CHAPITRE PREMIER
L'homme est naturellement désireux de savoir ^ ; quand cette curiosité naturelle est devenue un besoin, un tourment de la pensée, lorsque l'intelligence a pris une claire conscience de ce désir, et qu'elle cherche par des moyens méthodiques et réfléchis à le satisfaire, la philosophie commence. De quelque manière qu'on l'envisage, de questions en questions, la philosophie en vient toujours, et il faut toujours qu'elle en vienne à la question essentielle, fondamentale : qu'est-ce que l'Être? mystère qui contient tous les autres mystères et vis-à-vis duquel l'homme se sent dans cette situation étrange et contradictoire d'être dans l'éternel désespoir et l'espoir éternel de parvenir à le connaître.
Le problème générai que se propose la philosophie est donc de savoir ce que c'est que l'être; mais où l'homme qui veut
< Arist., Met., I, 1.
Chaignet. — Psychologie.
surprendre Tessence de l'être pourra-l-il l'étudier si ce n'est dans son propre être? Car c'est le seul dont l'existence et les actes lui soient attestés par la conscience, c'est-à-dire soient révélés à l'homme par lui-même, avec une telle force et une telle clarté qu'il ne puisse pas en douter.
L'être, dans l'homme, se manifeste comme vie, et dès l'origine de la philosophie, sous une forme plus ou moins claire, les Grecs ^ ont conçu le principe de la vie, comme distinct du corps, sous un nom particulier, l'âme, Il semble donc que la
philosophie ait dû commencer ses spéculations par l'étude de cette âme, principe de la vie, c'est-à-dire principe de cet être, dans la connaissance certaine duquel l'homme pouvait espérer trouver le secret de la connaissance de l'être même, en tant qu'être.
L'histoire nous montre cependant la philosophie suivant une route différente, et au lieu d'étudier l'essence et les fonctions de cet être intérieur qu'il porte en soi, l'esprit grec tout d'abord s'élance hardiment et souvent se perd dans l'étude de la nature et des phénomènes du monde extérieur ^.
Mais l'écart de la vraie méthode est moins grand qu'on ne le suppose, et la contradiction plus apparente que réelle. C'est encore lui-même, c'est encore l'énigme de son propre être et
1 Et l'on pourrait dire tous les peuples jusqu'ici connus. Comment, avant toute recherche scientifique, la notion plus ou moins confuse, obscure, mais forte de cette distinction de l'âme, du corps, et de l'être vivant comme composé nécessairement de ces deux facteurs unis, s'est-elle révélée à la conscience et imprimée dans le langage de tous les peuplés, c'est ce que l'on ne peut se représenter que par des conjectures. En général, on pourrait dire sans paradoxe que les faits psychiques sont connus, dénommés, classés, bien antérieurement à toute psychologie et à toute philosophie. La science ne les trouve pas : elle les retrouve, les contrôle, les analyse, les coordonne, les relie, en cherche l'origine, en suit le développement, en détermine le sens et les expose dans une forme systématique et suivant une méthode logique. A quelle époque de l'histoire, et de quelle manière, l'homme qui pense, et dont l'essence est de penser, a-t-il remarqué qu'il pensait, et fixé dans son langage qu'il pensait, qui le saura jamais?
2 Les premiers essais de spéculation philosophique remontent en Grèce, au milieu du VIF siècle, et c'est Platon, le premier, qui, deux siècles plus tard, donnera aux recherches psychologiques une forme systématique, et constituera la psychologie comme science distincte.
de sa propre vie, que l'homme cherche à deviner en étudiant la nature, ses phénomènes et ses lois. La vie est un rapport ; l'être vivant ne vit pas de lui-même, il vit des autres êtres ; il ne se conserve, il ne se développe que par une adaptation continuelle, une correspondance constante entre les actions du principe interne de la vie, et ses objets externes. La vie sensible est la forme primitive de la vie, et toutes les formes de la sensibilité ont pour conditions des stimulus et des objets externes, sans lesquels la vie reste en puissance, c'est-à-dire comme si elle n'existait pas, et sans la connaissance desquels il serait chimérique d'en vouloir connaître la nature et les fonctions. Le monde extérieur est dans un rapport intime, constant et nécessaire avec notre être propre, dont il stimule les énergies, dont il provoque les mouvements, dont il satisfait les besoins, dont il remplit les vides pour ainsi dire. La connaissance du monde extérieur qui lui fournit ses objets au moins les plus immédiats est donc intimement liée à la connaissance de l'âme considérée comme principe de la vie.
Je n'insiste pas sur ce fait que l'ordre et la méthode sont les fruits tardifs de l'expérience dans la science comme dans la vie morale ; car je suis persuadé que, considérés dans de grands ensembles, les efforts de l'esprit humain à la recherche de la vérité suivent en général la vraie route et la plus rationnelle. Il y a là une force des choses qui nous ramène secrètement, doucement, à l'ordre dont nous paraissons nous écarter. Aussi la psychologie est moins étrangère qu'on ne le dit aux premiers •essais de la science qui commence , et la philosophie à son origine est déjà ce qu'elle est par essence, l'union de la psychologie et delà métaphysique K II n'est pas difficile d'apercevoir,
' Herbart, Einleit., § 13, p. 55, croit que la métaphysique précède, dans l'histoire de la philosophie, la psychologie, et il en donne pour preuves que des systèmes de métaphysiques ingénieux se sont produits en Grèce, quand la psychologie n'avait encore qu'une l'orme grossière, telle que les eioiola de Démocrite. Je ne partage pas le sentiment de ce penseur, malgré le respect que m'inspire un esprit si profond et si sincère. Je voudrais espérer que celle histoire de la psychologie montrera l'union inséparable des deux sciences, qui s'accompagnent et se conditionnent
i HISTOIRE DE LA PSYCHOLOGIE DES GRECS
SOUS la philosophie de la nature des anciens, la psychologie^,
c'est-à-dire, comme l'appelle Platon, la philosophie de lame.
Ainsi il est bien vrai que l'École ionienne a réduit toute la philosophie à la physique, parce que la nature est l'être unique et universel ; mais comment est-elle arrivée à cette conclusion, et ne peut-on soutenir avec vraisemblance qu'elle est déduite d'une analyse déjà profonde, quoiqu'incomplète et imparfaite, des phénomènes de l'esprit? Si la pensée n'est qu'une sensation, comme l'ont cru tous les philosophes de cette école, même Diogène d'Apollonie 2^ la conclusion nécessaire est que l'être est nature.
11 est un principe qui gouverne toute la physique et toute la métaphysique des anciens, c'est le principe de l'attraction du semblable vers le semblable : quelle en est la source? et n'en doit-on pas attribuer l'origine à l'analyse psychologique par laquelle on a cru pouvoir démontrer que l'essence de la pensée est dans l'assimilation du sujet qui pense, et de l'objet qui est pensé, quelque soit d'ailleurs le mode selon lequel s'opère cette assimilation.
Quelle que soit la notion que nous nous fassions de l'être en soi, de l'être universel, que nous le concevions comme force ou substance, comme esprit ou matière, la racine de cette conception universelle et objective ne peut-être que dans la notion que nous nous faisons de nous-mêmes soit comme substance ou force, comme matière ou esprit 3. Toutes les choses que
mutuellement dans leurs origines comme dans leurs développements. On pourrait même dire qu'une psychologie, inconsciente sans doute, mais déjà une psychologie, préside à toutes les conceptions philosophiques, d'ordre moral, physique ou métaphysique.
1 Ce n'est pas, comme on pourrait le croire, un mot grec. C'est un Allemand, Rudolph Gockel, qui paraît l'avoir le premier introduit et créé, sous sa forme grecque, ^'u^oXoyta, en le donnant pour titre à un de ses ouvrages, dont il développe comme il suit le sujet : « <\)^jyoloYia : hoc est, de hominis perfectione, anima, ortu », in-80, Marburg, 1590. Ce livre n'est qu'une collection de mémoires de divers auteurs, qui se rapportent au débat alors fort vif sur le traducianisme. Mélanchton paraît également avoir usé de ce nom pour désigner le sujet de ses leçons académiques.
2 Simplic, in Phys., f. 33.
3 Leibn., Externa non cognoscit (mens) nisi per ea quœ sunt in semetipsa.
nous cherchons à connaître sont éloignées de nous, toutes, excepté nous-mêmes, qui sommes assurément toujours présents à nous-mêmes.
Nous croyons que ces considérations générales recevront leur preuve de l'histoire de la psychologie grecque dans laquelle nous allons immédiatement entrer.
De quelque côté qu'on envisage la civilisation grecque, on voit éclater dans toutes ses formes, dans la poésie et dans l'art, dans la religion et dans la politique, la prédominance, tempérée par la proportion et l'harmonie, de l'esprit sur la matière. En toutes choses les Grecs ont conçu , poursuivi , et dans une certaine mesure, réahsé un idéal, c'est-à-dire au fond une idée. Leur conception théologique, toute grossière quelle puisse aujourd'hui nous paraître, est encore une conception idéahste et même spiritualiste. « C'est à tes passions, ô homme, que tu as emprunté l'essence de tes dieux, » disait un ancien, auquel Hegel répond qu'il serait plus exact de dire que c'est de ses pensées, de son esprit, que l'homme a emprunté cette notion encore imparfaite du monde divin. Tandis que les mythologies orientales sont en général les représentations des grandes forces de la nature physique, la mythologie grecque est la personnification divinisée des forces morales et intellectuelles de la nature humaine, une sorte de psychologie vivante et divine.
Il serait bien extraordinaire que ce grand caractère idéaliste et spirituahste, qui marque d'un trait si frappant et si beau toutes les créations du génie grec, ne se manifestât pas également dans les premiers essais de la philosophie naissante, dont les principales doctrines apparaissent déjà dans la mythologie. Les dieux sont des êtres personnels, vivants, spirituels : ce sont des esprits sinon immatériels, du moins immortels : la matière dont ils s'enveloppent, est si subtile qu'elle semble s'évaporer et s'évanouir; ce n'est qu'une apparence et comme une apparition dont l'esprit est la réalité substantielle. Telle est déjà l'idée que nous en présentent, plus ou moins obscurcie,
Homère et Hésiode, qui ont fait aux Grecs leur théogonie, c'està-dire leur théologie
Et qu'est-ce que l'homme ? Un fils des dieux, qui a conscience du lien substantiel qui unit sa nature à la nature divine dont il tire son origine : « Les hommes et les Dieux ne forment qu'une seule espèce : eux et nous nous devons à une même mère le souffle de la vie ^ » . Sans doute une faculté distingue les Dieux de nous et nous sépare d'eux ; tandis que nous sommes des êtres éphémères, et que notre vie passe et se dissipe comme le rêve d'une ombre 3, les Dieux demeurent et sont éternels : et cependant, malgré notre ignorance de la fin suprême où nous tendons, « nous sommes semblables aux Dieux, par notre essence, par notre nature, à savoir, par l'esprit », notre vraie grandeur
La conscience de la distinction de l'esprit et du corps, et delà supériorité de l'âme sur la matière a pénétré tout l'esprit grec, et l'a de bonne heure profondément pénétré. « Les anciens théologiens, disait déjà Philolaiis ^, nous enseignent que l'âme a été unie au corps en expiation et en punition de ses fautes, et qu'elle a été ensevelie dans cette chair périssable comme dans un tombeau. »
Dans chacune des trois périodes de développement que distingue, dans la vie de la nature, la Théogonie d'Hésiode, à côté des êtres monstrueux et informes qui représentent les forces et les phénomènes physiques, on en rencontre déjà qui person-
1 Herod., H, 53.
- Pind., Nem., VI, \.
"Ev àvopwv, £v ôecbv yevoç' ex •
(jLaxpoç «[AçoTepot.
Pausan., VIII, 2. livoi xa\ otxoxpaTieî^ot Osoî;.
3 Pind., Pyth., Vni, 95.
* Id., Nem., VI, 8.
ûcXXà Ti Trpoffçépoixev
TOI 9U(nv, àOavaTocç.
Boeckh, Phllol, p. 181.
nifient l'esprit, la raison, Tâme et ses attributs essentiels. Si le Chaos est le premier des êtres, c'est un être stérile, qui est impuissant à produire, ou du moins qui ne produit rien de vivant et de beau et ne semble représenter que la puissance nue et pure : au contraire, l'Amour, qui lui succède sans être né de lui, est un principe de vie indépendant et existant par lui-même ; c'est une force spirituelle et psychique, active et féconde qui s'unit à la Terre, principe matériel, pour lui donner la forme et la vie, l'ordre et la beauté. Nous voyons également apparaître l'Émulation, ^-qXoç, et la Victoire, Thémis ou la Justice, Mnémosyne ou la Mémoire, Prométhée et Épiméthée, la Prévision et la Réflexion, le Temps (Kronos) et le mouvement incessant, le Devenir mobile et comme fluide (Rhéa) ; enfin arrive avec Jupiter, le Père de la lumière, la domination d'un esprit qui soumet à la loi de l'ordre et de la raison, de la beauté et de la justice, les forces aveugles, violentes, désordonnées de la nature, et qui gouverne le monde, le renouvelle et le crée pour ainsi dire une seconde fois, d'après des fins conçues par un esprit souverainement sage.
Non seulement on aperçoit clairement percer, malgré l'obscurité naturelle de la forme mythique et la confusion des pensées contre laquelle lutte péniblement le poète, non seulement on voit clairement percer la grande doctrine du dualisme de l'esprit et de la matière, mais encore les doctrines non moins fécondes d'un mouvement de l'humanité et des choses, d'un progrès par ce mouvement, qui conduit le monde entier des ténèbres du chaos, de la violence et du désordre, à la lumière de l'ordre, de la raison et de la justice. Le fait seul de ramener les phénomènes de la nature, les faits de l'histoire, les événements de la vie humaine, à des causes inteUigentes, fibres, puissantes, personnelles, à des Dieux, en un mot, atteste la tendance de l'esprit grec vers ce spiritualisme, vers cet
1 II ne produit que l'Érèbe et la Nuit, c'est-à-dire le vide infini et presque le néant de l'être, ou du moins sa forme la plus basse et la plus indéterminée.
idéalisme sensé et tempéré qu'il n'a jamais cessé de professer, et qu'on remarque pendant tout le développement de la civilisation comme de la philosophie grecques.
Homère contient même une sorte d'analyse ébauchée des facultés de l'âme ^. La ^j^u^^T^ est le souffle vital, le sujet de la fonction respiratoire, la vie, spvritus, mmna : elle est le principe de la vie animale. Les esprits animaux, placés dans la poitrine et le diaphragme, cppsvsç, sont le principe de la vie intellectuelle, tandis que le 6u;jloç est une sorte de conscience morale : ces deux dernières parties de l'organisme psychique sont les véhicules de la sensation, de la sensibilité, de la pensée et de la volonté, et forment comme l'opposé de l'être corporel et vivant 2, Mais néanmoins avec la ^o/ji et avec le corps qu'elle anime et vivifie, les autres facultés disparaissent. Le corps vivant seul est la personne humaine, aurd; ^, le vrai moi . Mévo; est l'expression ordinaire pour le sentiment passionné de la colère, qui se manifeste dans la bataille ; v^rop, le cœur dans son état calme; xpaBi7i,le cœur plus volontiers pris dans le sens intellectuel. ^IlTop, xpaSt'ïi, xT^p sont tous et chacun la faculté d'éprouver des sentiments moraux. Les expressions TtsTrvuaai vdco et 7r£7rvutj.£va Trdtvra vor^coLi montrent le lien qu'établissait le poète entre les fonctions du 7rv£u{ji,a et les fonctions de l'intelligence, Ndoç 5.
Quel est l'état de cette âme après la mort? Dans la conception homérique, la mort ne la sépare pas absolument et com-
* Conf. Halbcart, Psychologia Homerictty 1796. Hammel, Commentatio de Psychologia Homerica, Paris, 1833, Velcker : Ueber die Bedeutung und elowXov in der Ilias. Giessen., 1825; Friedreich Die Realien in d. Ilias. Erlang., 1851, et surtout Naegelsbaclî : Homerische Théologie. Niirb., 1840.
2 Grotemeyer {Homers Grundansicht von der Seele, 1854, p. 38), conteste cette opposition et croit que la ^\>x'h représente, non-seulement la force vitale, mais encore la conscience et les autres fonctions psychiques.
3 Od., XI, 601.