Histoire de la psychologie des Grecs
La psychologie n'a point à se plaindre de la place qu'elle tient dans le mouvement philosophique contemporain, je dirai même dans l'ensemble de l'activité intellectuelle de notre époque. Les esprits les plus éminents lui ont consacré leurs travaux les plus considérables, et je ne vois pas que la faveur et l'intérêt du public sérieux leur aient fait défaut. Quelqu'opinion qu'on se fasse de la nature même de l'âme, la connaissance des faits psychiques est trop profondément, trop intimement liée à la connaissance de la nature humaine pour que l'homme s'en puisse jamais réellement désintéresser, puisque ce serait pour lui se désintéresser de lui-même. La psychologie est sans doute une science, et c'est sans doute la curiosité scientifique, un besoin d'ordre intellectuel et spéculatif qu'elle est appelée avant tout à satisfaire. Néanmoins, de toutes les sciences philosophiques, et l'on pourrait dire même de toutes les sciences , c'est manifestement la psychologie qui touche le plus près
et le plus essentiellement aux lois et aux faits de la vie réelle et pratique. Les problèmes les plus graves de l'ordre politique et social, et par exemple le problème de l'éducation, dont la solution contient peut être la solution de tous les autres, ne peuvent être ni agités ni résolus, sans une connaissance quelconque de la nature et de la destinée de l'homme et par conséquent sans une connaissance de son âme, quand bien même on ne voudrait voir dans ce mot qu'un nom collectif, groupant, sous une notion unique subjective et pour les seuls besoins de l'esprit, un ensemble de faits d'un certain ordre. Je suis loin de vouloir dire que le législateur, l'homme d'État, le politique, l'économiste doivent être des psychologues de profession : mais je suis persuadé que la science prépare pour eux tous et élabore un certain nombre de vérités ou de principes qui éclairent leur sens pratique, et leur donnent une conscience plus précise et plus claire des questions qu'ils ont à résoudre et à transformer en actes. Il ne faut donc pas s'étonner, et l'on pourrait en donner d'autres explications encore, de l'intérêt très général et passionné qu'excitent les questions psychologiques, et dont l'état actuel de la science donne une double preuve et manifeste.
D'une part elle a singulièrement élargi son domaine, et pour le mieux étudier, a senti la nécessité d'appliquer à ses recherches, pour en circonscrire nettement le champ, la méthode de la division du travail qui est aussi une méthode philosophique : c'est ainsi qu'on a vu se constituer de nos jours, avec quelque luxe et peut-être quelque excès, comme branches distinctes sinon séparées, la psychologie des races
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et des nations, la ps-ycholpgie comparée, la psychologie des animaux, la psychologie du sauvage et du barbare, la psychologie de la femme, la psychologie de l'enfant, et même j'allais dire la psychologie ou du moins la physiologie du foetus, ce qui pour certaines écoles est tout un.
Ce n'est pas seulement en surface c'est encore et surtout en profondeur que s'est développée la science psychologique, et c'est par là qu'on peut dire qu'elle a éprouvé un vrai renouvellement et une sorte de rajeunissement. Reprenant des questions qu'avait écartées une méthode trop circonspecte et plus politique que scientifique, on s'est demandé si l'esprit humain, tel que l'observation de conscience nous le fait connaître aujourd'hui, avait toujours été ce qu'il est; s'il n'était pas, dans sa constitution actuelle, sinon le terme, du moins un stade du développement, et même le produit de l'histoire de la race humaine ; quelle influence la vie sociale a-t-elle exercée sur l'organisme intellectuel et moral de l'individu ? Le moi n'est-il qu'un phénomène psychique qui se fait et n'est pas donné? Gomment l'esprit, à l'essence duquel il doit appartenir de se savoir lui-même, peut-il demeurer le même et se savoir comme un autre, se dédoubler en sujet et en objet dans un même acte? Les catégories de l'esprit humain sont-elles données, ou au contraire sont-elles un produit et le résultat du travail de l'esprit sur lui-même dans le cours de son développement; car tandis que les forces naturelles agissent exclusivement les unes sur les autres, il y a en nous une force ou des forces qui réagissent sur elles-mêmes. Ce que nous pouvons saisir de ce passé psychique qui
vit en chacun de nous, ne pourrait-il pas nous donner quelques pressentiments, encore qu'obscurs, sur ce que l'esprit peut devenir, sur ce qu'il doit être, sur les limites que rencontrent le développement de son activité et le progrès de son essence? La connaissance est-elle possible et comment est-elle possible ? qu'est-elle en soi? un fait d'assimilation, d'appropriation ou un fait de création, puisque c'est nous qui produisons nos idées dans notre conscience, et qu'à cause de cela nous disons : nos idées ? ou bien cette appropriation et cette production ne sont-elles que deux dénominations ou deux faces d'un même acte psychique ? Gomment se forment nos idées, comment s'organisent nos facultés, s'il y a lieu d'en reconnaître dans l'esprit, et dans ce cas y a-t-il entr'elles un lien causal, ou un rapport essentiel, et quel est-il? Est-ce un mécanisme qui combine, associe ou dissocie les représentations et les élève à la forme du jugement, et alors quel est le moteur de ce mécanisme, quelle en est la structure, quel en est l'auteur, quelle en est la loi? Y a-t-il lieu d'admettre une transmission héréditaire des facultés constitutives de l'essence actuelle de l'âme, c'est-à-dire qui ne dérivent pas de son principe même, et qu'elle n'a acquises que sous l'influence de causes externes? Gomment se représenter cette hérédité même , sur laquelle repose l'hypothèse de Darwin , hypothèse obscure et qu'aucun fait ne confirme, si l'on n'admet pas que la cellule qui contient le germe de l'acte physique contient également le germe de la vie spirituelle, et les transmet l'une et l'autre de génération en génération, à travers toute la série des siècles, par un transport réel d'une partie de sa
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substance même ^ Cette cellule elle-même, quelles en sont les formes essentielles ? quel est le principe qui dirige son développement et lui en fait parcourir tous les stades successifs et progressifs?
La gravité de ces questions en fait comprendre aussi l'intérêt et explique le développement de la science qui ne se résigne pas à les considérer toutes comme insolubles, bien que plusieurs d'entr' elles semblent nous avertir, comme le vieil Héraclite, que la notion de l'âme est si étendue et si complexe que c'est en vain que l'esprit humain espère en atteindre les limites et en mesurer la profondeur.
Quoi qu'il en soit de ces tentatives hardies, c'est un fait qu'elles témoignent d'un mouvement général et d'un attrait puissant vers les questions psychologiques. Il n'en est pas de même de l'histoire de cette science qui, depuis l'ouvrage de F. -A. Carus 2, n'a été, que je sache, l'objet d'aucun travail spécial, ni en France ni à l'étranger. On en a même contesté l'utilité pour les progrès de la psychologie même. Le seul avantage, dit Herm. Fichte 3, que la connaissance et l'examen critique des opinions antérieures offrent à la science psychologique est de déterminer les problèmes principaux qu'elle soulève, et d'attirer l'attention sur les difficultés spéciales que rencontre leur solution. Herbart, tout en rendant justice aux recherches de Carus, exprime l'idée qu'une critique de la psychologie, traitée dans l'esprit de la Critique de la
* C'est l'hypothèse de M. Weismann {Die Continuitaet des Keimplasmas.y Jena.,
2 Gesch. d. Psychologie, Leips., 1808.
3 Théorie de l'âme humaine, p. 19.
morale de Schleiermacher, rendrait beaucoup plus de services à la science c|ue son histoire i.
Ce jugement sévère et presque dédaigneux ne me semble pas justifié : j'ai à peine besoin de le dire, au moment où, poursuivant des travaux depuis longtemps commencés, je publie une Histoire de la Psychologie des Grecs. Mais j'ai besoin de montrer en quoi il n'est pas justifié, et de prouver que, sans avoir la prétention d'égaler en importance et en dignité les conceptions psychologiques systématiques et originales, fhistoire de la psychologie, dans sa sphère modeste et dans une mesure restreinte mais encore appréciable, peut rendre d'utiles services à la science, et des services qu'elle seule lui peut rendre.
D'abord, et on l'avoue en passant, c'est son office, de déterminer avec précision et d'énumérer complètement les questions qui composent tout problème scientifique et dans lesquelles il se divise, de rappeler les formules diverses sous lesquelles elles ont été posées, discutées et résolues, d'examiner la nature des difficultés spéciales qu'elles ont rencontrées: c'est là une partie du travail scientifique, travail préliminaire, sans doute, mais dont on ne peut guère contester Futilité, je dirai même la nécessité. Descartes fait de ces opérations la seconde et la quatrième règle de la méthode, qui prescrivent, fune, de diviser chaque difficulté d'un problème philosophique en autant de parcelles qu'il se peut pour les mieux résoudre ; Fautre, de faire de ces difficultés et questions particulières des dénombrements si entiers et des revues
* Psychol. als Wissenschaft, § 17, 5^ vol., p. 234.
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si générales qu'on soit assuré de ne rien omettre. L histoire de la psychologie fait pour tous ce travail préalable de synthèse et d'analyse, et jamais on ne le pourra bien faire sans elle. Jamais, sur aucun point de la science, le plus vaste et le plus profond génie livré à lui-même ne peut être assuré de ne rien omettre ni dans la division ni dans le dénombrement des questions partielles qui composent le problème scientifique qu'il s'efforce de résoudre, ou des objections qui s'opposent aux solutions qu'il présente. C'est donc une loi de méthode philosophique, reconnue et pratiquée déjà par AristotC;, qui recommande ou plutôt qui commande, pour la psychologie et toute autre science philosophique, comme condition d'une recherche méthodique, la connaissance préalable de son histoire.
Ce n'est pas le seul profit que la science en doive espérer. Si la loi du temps gouverne le développement de fàme même, comment croire que la science dont l'àme est fobjet, considérée aussi bien dans sa forme que dans son contenu, dans ses principes aussi bien que dans sa méthode, puisse se dérober à cette même loi? Gomment admettre que la connaissance de ce long passé ne contienne aucun enseignement sur son avenir, et ne nous éclaire pas sur son état actuel?
Sans doute les sciences de raisonnement pur et les sciences exclusivement expérimentales ont peu besoin, pour se développer, de s'appuyer sur leur passé; l'histoire des mathématiques, encore qu'elle ne soit pas, j'imagine, sans intérêt pour le mathématicien, n'est pas indispensable à Fintelligence des problèmes et au progrès des sciences mathématiques. La con-
naissance des méthodes inexactes, des solutions fausses, résultats d'arguments vicieux ou expression de faits mal observés, n'a peut-être plus qu'une valeur de curiosité, et l'on peut soutenir que ces sciences n'ont aucune place à faire dans leur constitution même à cette sorte de curiosité. En est-il de même de la psychologie? Dans les sciences qui ont pour objet le monde physique, les moyens dont l'observateur dispose sont si précis, l'expérience peut être si facilement répétée, les phénomènes qu'il mesure et détermine sont relativement si fixes et si constants qu'on peut être à peu près assuré, sous certaines conditions réalisables, qu'il n'y a plus à revenir sur des observations une fois faites et vérifiées et qu'on a le droit de considérer comme l'expression exacte de faits réels. L'observation psychologique ne peut prétendre à une semblable sûreté : elle a un objet trop mobile et trop changeant, un instrument trop délicat et trop imparfait pour qu'elle n'ait plus à revenir sur les résultats des recherches antérieures ni à consulter les opinions des grands penseurs du passé. 11 y aura toujours pour la psychologie une nécessité de le faire, et par suite un profit certain. Si cela est vrai de la psychologie de l'entendement, combien n'est-il pas plus clair qu'il en est de même de la psychologie morale, où la certitude même ne peut guère avoir qu'une valeur relative. Pour tous ces problèmes de la vie morale est-ce un argument qu'on puisse négliger que le témoignage unanime, s'il se rencontre, des observateurs de l'homme qui se sont succédé à travers les lieux et à travers le temps.
Je prends par exemple l'idée de l'âme : en faire une
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histoire complète, assister à la naissance, à la génération de cette notion, la suivre dans son évolution historique, la voir se développer peu à peu, s'organiser successivement, à travers les mouvements divers, multiples, parfois contradictoires des opinions psychologiques, n'est-ce pas écrire la préface nécessaire d'une théorie de l'âme?
Il est manifeste, et M. Renouvier l'a prouvé avec une clarté et une force irrésistibles, que c'est une vaine tentative de vouloir construire le système des faits psychologiques sur un fait unique, et absolument premier, que rien ne conditionne. Quiconque aborde cette science ne le fait et ne le peut faire qu'avec des idées générales antérieures, sans lesquelles aucune pensée, aucun raisonnement, aucune parole même ne sont possibles. L'histoire de la psychologie nous transmet ces antécédents synthétiques, parmi lesquels notre esprit fait un choix, après les avoir soumis à la vérification et à un examen critique. Le langage à lui seul est non seulement un instrument d'analyse : il contient déjà tout faits les résultats des analyses antérieures, des classifications établies, des spécifications appuyées sur les observations d'un long passé. Il y a là comme une psychologie provisoire que Fhistoire nous enseigne, et pour quelque temps au moins nous impose : car il ne faut pas oublier que ce travail historique, tout individu, s'il veut seulement le comprendre, doit le refaire pour lui-même. Savoir c'est construire.
Il semble d'ailleurs qu'on doive admettre entre les productions de Fesprit, entre les idées qu'il se forme des choses et qu'il formule, quelque chose d analogue à cette loi de concurrence vitale, de combat pour
l'existence que nous rencontrons dans le monde des êtres vivants. Les systèmes philosophiques, ou du moins le groupe de notions qui leur sert de principes, sont aussi des espèces d'organismes qui prétendent à vivre, à se conserver, à se développer. Seulement au lieu d'-une sélection naturelle et fatale, hypothèse qui d'ailleurs reste à démontrer, c'est le travail intelligent et réfléchi de l'esprit humain, qui, du milieu de la mêlée confuse et des luttes incertaines, opère le choix entre la vérité et l'erreur, entre les idées destinées à survivre au combat pour l'existence et celles qui doivent succomber, c'est-à-dire se modifier et se transformer plutôt que réellement disparaître : car ce n'est pas l'enseignement le moins instructif que nous donne l'histoire de la psychologie que de voir, aux plus lointaines origines de la spéculation philosophique, apparaître dans leurs lignes principales et dans leurs principes caractéristiques des systèmes de psychologie qui passent encore aujourd'hui pour originaux et nouveaux, et dont l'originalité prétendue étonne et parfois scandalise.
Ce passé lointain qui tient une si grande place dans le présent le plus récent, nous permet de le mieux comprendre, quand on en peut suivre à travers l'histoire le mouvement et le développement. Que d'idées on croyait mortes et qu'on retrouve avec étonnement vivantes et agissantes ! Que d'idées on croyait nouvelles et qu'on retrouve avec plus d'étonnement encore vieilles de tant de siècles! Ce n'est pas sans une certaine émotion, qui n'est pas sans profit, qu'on s'aperçoit que les morts, comme on l'a dit, mènent les vivants, et qu'on mesure la part que les pensées
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de tous les hommes et de tous les temps, Woc; X6yoç, prennent dans la pensée individuelle des génies les plus puissants. Je crois donc que l'histoire de la psychologie accomplit, dans une mesure modeste, une œuvre utile et, je dis plus, nécessaire aux progrès et à l'intelligence de la science même.
Maintenant que doit comprendre cette histoire ? Sans doute les matières qui sont l'objet de la psychologie ; mais quel est l'objet de la psychologie? Quelques écoles modernes en ont voulu rétrécir le terrain : la spéculation psychologique devrait se borner « à l'étude de la représentation et de ses lois, sous les conditions de l'expérience possible, ensuite aux postulats, aux inductions qu'une telle méthode autorise ^ ». Il faudrait ainsi exclure de la psychologie non seulement la métaphysique, ce qui serait légitime, puisque c'est là une partie distincte et reconnue telle de la philosophie, mais même toute notion métaphysique, celle de force comme celle de substance, et par exemple s'interdire de rechercher si l'âme est une substance ou une fonction, ou si les facultés ^ sont des forces réelles, ou des dénominations générales purement logiques et servant uniquement à la classification des phénomènes, vides par conséquent de contenu propre. Pour rester fidèle à l'esprit scientifique, tel qu'on le conçoit, il est interdit de se hasarder dans ce domaine des substances, des forces, des causes, région de
1 Renouvier, Ess. de Psych., t. III, p. 158.
2 C'est surtout contre cette théorie que s'est élevée l'école d'Herbart ; Wolkmann les détinit : « Les idées abstraites des rapports par lesquels les éléments différents, existant simultanément dans le même individu, sont séparés les uns des autres, et qui, par suite, ne peuvent distinguer ni les individus ni les périodes de la vie individuelle. »
l'inconnaissable et vrai royaume des ténèbres. La matière de la psychologie est donc simplement le système des représentations opérées et liées par des lois et suivant des lois.
Je ne pouvais, sans mutiler toute l'histoire de la psychologie, en réduire ainsi arbitrairement l'objet. Les Grecs qui l'ont fondée la définissaient la science de râme. Il n'y a peut être pas un seul d'entre leurs philosophes qui n'ait écrit un traité spécial intitulé : Tiepl ^o-^r^ç, dans lequel étaient expliqués non seulement la connaissance, ses modes et ses lois, mais l'origine, l'essence, la destinée de l'âme, la vie, l'être même, dont l'âme leur paraissait le principe ou le type. Comment par exemple exposer la théorie de la connaissance de Platon, sans faire connaître la théorie des Idées, qui, pour lui, loin d'être purement formelles, sont le principe de la réalité et le contenu de l'essence des choses? Gomment faire comprendre la théorie de la raison pure et la définition même de l'âme, dans Aristote, sans la rattacher, comme le système le fait, aux idées de l'acte, de la puissance, de la forme, de la fin, qui sont manifestement d'ordre métaphysique. On peut dire que c'est un trait caractéristique de la psychologie des anciens, non pas de l'avoir confondue avec les autres parties de la science métaphysique et morale^ mais d'en avoir fait comprendre les rapports intimes et d'avoir ainsi constitué l'unité du tout de la philosophie. Ainsi La République de Platon n'est autre chose qu'une application à la constitution de la société politique des faits et des lois de la psychologie. Qu'est-ce que l'État, pour Aristote, sinon un organisme et un organisme psychique? Il ne m'était pas
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possible de séparer absolument la psychologie de la métaphysique, même quand j'aurais considéré comme fondées les critiques qu'on élève contre la psychologie ainsi conçue : mais il est loin d'en être ainsi.
Les représentations, dont la théorie doit constituer le seul objet de la psychologie, ne sont et ne peuvent être que les représentations de quelqu'objet à quelque sujet, c'est-à-dire des états de conscience. Les états de conscience et les représentations nous mettent manifestement en face d'un sujet auquel les choses sont représentées : c'est ce qu'on appelle la conscience.
Qu'est-ce maintenant que la conscience ? N'est-el!e plus, elle aussi, qu'un nom vide, l'idée abstraite d'un rapport, une entité^ une idole métaphysique ? L'analyse du fait de la représentation ne permet pas de la concevoir ainsi.
L'état de conscience, suivant M. Herbert Spencer, est la face subjective d'un état objectivement nerveux i. Si l'on s'en tenait aux termes même de cette formule, qui d'ailleurs n'est qu'une métaphore, on pourrait croire que M. Spencer laisse à la conscience et peut-être même à l'âme une sorte de réalité objective; car une médaille qui présente à l'observateur deux faces est bien quelque chose, et chacune des faces opposées qui la constituent par leur unité n'est pas sans réalité. Mais malgré cette équivoque de langage, peut-être voulue, au fond M. Spencer n'admet pas l'existence de la conscience, même comme un phénomène psychique ; elle n'est pas pour lui une des deux faces réelles d'une réalité vivante : elle n'est qu'une fonction et un effet
1 Princîp. de Psych.y p. 127.
du système nerveux, système qui est seul la cause en même temps que le siège de nos représentations, de nos états de conscience.
Dans cette conception, que ce n'est pas ici le lieu d'examiner à fond, la psychologie s'évanouit tout entière dans la physiologie ^ comme elle s'était autrefois, chez les pythagoriciens et chez les successeurs immédiats de Platon, évanouie dans les mathématiques. On pourrait supposer qu'on est enfin, dans cet asile, délivré des fantômes et des visions de la métaphysique : il n'en n'est rien.
La notion de cause qui subsiste dans cette théorie est une idée métaphysique au premier chef, quand bien même on la réduirait à l'idée de succession habituelle, qui cependant en diffère essentiellement 2. Il faut bien que la transformation d'un processus nerveux en une idée consciente ait une cause, et cette cause est une hypothèse d'ordre métaphysique ; car ce n'est certes pas un fait d'observation et d'expérimentation externes; c'est encore moins un fait d'observation et d'expérience internes, un fait de conscience. M. Bain le reconnaît lui même : la conscience, phénomène unique en son genre, ne nous dit rien d'une pareille transformation.
* La psychologie, dit Herbart, t. I, p. 23i<, fournit à la physiologie beaucoup plus de lumière qu'elle n'en a jamais reçu et qu'elle n'en peut recevoir d'elle.
2 Elle en diffère, car, d'une part, la succession ne se répète jamais, comme le dit Herbart; elle est toujours la même pour tout ce qui commence et qui cesse en même temps; d'autre part, l'habitude est dans l'esprit : elle peut lier les idées, elle ne lie pas les choses. Les choses ne sont alors que des séries ou possibilités de représentations ; mais ces séries ont leur unité, ces représentations ont leur lien : bien plus, cette suite de représentations se sent, se sait, se dit unité. Elle dit moi : mais tc to Ev TcoioOv, quel est le principe qui crée cette unité? et nous retombons dans la métaphysique.
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Si à l'idée de mouvement mécanique ou chimique dont toutes les expériences n'ont jamais tiré une sensation ni une pensée, on ajoute, pour expliquer la transformation, celled'un mouvement vital ; si les nerfs sont considérés comme autre chose que des cordes plus ou moins tendues, s'ils contiennent un principe que la physique ne connait pas et par suite n'explique pas, nous nous trouvons en présence d'un fait mystérieux et à coup sûr métaphysique, la vie. En effet ce n'est que dans l'être organisé, vivant, sensible qu'on observe ces contractions dans les troncs nerveux, et ces mouvements comme ces sons convulsifs, à la suite de blessures profondes dans les centres nerveux, phénomènes dans lesquels on veut voir le passage de l'état physique à l'état conscient.
Mais la vie est inexplicable elle-même par les seules lois de la quantité, de la figure et du mouvement ^ : (( On n'a pas encore pu surprendre le moindre fait propre à mettre sur la voie des origines et du développement de la nature vivante » « Quand la terre s'est détachée du soleil, la vie, comme nous la comprenons, ne pouvait y exister. Comment donc y est elle venue ^. » « Le principe inconnu, que nous appelons la vie, prépare, d'une manière à nous incompréhensible, des conditions variées qui servent au développement de l'affinité des éléments^. » Et au fond M. Berthelot ne nie pas ces faits qui sont constants. ^ Les effets chimiques
^ Et le mouvement lui-même, d'où vient-il ? Y a-t-il un mouvement possible sans une direction? et y a-t-il une direction possible sans un but? y a-t-il un but possible sans une pensée, sans une raison.
2 M. de Quatrefages, Journal des Savants^ mars 1877.
3 Tyndall. Réun. de l'Assoc. Britann. à Norwiçhf 1863, * Berzélius.
de la vie sont dus au jeu des forces chimiques ordinaires, au même titre que les effets physiques et mécaniques)}. Sans doute, mais il n'est question que des effets chimiques de la vie : n'y en a-t-il pas d'autres ? M. Berthelot ne le dit pas, mais il ne le nie pas, pas plus que Preyer. « Il n'y a aucune raison d'admettre que dans les corps vivants les forces de la nature inorganique agissent autrement que dans le reste du monde ^ ». Personne ne le conteste : mais cela ne prouve nullement que ces forces, tout en gardant leur mode propre d'action, ne se trouvent pas dans les corps organisés en concurrence ou en conflit avec d'autres forces qui les limitent. La vie n'est pas le résultat d'un seul processus, mais d'un nombre illimité de processus, liés par un but et dirigés vers un but.
Si l'on veut considérer la vie elle-même comme la cause organisatrice des corps vivants, on n'en arrive pas moins à une idée métaphysique, c'est-à-dire à une idée dont l'origine ne peut être cherchée dans les lois de la physique. Son mode de manifestation, dit Claude Bernard, est une évolution dirigée vers un but par une idée, et quand bien même il faudrait renoncer à l'espoir d'en découvrir l'origine, on peut être assuré qu'elle n'a pas son commencement et son principe dans le milieu organique. «Le système vivant forme, à rencontre de l'inorganique, un groupe distinct dans lequel des phénomènes propres et spon tanés se produisent et suivent un cours tranché, jusqu'à ce qu'il se décompose ^ ».
^ Elém. (le Phys. gèn., trad. Soury.
2 Renouv., Ess. de Psych.y l. I, p. 55.
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Ceux mêmes qui refusen t d'attribuer à la vie un principe spécial et veulent combler la distance qui sépare l'inorganique de l'organique n'ont rien trouvé de mieux, pour faire disparaître la contradiction essentielle, qu'ils ne peuvent nier, entre les faits de la biologie et les lois de la physique et de la chimie, que d'étendre le concept de l'énergie potentielle de manière que la .faculté de sentir, pour la matière, rentrât aussi dans ce concept : « Il est nécessaire, dit l'un d'eux, d'attribuer à toute matière une sorte de mémoire ^ d. La sensation et la mémoire ne se laissent pas réduire à des associations empiriques dont l'habitudC;, si tant est que l'habitude puisse être une propriété de la matière, serait l'unique agent. Qu'est-ce alors que les attribuer à la matière, sinon lui donner une âme, ou plutôt en faire une âme 2, comme Héraclite l'avait pressenti, et comme Aristote l'avait reconnu, sous certaines réserves et dans certaines limites : « Il y a, dit Berckley, dans tout ce qui existe, de la vie ; dans tout ce qui vit, du sentiment ; dans tout ce qui sent, de la pensée ». L'âme en un sens, est dans tout : bien plus, râme en un sens est tout : 'ii ^uy;q rà ovxa ttwç £(7Tt Trâvxa 3, et Bacou reproduit en d'autres termes la pensée d' Aristote : uhique deniqiie est perception c'està-dire il y a partout affection vague et représentation confuse.
Mais voilà, par là même, la psychologie rejetée ou
* Ewald Hering : Ueber das Gedaechtniss als eine allgemeine Fundioti der organisirten Materie.
2 Lotze. Psijch. PhysioL, trad. Penjon, p. 75 : « Nous faisons de la matière une âme ou une substance essentiellement de même nature. »
3 Ar., de An., III, 8.
xvin HISTOIRE DE LA PSYCHOLOGIE DES GRECS
ramenée dans la région des idées métaphysiques, comme il est nécessaire d'ailleurs, puisque le monde physique, si l'on veut en scruter sévèrement l'essence, ne peut pas plus exister que s'expliquer par lui-même. La psychologie matérialiste repose sur un concept métaphysique, sur un dogme^ lui aussi entouré de mystères. La notion de matière, si on la presse, se résout en des atomes ou en des forces qui ne sont atteints, ni les uns ni les autres, par les sens ni par la conscience et ne peuvent pas l'être K C'est un pur concept.
La psychologie critique de M. Renouvier proclame l'axiome : il faut bien que quelque chose commence ; mais n'est-ce pas là un axiome métaphysique, dont nous ne prenons connaissance que dans l'analyse des principes et des lois de la psychologie ? La psychologie de l'évolution repose également sur un concept d'ordre métaphysique ; car l'évolution n'est que cela, une hypothèse, légitime d'ailleurs, et que l'expérience vérifiera, contredira, ou limitera.
La représentation n'est pas seulement, comme semble l'avoir surtout envisagée Leibniz^ dont la théorie, sur ce point, n'est exempte ni d'obscurité ni d'équivoque, la représentation n'est pas seulement une expression des choses, par laquelle leur être invisible, latent, pour ainsi dire absent, est rendu présent, comme lorsqu'il nous dit que le corps est une repré-
^ Hartmann, Philos, de l'Inconscienty t. I, p. 153 : « Il n'y a que deux manières d'envisager les choses : ou l'âme est absolument le dernier résultat des phénomènes matériels qui constituent la vie du cerveau, — et il faut alors nier l'existence des fins, — ou l'âme est présente au fond de tous les processus nerveux de la matière : elle est le principe qui les dirige et les produit, et la conscience n'est qu'une manifestation phénoménale de ce principe, laquelle résulte des processus nerveux, j)
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sentation de l'âme qui lui est propre. Le mot a un sens plus étendu et plus profond C'est celui par lequel on entend un être qui se rend lui-même présent à lui-même, un sujet qui se représente soi-même à soi-même, c'est-à-dire un moi. Le caractère propre et mystérieux de cet acte est de se doubler soi-même dans l'être ; c'est de contenir et de manifester la dualité dans l'unité de l'être, l'unité synthétique de l'objectif et du subjectif. Le monde extérieur lui-même y est donné, ainsi que les idées de substance, de cause, de force, de relation, d'espace, de temps, en un mot toutes les catégories et fonctions de la pensée, les formes générales des phénomènes.
Que sont donc ces concepts sinon des concepts métaphysiques, et comment les chasser de la psychologie qui nous les fait connaître, sinon comprendre. Quand bien même on admettrait que la recherche et l'analyse des principes psychologiques appartiennent à la métaphysique S il faut bien reconnaitre qu'ils sont fournis par la perception interne. Tous les problèmes de la métaphysique sont des produits psychiques, et même la pensée métaphysique est un processus psychique.
Il est vrai que sans nier l'existence de ces concepts dans l'esprit ou de leur objet dans les phénomènes, on peut les réléguer dans le monde de l'inconnu et même de l'inconnaissable ^. Mais outre que le but de
1 Herbart, Psych. als Wissensch., p. 228. Einleit. a. Philos., p. 50 : « Sans métaphysique il n'y a pas de psychologie possible. »
2 H. Spencer, Princip. de Psijcli., t. II. p. U6 : « Il est impossible de connaître la substance de l'esprit ». Renouv., t. I p 132 : « Nous devons renoncer aux simplifications forcées de la métaphysique substantialisle. L'existence propre et concrète d(?
la science, personne ne le conteste, est de reculer indéfiniment les bornes inconnues du connaissable et que par conséquent il y a au moins mconvénient à vouloir les déterminer et les fixer a priori, est-il donc possible de le faire? Comment fixer ces bornes sans les connaître, aiors qu'on accorde précisément qu elles sont inconnues? La notion même de la limite prouve que fesprit l'a déjà franchie, et qu'il ne peut la poser sans la détruire.
11 n'est pas, pour cela, nécessaire d'admettre, avec Hegel, que Fesprit, comme la nature, est une essence universelle et infinie, et qu'il embrasse et épuise Finfini et l'universel ; mais il est certain que cela prouve qu'il y a de l'infinité dans notre esprit, des désirs de connaître et d'aimer infinis ^, qui ne se laissent pas enfermer dans des bornes, d'ailleurs arbitraires et indéfiniment mobiles. Encore une fois comment, où poser cette limite sans connaître à la fois Fau delà et l'en deçà qu'on veut qu elle sépare? son essence est précisément d'appartenir aux deux domaines : elle fait donc partie à la fois de Finconnaissable et du connaissable, et ce système engendre la contradiction que l'esprit, s'il pose la limite, connaît Finconnaissable. La connaissance est relative; mais la relativité de la connaissance exprime seulement ce fait que la connaissance de Fhomme est humaine, et qu'il a conscience que son esprit ne peut épuiser l'absolu. Mais s'il ne peut Fépuiser, c'est-à-dire le comprendre,
l'âme devient aussi inutile à la psychologie que l'est à la physique l'existence de ce qu'on nomme le calorique. »
^ Déclarer l'esprit humain infini, en puissance, sinon en acte, n'effrayait pas S. Thomas, le hardi et profond interprète d'Aristote : « Nec est inconveniens intellectum esse infinitum in potenlia. » Siimm. TheoL, p. 1 qu., 87; Art., 1, 4.
PRÉFACE
peut-il s'en séparer? n'est-ce pas en lui qu'il a ses racines? n'est-ce pas en lui qu il est édifié et comme bâti ? La pensée comme Fêtre de l'homme sont pénétrés de l'absolu. Il ne peut, quoiqu'il fasse, se contenter du monde donné, et d'ailleurs l'absolu est un monde à lui donné dans la conscience. Il ne peut pas plus se passer de métaphysique que d'air respirable, a dit Kant.
La psychologie enveloppe la métaphysique comme elle en est enveloppée ^ Il n'est aucune partie de la philosophie qui ne soit accompagnée de questions psychologiques ^. On comprendra donc que dans ces conditions de pénétration intime et réciproque, aussi bien que par des raisons spéciales tirées de la période dont j'expose l'histoire, j'ai dû, dans l'ouvrage que je publie, ne pas me borner à l'histoire des théories de la représentation, chez les philosophes grecs, mais étendre mes recherches aux questions métaphysiques qui s'y hent essentiellement, d'autant plus que c'est là un des traits caractéristiques de la psychologie des Grecs.
Ce volume contient deux parties distinctes : la première expose la psychologie des philosophes qui ont précédé Aristote; la seconde commence l'histoire des théories psychologiques de ceux qui l'ont suivi. Par l'influence considérable qu'elle a exercée et qui est loin d'être épuisée, la psychologie d'Aristote a dû être
^ Trendelenburg., Hist. Beitrag., III, p. 97 : « Fliesst die metaphysik zu aller %eit in die Auffassungen der psyciiologie. »
2 La logique a ses racines dans l'idée métapliysique de la nécessité, qui est le point central de Tune et de l'autre, et c'est la psychologie qui découvre dans l'esprit cette idée ; c'est dans la psychologie qu'IIerbart traite des catégories, qui sont le point de départ de la psychologie de M. Renouvier.
XXîi HîSTOmE DE LA PSYCHOLOGIE DES GRECS
l'objet dïin ouvrage spécial, c|ai peut être considéré comme le centre autour duquel s'ordonnent les deux parties de celui que je publie aujourd'hui, et le point de déport de celui ou de ceux qui le compléteront, si le temps et les forces me permettent de continuer cet effort. Car c'est véritablement à Aristote que commence la psychologie en tant que science systématisée et organisée, et par conséquent son histoire.
Poitiers, 3 juin 1887.