser., 499, a. H.

toutes les oppositions de la nature des choses sont distinguées Comme le Logos, la Sagesse est la source des quatre vertus cardinales ^. La Sagesse est la première et la plus parfaite des puissances qu'il a séparées de lui-même. Dieu est l'être généralissime, au-dessous duquel vient le Logos, par qui toutes choses existent, excepté Dieu et lui-même ^. Car Dieu même est supérieur et antérieur au Logos , le second Dieu ^ ; il est placé au-dessus et au delà de tout être pensant, de la Pensée même , et réside dans une certaine forme et essence d'une nature absolument particulière ^.

Outre ces deux ou six puissances, dont le système se résume dans le Logos ou dont le principe remonte à lui, Philon fait entrer dans le monde intelligible, dans le groupe des idées, Xdyot, qui le constituent, les âmes humaines 6, du moins celles qui par leur pureté particulière ont mérité de ne pas être accouplées à un corps terrestre, qui vivent éternellement dans l'air et y ont leur demeure. L'Écriture sainte les appelle des anges, les philosophes des démons"^. Ces âmes immortelles, qui se distinguent en plusieurs degrés de perfection et forment comme une hiérarchie, remplissent le lieu divin, l'espace sacré, le Ciel s. Car Dieu n'a pas voulu qu'aucune partie de l'univers fut vide d'êtres, que l'air, qui est le principe et l'organe de la vie ^5 fût privé d'êtres vivants incor-

* De Prof., 479, a. H. xpïcTtç twv oXwv y) Tiacai £vavTi6T-/;T£ç ôta^euyvuvxat.

2 Leg. AU., 52, a. H ; de Post. Gain., 250, Mang. ; de Somn., 1141, b. H. Lefj . Alleg., 1103, b. H. v^v axpav xai 7rpa)Tt(yTY]v st£(X£v 0:7:0 xtov èautou 8uvâ(X£wv... To Sà yevixcoTaxov èaxtv 6 ôéo;, xa\ ôeuxspo; 6 Aoyoç... xà Se àXXa Aoyo) [JLOVOV ÛTïâpxet.

^ Euseb., Prsep. Ev , VII, 13, p. 313 (extrait d'un ouvrage de Philon, aujourd'hui perdu, intitulé : Zr;xr|txaxa xa\ Xuaeiç) : xov ôeuxepov Oebv, oç èdxtv èxec'vou Xoyoç.

5 kl., id., 1. 1. 6 Tipb ToO Xoyou Ceôç. Dieu est donc au-delà de la pensf^e; même au-dessus de l't/n, il est l'être pur, xb ov... xpstaawv \ Tcaaa Xoyixv) (puai;.,. xiv\ è^aipéxo) xaôsaxtoxt îSloc.

6 L'âme est donc une idée, comme dans Platon.

' De Somn., 586. c. H. (j-exewpoTioXoOcri xbv aîtova, Id., 585, a. H. ^l/u^ac 8è aôâvaxoi o\ Xoyot ouxot.

De Somn., 584, e. H. 6 ôeîoç tôtzoq y.a\ cspà x^P'^ 7iX>^py)ç àdwjjiaxwv. De Somn., t V, p. 10. De lu vie et de toutes les sensations.

porels*. Ces esprits, âmes et anges forment un chœur de puissances divines, qui se dérobent à nos sens, et sont rangés dans un ordre déterminé ; ils n'ont pas tous la même place ni la même destinée ; car, dit-on, les uns doivent outrer dans un corps mortel, mais en être délivrés après de certaines périodes de temps ; les autres les plus purs, affranchis de la nécessité de demeurer sur la terre 2, chargés de communiquer les dons de Dieu à ses créatures 3, sont les ministres du Dieu premier, ses messagers et ses interprètes pour ainsi dire ses yeux et ses oreilles, voyant tout et entendant tout^. Leur substance est spirituelle, pneumatique, c'est-à-dire incorporelle ; souvent pour être utiles aux hommes, ils se métamorphosent et prennent la figure humaine^.

D'après Philon, l'homme est surtout une âme , qui n'est pas nécessairement et essentiellement attachée à un corps ; cette âme est une Idée , c'est-à-dire fait partie de ce monde

* De Somn., a. H. iravra xîo uoiv^t^ xà xoO x6(7[xou liépr, xaXov £Ôo|ev sîvat î^totov àvauX-Tiaat.

'2 De Plant. N., 332, M., p. 92. ôuvafxet;... ataOï^crst où6a[JLri oùôa[ji.tï)ç xaxa- >,a|j-êavo(j,£vaç* ^w/^G)^ à 9taaoç ouxoç àacofJLâxtov éaxt SiaxExoa[JiY]fX£V(ov ou xaîç aùxaîç Iv xâ^£(jc. La Gnose dans Basilidès a développé et systématisé à outrance cette doctrine des puissances : Le NoO:, la raison personnifiée, est une émanation du père incréé; le Logos est une émanation du NoO; ; la$pôvY](7tç du Logos ; la Sophia et la Auvâ(jLc;, de la $p6vr,cri:, et les vertus ou forces, les chefs et les anges, primi, sont une émanation de la Sophia et de la Auvaixt;. Le système des puissances divines est encore plus compliqué dans Valentin. Le père des choses engendre le NoO; et la Vérité, la Profondeur, Buôôç, et le Silence, Styo, qui constituent la tétrade, racine de toutes choses, pc^a xtbv Ttâvxwv. Le NoO? et la Vérité engendrent le Logos et la Vie, et la Vie engendre l'Homme et l'Eglise, et dix autres /Eons, tandis que l'Homme et l'Eglise en engendrent douze, dont le plus jeune est la Socpca, Mon féminin. Ces trente ^ons constituent le plérôme, la plénitude de la vie divine. L'église catholique n'a adopté, de cette classification mystique, que les archanges, les trônes, les puissances et les dominalinns, S. Paul, Rom , VIII, 38; Corinth , XV, 24.

3 De Plant. N., 332, M., p 92, t III, Pf. àvwxâxw ô'EÏvai Tcpb; aùxôj xû a'.Qipi xà; y.aôapcoxâxaç... 7rp£(7ê£U0[j.£va!; xa\ oiayyEXXourraç xâxe Tiapà xoO •rjYEfxovoç xoîç uTiYjxôot; àya^ot. xa\ xô) pafJiXet, d>v eî<Tiv ÛTiyjxoot XP^'O'-

4 De Abrah , p. 16, M.

5 De Somn., 642, M.

6 Fragm. de Joh. Damascius dans Josèphe, p. 626 : TiveufxaxtxYi ôè r\ xîbv iyyé- Xwv oùffta* £ixa2|ovxai ôà uoXXâxtç àvQpcoTrtov cSéaiç Trpôç xàç xtov 'û'noxei[xévtov Xpetaç ti.exa[xop9ou(xevot.

intelligible dont la substance est pneumatique ; cette Idée dans rhomme est vivante d'une vie supraterrestre, suprasensible, mais individuelle, personnelle. Par là on est conduit par l'analogie à conclure que toutes les autres Idées , toutes les vertus, toutes les puissances de Dieu ont comme l'âme humaine une existence personnelle. Mais cette conclusion est assez embarrassante ; car si la personnalité se comprend encore attribuée au Logos, au second Dieu, il est difficile de la concevoir dans les autres puissances, telles que la justice impérative et la justice prohibitive, dont la distinction suppose une essence purement abstraite. Il ne semble pas que Philon ait eu conscience des conséquences logiques de ses affirmations successives : nées au fur et à mesure et à l'occasion de l'interprétation de textes qui n'ont aucun lien systématique, il n'a jamais senti le besoin de les réunir et de les fondre en une conception d'ensemble dont toutes les parties fussent d'accord entr'elles et avec un principe supérieur, d'où elles seraient déduites. Une chose singulière dans le système métaphysique de Philon, c'est que la création du monde réel et sensible, confiée à la puissance démiurgique du Logos, n'est pas immédiate. Celui-ci, déjà considéré comme un pur intelligible, crée d'abord un monde intelligible , contenant autant de genres intelligibles, d'idées des choses, que le monde physique contiendra de genres réels et de choses mêmes 1. Les genres dans ce monde, comme dans le monde réel, sont donc antérieurs aux choses particulières et aux êtres individuels. Ainsi, par exemple, Dieu a formé d'abord un type incorporel de l'homme, un homme général et intelligible, le genre humain 2, réunissant les deux sexes, le mâle et la femelle, ou plutôt ni homme ni femme, l'homme image de Dieu 3. Car ce n'est que postérieurement qu'il a créé sépa-

* De M. Opif., t. I, Pf., p. 10. x6(y|Jiov ex xtov lôetov auvedrcoTa.. . xodauxa Tiepié^ovTa atdôyjrà ylviQ ocrauep Ixeîvto vorjxcc.

2 Leg. Alleg., 1098, e. H. TcpoiruTicudaç tôv yevtxbv avOptoTcov.

3 /rf., 1088, a. H, Il y a deux espèces, yévYj, d'hommes, l'une faite à l'image de

rément l'espèce, rb sISoç, mâle, l'homme, caractérisé par la raison, et l'espèce féminine, la femme, caractérisée par la sensation K

Analyser en lui-même ce monde intelligible , incorporel , archétype des choses, est impossible; mais nous pouvons soupçonner et comme conclure par induction comment il a été fait et de quoi il se compose, en considérant que tout ce qui existe et se passe dans notre monde réel n'en est que la copie, l'imitation, l'image 2. Car toute image désire ce dont elle est l'image et est de Tordre de cet être ^. Ce plan intelligible, contenant non pas toutes les Idées, mais l'Idée du monde réel futur, comprend : un ciel incorporel, une terre invisible et pour ainsi dire idéale, une Idée de l'air de la lumière, de l'eau, du pneuma, du vide, même une Idée de l'herbe, une herbe idéale, et à plus forte raison une Idée de l'homme.

C'est sur ce modèle engendré lui-même qu'a été créé le monde que nous percevons, ce monde-ci , xhvZe t'ov xdcjjiov. Quoiqu'il soit périssable en lui-même en tant que créé, il repose sur des lois immuables , dont le système et l'unité s'appellent la nature, Yj cpuctç, qui est la règle vraiment légitime du monde physique comme du monde moral 5. Le système de l'univers a pour fondement inébranlable la loi , NcJjxoç, la

Dieu, V.0 xaxVixova yeyovoç, l'autre formée de terre. Il est assez singulier que le Logos lui-même soit appelé ailleurs (de Conf. ling., 331, b. H.) à la fois 0 xax* elxova àv6pw7ioç, le fils de Dieu, son Logos premier né, son ange, son archange primitif et polyonyme, principe, nom de Dieu, et Aoyo?. Id., 326, b. H. avôpwuo!; 8eoO 0; ToO àl'ôiou Xôyoç wv.

» Leg. Alleg., 1089, e. H.

2 De M. Opif., t. I, Pf., p. 10. TrapaxoXouôvîcravTeç slxovi tiv\ tcÔv 7rap'yip.tv. C'est le procédé psychologique même ; nous ne pouvons concevoir l'intelligible divin en dehors de nous que par l'intelligible qui est en nous, c'est-à-dire par la conscience de nous-même.

3 Leg. AU., 4088, a. H. ixex'èxetvov xaTteTat.

4 De M. Opif., t. I, Pf., p. 16. àépo; ÎSéav.

5 De Abrah.j t. V, Pf., p. 232. tyjv çuctiv aÙTyjv onzp laxi -jrpb; àXi^Oetav itpeoSuTaTOv v6(jli[ji.ov 6ea{Jibv eîvai yTioXaêovreç, aTcavxa xbv ^t'ov èvo[xo6£TY)<3'av. De M. Opif., t. I, Pf., 38. àxîvYixoi. Id., p. 98. ô Tri? çuorew; opôbç Xôyoç... qui s'appelle 9e<y[x.b; ou yà\t.O!; 6eto;.

loi éternelle du Dieu éternel. « C'est elle* qui, tendue, raôsiç depuis le milieu jusqu'aux extrémités et depuis les extrémités jusqu'au milieu, assure la durée permanente du cours invincible de la nature, et en ramène à une unité ferme et forte toutes les parties. Car cette loi , BsGfjio;, indestructible du Tout, c'est le Père qui Fa faite 2. » En même temps que le monde ou postérieurement a été produit le Temps 3, image de l'éternité, [i.i[jt.Ti[xa aîwvoç * ; puis le nombre, qui a une origine sensible ; car il est né de la mesure du temps s, et les mesures du temps sont les années, les mois, les jours, c'està-dire les phénomènes astronomiques et les rapports des mouvements des astres ; enfin, l'ordre, rà^tç, qui est la succession sériée, l'enchaînement nécessaire et conforme à la raison des choses antérieures et postérieures 6, dans le domaine de l'espace, du temps et de l'essence. Le nombre et l'ordre qu'il détermine et auquel il est essentiellement uni président à la création du monde. Tout dans le ciel et sur la terre a été créé suivant des rapports et des proportions mathématiques 8. Mais il y a des nombres plus excellents que les autres : c'est particulièrement le nombre quatre, la tétrade, qui engendre la décade ^, et le nombre sept, qui a vu l'achèvement des choses et a une dignité, une vertu, une puissance qu'on ne saurait jamais suffisamment célébrer C'est le cinquième jour qu'ont été créées les espèces vivantes

1 De Plant. N., t. III, Pf., p. 90. Ou Dieu. Le mot outoç peut se rapporter aussi bien à la loi qu'à Dieu même.

2 De M. Op., t I, Pf., p. 14.

3 Qu. rer. div. hser., t. IV, Pf., p. 72.

De M. Opif.y t. 1, Pf., pp. 32 et 34. ^ àpiôt^wv (puaiç soeix^, XPÔvou uapa-

ÇTQVaVTOÇ aÙTYJV.

^ De Plant. N., t. III, Pf., p. 90. ôoXix£^£' '^^v tt); cpucrstoç ôpofJLOv ocviTTyjTOv. 6 De M. Opif., t. I, Pf., p. 16. Ta^'.ç ôè àxoXouOta ■/.où stPfJLo; iait. TrpoYjyou- [xévwv Tivîov y.cCi èTcopévtov.

' De M. Opif., id., p. 8. Tct^ei ô'àpi0(xbç oîxsîov.

^ De Monarch., 824, a. H. xà êv oùpavô) Tidcvxa Xoyotç xai ôcvaXoYt'atç Seôy)- [jLioupyYjTac.

9 De M. Opif., t. I, Pf., p. 32. ri TÉTpaç... Trj tou uavro? oùpavoO te xa\ xod-

10 Id., p. 60.

et mortelles, parce que rien n'a plus de rapport à la vie que le nombre cinq^ En effet, c'est par la possession de la sensation que l'être animé se distingue de l'être inanimé, 'é[i.'}u/a à'j/u/^wv ; or la sensation comprend cinq sens , qui correspondent à cinq espèces de sensibles : les couleurs, les sons, les saveurs, les odeurs et une cinquième, à laquelle se rapportent les sensations de froid et de chaud , de mollesse et de dureté, de rude et de poli.

La cause qui a créé le monde est aussi celle qui le conserve; car l'activité créatrice de Dieu est continue. La cause du tout est par essence créatrice et productive , SparjxYjptov ; elle ne cesse jamais de créer. Cette activité ininterrompue n'empêche pas que Dieu goûte la félicité du vrai repos, qui n'est pas l'inertie. L'action n'est pas pour lui une fatigue , mais au contraire un état agréable et facile. Le monde créé est éternellement soumis au devenir et au changement et ne reste jamais le même ni dans le même état 2. Ce qui change en agissant se fatigue d'agir : la terre , le soleil , les astres eux-mêmes se fatiguent à accomplir leurs révolutions ; à plus forte raison, l'homme ; mais Dieu et Dieu seul connaît la joie du repos éternel dans un acte éternel 3. Le Dieu qui se repose dans l'activité incessante, c'est la Providence, dont l'existence est démontrée par l'existence de cette loi naturelle qui veut que celui qui a créé une chose veille à son œuvre ^. Philon l'appelle encore la nature, -J) cpuaiç : c'est la nature, disent les éléments, la terre et l'eau , substance du corps humain , c'est la nature qui nous a mêlés , pétris et

' De M. Opif., p. 38, oùôàv ourto; é'xspov èTÉpo) avyyz-vïç coç swoiç uevTaSa.

2 De M. Opif-, p. 2, e. H. èv yevéaet v.a\ {xeTaêoXaîç oùôéuo-ce xa^à ik aùxà ov.

3 De Cherub., t. II, p. 66. tyiv aveu xaxoixaôscaç [ktzà. TioXXriç e\)\i.apz'.aç àuovwTaTYjv èvépyetav.

^ De Prsem. et pœn., 916, e. H. Tipovotav àvayxatov elvai* vôp,o; yup çuaswç èTTtpeXeîcrôat to neTrotYixb? yeyovÔToç. Cette preuve toute psychologique, tirée de l'analyse des sentiments de l'homme pour ses œuvres, est assez singulière par le rôle qu'y joue l'idée de la nature, identique au fond à la Providence, qui se trouve ainsi démontrée pnr elle-même.

CiiAiGNET. — l'sijclwluyie. '29

formés en un corps humain. Mais cette nature est immédiatement après nommée l'art divin, tj ôe^ia TÉp^/i ; c'est Fart de Dieu considéré dans la fonction d'artiste, TByyhriq K

Le .monde est vivant; il est tout entier, en toutes ses parties, plein de vies, plein d'âmes, 6Aov 8i 'oXwv ii^'^/ux&ab^i : ces âmes, ce sont, nous l'avons vu , les anges ou les démons, volent dans l'air par qui tout vit, et qui ne peut pas ne pas être vivant. Tout ce qui vit vit d'air et de pneuma ; si les trois autres éléments, la terre, l'eau et le feu ont leurs animaux propres, à plus forte raison l'air devait avoir les siens 2. Les astres sont des êtres vivants et intelligents 3. Tout ce monde, dans son immense variété et son admirable beauté, a été fait pour l'homme, qui en est cependant une partie et à la fois la fin. C'est pour cet être qui , de tous les êtres vivants lui est le plus semblable et le plus cher*, que Dieu a préparé d'avance toutes les choses de cet univers , voulant qu'il ne manquât rien de ce qui est nécessaire pour vivre et pour y vivre heureux ^.

Il a donc créé les choses nécessaires et agréables à son corps, et les choses nécessaires aux jouissances supérieures de son esprit et de son âme, d'abord le ciel, dont la contemplation éveille en lui l'amour pour son créateur et le désir de la science des choses visibles qui l'élève bientôt à la philosophie par laquelle il devient, tout mortel qu'il est, un être immortel 6.

Il y a, nous le savons déjà, deux hommes, deux genres d'hommes entre lesquels il y a une grande différence : l'un

1 De Victim. off'er., 849, a. H. De Sacrifie, 147, b. Le système des vrais biens constitue la nature, xà ôà à\ioloyo\)\).z^0L àyaôà ôeîv àvvjcpôai tyiv çucriv.

2 De Gig., t. II, Pf., p. 358 et 360.

3 De Plant., t. Ili, Pf., 92. 2;wa yàp xa\ vospâ.

^ De M. Opif., t. I, Pf., 50. oWet.oxâxcù xa\ cpiXiaxo) !^cocp... udcvra upoï]-

5 De M. Opif., t. I, Pf., p. 50, upo; ts to ÇyjV xat to e\) Çr)v.

^ Id., p. 50. ûcp'où (la philosophie) xatTot ÔVYjToç àv 6 avOpwuoç àuaôa-

' Id-, p. 90. Sta^opà 7rap.(i.£Y£0Y]ç.

créé par Dieu à sa propre ressemblance, 6 Tronriôstç, et qui appartient à l'ordre divin et idéal ; c'est d'après ce type idéal qu'a été formé l'homme réel, composé d'un corps terrestre matériel et d'une âme capable de sensation et participant à la différence qualitative des sexes, inconnue à l'homme idéal, intelligible, incorporel ^ Le second est l'homme fabriqué, 6 TcXàdTYiç, To TTETcXadixÉvov , d'uuo coustitutiou plus matérielle, plus terrestre, et au Noîiç duquel sont adhérents par essence les sensations, les passions et le péché ^ par suite de l'union essentielle de l'âme avec un corps 3, dont les besoins l'entraînent au plaisir, en soi mauvais. L'homme intelligible réunit toutes les vertus divines : raison et sagesse, pensée et parole ; l'homme réel formé à son image participe à ces vertus, à la raison, mais d'une façon imparfaite et non sans mélange.

Tandis que pour la création de l'homme intelligible et en général de toutes les choses bonnes et même indifférentes, àStàcpopa, Dieu seul était le Démiurge, pour la création de l'homme réel, être mixte, capable de mal comme de bien, il n'a pas voulu être seul : il s'est donné des coopérateurs, ses puissances inférieures; c'est pour cela que le mal ou du moins le penchant au mal est inhérent à la nature humaine, et Dieu, leur père, ne pouvait pas être la cause du mal qui se trouve chez ses enfants 5.

1 De M. Opif.,l. I, Pf., 90. ISsaxtç, r\ yévoç, t| dcppay'iç, Tj voYjxbç, àdiofxaxoç. Leij. Alleg., 56. àiiXcoxepoç cpOapxrj; uXiqç àtxéxoxoç... xaôapwxépaç xe xai ecXtxptv£(TX£paç (jyCTxâaewç.

- De Victim., 816, H. 6 xsXeîo; oùx evcpsuysc xb a(ji.apxaveiv.

3 L'élément corporel, xb awtxaxosioèç, et pour ainsi dire terrestre, la sensation est la base, pàatç, de l'âme, dont le NoOç très pur, l'élément céleste, est en quelque sorte la tête. De Soinn., t. V, Pf., 66. Le NoO; et la sensation, que conditionne le corps, ne forment donc qu'un seul être, une seule substance, comme la tête et le tronc avec les pieds de l'homme ne forment qu'un corps. Rien n'explique cette unité contraire au principe du système.

^ De Somn., t. V, Pf., 224. Dieu seul et celui qu'il aime sait ce que c'est que le bien et le mal.

^ De M. Opif., t. I, Pf., p. 48. ïoei yàp àvatxiov eïvat xaxoO... xbv iraxépa xoîç èxyôvocç.

Ainsi dans la création des êtres mixtes et mélangés, il y a une part qui remonte à Dieu et une part qui ne lui appartient pas*. Le corps, de nature et de substance terrestres 2, formé d'un mélange de terre, d'eau et d'air 3, a été fabriqué par ses ministres, ses puissances inférieures ; mais l'âme, du moins la partie éminente, directrice de l'âme, que Philon appelle le Noîîç, vient d'en haut, du dehors, du ciel* ; sa substance est spirituelle, incorporelle, c'est un esprit, un pneuma; c'est le pneuma de Dieu même qui est insufflé par lui seul dans le corps préparé par ses anges et qui lui donne la vie ^ et la pensée.

Mais la substance de ce pneuma, quelle est-elle ? Bien que Philon déclare que c'est une chose que l'on ne peut pas connaître, il semble s'associer à ceux des philosophes qui en font une substance éthérée, ou, s'il y en a, une substance supérieure encore à l'éther^, et de plus un éther à l'état de tension, 7rv£U[jLaTtxoç rdvoç. Ce pneuma de l'âme ou du moins du Notîç est de la même substance que Dieu, ou le ciel intelligible, c'est-à-dire est de l'éther, ou quelque chose de plus divin encore que l'éther.

L'esprit vient et provient de Dieu ; car il ne peut venir et provenir d'aucune chose créée, mais de l'essence incréée et

* De M. Opif.y p. 48. Ta ôà (juxxà, Tzri [lÏv o'txeîov, tzti ô'àvotxeîov.

2 Qu. det. pot. insid., t. H, Pf., 196. yewôoO;.

3 De Somn., t. V, Pf., p. 8.

^ Id., id., p. 8. « Quatre éléments composent le monde et l'homme : la terre, l'eau, l'air et le ciel. Il est difficile, mais il n'est pas impossible de connaître les trois premiers; mais le quatrième se dérobe à la recherche, àvsupexéoy [xoîpaç Yilito-rat... ày.axâ\-i]'KTov ex^^ ''^V ç^o^tv. Est-ce une matière crystalline? un feu très pur? ou un cinquième corps mii en cercle, xuxXocpopcxov oû[Jia? Est-ce . un pneuma? Qu. det. pot. insUL, t. II, Pt., p. 196. 7tv£0[;.a eaxtv ^'^X^? ovaia.

5 De M. Op., t. I, Pf., p. 16, 2;o>xixcoTaTov xb TcveOfia. Qu. rer. div. hœr., t. IV, Pf., p. 30. [LÔvoç ô xaxaTTveudôs'tç avcoOev oùpavcou xe xai ôetaç [xot'pa; £7îiXa^cov. Fragm., 668. xoO XoytxoO xb 0£îov TiveOfxa oùat'a.

^ De Speciall. legg., t. II, ed. Mang , p. 356. •/] '\i\)xr\ alôspiov r]v TcveOjxa xai et ôv) xt a'iôeplou 7ïV£U[jiaxoç xpetxxov. Leg. AU., Mang., t. I, p. 119. r\ ôï 4'^X''1 aîôéptôç èoxtv. Il ne faut pas confondre Téther avec l'air. Le pneuma n'est pas l'air agité et mobile ; c'est un type, un caractère, une espèce de forme de la nature divine, xuttov xivà xa\ x'^pay.'ïripa. Qu. det. pot. insid., t. II, Pf., p. 196. C'est par là que l'âme est une plante du ciel, oùpavtov çuxov.

parfaite d'où il émigré pour venir s'établir comme un colon en nous^ Ce NoOç, divin de substance et d'origine, est pour ainsi dire l'âme de l'âme, '}u/;^ç ^'j/V, comme la pupille peut être appelée l'œil de l'œil ^ : il est par suite l'essence vraie de l'homme.

L'âme, dans sa totalité, aura donc une double essence et une double substance : le sang, qui est la substance de l'âme entière oX'fi ; le pneuma ou l'éther divin, qui estla substance de la partie dirigeante de l'âme. Le sang est Vâme de toute chair, de toute vie corporelle ^. Bien que par toute l'âme, oix iii<j'r^ç aÙTïjç, circulent et se meuvent les pensées de Dieu c'est parle Noîi; que l'homme est parent et même proche parent de Dieu c'est par la pensée que tout homme est intimement uni au Logos divin qui est la pensée même, la pensée éternelle 6. L'âme humaine, au moins, l'âme qui pense, qui reçoit sa substance et sa forme de Dieu, dont elle est l'image, est donc immortelle ; ce qui ne laisse pas de faire naître quelques difficultés. En effet, si l'âme a au moins deux parties, la partie pensante et la partie irrationelle, elle n'en est pas moins une et indivisible, et d'une unité substantielle ; car la partie irrationnelle, To iXoyov, qui se divise elle-même en faculté des émotions et posions et faculté des sensations, est pour la partie pensante un auxiliaire, un frère, et un frère de même sang, o[/.aiao; : elle en est comme une bouture, ysw-ritjia '7. L'unité de l'âme

* Qu. rer. div. hsr., 519, d. H. avwOev àTt'oùpavtou xaxaêà; ô NoOç èvôeÔYj Talc crt6[J.aT0ç àvâyxacç ; de M. Op., t. I, Pf., 92, ànoiy-iav xr-jV èvOâôc axei- >aaevov.

2 De M. Op., t. I, Pf., p. 42.

3 Qu. rer. div. hser., t. IV, Pf. . p. 26. ôt7rXr,v eîvat xa\ ty^v oùatav ir\ç ^\)-/ri<;, aliioL [j.àv TO TYjÇ ol-qç, ToO ôà r, Y £ (J' 0 V t X a)T â TO u uvsOfj-a Ôeiov. . tj^ux'Ô Tzaariz aapxo; af[j.a. L'âme qu'il appelle o/,-/; est (Jonc lame principe de la vie psychique. On ne voit pas pourquoi il l'appelle oXr,.

^ De Somn., t. V, Kf. , p. 66. ôtà izolctt^ç c.-jit^q o\ toO OsoO Xoyot -/a)poO<yiv àS'.aaTCXTfoç.

^ De M. Opif., t. I, Pf., p. 98. auyyevr,; te xa\ àyxî<T'JT:opo? àv toO riyé|xovoç.

® Id., 9i. àiôtoç Xôyo; .. aÙTYiv toO ôet'ou xa\ àopaTOu elxova... oùatojOeîaav xai TUTX6i)6£l(7av aqppayiôt 6eoO r|; ô ^apaxT'i^p ècrTiv à'i6coç >ôyo;.

7 Qu. det. pot. insid., t. II, Pf., p. 202. o-j S.aipsTÔv. Leg. AIL, t. I, Pf., 190. ixtaç yâp lazt ^l^u^rj? U-ip/) xat yevvTQ|JLaTa, r^ze aîaÔYjacç, xa\ Ta TiaOri" po-^9ô; ÈCTTi xG) v(î) (io; av àSeX^bç xai o\i.a.t[i.oi;.

est ici affirmée ; mais elle n'est ni déduite ni fondée logiquement. Si l'on prend au propre le mot o[xat[j.oç, les deux parties, {xsp-n, de l'âme sont consubstantielles ; mais quelle est cette substance commune ? Le sang, substance de l'âme entière, ou l'éther pneumatique de Dieu ? L'éternelle question d'Aristote se dresse toujours devant tout système dualiste : xi to £v ttocouv, qu'est ce qui fait l'unité ? Il semble que pour Philon la tension du pneuma soit la force qui lie en un seul système toutes les parties de l'âme et en fait l'unité et l'harmonie : « Les pensées de notre âme, vo7^[ji.aTa, dit-il quand elles sont en conflit, en contradiction les unes avec les autres et comme en guerre avec la vérité, ne peuvent trouver l'harmonie et l'unité, parce que les tensions du pneuma, qui sont le lien le plus intime et le plus naturel pour elles, sont comme brisées. » Mais qu'est-ce qui tend ainsi et le pneuma et le sang, les forces de la partie rationnelle et de la partie irrationnelle de l'âme ? C'est toujours la même difficulté.

Notre nature est donc double ; il y a en nous un animal et un homme. L'âme elle-même unit la force vitale, 8uva|xtc (^w-

Tix-jj, et la force pensante, §uva(ji.iç Xoytx-ir) xaô 'tJv Xoyixol yeycJvajjLev. Ces deux forces ne font qu'un tout indivisible ; mais de plus, l'âme humaine qu'elles constituent par leur union n^ peut pas être séparée de l'âme divine dont elle est une parcelle, dont elle est le temple ^ ; car rien ne peut être détaché de Dieu par division, par séparation réelle : l'âme n'est

1 Qu. rer. div. hsRr., t. IV, Pf., p. [106. De nos pensées, Iwotwv, les unes, conduites par la vertu, s'élèvent, comme des oiseaux célestes, vers le ciel ; les autres, evvoTifi-aTa, rebelles, s'attachant dans leurs mouvements aux corps, descendent en bas, et précipitent avec elles l'esprit, tyjv ôtâvoiav ; elles se mettent en rapport avec les choses sensibles et non intelligibles, mortes et non vivantes, avec les corps et avec les parties diverses du corps, entre lesquelles elles se divisent ; dans cet état de division, àpixovîav àa-/iX3Cvov 6l|aaôat xa\ evcoTtv, xwv Tcv£U[j.aTtxa)v xovwv, oï a\)\).(i^\iiaxaxoç, ôsa[xb; rjaav, StaxoTrevTcov . D'après ce passage, il semble que l'accord de la pensée avec elle-mênie soit le caractère même et l'essence de la pensée, cru[j.cpus(7TaTo; Secrfxôç ; la contradiction en est la ruine. Des pensées qui se contredisent réellement ne sont pas des pensées.

'2 De Sornn., t. I, Pf., 98. ôuo Upà 8eoO, Ev (xèv o6e xoajxo;. .. eTspov aï

qu'une extension, un prolongement de son essence. La puissance de Dieu est toute d'expansion et ne souffre aucune rupture, aucune discontinuité de substance

Non seulement notre être est double 2, il est multiple ; car il a une pluralité de formes : une forme habituelle d'être physique, eiiç, qui lui est commune avec les êtres sans vie, tels que les minéraux, représentés dans l'homme par le squelette osseux ; il a une organisation vivante, une nature, cpuaiç, comme les végétaux, auxquels ressemblent et correspondent nos ongles et nos cheveux : cette nature n'est autre chose que l'e^iç à laquelle s'est ajouté le mouvement. L'âme, <]>u/7i, est plus que la vie : c'est la vie douée de la faculté de représentation et de la faculté du désir, mais non encore de la faculté de la raison ; elle est commune aux animaux sans raison et aux êtres raisonnables; car même notre raison, 6 rnjAxepoq'Nouç, a quelque analogie avec l'âme irrationnelle. Enlin, l'homme possède la puissance de la raison et du raisonnement, 8ùva{j.tç Stavo-r^TixT], par laquelle il pense ; elle appartient en propre à l'homme en ce qu'elle le distingue des animaux et lui est commune avec les êtres plus divins que lui. Cette faculté est double : l'une de ses parties est celle par laquelle nous raisonnons, nous démontrons, xaO'vjv StaXeyoïxeOa ; l'autre celle par laquelle nous sommes des êtres pensants et connaissants, xaO 'Tjv Xoyxot effjjLEv. A cette faculté s'en rattache une autre qui en est comme la sœur : la sensation, qui complète l'homme en lui donnant le moyen de percevoir le monde sensible et d'en jouir. Inférieure en dignité et en puissance à la raison, elle complète l'âme tout entière et permet au Nouç de saisir,

* Qu. det. pot. insid., t. II, Pf., 196. TÉpiveTat oùSsv xoû ôscou xaT'àuapr/)(T'.v, àXXà (xovov extEtvETat. Id., id., p. 202. prj^iv où Xaixêàvwv, ôXxoç yàp rj

2 C'est toujours le mot de Boerhaave tant répété par Maine de Biran : Homo duplex in humanitate, simplex in vitalitate, c'est-à-dire la dualité, la conscience du moi et du non moi, qui est la conscience même, n'apparaît que dans l'homme, qu'elle caractérise. L'être reste simple tant qu'il n'est que vivant. Mais peut-il être vivant sans une forme quelconque de pensée, de conscience, et par suite de dualité?

sans exception, tous les êtres. Sans elle, le monde extérieur n'existerait pas, pour notre esprit du moins*. D'un autre côté, la sensation qui se rattache surtout, suivant Philon, à la pensée, a des relations nécessaires et essentielles avec la partie irrationnelle de l'âme, de laquelle dépendent les représentations et les désirs. Cette partie irrationnelle, aXoyov,est, dans l'ordre de la création, postérieure, comme dans l'ordre de dignité, inférieure à r7]Y£[xovixov, qui est antérieur à l'âme tout entière. Les médecins les plus autorisés confirment cette opinion ; car ils disent que le cœur, où réside le pneuma, principe de la vie, sorte de substruction du corps, est antérieur au reste du corps, est formé avant toutes les autres parties et meurt après elles et le dernier. Ils prétendent même que le cœur bat encore après la mort 2. Malgré cette infériorité d'essence, l'a^oyov est un aide, un auxiliaire engendré du Nou; qui est incréé en ce qu'il n'est qu'un épanchement des rayons de l'essence divine, et à qui il est nécessaire pour sa vie de relation avec le monde sensible. Des cinq sens, trois, le goût, le tact, l'odorat même, qui pénètrent jusque dans les profondeurs de l'organisme 3, sont serviles et ne servent qu'à la bête humaine^. Deux, pour ainsi dire en dehors du corps, sont philosophiques, c'est-à-dire servent à la connaissance : l'ouïe et la vue, bien supérieure elle-même à l'ouïe, car c'est dans l'œil, comme dans un miroir, que se peint et se montre en image l'âme par elle-même invisible^. Sans la vue, la

^ Leg. AU., t. I, Pf. 198-200. ai'dOyiaiv [3o-/^9bv aÙTo) vca\ au[jL(j<a^ov... xsXe-

pwaiv xriQ oX-^ç 'V^X"'!'; Somn., t. ' V, Pf., p. 62. Les corps immobiles ont une eUç ; les corps mobiles, mais qui n'ont pas la faculté de se représenter les choses, àcpavxdcfTTw;, ont une nature, cpuai; ; les êtres qui ont la puissance de désirer et de se représenter les choses, ôp[).ri xa\ cpaytacca, ont une âme.

Leg. Alleg., t. I, Pf., 138. upoxepov (jàv yàp ïtikoi.ae xbv voOv... toanep... xoO oXo'j crc6[iaxoç TrpouXaxxeaôai rj xapSca... uapb xai [xexà tV xeXeuxriv exc

3 De Abrah., t V, p. 334. a^oc xtov xoO aw[j.axo; ^aOuxàxwv c'cptxvouvxai.

4 De Abrah., t. HI, p. 298.

^ Id., id. «l^u^Yi; et'xôva Ô£S-/5[JLtoupYyi(79ai xYjv opaatv... èjjLçatvouaav eî'SwXov oia ôià xaxÔTïxpou.

raison ne pourrait distinguer le blanc du noir ; sans l'ouïe elle ne pourrait connaître le charme de la musique; sans l'odorat les jouissances des parfums ; sans le tact, le poli et le rude.

Mais la vue, dont l'activité ne se repose jamais, sinon dans le sommeil, qui parcourt dans un moment rapide tous les espaces du ciel, nous élève à des conceptions plus relevées. C'est le spectacle du ciel qui fait naître en notre esprit les questions de savoir si les choses vues sont incréées ou si elles ont eu un commencement, si elles sont en nombre fini ou infini ; s'il n'y a qu'un monde ou s'il y en a plusieurs : s'il n'y a que quatre éléments ou s'il y en a un cinquième, le ciel, différant des autres par sa substance et supérieur à eux par sa puissance; si ce monde a été fait et par qui il l'a été ; quelle est l'essence de ce créateur et ses qualités, à quelle fin il l'a créé; que fait-il maintenant? quelle vie mène -t -il, dans quel passe-temps vit-il ^? La science et la philosophie ont leur origine dans la vue, parce qu'elle n'est pas asservie aux plaisirs corporels et jouit non des choses mêmes, mais de la contemplation des choses, Tép^eiq... TToXù peXrt'ouç Twv (j(0[xaTtxà)V

Ce ne sont pas là seulement des connaissances : ce sont des sentiments, des affections agréables de l'âme. Le plaisir et le désir qui la chatouillent, la crainte et la douleur qui, pour ainsi dire, la mordent, la colère, cette arme de protection et de défense, àj^uvxVjptov ottXov^, ont pour condition lapartie irrationnelle de l'âme ; et ces émotions non seulement viennent au secours de la raison pour la conservation de l'espèce*, mais, comme nous le verrons plus loin, remplissent des fonctions plus nobles dans la vie intellectuelle de l'âme.

Si utile qu'elle soit à ce double point de vue, il est néces-

1 De Ahrah.y t. V, Pf., 302. tc; ècttiv aù-cfo ôiaywyri xa\ (3soç.

2 Id., id.

3 C'est de la douleur que Burdach a dit qu'elle est la sentinelle de la vie. der Waechter des Lebens, AnthropoL, § 413.

* Leg. Alleg., t. I, Pf. 188. YjôovYi [5oY)6£l npo; Sta^iovï^v xoO y^vou; y)(X(ï)v xa\

saire d'observer les limites de raction bienfaisante et secourable de la sensation dans la vie morale et intellectuelle. Elle agit surtout quand la raison sommeille et elle s'endort quand la raison est à l'état d'activité pleinement éveillée. Ainsi, par exemple^ la vue des œuvres de l'art plastique engourdit l'activité de la raison * et fait qu'elle ne pense plus rien d'intelligible. Quand, au contraire, nous voulons penser à quelque chose de purement intelligible, nous nous réfugions dans l'isolement, nous fermons au monde extérieur nos yeux et nos oreilles. Toutefois, il ne faut pas aller jusqu'à dire que ce sommeil est respectivement et alternativement la mort réelle, la suppression complète de chacune de ces deux activités psychiques. Ni la raison ni la sensation ne sont jamais assez endormies pour ne pas conserver chacune quelque activité. La raison peut toujours, si elle le veut, réagir contre les impulsions de la sensation et du désir, et de même l'intensité la plus extrême de l'activité rationnelle ne supprime jamais absolument l'activité effective des sens. Ce qui est exact et vrai, c'est que, comme le soleil quand il se lève éclipse et fait pâlir l'éclat des autres astres, qui sont si radieux quand il est couché, de même la raison, quand elle veille, rejette dans l'ombre les actes des sens, qui ne reprennent leur pleine activité que lorsque la raison semble se coucher et s'assoupir 2.

Le sommeil de la raison a deux formes, l'extase, '£X(jTaciç, et le changement, TpoTTTj. L'extase, l'espèce d'extase qui se rapporte à ce sommeil de l'intelligence 3, a lieu quand la raison

* Leg. Alleg., t. I, Pf,, 188. aTipaxxoç ô voOç.. voYjxbv luivowv oûSiv. Le spectacle de la beauté, en effet, soit, dans la nature soit dans l'art, plonge parfois l'âme dans un état d'extase délicieux sans doute, mais où la réflexion et la conscience, ènao&v, disparaissent.

2 Leg. Alleg., t. I, Pf., p. 202.

3 Car il y a plusieurs sortes d'extase, et Philon, comme Platon, en compte quatre :

1. La première est une rage maniaque, Xuxta (xavtt/5Y]ç, qui amène la folie, Ttapavoia, la perte de la raison, la déraison : elle est causée par la vieillesse, le tempérament (l'excès de la bile noire) et autres causes semblables.

ih9

ne pense plus les choses intelligibles ; quand les intelligibles n'ont plus d'action sur elle, c'est qu'elle dort, c'est qu'elle est sortie d'elle-même * : la raison n'est plus en possession d'ellemême, 7]p£[jLta Btavota;. C'estle faitde la volonté libre, et un état mental qui n'a dépendu que d'elle-même. Il n'en est pas ainsi de la TpoTTv^ qui est involontaire et la condition fatale et funestede laraison humaine et de toutètre créé^. Nos âmes sont

2. La seconde est la stupeur, le dérangement d'esprit causé par un effroi soudain, imprévu.

Page 1