‹ Histoire de la psychologie des Grecs (volume 3)Chapitre 31 sur 33 · u66oç Ttç Y) yvuxj'.ç · texte numérisé non relu

u66oç Ttç Y) yvuxj'.ç

' De Somn., t. V, Pf., p. 50. î'ôtov àvôptouou to Xsyetv xa\ aùrbç ô Xoyoç. C'est le mot d'Aiistote, Rh., I, 1. Xôyo; o [xàXXov îôtov èaTi àvQpojixou Tr,ç toO

4 De M. Opif., p. 27, c. H.

^ Ue Cherub., 81.

6 Comme le médiateur plastique de Cudworth,

que le souffle de la vie et répondre au terme ailleurs employé de i^oixixri ; de ralimentation , ôpeTrxtxT^ , de la sensation , Myixiy.ri. Enfin, le Nouç s'ajoute à ces fondements physiques de la vie humaine et s'y introduit du dehors, ôupàôev £7rei(7i£vat 1 ; c'est, comme nous le savons déjà, le pneuma de Dieu, que Dieu communique à l'homme, non pas en se privant, par une sorte de séparation, d'une partie de sa substance, mais comme la flamme d'un flambeau se communique à mille autres en restant elle-même entière, sans diminution de substance ou d'éclat 2.

Ce pneuma divin, qui habite en tous les hommes sans y demeurer d'une manière permanente, image de Dieu, ne se connaît pas directement et immédiatement lui-même, mais connaît toutes les autres choses, par suite de sa mobilité qui n'a de limites ni dans son extension ni dans sa vitesse. C'est par là que l'homme s'élève au-dessus de son essence mortelle, connaît le désir de l'essence invisible, contemple les paradigmes et les Idées du monde intelligible et s'enivre divinement des splendeurs divines de cette contemplation jusqu'à en être ébloui et comme aveuglé 3. Mais ce mouvement qui emporte la raison vers le monde intelligible des Idées ne vient pas d'elle-même. La raison n'est pas autonome ni automotrice. C'est Dieu qui meut et conduit où il veut le char de l'âme*. Dieu en est le seul moteur 5. C'est par la présence active de Dieu et parce qu'elle est vue de lui, que l'âme voit 6. C'est par là qu'elle acquiert une identité, une permanence, une unité et fixité relatives ^ : ce qui est rapproché de

^ De M. Opif., t. 1, Pf., H. On reconnaît ici la classification péripatéticienne des facultés de l'âme.

- De Gig-, 364 et 366. àTroxoTtr, ou Stâ^eu^tç. De M. Opif., t. 1, Pf., 44 et 46. ojç rat; (jiapp.apuYaîç to xr,? ôtavosaç ôV^oc

(jXOTOÔlVlÔCV .

^ Leg. Alleg. 1193, H. ô xivtov bsbç xa\ aytov r\ av TcpoatpvjTat 10 xrjÇ 'l'^X^i?

5 De Somn., t. V, Pf., 116.

6 Id., id., 198.

Id., id., 198. TO àppeuèç... jxt] xXcveaôai.

Chaignet. — Psychologie. 30

Dieu, qui estimmuable5aTp£7rToç,s'assimileàluijOtxeioî3Tat. Dans cet état, on ne peut pas dire que l'homme devient Dieu, mais il cesse d'être un homme ; c'est une situation intermédiaire et mixte ^ Ce n'est pas l'esprit humain qui est la règle, la mesure et le nombre des choses, c'est Dieu 2. Ce n'est pas l'âme'qui se porte vers lui, c'est Dieu qui l'attire à lui-même d'une force toute puissante ^. Nous n'avons que l'usufruit de nous-même : Dieu s'est réservé la vraie propriété de tout. Ni mon corps ni mon âme, ni ma pensée ni ma parole ni ma sensation ne m'appartiennent en propre. Où donc était mon corps, où donc était mon âme avant ma naissance? et mon âme où ira-t-elle après ma mort ? Quand l'ai-je reçue ? avant ma naissance? mais je n'existais pas encore. Subsistera-t-elle après la mort? mais je ne serai plus alors ce que je suis aujourd'hui que je suis pourvu d'un corps ; je ne serai plus moi-même La palingénésie nous reconstituera simples et incorporels, ce que nous ne sommes pas aujourd'hui s. L'âme dont la substance consiste en éléments très ténus, X£TTT0[ji.£p7iç, qui ne donnent aucune prise à la sensation, l'âme se dissipera ; elle n'est donc pas à nous. Dira-t-on que la raison, ô Nouç, est à nous? mais il est trompeur, faillible, sujet à l'imbécillité de la vieillesse, à l'insanité de la folie. Est-ce la faculté du langage qui m'appartiendrait en propre ? Mais la maladie la pervertit ou la supprime. Je ne suis pas même en possession de mes sens. Rien n'est à moi en propre, pas même la vie. J'en jouis : Dieu seul en est le maître et le pos-

1 De Somn., t. V, Pf., 198-200.

2 /d., id., 186. (jTâ8[j.Y)v Y-où (xérpov xai àptôfjiov tcov oXwv... tov 6ebv, àXX'où

TOV OtVÔpcoTïtVOV VOUV.

3 De Abrah , t. V, Pf., 256. tyiv «Î^uxV 6 ôebç oXxr] ôuvaxwTépa, irpo; auTov

^ La per>onnalité, le moi, l'identité enferme donc la notion d'un corps vivant. La mort détruit l'identité personnelle et rompt l'unité de la vie antérieure et corporelle avec la vie future et incorporelle.

5 De Cherub., t. H, Pf. , 60. et; TiaXXtYyevgcjtav opixTQaofxev, o\ {xerà à-TwiAaTwv àauyxpiToi. Leçon de Hugo Grotius [in Math., XIX), d'après laquelle la vie incorporelle supprime l'individualité, la distinction des personnes, àauyxpiTot.

sesseur*. Ce n'est que par ce qu'il se communique substantiellement à nous et parce qu'il est tout pensée, tout vérité, que l'homme peut connaître et lui-même et Dieu, qui en le créant a mis en lui son image et les autres choses, qui, comme tous les êtres, ont soif de Dieu 2, que lui seul adore : ce qui est sa faculté éminente et caractéristique 3. L'homme n'est qu'un instrument de Dieu qui pense et parle en lui, organe nécessairement inconscient, puisque sa connaissance est proprement un délire, et que, si elle était consciente, il participerait activement et personnellement à l'œuvre de la connaissance.

C'est par l'action gratuite de Dieu sur elle que la raison humaine est susceptible de tout recevoir, Tza.vhexi<;. En soi, elle ressemble à la cire qui peut prendre toutes les formes. Dans l'unité de l'âme se rassemblent les types innombrables de toutes les choses qui sont dans le Tout et auxquels nous rapportons les choses particulières^. C'est également par elle que l'homme est le créateur direct et immédiat du langage, aÛTO{ji.a67)ç xa\ aÛToBiBaxxoç ^.

Le Logos réalisé retentit, a un son, tj/sT : c'est le Logos Trpocpoptxoç. Si de notre âme, une partie, l'aXoyov, est muette, l'autre possède- une voix, cptovïjsv, parce qu'elle pense et est

* De Chervb., t. II, Pf., 62. ouô'oca izzpX <jto[xa yi «V^xV î'ôia x£XTr,[x£6a, âXX'oOS'aùxb to Çrjv.

2 De Somn., t V, Pf., p. 20. uàvxa OeoO.

3 De Somn., t. V, Pf. totov... to Oepaueuecv to ov.

* Leg. Alleg., t. V, Pf., 154. to YiyEfxovtxbv /^jjitôv uavSsxÉ; ^<y^<- y-at ïoine xYjpô)... èui yàp pLtav ouaav ^'u/yiv ou à{JLÛ6r)T0t TUTicofret; aTcàvTwv tcov Iv tw TiavTt à'» açépovTat.

5 De M. Opif., t. I, Pf., 100. En faisant de la connaissance une communication surnaturelle de l'esprit divin, qui est tout pensée, la science universelle et absolue, Philon tombe, moins qu'on ne pourrait le croire au premier abord, dans le mysticisme, parce qu'il ëtend à tous les hommes sans exception, quoiqu'à des degrés divers, le don de cette connaissance communiquée. Au fond, c'est, sous une autie forme, la thèse rationaliste et philosophique : à savoir que c'est Dieu qui a donné à l'homme la faculté de penser, faculté qu'il apptlle nue, c'est-à-dire vide et sans objet, mais qui ne l'est pas, de son propre aveu, puisqu'avec la faculté il reçoit toutes les formes et tous les types généraux des choses, en un mot, les idées universelles et nécessaires, constitutives de l'esprit même.

seule capable de penser les choses intelligibles. Cependant, l'aXoycv participe à la production du langage ; car la faculté vitale, i^oùTtxT] 8uva[j.iç5 dont la substance est le sang, — l'âme de toute chair est le sang*, — a reçu une fonction privilégiée et supérieure, c'est la voix et la parole. Pour accorder ces deux aflirmations , il faut faire une distinction; il faut distinguer le courant d'air qui passe par la bouche et la glotte, et la source d'où partent les sons de la voix parlée qui remplissent ces canaux. La production du son , en tant que phénomène physiologique, est une fonction de la vie; mais le vrai principe de la parole et du langage, c'est l'esprit, b Nouç, parce que le langage n'est pas seulement un son, c'est un son auquel s'attache une pensée que l'on veut communiquer à des personnes présentes et que l'on exprime même parfois inconsciemment, comme dans les exclamations 2. En vertu de ce privilège, l'homme impose lui-même et de lui-même, comme il convient à un roi, les noms aux choses, qu'il a dénommées en même temps qu'il les a conçues dans leur nature, leur essence et leurs propriétés. C*est pour cela, à savoir que la conception se confond, pour ainsi dire, ou du moins est intimement liée avec la parole, que le langage exprime très exactement les choses et leurs propriétés spécifiques 3.

Par une vue originale et qui n'est pas sans profondeur, Philon estime que la raison et la sensation sont insuffisantes, dans leur opération isolée, à expliquer et à produire le phénomène psychologique de la connaissance. Pour que l'homme pense et connaisse, il faut que ces deux facultés s'unissent et

1 Qu. rer. div. hser., t. IV, Pf., 26. ^^ux^i T^àa/]: <rapxbç aï[L(x Icttiv. Gènes , IX, 4.

Qu. det. pot. insid., t. II, Pf., p. 202. Le texte est altéré. En suivant la leçon des Mss. et des éditions, on arriverait à faire du NoOç une fonction de la faculté vitale. J'ai cherché une interprétation qui évitât une si grosse contradiction dans la doctrine de Philon.

3 De M. Opif., t. I, Pf., p. iOO. IjjLcpajvoua-a xàç Ttov ûnoxeijxévtùv îôtoTrjxa;... ap.a XexOrjvai Te xa\ voY)Or|Va',.

concourent, et pour opérer cette union, pour réaliser cet acte de la connaissance, qui n'est jamais sans quelqu'effort, il faut que l'homme y soit sollicité par le plaisir, le plaisir de connaître. Laconnaissancen'est donc possible que par lelien, procuré par le plaisir, de la sensation et de la raison. Quand la sensation s'unit à la raison, nous nous formons les notions des choses particulières^; quand c'est la raison qui s'unit à la sensation, nous acquérons les idées générales : celles des espèces, d'une extension étroite et d'essence périssable; celles des genres, les idées universelles, d'une extension large et de nature éternelle ^. Les genres sont formés avant les espèces, parce qu'ils sont les images des types de l'entendement divin 3.

C'est certainement pour l'homme un plaisir de connaître, de satisfaire le désir de savoir, et ce plaisir n'est satisfait que par le concours de la sensation et de la raison, qui fait partie de son essence. Le plaisir est de sa nature divers et mobile ; il s'adresse aux sens, à tous les sens; il est nécessaire à tous les actes de la vie. Rien dans l'espèce mortelle ne se passe sans qu'il s'y mêle un plaisir*. Leplus vif de tous ceux que l'homme éprouve est le plaisir des femmes, qui sert à la génération des individus et à la conservation de l'espèce. La beauté de la femme provoque l'amour et le désir mutuel de la génération : de là ce plaisir si puissant et si intense, source de tous les vices et de toutes les iniquités, et qui condamne l'homme qui s'y abandonne à la mort d'immortel qu'il était s. Mais il y a des plaisirs plus nobles et moins dangereux. Les plaisirs de la vue sont causés par les œuvres de la peinture, de la sculpture, de tous les arts qui charment les yeux, et môme par les

' De M. Opif., Mang., p. 32. toO 5è aî(78-/)Tou xat ènl {i-epouç.

2 /rf., id.. p. 9.

3 Leg. AIL, 1089, e. H. De Mut. Nom., Mang,, t II, p. 590. fo [ih elSo; xa\ Ppayù xa\ cpOapibv, xb ôk yévoç uoXu Te xa\ açOapxov.

^ Leg. AU., 70, H. x^^^^^ -^iSovri; oyôèv yivsTai Ttov èv Tto Ovoxio yivîu 5 De M. Opif., t. 1, Pf., p. 404.

spectacles de la nature ^. Les plaisirs de rouïe nous sont donnés par la musique, sous toutes ses formes et espèces, la comédie, la tragédie, les représentations dramatiques de toutes sortes et les harmonies de la nature.

Si le plaisir a sa fonction nécessaire dans l'acte de la connaissance, dont les arts sont une espèce, il faut en surveiller avec soin l'excès qui est redoutable et mortel pour l'âme; car il fausse nos représentations. On peut dire même qu'en soi il est un mal, car il a sa source dans les nécessités physiologiques de la vie corporelle; sans doute il est nécessaire, mais c'est un mal nécessaire 2. Car la mort n'est pas la séparation de l'âme et du corps, elle vise et atteintl'âmemême que corromptle péché, que ne peut éviter aucun être créé 3, même le plus parfait, par suite du lien de l'âme avec le corps, dont les besoins appellent une satisfaction nécessaire et par suite provoquent le plaisir, toujours sensuel dans sa nature. Ce qui meurt en nous, cependant, ce n'est pas l'âme tout entière; ce n'est pas la partie rationnelle et dominante, ro ap/^ov, c'est la partie inférieure et sujette, ro àp)(;o;i.£vov, qui elle-même n'est passive de la mort que tant qu'elle ne reconnaît pas sa faute et ne s'en repent pas*. Le repentir est une résurrection de l'âme et son retour à la vie.

Le principe du plaisir n'est pas l'impression passive, rb Tuàôoç, mais l'impulsion spontanée, quoique sans raison, de la sensation venant de la raison 5; car c'est de la raison, du Nouç, comme d'une source que se tendent les facultés sen-

i Leg. AU., 1101, H. ^ ^ ^

' Leg. AU., 1. 1, Pf., 282. yj yiSovy) il eauTÎiç èaii (jLoxOvjpa. Id., 284. uovv^pbv

3 VU. Mos., 675, c. H. De VicUm., 846, H. xav yàp ô TéXetoç ^ ô y^Wï^xo; oùx excpsuyst xb à[xapxâv£iv.

4 Leg. AU., p. 1101, H. Il résulterait de cette doctrine que le pèche', en faisant mourir la partie inférieure et irrationnelle de 1 anie, lui rendrait sa pureté première, si Philon ne considérait comme nécessaire à la vie l'union de ces deux facultés. 11 est en outre assez singulier d'attribuer à la pariie inférieure de l'âme l'un des plus beaux et des plus nobles sentiments qu'elle puisse éprouver, le repentir.

^ Leg. AU., t. I, Pf., 350. 6p[XY] àXoyoç alaOYiacco; 8tà NoO.

sibles^ Le plaisir est en soi un mal : qu'est-ce donc que le mal ? D'où vient-il ? Si le monde a été créé par la Bonté, si la vie est un don et un bienfait, une faveur de Dieu, d'où vient que la réalité répond si mal aux intentions et à lapuissance de celui qui l'a créée? Il faut chercher cette cause d'abord dans l'existence de la matière, uX-^i, qui oppose à Faction de la bonté divine une limite; car il y a deux principes coexistants des choses. Dieu et l'élément passif, sans mouvement, sans vie propre, sans forme. Le principe du mal et du désordre, de la faiblesse et de l'imperfection humaines est là 2. Mais la doctrine monothéiste de Philon et de la toute puissance de Dieu 3 ne lui permet pas d'insister sur cette cause du mal, dont il est impie, d'un autre côté, de penser que Dieu puisse être l'auteur *. Philon cherche une explication qui satisfasse à cette double condition. Ce n'est pas Dieu lui-même qui a créé le corps matériel et terrestre, d'où provient le mal , c'est-à-dire l'aXoyov et les sensations et passions qui en naissent ^ ; ce sont ses ministres, ses puissances inférieures qui ont pris part à la création , et rien ne démontre mieux leur participation que la présence du mal dans l'œuvre commune s. Mais si Dieu n'a pas créé luimême le mal qui a sa source dans la matière et dans le corps, on ne peut nier qu'il l'a permis en laissant ses coopérateurs le créer : on peut dire qu'il l'a voulu. Le mal est prédestiné dans les décrets de la Providence. Il est nécessaire

* Leg. AU., t. 1. oltzo yào toutou xaOaueo tivo; tzriyr]: od aîcrÔTifTsi: xecvovTat i5uvaM.etç, doctrine et formules toute stoïciennes.

2 De Prof , 307. De Mon., I, 559, M.

3 11 ne faut pas oublier, en effet, que le NoOç reçoit la vie de Dieu, et que l'aXoyov reçoit la science du NoOç. Leg. Ail., t. I, Pf., 14.4. tôv {jièv voOv è(];uxto(T6at ûuô OsoO, tô S'aXoyov unb toO vou.

^ Qu. det. pot. insid. sol., t. Il, Pf., 218, où yàp, w; svtot twv àa£6t6v, xbv ôsbv aÎTcov xaxûv, àXXà... xà /r^ixlxspa èy^etpv^fi-aTa xat xàç Ixouaîoui; ty)? Scavo:aç Ttpb; xb y^eXpav Tpouàç. De M. Opif'., t. I, Pf., 48. £§et yàp àvatTtov sîva'. xaxoO xbv Tcaxépa xoîç èxyôvo'.ç.

5 Leg. AU , 1088, H.

c De M. Opif., t. I, Pf., 48. ouep èfxçatvsc oy(JL7rapàX-o4'tv Ixépwv to; av (Tuvepy&v. Conf. Platon, Tim., 69. xat xûv (j.èv Oetwv aùxbç ytvexat ôoy^toupybç, xcbv ôè 6vY)xcbv TYiv yévecTtv xotç éauxoO yevvTQ[Jia(yi 6Yj[xtoupy£Îv ixpotxéxaÇe.

pour mieux faire éclater la splendeur du bien et même la bonté divine ^ Les choses et les êtres mauvais ont été produits par la même puissance que les bons, c'est-à-dire par Dieu. Il a créé, même parmi les animaux et les végétaux, des êtres méchants et malfaisants, comme des êtres bons, utiles -et doux, et de même il a créé dans l'âme, à côté des bonnes, des natures et dispositions naturelles, (pucretç, par elles-mêmes nuisibles et coupables 2. C'est le plaisir, mortel à l'âme, que Dieu déteste comme le corps sans aucune cause (à nous connue) 3.

La question du mal physique amène la question du mal moral que cherche à résoudre la doctrine éthique de Philon. Cette question est, pour lui comme pour tous les anciens, le point central, le foyer de la spéculation philosophique. Des activités humaines, les unes sont théorétiques sans être pratiques, comme la géométrie et l'astronomie; les autres pratiques sans être théorétiques comme les métiers manuels ; la vertu , qui est aussi une activité humaine, est à la fois théorétique et pratique, car elle est fondée sur une conception rationnelle toutes les fois que la route qu'on prend pour y arriver est la philosophie dans ses trois parties ; mais elle est aussi pratique, car la vertu est l'art de la vie tout entière, oXou yàp xou Btou lax\ Téyyf[ 7] àperv^. Dans quelque sens qu'on la prenne, c'est une perfection, car si la théorie, la connaissance spéculative de la vertu est admirablement belle , la pratique vertueuse est digne de tous nos efforts ^.

* Leg. AU , t. I, Pf., p. 284. sôet yàp sîç ty-jv t&v peXttovtov SviXwfftv, yévsfftv Id., li., 286, eupr^aet; xbv ôebv TicUoi'/jxoTa cpuasiç èaut&v èTttXyjuTOuç v.ol\

3 Id., id., 286. riôovf,v xa\ <jG)\kix [Xc(jLc(Tr,x£v àvsu atTtwv ô 6£Ô;. J'ajoute « à nous connue », ce qui ne supprime pas, mais atténue une opinion si extraordinaire dans la bouche de Philon surtout. Dieu crée le mal, ou, ce qui revient au même, le laisse créer; il dépose dans l'âme la tendance au plaisir; il lui donne un corps, et, sans causefi, il déteste l'un et l'autre qui sont également son œuvre.

^ Leg. AU., 50, H. Ôewpt'av e'xe'..

s Leg. AU., 50, H.

C'est comme la cité propre du sage dont le méchant est exilé.

Il y a une vertu universelle, >j YsviJtwTdtT'rjàpsTV), d'où procèdent toutes les vertus particulières, qui sont comme des arbres qui poussent dans Tâme; de ces vertus naissent les actes, £V£pY£iat, accomplis en conformité avec les maximes qu'elles édictent, et que les philosophes ap[)ellent xaôopGwfi-aTa et xa6-/5xovTa La vertu dans son essence consiste avant tout dans la piété, eùfféêeta, et dans la foi, Triart;, c'est-à-dire la foi en Dieu, source de toute vertu comme de toute vérité 2. Cette vertu nous colle pour ainsi dire à Dieu, xoXXa Tipoç tov ôeov, la perfection même, unit notre pensée, tout notre être à l'essence immortelle, à la volonté divine 3. Le commencement et la fin de tout effort pour arriver par la vertu qui se suffit à ellemême, à la félicité, c'est cette union, cette assimilation à Dieu La félicité est la joie paisible et sereine qui naît de cette union 5, laquelle est d'ailleurs conforme à la nature. De la sorte, le principe stoïcien de la conformité à la nature ^ se concilie, s'identifie même avec le principe platonicien de l'assimilation à Dieu, ofxotwai; tù) ôsw. La vertu de l'entendement lui-même, du Nouç humain, c'est d'avoir conscience de n'être rien par soi, d'être nu et de rapporter tout à Dieu ; car il n'est en lui-même, comme la sensation, ni bon ni mauvais. C'est la vertu et le vice qui le tournent vers le bien et le mal; car par ses rapports avec les sensations, il appelle

< Leg. AIL, 50, H.

2 Leg. AIL, t. I, Pf., 376. La raison elle-même n'est qu'un songe. La pensée vraie, c'est d'avoir foi en Dieu; croire à de vains raisonnements, c'est l'erreur : aOxb; yàp 6 NoOç èvuiiviov euplO-/)" oti o£Xr,6£; (lév èdxi Soyi^-a xb tcictteusiv ôeô),

3 De Migr. Abr , 456, M. ; de Abr., 262; de Carit., 475.

4 De DecaL, 515.

^ De Plant., 161. Philon la définit encore {Qu. D. s. immuL, 200) : l'harmonie de toutes les facultés vit.iles.

^ Il le formule souvent lui-même en en rappelant l'origine : [Qu. omn prob. lib. sit., 88'.?, a. H ) « Ils arriveront, par la philosophie, à celte fin excellente, Çrjvwveîov (xâXXov y| riuOôxpvjCTTOv, xb àxoXouôcbç xr, ^puorst i^r^v.

' Leg. AIL, t. 1, Pf., 260. [xvjôàv eîvat xà xaxà xbv àvOptouivov voOv.

iU HISTOIRE DE LA PSYCHOLOGIE DES GRECS

lui-même les choses sensibles Aussi vaincre les passions, le désir, la douleur, la crainte, nées du plaisir et qui corrompent la raison 2, être délivré, être vide des mouvements qu'elles nous impriment, est le plus véritable état de jouissance de l'âme. L'apathie de l'âme constitue donc sa félicité parfaite ^.

Au-dessous de ces vertus, la Foi et la Piété, qui est amour, vertus qu'on peut appeler chrétiennes *, se rangent les quatre vertus platoniciennes, parmi lesquelles une division nouvelle permet de distinguer les vertus acquises par la science , les vertus innées et les vertus ascétiques obtenues par l'effort, la lutte, le combat contre soi-même et contre le plaisir 5. Le travail, l'effort, 6 tto'voç, est le premier et le plus grand des biens, parce qu'il déclare la guerre au plaisir. Placé entre le Noîî; et le bien, qu'il désire, il le lui apporte et le réalise : c'est le auvepvoç du Nouç. La prudence, le courage, la justice, nous ne les acquérons que par le travail, et le travail même n'y suffit pas. Il faut se plaire avec Dieu et avec la vertu ; il faut entre Dieu et nous une sorte d'harmonie intense et puissante que toute âme n'est pas capable d'établir en ellemême 6.

La vie contemplative est sans doute supérieure à la vie pratique ; mais elle n'est permise qu'à la vieillesse. La vie virile est lutte et travail et pour cette période de la vie humaine

1 Leg. AIL, id., 386-388. 2 /rf., id., 308.

^ Leg. AIL, 1106, H. àuàôetav xb xaV/icytov xapTrcocysiat. .. eàv yàp ctTzâ^eia v.ixxâ.(7X'') 'l^^xv téXsw; £Ùôa:[j.ovv^(T£t . Mais l'apathie ne marque que l'absence des passions ; car il ne faut pas renoncer au monde et à la vie virile, et, d'autre part, il ne faut pas trop exiger de la nature et nier la réalité de la douleur (de Abrah , t. V, 340) ; il faut prendre un moyen terme, tb {xlfjov, donner à la nature son droit, lui payer sa dette, «puast xb olxeîov xP^oç? et savoir supporter le malheur avec calme et sérénité, -^(ju^îi xai Trpâwç.

^ On trouve même mentionnées (rfe Prxm. et pœn., 626), en dehors de cette classification méthodique, l'espérance et la pénitence.

5 Vil. Jos., 357 ; de Somn., 1, 401; de Clierub., t. II, Pf., 86.

6 De Cheruh., t. H, Pf., 86. xyjv Tipb; 9ôbv xa\ àpexrjv àplcrxeiav, oiaulp xcva (Tuvxovov xat (Tcpoûpàv âppiovtav.

7 DeSacrif. Ah. et Gain, 91; de Prof., 309.

l'action, principe mâle, est supérieur à la science, principe féminin ^ L'ascétisme n'est pourtant pas une fin en soi: il n'est qu'un moyen 2. Les Thérapeutes, voués spécialement à laméditation, sont à un degré de perfection morale supérieur aux Esséniens, dont la vie est surtout consacrée au travail.

La Raison, l'Esprit, qui n'a encore ni vice ni vertu, est l'état d'âme que Philon appelle nu, yujxvoç, et l'esprit qui se dépouille de l'un ou de l'autre est ce qu'il nomme dénudé.

Il y a trois manières pour l'âme de se dénuder :

I. Demeurer immuable, axpsTTToç, dans son amour pour Dieu, et dépouiller, comme un vêtement impur, la robe de l'opinion et de l'imagination, comme le grand-prêtre, qui se prépare à entrer dans le Saint des Saints, dépouille sa longue tunique, c'est-à-dire quitte la vie mortelle de l'âme pour sa vie immortelle ^.

II. La seconde est l'opposé de la première : c'est la perte de cet état de vertu par un changement de l'âme.

III. La troisième tient le milieu entre les deux précédentes ; le Noîîç y est aXoyoç, et ne participe ni à la vertu ni au vice. Ni la sensation ni la raison ne sont en acte*; l'âme n'a encore ni la notion du bien ni celle du mal. C'est l'innocence par ignorance ou plutôt par inconscience ^.

La vie morale a également trois degrés ^ : ou l'homme est encore novice dans la pratique de la vertu, et sans expérience ; il fait ses débuts dans la vie, àp^^dfxsvoç ; ou il a déjà fait des progrès dans la voie du bien et de la félicité : c'est le

* De Abrah., 247.

2 Qu. det. pot. insid. sol., 113.

3 Leg. AIL, 1097, c. H. tov xîiç 66^y]; xa\ cpavra^iaç x'"^^"^*^ aTtoSu-

^ Le vice est tantôt èv (r/last, en puissance; tantôt en mouvement pour entrer en acte, èv xtvriasi. Ce dern er est pire que l'autre. 3 Leg. AIL, 1098-1099, H.

6 On trouve encore une autre classification des formes de la vie morale {De Abrah., t. V, Pf., 256), c'est ; 1. La vie parfaite, TeXeio? ; 2. La vie à moiti(5 parfaite, YlixtepYo;... conduite par le repentir. Car le premier signe du retour de l'âme à la raison et à la justice est de reconnaître ses fautes et de s'en accuser, xaxcTai êauTr,v [De Somn., t. V, Pf., 226) ; 3. La vie de l'espérance, o HtzI^iùv.

7rpox<J7rT(ovj qui n'est pas encore arrivé à la perfection, mais qui y tend vaillamment. Il lui manque encore de la pratique et de Texercice. La continuité de cette pratique fait la vertu parfaite et le sage parfait, TsXetoç, qui possède la fixité , la solidité*, qui le rend inébranlable dans ses convictions et dans ses actes, et lui donne en outre la conscience de sa perfection. Car sans cette continuité, si l'on en croit les philosophes, les hommes sages sont sages sans le savoir 2. Ils disent, en effet, qu'il est impossible que le sage qui vient de toucher pour la première fois le but ^ connaisse sa propre perfection. Ce n'est pas dans un seul et même instant que les deux actes psychiques peuvent se réaliser, à savoir l'arrivée à la limite de la sagesse et la conscience qu'on y est arrivé ^ Entre les deux états psychiques, il y a comme un terrain neutre, une frontière vide qui est l'ignorance, non pas une ignorance absolument opposée à la science, mais, au con-

1 De Agric, t. III, Pf-, 72. (Txrjpi^Orjvat pe6aca)ç xat Xaêeîv urj^tv. Le sage de Philon est le sage stoïcien même : il est le maître de toutes choses (de Plant., 151), seul Archonte {de Somn., t. V, Pf., 204), seul roi (de A(jric., 131), égal à Dieu (de Sacr. Abr., 278). C est l'homme de Dieu qui est son seul maître det. pot. ins. sol., t. II, Pf., 242), et, par suite, il est seul vraiment libre {Qu Omn. prob. lib., 94). Il est citoyen du monde entier, eOOÙç ovto: xoafjLOTroXtxou (de M. Opif., p. 11). C'est le prêtre, le prophète de l'humanilé (de Gig , 197) Son amour pour Dieu se confond dans son âme et s'identifie avec l'amour pour les hommes (de Decal., 519). Il veut ainsi communiquer aux autres sa force et sa vertu, et s'efforce de rendre les hommes bons {de Car., 487). Il connaît seul les extases de l'enthousiasme; il est seul l'organe de Dieu, un instrument qui résonne sous la main divine qui le touche et le frappe. {Qu. rer. div. hser., 517, d.) ((j.c»voç) Ivôouata... opyavov OsoO -ri'/oOv xpoviofjLsvov y.a\ 7îXy]ttqp.£vov. Son image la plus parfaite est l'idéal du grand prêtre de Jérusalem, qui, pur de tout péché, sacrifie et prie pour l'humanité eniière et même pour toute la nature [de Vict. offer., 573-578 ; de Vit. Cont., 484, H ). 11 est le sauveur, le libérateur des hommes, dont on doit toujours espérer la venue (de Migr. Abi\, 278) ; en un mot, c'est le Messie (de Eœsecrationibus, 643), que Philon se représente comme une figure à la fois humaine et divine, et qui conduira son peuple et le monde au triomphe et à la liberté. Conf. Steinhart, Pauly's R. EneycL, art Philon.

2 De Agric., t. III, fP., 72.

Id.., id., 7-1. Tr)V te upb; to nzipaz acpt^tv xa\ Ty)V xr]? àcpclso); xaxaXrj^' tv. La conscience prend ici lo nom de xaxâX-o4>tç. Il s'agit donc d'une perfection qui ne s'est encore réalisée que dans un seul acte et n'est pas devenue une habitude, é'Itç, une manière d'être constante, fixe, inébranlable de l'âme. Une hirondelle ne fait pas le printemps, comme dit Aristote.

traire, qui en est voisine et pour ainsi dire à sa porte*.

Les quatre vertus nées de la science etqu'Aristote nomme dianoétiques, la prudence, la tempérance, le courage, la justice, ont une source commune, dont elles sont comme les embranchements, les dérivations. Cette vertu générale, c'est la bonté, la bonté qui elle-même a son principe dans la crocpia ou le Logos, et qui ne trouve sa joie, sa félicité, ses délices qu'en Dieu, père de cette sagesse par laquelle Fhomme le connait'2. Cette connaissance de Dieu est comme la conscience morale qui nous éclaire par la prudence, nous avertit par la tempérance , nous pousse à l'action par le courage , nous récompense et nous punit par la justice 3. Mais cette connaissance qui se ramène à la foi en Dieu et en l'amour de Dieu, est imparfaite et voilée, quand elle n'est tirée que de la réflexion sur ses œuvres et ses manifestations. Pour le connaître vraiment, il faut le voir directement, immédiatement, ce qui n'est possible que dans et par l'extase, état psychique, où l'esprit de Thomme quitte pour ainsi dire l'homme et est remplacé en lui par l'esprit divin.

Il semblerait que cette prise de possession de l'homme par Dieu, dans l'extase et le délire prophétique ou philosophique, supprime la liberté de l'action comme de la pensée chez l'homme. Philon maintient les deux bouts de la chaîne, sans se soucier de la contradiction. Il affirme à la fois la plénitude de l'action divine et le libre arbitre de l'homme ; car pour lui la liberté consiste précisément dans son union avec Dieu, l'être souverainement libre, et est l'ouvrage même de Dieu. Cette espèce d'âme, le Nouç, œil de l'âme, n'est pas faite des

* De Agric, t. III, Pf., 74. Il eût étf? plus simple et plus clair de dire que la sagesse parfaite étant un état permanent, une habitude devenue une nature, la conscience d'un seul acte Je vertu parfaite accompli ne constitue pas la conscience de l'habitude vertueuse, de la possession fixe et durable, de la perfection morale.

Leg. AIL, 52, a. H. aiH-cv] ôà (la bonté; exTîopeuexat ex ty); toO ôeoO troçtaç" Y) ôè è(TTiv ô ÔeoO Xôyoç... X°''P^' yâvvuTai xa\ xpucpà |Jiôva> îïaxp'i OLViTii... ôeô).

3 Grossmann, Quœst. phil., II, p. 61.

mêmes éléments que l'âme vitale ; elle a une essence plus pure et plus parfaite dont elle a été formée par les puissances divines, at ôeTat cpudstç. C'est pour cela que seule de tout notre être, la raison pensante, Siàvo'.a, d'abord est immortelle , et, en outre, que seule, le Père qui Ta engendrée a voulu la faire libre, -êXsuôept'aç vjliwffe, et a relâché pour elle les lois de la nécessité en lui faisant le don du libre choix , de la décision volontaire dans la mesure où l'homme pouvait la recevoir*. L'homme agit donc librement; il se commande à lui-même; il se propose des fins qu'il peut atteindre et il a la conscience

de cette puissance ; eXeuGspoupyou xat aùxoxeXsuaxou yvwctv Xa/wv.

Ses actes, pour la plupart du moins, sont libres. C'est encore un point par où il ressemble à Dieu, qui est la liberté même 2. Si l'on se demande sur quoi se fonde cette affirmation, Philon répond qu'il y a un principe, une loi de la nature qui veut que les contraires se fassent équilibre et soient coordonnés l'un à l'autre, en fonction l'un de l'autre. L'existence manifestedunécessaire.dans le monde estla raison d'être de l'existence du volontaire, sans quoi les choses resteraient incomplètes 3. La liberté de la volonté humaine n'est cependant ni absolue ni universelle*; mais elle est assez étendue et assez forte pour que les actes de l'homme lui soient imputables et lui méritent des blâmes ou des louanges. L'homme est affranchi, autant qu'il pouvait l'être, du dur joug de la nécessité, qui soumet à la servitude les êtres sans raison.

De la possession de tous les vrais biens, qui constituent la perfection morale, naît, à des degrés divers qui correspon-

• Qu. U. sit. immut., 300, a. H. î^v eôuvaxo ôé^aaOac... w: ofov te.

2 De Somn., II, 38, p. 692. ô ôsb; lxo\5oiov, àvayxYi ôè y) oùaca (la matière).

3 De Conf. Ling.^ 34:2. eSet yàp xai xb hyv.iztxko^ xû àxouo-îw xo éxoudtov eîç xyjv xoû Ttavirbc o-utxTcXïjptociv xaracTxeuaaOèv àvaôeSeîx^^"*

De Somn., t. V, Pf., 223. C'est folie de croire que tout dépend de nous, lcp*-^)(i.îv Tcâvxa, que nous sommes absolument et en tout les causes libres du bien et du mal, at'xiot yuxeî;, comme c'est une autre folie de croire que tout dépend d'une cause inconnue qui gouverne absolument et détermine les choses divines et humaines, ôuvàjJLEwç àopàxou xà Tidcvxa èlrjçOat.

dent aux degrés de cette perfection , un des sentiments les plus doux de Fâme, une passion, mais une bonne et saine passion : la joie, t) ji^^^ qui accompagne tous les biens présents, passés, futurs, et s'y ajoute par surcroîts Si le plaisir est un mal, parce qu'il déplace les limites de râme'2, la joie est un bien propre et commun, dont l'âme peut jouir non seulement par la possession présente, mais par le souvenir et l'espérance. La joie et le rire qui l'accompagne et l'exprime sont des dons de Dieu. C'est Dieu même, père de la perfection de la nature, qui engendre et sème dans nos âmes cette conscience joyeuse du bonheur 3. La joie, qui dans sa perfection n'appartient qu'à Dieu ^ comme l'espérance, est le privilège du sage ou du philosophe 5.

Après cette longue analyse, il ne me reste plus qu'à résumer en quelques traits les principaux caractères distinctifs de la conception philosophique de Phiion. La philosophie est une théosophie, et il nous en expose le système complet. Cette science est essentiellement éclectique ou syncrétique. La vérité est une ; car elle est une communication de la pensée divine, une et immuable par nature, à l'esprit humain. Cette communication s'est produite sous la forme de figures et de symboles, et elle se trouve dans les livres saints du peuple juif, particulièrement dans ceux de Moyse, à qui la vérité a été directement révélée par Dieu même. Mais les philosophes de la Grèce, le grand et saint Platon 6, la sainte société des Pythagoriciens 7, le grand et

* Leg. AIL, t. I, Pf., 292. î'ôcov xotvbv àyaôôv effxcv... èTityivexai yoOv

2 /d , id., 306. [lexaôeïaa toÙç opouç tyjç «I^^X^?-

3 Leg. AU., id., 370.

^ De Abrah., t. V, Pf., 318. xb yaîpeiv oùâsvo; ôv ysvvi^Tou, jxovov ôà toO ôsoO.

5 Qu. del. pot. tnsid. sol., t. Il, Pf., 228. La joie se répand même sur le style, dit Pliilon ; quand on possède bien ce dont on parle, quand on est maître de ses idées, le style joyeux et comme riant, -/aipwv xai ysy/^Ocaç, couie clair, propre, abondant, riche, puissant, pathétique. /d.,id.,224.

6 Phil , Qu. omn. prob. lib., 867, H. xov tepwxaTov IlXocxtova. Id , de Prof., 459, e. H. xtov Itzi aocpia 6au[ji.aa6évxcov àv-rjo ôoxtfxoç.., £v ©saiXTixa).

' Id., Qu. omn. prob'. lib., 885, b. H. xbv (lèv ov»v xwv Iluôayopéîwv leptoxaxov ôtaffov.

célèbre Héraclite, ces hommes divins, Parménide, Empédocle, Zénon, Cléanthe, ne Font point ignorée*. lisent constitué une science humaine dont les résultats , absolument conformes aux enseignements de la loi mosaïque, sont à la fois très utiles aux hommes et dont l'étude seule est très agréable à ceux qui ont la passion de savoir 2.

Il ne faut pas s'étonner ni de cette conformité ni des résultats si féconds de la science grecque qui a puisé, indirectement il est vrai, à la source de toute vérité, à savoir les livres saints ; c'est là, par exemple, qu'Héraclite a trouvé son principe des oppositions de l'être 3; Zénon la doctrine de l'apathie*; les législateurs grecs leurs lois politiques et sociales^. Cette identité, ou du moins cette concordance, qui s'explique par la connaissance qu'ont eue les Grecs, depuis les temps les plus reculés de leur civilisation, des livres saints, cette concordance de la dogmatique juive et de la libre philosophie grecque devient manifeste quand on explique, commente,

1 Id., Qu. rer. div. hœr., 510, c. H. xbv (xéyav xa\ àot'Stixov iiap'aÙToîç 'HpàxXetrov.

2 Euseb., Pr. Ev., VllI, U, p. 396, b. Extrait de l'ouvrage perdu de Philon, intitulé : Tzep\ Ilpovocaç : wcpeXifjLcoxaTo; y^P ^ evipecrtç, y)ôi<XTOç ôà xat xaO'a'Jxb

3 Qu. rer. div. hser., 510, c. H. « L'un est composé de deux contraires dont l'analyse nous fait connaître les opposés qui le constituent : théorie capitale, fondamentale, que les Grecs attribuent à Héraclite, mais qui, en réalité, est TiaXaiov sûpeixa Mto(T£0)ç ». Qu. M. s. incorruptib., « Platon, Aristote, les Stoïciens, suivant l'exemple d'Héraclite, ont piof^ssé que le monde est à la fois créé et éternel. Longtemps avant eux, Moyse avait enseigné le même dogme ».

4 Qu. omn. prob. lib.. 373. « Nul méchant n'est heureux en comparaison de l'homme de bien. C'est la doctrine de Zénon, mais qui l'a empruntée au livre des Lois : '£otx£ 6à Zvjvwv àpycraaôat tôv Xoyov tdamp oltzo t/jç ir/ivriç, xîi; 'l'ouôaîwv vofjioQsaîaç ». De Nom. Mut., 1071, a. H. « On admire les philosophes qui ont dit que la vertu est l'apathie. Mais regardez bien : C'est Moyse, qui est le xopoY'oç CTOcpoO ToO ôôynaTOç. »

s Vit. Mos., 657, a. H. « Les lois juives ont été imitées et pratiquées, suivies par tous les peuples de la terre habitable, Grecs, Barbares. Européens, Asiatiqut'S, Occidentaux et Orientaux, du continent et des îles ». Tel est le procédé par lequel Philon retrouve, dans les livres juifs, le NoO; d'Anaxagore et d'Anstote, le Logos d'Héraclite, le Pneuma et la cpu<jiç des Stoïciens, l'Un des Pythagoriciens, le monde suprasensible des Idées et l'Idée du bien de Platon, et l'assimilation à Dieu que ce

philosophe propose comme fin à l'activité humaine et comme la perfection de l'homme,

dans la mesure où l'homme peut être parfait.

interprète ces livres par la méthode stoïcienne de l'allégorie. Tels sont et le but et la méthode philosophiques de Philon.

C'est l'éclectisme même. Le contenu de cette science éclectique est surtout psychologique; car elle se propose de connaître Dieu pour pouvoir l'imiter, lui ressembler; mais Dieu n'est pas compréhensible dans son essence, si ce n'est par une communication surnaturelle et mystique : c'est un Dieu caché, caché à nos yeux et à notre raison, auxquels se dérobe également la substance de notre âme propre. De Dieu nous pouvons connaître d'une part l'existence, prouvée par la considération esthétique et téléologique du monde, fondée elle-même sur la maxime socratique : rien de ce qui révèle un art n'est produit par le hasard^ ; d'autre part nous pouvons connaître ses puissances; mais la connaissance ne nous en est possible que par l'analyse des puissances de notre propre âme, qui est faite à son image et est uneémananationj un prolongement de son essence. L'analyse des facultés de l'âme nous amène à reconnaître que, de toutes les puissances de l'âme humaine comme de l'âme divine, la plus haute est la pensée 2, le Logos, le monde des idées, b sx tGv tSeûv x($(7[j.oç, que la conscience nous fait voir dans notre âme, la raison dans la nature et que nous transportons en Dieu, où il existe, comme chez l'homme, sous une double forme : le Logos interne et le Logos externe, ou plutôt s'externant, s'extériorisant. Comme puissance divine, le Logos ivBtàôexoç est le système des idées,

* Leg. AU., I, p. 66, M. oûôèv tôov xexvtxtov epywv (xv'zo[i.(xxi^t'za'. .

2 Par cette distinction subtile et arbitraire entre l'essence et la substance de Dieu et ses puissances, Philon croit concilier les deux principes contradictoires qui se disputent sa pensée et se juxtaposent dans son système. Dieu est à la fois l'être pur, incompréhensible, innommable, sans relation, d'où toute réalité émane par une loi nécessaire de sa nature ; et Dieu est démiurge, créateur, architecte et administrateur du monde par un acte de libre bonté, c'est-à-dire est Providence. De même, la Pi évidence est absolue ; elle sait d'avance tout ce que feront les êtres qu'elle a créés et tout ce qui leur arrivera, parce que, placée au-dessus des limites du temps, elle le domine et voit l'avenir comme le passé ; mais, d'un autre côté, l'homme est libre et dispose de son sort par ses actes, et de ses actes par sa volonté. La cause du mal, nous l'avons vu (v. p. 471, n. 4), c'est : rwKixepu èYXe'piQl^o''foc xat ^àç éxoucrtouç tti? ôtavotaç Tipbç xb xeîpov xpoudcç.

Chaignet. — Psychologie. 31

archétype des choses ; le Logos se réalisant est le ^TrepixaTixo'ç, le verbe créateur qui répand la vie dans les choses visibles sous forme de germes et de semences et produit ainsi le monde sensible. Le monde sensible est le second fils de Dieu, Seurepoyovoç; le verbe créateur, le démiurge en est le premier né, 6 TTpwToyovoç. C'est la trinité de Philon, qui n'insiste pas d'ailleurs sur ce caractère. Dans l'homme le Logos Ttpocpopixd; est le langage, qui crée le nom des choses dont la raison crée les notions intelligibles, et cela par un seul et même acte. La pensée et la parole ne sont pas seulement unies ; elles ne sont qu'un.

L'âme d'essence divine, incorporelle en tant qu'Idée, en tant que faisant partie du monde intelligible, est immortelle; mais son immortalité consiste dans son acte, et l'acte qui la rend réellement éternelle, c'est celui qui lui fait voir Dieu et sa sagesse 1. C'est l'intuition immédiate, la vision directe de Dieu, dans laquelle l'âme se perçoit immédiatement ellemême, puisqu'elle n'est qu'un écoulement de son essence. La perception sensible est un degré inférieur de la connaissance, nécessaire pour arriver au degré supérieur, non pas en ce sens qu'elle formerait comme le fondement où il s'appuie ; car l'intuition immédiate est d'un tout autre ordre que la perception; mais en ce sens que tout l'ensemble des sciences, que la perception conditionne, est nécessaire pour préparer l'esprit à cet état d'intuition immédiate.

Tout acte de connaissance enveloppe un acte de raison ; les deux facultés sont rapprochées, pour l'opérer, par une impression sensible, le plaisir 2; car la raison éprouve un sentiment de plaisir à voir ses conceptions générales et abstraites prendre un corps pour ainsi dire et une vie dans les choses concrètes, et la perception en éprouve un plus grand encore

* Leg. AIL, 1102, H. toO aïoçpocruv/jv xa\ Oebv Iôovto; e'cXtxptvcoç xb jiYj oltzo-

'2 Nous retrouverons cette idée dans Plotin, Enn., V, 3, 10 : la pensée et la connaissance supposent un désir et un besoin, ttoÔoç xiç rj Yvœffiç.

à voir ses représentations particulières et isolées se lier et s'élever en un système de vérités générales et supérieures, constitutives cle la vraie connaissance.

Enfin, un des traits les plus caractéristiques et les plus intéressants de la philosophie psychologique de Philon, c'est qu'elle est plus qu'une ébauche, une esquisse vague, mais un dessin fermement traité et suffisamment développé de la théologie du Christianisme, qui naissait à peu près à la même époque, dont il n*a même pas connu le fondateur et qui était loin encore d'avoir une dogmatique et même d'y songer. Ajoutons que son sentiment sincèrement et profondément religieux, sa morale haute, pure, humaine, tendre, ses élans de piété mystique tempérés par l'amour, son accent pénétrant, ému, communicatif le rapprochent autant du Christianisme à ses premiers âges que sa métaphysique et sa psychologie théosophiques.

Je n'ai pas cru devoir faire entrer dans le cadre déjà si élargi de cette Histoire de la Psychologie des Grecs l'analyse des notions psychologiques qui se rencontrent dans les Évangiles, particulièrement le quatrième, les Épîtres de saint Paul, dans les premiers Pères de l'Église grecque, les Pères apostoliques comme on les appelle, et chez les Gnostiques, malgré l'effort tenté par ces derniers pour élever la Foi à la hauteur d'une science, yvôaiç, et transformer ainsi la dogmatique chrétienne en une sortede philosophie religieuse*. Ce n'est pas que le sujet eût manqué d'intérêt; au contraire, il eût été extrêmement intéressant de voir se transformer les idées psychologiques de l'Ame et du Pneuma, par exemple, sous l'influence des sentiments religieux nouveaux. La

' Pistis, Sophia, le seul ouvrage des Gnostiques qui ait été conservé, édité en 1851 par Potermann, Berlin, dans une traduction latine faite par M. G. Schwartze.

théologie chrétienne naissante a certainement profité des résultats de la philosophie grecque, probablement par l'intermédiaire de Philon, pour la formation, le développement et la définition de ses dogmes. Saint Pantène et saint Clément, contemporains d'Ammonius Sakkas, essayent d'y faire entrer les principes rationnels et les formes logiques de la science grecque, et saint Clément a pu déclarer que la philosophie a été et doit être une initiation, une introduction, une discipline préparatoire à la doctrine chrétienne. La théologie a pu même, cela est constant, quand elle a commencé à s'organiser et à se systématiser, donner une impulsion nouvelle et un tour nouveau à la philosophie. Mais il n'en est pas moins vrai que ces diverses recherches appartiennent à un autre domaine que celui de la philosophie. La Foi, par un renversement complet des idée i et du sens grecs des mots, est pour saint Clément lui-même, supérieure à la science et en est le critérium*. Cela seul suffit pour nous avertir que nous entrons sur un terrain tout autre que celui de la philosophie, de la libre recherche, du doute méthodique, et de la raison considérée comme le principe unique de la connaissance et l'unique mesure delà vérité. Cela seul suffira, je l'espère, pour me justifier d'exclure l'analyse de la psychologie des Pères des trois premiers siècles de l'Histoire de la Psychologie des Grecs.

' Clem. Al , Strom., II, 4. xupiwTepov oSv ty]ç luiaxvîîXYjç y; 7ic(ttiç xal âcyxtv ayTrjç xpiT^piDv, tandis que dans Plotin la Foi, ncanç, produit de la sensation et des faits de l'expérience sensible, se confondmt presque avec elle, est opposée à la certitude produite par la démonstration scientifique, àuoôetliç, Enn., IV, 7, 15.

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