VIE DE PLOTIN — SES MAÎTRES — SES DISCIPLES — SES ÉCRITS
S'il y a quelque exagération, au moins dans la forme de l'expression, à dire avec M. Jules Simon, que l'École d'Alexandrie c'est Plotin1, il n'y en aucune à le considérer comme le vrai fondateur du système philosophique désigné aussi souvent par ce nom, mal choisi, que par celui de philosophie Néoplatonicienne, qui n'est pas plus justifié. Car d'une part il a été enseigné non seulement à Alexandrie 2, mais à Rome,
1 Hist. de VEcole $ Alexandrie, t. II, p. 584.
2 Proclus, dans l'ouvrage auquel il donne le titre significatif de Tluiologie platonicienne, appelle (1. I, ch. I), Plotin, Amélius, Porphyre, Iamhlique, et les autres qui appartiennent à ce chœur divin, iù> Osioj toûto) xopô>, les exég-ètes de la révélation mystique de Platon
Chaignet. — Psychologie.
en Syrie, à Athènes, dans tout le monde Gréco-Romain ; et d'autre part, malgré le titre de platoniciens que les philosophes de cette École aimaient à s'attribuer1, et dont Plotin lai-même revendique l'honneur 2, il est certain que le système est dans son ensemble au moins aussi profondément pénétré des idées d'Aristote que de celles de Platon. C'est, par exemple, un principe aristotélicien sur lequel Plotin établit la hiérarchie de ses hypostases divines, à savoir que toute puissance qui passe à l'acte suppose, pour expliquer ce mouvement, l'existence réelle et antérieure de l'acte, à moins de considérer ce développement comme un pur effet du hasard. C'est en s'appuyant sur ce principe que Plotin démontre que la forme unie à la matière suppose la force informante de l'âme, que la raison, en puissance dans l'âme, suppose une raison toujours en acte, et qu'enfin l'existence en acte de la raison pure, suppose un acte suprême et dernier, l'Un. Il n'y a donc pas plus de motif d'appeler l'École du nom d'Alexandrine que de celui de Néoplatonicienne. Quel est donc celui qui lui conviendrait le mieux? Si Ton observe que rien n'autorise à attribuer à Ammonius qui n'a
1 Où les autres écoles de philosophie étaient aussi représentées.
2 S. Aug\, de Civ. L., VIII, 11. « Recentiores tamen philosophi nobilissimi quibus Plato sectandus placuit, noluerunt se dici Peripaticos aut Academicos, sed Platonicos : ex quibus valde sunt nobilitati Plotinus, Iamblichus, Porphyrius ». Id., c. Acad.,111, 18. « Osque illud Platonis quod purgatissimum est et lucidissimum, dimotis nubibus errons... emicuit maxime in Plotino qui platoniciis philosophus ita ejus similis judicatus est, ut simul eos vixisse, tantum autem interesse temporis, ut in hoc ille revixisse putandus sit ». Plotin lui-même (Enn., V, I, 18), déclare avec trop de modestie que la doctrine qu'il expose n'est pas nouvelle, récente, qu'au contraire, elle est très ancienne, mais qu'elle n'avait pas été suffisamment comprise, développée et approfondie ; que son système n'est qu'une interprétation plus fidèle de ces vieilles et vénérables doctrines contenues clans les écrits de Platon. Nous essaierons, dit-il ailleurs, de ramener nos propres conceptions aux théories de Platon et des anciens philosophes, avec lesquelles elles sont en parfaite harmonie, ce qui apporte un puissant témoignage en leur faveur ; car il faut bien admettre que quelques-uns du moins d'entre eux sont parvenus à trouver la vérité (Enn., VI, 2, 1 ; VI, 3, 1 ; VI, 4, 16; III, 7, 1).
rien écrit et dont aucun auteur ancien ne nous fait connaître la doctrine, les idées directrices qui inspirent un système et en gouvernent le développement, si l'on remarque que ses successeurs les plus célèbres, Iamblique comme Proclus, n'y apportent que des modifications peu considérables au point de vue scientifique, qui n'en changent ni les principes ni le caractère, que la doctrine est dans les ouvrages de Plotin une et complète en toutes ses parties, que tous les adeptes de l'École le reconnaissent comme leur maître commun et leur chef universellement autorisé *, on serait disposé à la désigner, ainsi que les écoles de Platon et d' Aristote, par le nom de son fondateur et à l'appeler l'École ou mieux la philosophie de Plotin2, comme on le faisait déjà dans l'antiquité et comme l'a fait Hegel 3 ; un autre usage a prévalu et nous suivrons l'usage.
On ne s'étonnera donc pas que j'aie cru devoir consacrer une étude biographique assez étendue à ce noble et puissant génie.
Le nom de Plotin est évidemment d'origine latine : il n'y a pas lieu d'en être surpris. Depuis plus de deux cents ans conquise et annexée à l'Empire, l'Egypte était devenue le séjour habituel de nombreux citoyens romains. C'est sans doute d'une de ces familles, établie on ne sait à quelle époque dans le pays, que naquit Plotin, en 205 après J.-C, la 13e année du règne de Septime Sévère. Porphyre, qui a écrit la biographie de son maître, le document le plus authentique, le plus complet et malgré quelques détails fabu-
1 Proclus et Simplicius appellent partout Iamblique, le Divin, o ôeïoç; mais ils réservent à Plotin le superlatif de l'épithète, ô OeiÔTocToç, le plus divin des philosophes.
2 Creuzer, Prolegg. de Véd. de Plotin, par Didot, Paris, 1854, p. XVII : « Quae ratio paullatim ita invaluit ut hsec recens philosophia platonica diceretur rj ID.wtc'vou çtXo<ro©'a. « S. Aug., Ep., 118. » Plotini schola Romœ floruit. »
3 Heg-el, Gesch. d. Philosophie, Werke, t. XV, ed. Berl., p. 33 : « Das Zusammenhaengende Gehaude dieser Philosophie wird ihm von der. Spaetern eigentlich zugescrieben, und dièse Philosophie seine Philosophie gcnannt. »
leuxqui s'y mêlent, le plus sûr que nous possédions, ne nous fait connaître ni le nom de sa ville natale, ni le jour ni le mois de sa naissance qu'il laissa obstinément ignorer de ses plus chers disciples, craignant par modestie et par système qu'ils ne voulussent la célébrer par des fêtes ou des sacrifices, quoiqu'il rendît lui-même, conformément aux usages grecs, ces hommages solennels à Socrate et à Platon. Eunape, l'historien de la secte, désigne comme le lieu de sa naissance la ville de Lyco 1, ce qui le fait appeler par David l'Arménien, Suidas etEudocia Lycopolitain2, AuxotcoX^ç. Fabricius en a conclu, peut-être témérairement, que cette ville n'était autre que la grande cité de Lycopolis de la Thébaïde 3, et non la petite Lycopolis de la Basse-Égypte, située dans le nome sébennytique et sur le bord de la mer4.
Quoi qu'il en soit de ce détail, Plotin, égyptien par le lieu de sa naissance, romain par l'origine de sa race, était au fond un esprit purement et parfaitement grec5. Tout en lui, dans la langue, dans le style, dans la forme comme dans le fond des idées respire l'hellénisme. Les doctrines étrangères à cet esprit lui sont antipathiques ; il organise, dans son école, comme nous le verrons, une lutte constante et vigoureuse contre les conceptions orientales dont l'influence grandissante, sous leurs formes multiples et diverses, lui paraissait menaçante. Avec sa réserve habituelle et sa loyauté courtoise, mais en même temps avec une grande force, il écrit lui-même
1 Eunap., V. Sophist. dans Philostratorum Opp., ed. YVestermann, Paris, 1849, p. 455.
2 Suid. V. nxtoxtvo;; David, Sch. Av., 18, a. 4-3; Eudocia, Ionia, Yilloison, Anecd. Gr., t. I, p. 363, aîrotTptç i*àv ipatveTou, tsveç Se AuxottoXIt^v <pacr:v, ctTzb Avxovo; xoû èv AuxotioXitt; vojxw xx\ç AîyuTCTO'J. Proclus, Theol. vlat., 1. I, c. 1, se borne à l'appeler égyptien : ITacotivov xbv Alyumnov
3 Aujourd'hui Siouth, ou Osiouth, Asiouth.
4 Fabric, B. Gr., Y, p. 730 : « Priorem illam Plotini patriam fuisse libenter mihi persuadée »
5 David (Prolegg. in Porphyr. Isag., § 7. Cod. Monach., n. 99) l'appelle Hellène : IIXcotïvo; 6 "EMvyv. Il est vrai que ce dernier mot ne se trouve pas dans le Mss., n° 399, de cette même bibliothèque (ScJiol. Ar 18, a. 46).
un livre contre les Gnostiques ; il repousse les doctrines et les pratiques delà magie, et charge deux de ses disciples, l'un, Amélius, de réfuter les théories de Zostrianus le mage, l'autre, Porphyre, celles du faux Zoroastre. La lettre de Porphyre au prêtre Anébo est la critique des orgueilleuses prétentions du sacerdoce égyptien à une sagesse universelle et infaillible. Plotin lui-même ne loue chez les Égyptiens que leurs préférences pour l'écriture hiéroglyphique qu'ils avaient inventée, et dont il voit la supériorité sur l'écriture alphabétique en ce qu'elle met, par son procédé symbolique, clair et universel, pour ainsi dire sous les yeux de tous, les choses mêmes et les idées dans leur synthèse vivante, au lieu de les exprimer dans des formules abstraites, analytiques et discursives l. Néanmoins, il est tout naturel que l'Égypte se soit fait honneur de lui avoir donné naissance, et c'est à propos de lui que David remarque que si ce pays ne produit pas beaucoup d'hommes, quand il s'en mêle, il fait grand 2.
Nous n'avons aucun renseignement sur sa famille ; il ne voulait pas en parler et ne souffrait pas qu'on l'interrogeât à ce sujet ; son biographe nous dit que c'est parce qu'il rougissait d'avoir un corps, et par suite un père et une mère : ce qui me semble une raison bien raffinée et peu naturelle ; s'il n'avait pas de motifs secrets et qu'il fût de son devoir de garder secrets, il me semble qu'on pourrait attribuer son silence résolu à son extrême modestie, qui était aussi sincère et vraie que profonde. Il fallut que ses amis usassent de subterfuge pour avoir, à son insu, son portrait; car, répondait-il aux instances d'Àmélius, c'est bien assez de porter cette image, — le corps est dans son système l'image de l'âme, — l'image de cette image vaut-elle la peine d'être regardée et conservée 3 ?
• Enn., V, 8, 6.
2 David, Sch. Av., 18, a. 45. où uoXXoù; Aî'yuTtTo;, stcy)v Ss téxy), piya
TÎXTEC.
3 Après avoir cru un instant qu'une pierre gravée qui se trouve dans
Sur les commencements de sa vie, ce n'est que dans l'abandon de la vie intime, dans les épanchements et les entraînements des conversations et des causeries familières qu'il laissa échapper, pour ainsi dire involontairement, quelques confidences recueillies par Porphyre. Envoyé à l'âge de 8 ans à l'école primaire chez le Ypau'jaTooiVi^xaXo;, c'està-dire chez l'instituteur de Lycopolis, nous le retrouvons à Alexandrie, à une date qne nous ne pouvons fixer; après y avoir fait toutes les études qui constituaient, chez les Grecs, une forte éducation libérale, il s'adonna à l'âge de 28 ans à la philosophie, et suivit les leçons des maîtres les plus renommés1. Mais aucune des solutions du grand problème du monde et de la vie proposées par eux ne le satisfit. Un de ses amis, à qui il avait confié les inquiétudes et la tristesse que lui laissait le vide de ces enseignements, l'emmena à l'école d'Ammonius Sakkas. Après avoir entendu la leçon du maître, il dit en sortant : C'est celui-là que je cherchais; voilà mon homme2. Il venait de voir apparaître la doctrine qui répondait le mieux au caractère intime de son esprit et aux tendances, vagues jusque-là et inconscientes encore, de sa propre pensée.
On sait que depuis les Ptolémée et favorisé par leur intelligente initiative et leurs libéralités, il s'était créé à Alexandrie un centre d'activité intellectuelle, d'une extraordinaire puissance, où l'on cherchait, à force d'érudition, à ranimer dans toutes les branches du savoir humain la flamme pâlissante du génie grec. Dans les écoles du Muséum et des deux
la collection du prince Stanislas Poniatowski reproduisait les traits de Plotin d'après le tableau fait par le peintre Gartérius, — qui, sur le refus de Plotin de poser, avait fréquenté son école et surpris son image, — Creuzer a reconnu que cette pierre était l'œuvre d'un faussaire. Creuzer, Addend. ad Plot., vol. III, p. 500, ed. Oxf. : Zuv Gevnmenkunde, Leips., 1831, pp. 16 et 1M ; Deutsche Schriften z. Archœolog., III, p. 368.
1 Porphyr., V. Plot., 3. toiç tote xcaà tyjv 'AXsHàvôpEiav cÙôoxiiaoOcj'..
2 Id., id., 3. tuOxov èÇiQTO'Jv.
bibliothèques du Bruchium et du Sérapéum, on enseignait la grammaire, l'archéologie, l'histoire et la critique littéraires, la rhétorique et surtout les sciences exactes et les mathématiques. La philosophie ne paraît pas avoir tenu une grande place dans cet enseignement supérieur officiel ; elle n'y figure guère que par la critique philologique des textes des anciens philosophes, de Platon et d'Aristote particulièrement, et par l'interprétation et le commentaire développé de leurs doctrines respectives. Très peu, parmi les savants du Musée, s'adonnent à la philosophie spéculative, et c'est en dehors des établissements de l'État qu'on rencontre à Alexandrie, au temps de la domination romaine, des représentants des grandes Écoles grecques, Stoïcienne et Épicurienne, Platonicienne et Péripatéticienne. Ce sont des maîtres libres de toute attache officielle qui, à Alexandrie, font revivre les doctrines de Pythagore et d'Héraclite, et c'est comme tel qu'iEnésidème y expose les principes de sa critique négative et sceptique des fondements de la connaissance humaine.
Mais ce n'est pas seulement la science grecque qui s'efforce de prolonger à Alexandrie la force et l'éclat de son noble passé. Par sa situation géographique autant que par son importance politique et commerciale, cette ville était devenue le point de rencontre du monde de l'Occident et du monde de l'Orient. Toutes les langues, toutes les croyances et pratiques religieuses, toutes les idées scientifiques et philosophiques s'y touchent, s'y heurtent et s'influencent ; l'hellénisme, enveloppé de ces éléments étrangers, malgré sa forte originalité et son énergique résistance, s'en laisse pénétrer lui-même et, sinon dans son esprit scientifique, du moins dans sa forme religieuse, finira par s'en laisser vaincre. Le Juif, le Chrétien, le Perse, l'Indou, l'Égyptien, le Romain, le Grec, vivent là en commun et, par une action réciproque et invisible, se communiquent les tendances et les croyances de leur esprit, esprit qui ne peut manquer d'en être plus ou moins profondément modifié. C'est là que Pantène, stoïcien converti, fonde
l'École Catéchétique1, en 179; c'est là que Clément, son disciple, et Origène, disciple de Clément, ébauchent un système qui cherche à mettre d'accord la philosophie grecque et les dogmes de l'Église chrétienne, qui commencent à se préciser et à se définir.
Dans cette mêlée agitée et confuse, dans ce tourbillon d'idées et de croyances contraires et hostiles, on comprend que Plotin ait cherché longtemps sa voie, soit que sa vocation philosophique ne fût pas encore décidée, soit qu'il hésitât entre les diverses doctrines qui se disputaient les esprits et qu'il connaissait toutes; car ses écrits nous prouvent qu'il était profondément versé dans l'histoire de la philosophie grecque, ancienne et contemporaine, comme dans toutes les branches des sciences humaines, et qu'il n'était pas resté étranger aux doctrines religieuses de l'Orient. Quoiqu'on ne surprenne chez lui aucun élément de l'esprit juif ou chrétien, il est certain qu'il a connu le christianisme, au moins sous la forme altérée que lui avait donnée le Gnosticisme. Mais il est constant, par les témoignages autorisés de son biographe, que ce fut Ammonius qui exerça sur son esprit le plus puissant ascendant, si puissant que, pendant dix ans, Plotin se fit un devoir de n'enseigner que les doctrines qu'il avait entendu professer par son maître.
Quel était donc cet Ammonius ? Chose singulière, le nom de ce maître vénéré ne se trouve dans aucun des écrits de Plotin, et ce qui n'est pas moins étrange, on ne le rencontre mentionné ni par Proclus, ni par Iamblique, dans les extraits de son 7cep\ ^upjç conservés par Stobée, ni dans les commentaires si nombreux du traité d'Aristote sur l'Ame. De sources diverses, nous apprenons qu'il était né à Alexandrie, de parents chrétiens, mais que lorsqu'il fut en possession de sa pleine raison et qu'il eut reçu les enseignements de la philo-
1 Guerike, De Schola quœ Alexandrie floruit CatecJietica, Hall.,
sophie, il revint immédiatement aux sentiments et aux croyances de sa patrie et de ses ancêtres *.
De portefaix, Saxxac2, devenu philosophe et professeur de philosophie, il s'acquit rapidement une réputation extraordinairs que témoignent et justifient le nombre et la valeur des hommes qu'il sut attirer à ses cours et à ses idées. L'épithète de OsoStSaxtoc, que lui donnent les écrivains postérieurs, semble à Kirchner 3 la preuve que ce fut lui qui posa les premiers principes du néoplatonisme et rendit à la philosophie, endormie dans l'érudition, sa vie active et sa force de production originale : œuvre que l'école se plut à considérer comme une révélation d'en haut. Avec un trait d'exagération, fort commun à cette époque où l'on abuse volontiers des épithètes laudatives, ce mot me paraît tout simplement signifier qu'Ammonius était un philosophe autodidacte, qui ne devait rien ou prétendait ne rien devoir qu'à lui-même, dont on ne connaît pas les maîtres et dont on rapportait à la nature ou à Dieu les brillantes et puissantes facultés. Longin, son élève, beaucoup moins enthousiaste, se borne à le placer sur la même ligne qu'Origène, — nous ne savons lequel, — et reconnaît à ces deux philosophes, qu'il avait tous deux personnellement et intimement connus et pratiqués, une intelligence très supérieure à celle de leurs contemporains4.
1 Porphyr., dans Eus., Hist. Eccl., VI, 19, 7. 'Ap.ji.(ovioç [ièv yàp XP1*7' T'.avb: £v XptffTtavoïç àvaxpaipetç xoî; yovsûcnv, oie xou çpovetv xa\ Tr,; çiXo- (70©îaî y/î/y.To s jOù: 7:pô; tt,v xaxà v6[j.ou; uoXtTeîav ^ETeëâXexo. Conf. Phot., Cod. 214; Suid., Voc.
2 Théodoret, Cur. Gr. Aff'., VI, 9. 'Anno&vioç o etci'xXyjv Eaxxaç, xoù; adtxxouî xaTaXiicovv ofç fj.ETÉçsps toO- rcupou?, xbv tp'.Xôcrocpov àauaaaTO (3îov. Conf. Suid., V. Atam. Marcell., XX, 11. Ce brusque et complet changement de condition, qui nous étonne toujours, n'est pas une exception dans l'histoire des philosophes grecs. Ce porteballe, ce fort de la halle, avait reçu, comme tous îes enfants de race grecque et de naissance libre, une éducation libérale.
3 Die Philosophie des Plotin, p. 23.
4 Porphyr., V. Plot., 20. 'Apiuâvtoç xoù 'ûptyivyjç oùx oXiyo) tù>v xoa'éauxou; cî; tnîveoiv 5tevéyxou<rtv.
Dans l'école d'Ammonius, qu'il fréquenta assidûment pendant dix ans ls et qu'il ne quitta que pour aller chercher dans la Perse les sources de la sagesse et de la science orientales, Plotin eut pour condisciples Hérennius 2, Olympius d'Alexandrie3, Théodosius4, Antoninus5, Longinetles deux Origène, le père de l'Église et le philosophe néoplatonicien6.
Quant à Ammonius lui-même, sa vie nous est à peu près inconnue ; il n'a laissé aucun ouvrage écrit ; on ne trouve nulle part un exposé, même sommaire de ses doctrines, si ce n'est dans un fragment du VIIe livre d'Hiéroclès sur la Pro-
* De 232 à 242.
2 Porph., V. Plot., 3.
3 Id., id., 10.
« Id., id., 7.
5 Procl., in Tim., 187, b.
G Porph., V. Plot., 3. De ces personnages, qui ont été les condisciples et quelques-uns les amis de Plotin, il en est quelques-uns qui méritent ici une notice au moins sommaire. Longin est le plus grand critique de son temps : c'est à la fois un homme de lettres et un philosophe. Il avait lu, analysé, jugé la plupart des écrivains de son époque, et la première impression qu'il reçut des doctrines de Plotin ne lui fut pas précisément favorable. C'est dans un traité sur la Fin, irept xlXouç, adressé à un certain Marcellus, qu'il exprimait son opinion assez sévère sur Plotin et sur Amélius. D'un passage d'Olyinpiodore (Sch. in Phœclon., § 110, p. 83, ed. Finckh) négligé par Cousin, on peut conclure qu'il avait commenté le Phédon. D'Origène, le platonicien, ce que nous savons de plus important, c'est que sa présence aux leçons de Plotin embarrassait le professeur, qui, avec sa bonne grâce et sa modestie habituelles, expliquait sa gène et son trouble par le fait que celui qui l'écoutait savait aussi bien que lui-même ce qu'il fallait dire (Porph., V. Plot., 11). Je crois que c'est bien presser les termes de ce compliment que d'y voir, comme on l'a fait, l'aveu qu'Origène avait conçu un système de philosophie absolument identique à celui de Plotin. Au contraire, Longin nous apprend que ce philosophe n'avait rien écrit qu'un traité sur les Démons (Porph., V. Plot., 20). Porphyre, outre cet ouvrage, mentionne encore un mémoire (Porph., V. Plot., 3) intitulé : cm jjiôvo; noit]^ o $y.v:ïïj:. ce qui signifie sans doute que le principe suprême, le Roi, comme l'appelle déjà Platon (Ep., 2, p. 312, e; Phileb., 28, c, 30 h.), est le seul créateur, l'unique puissance démiurgique, et qu'il est inexact de le distinguer, comme Numénius et d'autres, comme une seconde personne divine. Proclus (Theol. plat., II, i. Tait., Kai yàp aô xat ocÙtoç s'.; tov NoOv Ttlevza xat xb TCpcoxtaxov cîv, xb 8e "Ev xo 7iavxb; NoO xat îiavxb; STis'/S'.va xoO ovtoç àcp(Y)cri) lui reproche avec une grande indignation qu'il n'ait pas reconnu, avec toute l'École de Plotin, au-dessus de la raison et de l'être, un principe suprême, placé au-delà d'eux, l'Un absolu.
vidence, conservé par Photius, et dans un passage assez étendu du traité de Némésius sur la Nature de Vhomme l. Dans ce livre qui traitait de l'histoire de l'école d'Ammonius, Hiéroclès prétend que le principe qui sert dérègle commune à toutes les opinions philosophiques de Plotin, d'Origène, de Porphyre, d'Iamblique, de Plutarque, à savoir que la vérité sur la nature des choses est tout entière contenue dans la doctrine purifiée de Platon, est dû à Ammonius2. Chacune des Écoles platonicienne et péripatéticienne, désireuse de garder son caractère distinctif et sa physionomie scientifique propre, poussait à l'extrême les oppositions prétendues contradictoires des deux systèmes, et pour en démontrer l'irréductible contradiction allait jusqu'à altérer les textes de leurs maîtres respectifs. Ces débats stériles avaient continué jusqu'à Ammonius, qui n'a eu que Dieu pour maître3, C'est lui qui, le premier, dans son ardeur enthousiaste pour la vérité philosophique et rejetant les opinions courantes qui rendaient la philosophie l'objet des risées et des mépris publics, purifia les doctrines des anciens, dissipa les rêveries éclosesdans les cerveaux des maîtres de toutes les écoles, démontra l'intime accord et la réelle harmonie qui existe entre les théories de Platon et celles d'Aristote sur les points essentiels et nécessaires, les ramena à un seul et même esprit et transmit la philosophie ainsi pacifiée à ses disciples Plotin, Origène et à leurs successeurs.
Némésius, écrivain chrétien du ve siècle, entre, dans son ouvrage sur la Nature de Vhomme, dans quelques détails etquel-
1 Cod. 214 et 251. Conf. Déliant, Essai sur la Vie et la doctrine d' Ammonius, Bruxelles, 1836. Hiéroclès, disciple de Plutarque d'Athènes, vivait deux siècles après Ammonius, dont la vie se place entre Les années 175 et 250. Ce fait inspire à Zeller des doutes, à mon sens peu justifiés, sur l'exactitude historique de ses renseignements.
2 Phot., Cod., 214. o'jtoc TiivTô; t7) IIXaTtovo; ôtaxsxaQap iasvyi avva- Sovax çi) oaoçca... xoÛTOvyàp tàç tcov 7caXaca)v àvoptov ôtaxaOâpavxa o6£aç... auuçttvov sv xoXç èitcxaipot; xcù àvayxaiOTaTOi; tcov Soy^arcov llXâxwvô; te xai 'Ap'.'jtotI/.o'j; ty,v yvwjayjv àicoçrjvat.
3 Phot., Cod., 251. é'o); 'A[j.[xwvc'oy toO Ocoôtoâxiou.
ques développements sur deux points particuliers de la doctrine d'Ammonius : l'immortalité de l'âme et les rapports de l'âme et du corps. Sur le premier point, il aurait enseigné que les corps n'ayant en eux-mêmes rien de persistant, étant au contraire sujets à toutes sortes de changements internes et externes, à la dissolution de leurs éléments, à la perte de leurs parties, il était nécessaire, pour expliquer leur constitution, leur essence et leur durée relative, de poser un principe ayant la force de les lier et de les contenir dans l'unité. Ce principe est ce qu'on appelle l'âme ; il ne peut être matériel, puisqu'il serait exposé aux mômes causes de destruction que les autres corps.. S'il est incorporel, il est par cela môme immortel l.
En ce qui concerne les rapports de l'âme et du corps, Ammonius développant la théorie ébauchée par Numénius et Philon , les explique par le principe que l'incorporel a une nature telle qu'il peut s'unir aux choses qui sont susceptibles de le recevoir, tout aussi intimement que s'unissent les choses qui, dans leur union, s'altèrent et se détruisent mutuellement, et que cependant il demeure tout entier ce qu'il était, comme font les choses qui ne sont que juxtaposées 2. Ainsi les éléments simples se changent en un corps composé , la nourriture en sang, le sang en chair et en d'autres parties de l'organisme ; mais en ce qui concerne les choses intelligibles, l'union se fait sans qu'elles éprouvent aucune modification ; car il est de la nature de l'intelligible cle ne pas pouvoir changer son essence. Il s'en va ou il cesse d'être; mais il n'est pas susceptible d'être altéré : or l'intelligible ne peut cesser d'être; car il ne serait pas immortel, et l'âme, qui est la vie, cesserait, par le changement de son essence, d'être la vie. Mais alors que viendrait-elle, dans son union avec le corps, donner à celui-ci, si elle ne lui donne pas la vie? Donc
1 Nemes., De Nat. hom., 2. Ammonius emploie ici l'argument d'Aristote : xt £gti to auvi/ov.
Nemes., id., 3.
l'âme en s'unissant au corps ne change pas de nature et ne forme pas avec lui un mélange. Ils sont unis cependant; l'être animé tout entier est un tout sympathique à lai-même et par conséquent véritablement un. Malgré cela, l'âme a le pouvoir de se séparer du corps, comme le prouvent les phénomènes physiologiques du sommeil où elle le laisse presqu'inanimé, des rêves où elle ne se sert que de son activité propre, et la puissance qu'elle possède de se recueillir en elle-même pour mieux s'appliquer à la contemplation des intelligibles purs. Ce qu'il faut dire, c'est qu'elle modifie ce à quoi elle s'unit sans en être elle-même modifiée et qu'elle garde dans cette union son essence pure et son unité parfaite1. C'est ainsi que le soleil par sa présence rend tout l'air lumineux sans changer en rien son essence; il s'y mêle sans s'y mêler pour ainsi dire ; de même l'âme s'unit au corps tout en en restant séparée, avec cette différence que le soleil étant un corps et par suite contenu dans un lieu n'est pas partout où est sa lumière, tandis que l'âme étant incorporelle et ne souffrant pas de circonscription locale, il n'est pas de partie du corps illuminé par elle où elle ne soit présente tout entière2. Ce n'est pas, à proprement parler, l'âme qui est dans le corps, c'est plutôt le corps qui est clans l'âme3. Elle est bien dans le corps, si l'on veut* mais non comme dans un lieu, comme dans un vase; elle y est en ce sens qu'elle éprouve une inclination, une disposition qui la porte vers lui. Le lien de l'âme avec le corps est comme le lien de l'amant avec celle qu'il aime, comme le lien de Dieu avec nous, qui n'est en nous que par son assistance et son action. On dit, mais on a tort de dire que l'âme est dans le corps : c'est une manière de parler toute figurée. Il faudrait dire : l'âme agit dans le corps4. L'intelligible n'a d'autre lieu que lui-même;
1 Nomes., de Nat. hom., 3. xpé-rcoucra sxs-.va xaxà ir,v eaux?]? Çwr,v xai [xr| rpeico(tévir] ôn'èxecvwv.
2 Conf. Plot., Enn., IV, 3, 20, 22; II, 3, 5; I, 1, 3; II, 1, 7; I, i, 12.
3 Neraes., de Nat. Hom., 3. àXXà f/.à).Xov xb cu>|xa èv aux-/].
4 Id., id., 3. 8lov yàp Xéyetv, è-xeï èvspysî, >iyop.ev exsï èaxiv.
quand l'âme pense, elle est en elle-même; quand elle contemple l'intelligible, elle est dan^ la raison1.
Ainsi tout ce que nous savons de la philosophie d'Àmmonius se ramène à ces quatre points :
1. Un principe de purification, d'épuration des opinions des anciens philosophes, sur la méthode et l'application duquel nous n'avons aucun renseignement.
2. Un principe d'interprétation qui ramène tous les anciens systèmes à la doctrine de Platon et d'Aristote considérés eux-mêmes comme parfaitement d'accord sur les thèses les plus considérables de la philosophie.
3. Un argument qui n'a rien d'original sur l'immortalité de l'âme.
4. Enfin une conception de la nature de l'intelligible qui explique comment l'âme peut ne former qu'un avec le corps sans que cependant son essence propre en soit altérée.
Cela suffit-il pour justifier l'opinion de Kirchner, qu'Ammonius a été le vrai fondateur du système qu'on appelle la philosophie Alexandrine, et qu'en l'organisant systématiquement Plotin n'en a été que le second2. La théorie sur la nature de l'intelligible, l'hypothèse de l'identité essentielle des doctrines fondamentales d'Aristote et de Platon n'étaient pas choses nouvelles au temps d'Ammonius. Dans le jugement d'écrivains, postérieurs de près de 300 ans, qui attribuent au maître toutes les doctrines du disciple, il y a une illusion assez semblable à celle qui fait de Socrate l'auteur de la plupart des théories contenues dans les Dialogues de Platon , et je ne vois aucune raison vraiment forte pour affirmer avec Kirchner 'qu'Ammonius créa une seconde fois l'art de la dialectique, réveilla l'esprit philosophique qui s'assoupissait
1 Id., ICI., 3. T| ty\>X"h TTOTS {JL£V EV laUTY] £<mv, OTaV Xoy'X-qXOL'., 7TOTÎ OS £V TÔ)
vw, o-cav voq. Il est nécessaire d'observer que toute cette théorie se retrouve dans Plotin et exprimée presque dans les mêmes termes.
2 Kirchner, Lie Philos, cl. Plotin, p. 28 : « Der Gedanke der neuen Lehre war in Ammonius aufgegaugen ; er (Plotin) gab ihr den systematischen Abschluss und ward so ihr zweiter Schoepfer ».
dans l'érudition philosophique et dans l'histoire, et que ce réveil, cette résurrection, admirée comme un effet d'une puissance surhumaine , explique et justifie l'épithète de aeoBt'SaxToç qu'il porte dans la postérité1. Nous n'irons pas jusque-là, car rien ne nous y autorise; mais il est certain qu'Ammonius ne devait pas être un homme ordinaire, et la meilleure preuve qu'on en puisse fournir c'est que Plotin , lorsqu'il commença à ouvrir une école personnelle, resta, pendant dix ans d'enseignement, fidèle à l'esprit qui avait inspiré son maître2.
C'est à l'âge de 39 ans que Plotin quitta Alexandrie pour s'engager dans l'armée de Gordien qui en 242 avait déclaré la guerre à Sapor, roi des Perses. Il était entraîné, comme tant d'autres, par l'attrait qu'exerça toujours sur l'esprit grec le renom de la science inconnue des mages et des Brahmanes. Mais l'empereur ayant été tué en Mésopotamie, au début de la campagne, assassiné peut-être par Philippe l'Arabe, son successeur, l'aventureux et curieux philosophe eut beaucoup de peine, dans la déroute de l'armée, à regagner Antioche, d'où, en 244, il se rendit à Rome. On a cherché les raisons de cette détermination. Il n'est pas nécessaire de croire qu'Ammonius était mort au moment de l'expédition de Perse; il est plutôt naturel de penser qu'il vivait encore et professait; car pourquoi Plotin n'aurait-il pas eu le désir d'aller le remplacer? Dans l'hypothèse contraire on comprend très bien que ce fidèle et respectueux disciple, ne voulût pas retourner à Alexandrie et établir, comme l'avait fait Aristote, chaire contre chaire. D'un autre côté l'École d'Athènes, établissement officiel où le nombre des professeurs était limité, n'avait pas de place pour lui, puisqu'Origène en faisait déjà
1 Kirchn., id., p. 23 : « Er schuf mit einem Worte die Kunst der Dialektik noch einmal... und dièse Erweckung der Seele der Philosophie war es gewiss vor Allem, die die Folge der Schule wie eine Uebermenschliche Offenbarung bewunderte.
2 Porph., V. Plot., li. tov 'A[j.[xtovîou çlpwv voOv ev xaî; èlsxaa-ecriv .
partie. Il ne lui restait donc, parmi les grands centres du mouvement intellectuel, que Rome1, origine de sa famille très probablement, s'il voulait jouer, dans la philosophie, le rôle où l'appelait son génie, dont on doit croire, sans l'accuser de trop d'orgueil, qu'à 40 ans il commençait à avoir quelque conscience.
Arrivé à Rome, il ouvrit une école d'abord restreinte à un petit nombre d'adhérents2; le cercle s'élargit bientôt et le succès fut considérable. Il vit se presser pour l'entendre des personnages des plus hautes classes de la société romaine et des étrangers des pays les plus divers. Par son attitude réservée et prudente, il avait su s'acquérir la faveur et l'estime de l'empereur Gallien3 et de Salonine, sa femme, et obtenir d'eux la concession d'un vaste territoire en Campanie, où il voulait reconstruire sous le nom de Platonopolis une ville ruinée, qu'il aurait habitée avec ses disciples, et à laquelle il aurait donné une constitution conforme aux Lois de Platon. Hegel, avec un grand bon sens et non sans quelqu'ironie , estime que les conseillers politiques de l'empereur, en lui faisant retirer sa promesse4, ont rendu un service signalé à Plotin, qui n'eut pas ainsi la douleur de voir sa chimère philosophique et son utopie sociale aux prises avec les dures cruautés de l'expérience et de la réalité.
Parmi ses nombreux disciples il en est plusieurs qui à des titres divers méritent d'être nommés. C'est d'abord Amélius5 d'Étrurie, dont le vrai nom était Gentilianus6. Après avoir
2 Longin était en Syrie; Hérennius seul était resté à Alexandrie; mais c'est une nouvelle raison d'expliquer le choix de Plotin pour une autre résidence.
2 Porph., V. Plot., 3. auvwv uév tios.
3 Emp. de 259 à 268.
4 Porph., V. Plot., 12.
5 Par une faiblesse d'esprit, peu digne d'un philosophe, il se donnait lui-môme le nom d'Amérius, parce que celui d' Amélius, par sa ressemblance avec le mot àpiéXeia, qui signifie négligence, paresse, indifférence, paraissait lui attribuer des défauts qu'il ne se reconnaissait pas.
6 S, Cyrille (c. lui., VIII, 293, c), tout en se référant à Porphyre
suivi à Athènes les leçons du stoïcien Lysimaque, qui était vraisemblablement sorti de l'école de Numénius, il était venu en 246, on ne sait pour quelles raisons, à Rome, où il s'attacha immédiatement à Plotin qu'il ne quitta qu'en 269, c'est-à-dire un an avant la mort du maître, pour se rendre à Apamée en Syrie. Cet homme savant et laborieux, mais d'une intelligence, à ce qu'il semble, assez ordinaire, avait réuni tous les ouvrages de Numénius, qui était aussi d' Apamée, les avait copiés de sa main et même appris par cœur.
C'est à l'école de Lysimaque, d'après Porphyre, qu'Amélius avait adopté les principes philosophiques de Numénius1 qui n'ont pas été sans influence sur l'esprit de Plotin. A l'instigation de son nouveau maître il écrivit un ouvrage de polémique contre Zostrianus, qui appartenait à la secte chrétienne des Gnostiques, et comme tel, soutenant que Platon n'avait pas pénétré la profondeur de l'essence intelligible, renvoyait, pour la bien comprendre, aux révélations surnaturelles de Zoroastre2. Averti par ïryphon, philosophe à la fois stoïcien et platonicien, qu'à l'École d'Athènes on se plaisait à dire que Plotin n'avait fait que s'approprier les théories de Numénius, Amélius, sous la forme d'une lettre adressée à Longin et dédiée à Porphyre, écrivit un mémoire pour venger la réputation de son maître et exposer les différences des deux philosophes3. On ne s'étonnera pas qu'il ait été le premier éditeur des œuvres écrites de Plotin. Longin peu habitué à un pareil style, et choqué des obscurités, des négligences, des graves incorrections qui s'y trou-
(V. Plot., 7), qu'il a mal lu, fait de Gentilianus un personnage différent d'Amélius.
1 Porph., V. Plot., 3. bÇiv [J-èv exwv> ^T£ rcpoaïiXOev, àrcb t^ç Aucu^â/ou ffuvo'jaîaç.
2 Id., ici., 16,
3 Id., ici., 17. Le contenu de ce mémoire est exprimé au §20 par les mots : icept toC tpôicou r?,; IÏXwt-vou çiXoffoçtaç, Du caractère distinctif de la philosophie de Plotin. Longin y répondit par une lettre qui prit les proportions d'un livre et où il soumit à une critique assez sévère les doctrines de Plotin.
Chaignet. — Psychologie. 2
vent ne pouvait croire le texte authentique et le supposait altéré par l'inintelligence des copistes. C'était cependant, au dire de Porphyre, la plus fidèle reproduction des manuscrits autographes de l'auteur1. Enfin Amélius avait rédigé ses notes tirées des leçons orales de Plotin et commencé à écrire une longue série de commentaires qui n'étaient pas encore achevés au moment où Porphyre vint le rejoindre à Rome2. Cette collection de notes et de commentaires ne comprenait pas moins de cent livres qu'il donna à Hostilianus Hésychius d'Apamée, son fils adoptif . Il ne s'était permis, en les rédigeant, aucun écart et suivait pas à pas les paroles du maître, mais il s'y montrait prolixe à l'excès; son style avait pris une couleur et un mouvement oratoires absolument contraires à la manière naturelle et négligée de Plotin comme à la forme sévère de l'exposition philosophique3. Longin qui relève ces défauts rend à Porphyre la justice, dont celui-ci se fait grand honneur, d'avoir mieux suivi l'exemple de son maître. Par les citations assez nombreuses de Proclus, on voit qu'Amélius avait encore écrit un commentaire sur le Timée de Platon, et peut être sur la République1. C'est lui que Plotin chargea de convaincre Porphyre que les Intelligibles (les Idées), ne subsistent pas hors de la raison, et qui fit sur cette matière un assez gros livre auquel Porphyre répondit par un mémoire, réfuté à son tour par Amélius avec tant de clarté et de vigueur que son adversaire fut amené à comprendre et à accepter le sentiment de Plotin. Mais il profita de cette épreuve pour prier celui-ci de mettre
.. 1 Porph., V. Plot., 20.
2 S^ôX'.oc ex xwv auvovcriwv.
3 Porphyr., V. Plotin., 20. tîj Se eSepyaffîa (le travail de ciselure du style) ttoXÙç àv xcù ty] xr,ç §p[x-/]V£taç TteptèoXïj. Par ce dernier mot, Hermogène entend l'abondance et l'ampleur du' développement, et l'oppose à la pureté, à la simplicité, xaôapoTY];. Voir ma Rhétorique, p. 46 ï. Porphyre (id., c. 21), en.se félicitant de l'avoir évité, signale ce défaut, TrjÇ 'A^sXîou uepiêoXviç rb à^iXoerocpov,
* Procl., in Tim., ed. Bâle, 1534, pp. 4, 24, 93, 94, 102, 110, 121, 129, 130, 226, 233, 268, 299. Procl., in Pemp., p. 354, u.
plus de clarté et d'ordre dans l'exposition de ses idées, et de leur donner des développements qui en facilitassent l'intelligence. Porphyre se vante d'avoir encouragé son ami et condisciple à écrire : il ne paraît pas qu'Amélius eut grand besoin d'être excité dans cette voie; car il a été un écrivain très fécond, quoique nous n'ayons rien conservé de lui, si ce n'est la lettre d'envoi à Porphyre de son livre sur Plotin et Numénius, et un fragment sur le Adyoç conservé par Eusèbe, où il désigne St-Jean l'Évangéliste par l'épithète le barbare1.
Avec Amélius, Porphyre2 est le disciple le plus intime de Plotin, mais c'est un esprit d'un tout autre ordre et bien supérieur. Né en 223 à Batanée de Palestine3, il se nomme luimême ïyrien4, soit parce que Batanée était une colonie Tyrienne, soit parce que Tyr était son séjour habituel. C'est à l'âge de 30 ans qu'il vint à Rome accompagné d'Antoniusde Rhodes et se lia avec Plotin qui en avait alors 59 5 et passait, par raison de santé, tous ses étés à la campagne, sanscepen-
1 Prœp. Ev., XI, 19, 1. « ov (le Logos) ô pâpéapo; à|ioî èv ty) tyjç àpxr]Ç râle: », et Eusèbe ajoute : « Qui serait pour lui ce barbare, si ce n'est Jean, l'évangéliste de Notre-Seigneur ». Jean est en effet le seul des Évangélistes qui ait traité du Verbe ou Logos à un point de vue scientifique.
2 Son vrai nom était Malech, qui, en syriaque, signifie roi, et que Longin transforma en liopcpûpio;, emprunté au vêtement de pourpre des rois de l'Orient (Eun., Vit. Sophist., p. 7. Boissonn. et Porpbyr., Vit. Plot., 17.
3 S. Jer., Ep. ad Gai. Prœf., et S. Chrysost., Hom., VI.
4 Porph., V. Plot., 7. k\).k Ilopçûptov Tuptov ovtoc. Longin (id., id., 20) et Eunape reproduisent ce renseignement autobiographique. David (Sch. Ar., 18, a. 43 et 18, b. 3) l'appelle Phénicien et prétend que la Pythie, caractérisant les différences d'esprit d'Iamblique et de Porphyre, avait dit : « "Ev6ou; 6 2upoç, Tio)>u[j.aQr|(; o ^oîvt^ ; le Syrien est un inspiré, le Phœnicien un érudit : Car, ajoute-t-il, Porphyre était de Phénicie ». Philopon (Sch. Ar., II, a. 35) appelle aussi ce philosophe tov $ocvtxa.
5 C'était peu avant la fin de la 10e année du règne de Galien ( V. Plot,. A) tw SexctTM 8è ïxei tîjç ra).'.r(vou [iarr'.Xesaç... (id., id., 5)... oXiyov yàp êtc upoxepov ?7)£ ôî>:a£T:a; èysyôvctv... èv tîj 'P&'jjlw. C'est ce passage mal compris et mal traduit par Ficin qui a fait croire à deux voyages. Conf. J. Simon, t. I, p. 89 et Richter, Neu-Platonischen-Studien,i). 80.
dant se refuser à y entretenir ceux qui venaient l'y visiter. Son éducation philosophique était à ce moment complète : il avait entendu dans sa jeunesse Origène 4, probablement le néoplatonicien, à Tyr; à Athènes, Longin2, dont il avait adopté quelques opinions philosophiques, mais à qui il dut surtout son sens littéraire et son talent d'écrivain et avec qui il entretint jusqu'à sa mort les relations les plus affectueuses3.
D'une science très variée et très solide , Porphyre entra vite dans toutes les idées de Plotin, qui lui confia la révision de ses ouvrages. Il fut un des membres les plus laborieux de cette École où Plotin avait su allumer et entretenir l'ardeur la plus intense au travail et l'activité la plus féconde. Ses nombreux ouvrages, qui ne comprennent pas moins de 84 livres, s'étendent sur tout le cercle des connaissances humaines, grammaire, rhétorique, poésie, musique, mathématiques, logique 4. Nous n'en mentionnerons ici que quelquesuns qui se rapportent plus intimement soit à la personne, soit à la philosophie de Plotin : il compose des vers à l'occasion de la fête de Platon, sur le Saint Mariage, 'ispbç rà;xoç 5,
1 Eus., Hist. Eccl, VI, 10, 3.
2 Euseb., Prœp. Ev., X, 3, 1.
3 Porph., V. Plot., 17, 19, 20. Longin lui avait dédié en même temps qu'à Cléodamus son traité Sur le Désir, itzp\ 6p[xr):, et s'était adressé à lui pour obtenir une copie plus exacte et plus correcte des œuvres de Plotin. Dans sa lettre à Marcellus, il l'appelle notre ami commun, xbv (jlev xoivbv r, jjlcôv xs xoù èxetvtov êxaipov ovxa.
* Suid., V; Sch. Ar., 18, b. 3; Eunap., p. 7.
5 C'était, d'après la théologie orphique, le premier mariage depuis l'origine des choses, xbv upumuTov Fâ[j.ov, celui qui avait uni le Ciel et la Terre. Conf. Procl., in Tim., I, p. 16. Xdcêoiç av èx Ttbv (xuaTixcov Xôytuv xoù twv sv ocTiopp^TO'.; Xeyofxévwv tep&v yàfjLwv. CJément (Strom., VI, p. 642), rapporte que Phérécyde de Syros avait commencé son ouvrage théologique parle récit de l'Iepb; râuoç. Proclus (in Par m.), 1. II, 2H : « Les Théologiens représentent symboliquement le mélange des éléments par ces saints mariages, 8tà xcbv Isptbv yâjxwv. Ils appellent mystiquement la communication des causes divines, un mariage. C'est ainsi qu'ils appellent le mariage de Junon et de Jupiter, du Ciel et de la Terre, de Saturne et de Rhéa ». L'école néo-platonicienne s'efforçait, par l'interprétation allégorique des mythes helléniques, de les purifier
et Plotin en le félicitant et relevant le caractère inspiré, religieux et mystique de sa poésie, lui dit : « Tu viens de te montrer à la fois poète, philosophe et hiérophante », c'est-à-dire prêtre. Il commence la série des commentateurs qui interprètent et développent les doctrines de Platon et d'Aristote à la lumière de la philosophie de Plotin; il écrit une réfutation d'une leçon sur le Banquet faite par le rhéteur Diophane devant son maître, dont elle avait provoqué l'indignation et le dégoût; un livre contre les Gnostiques 1 où il démontrait le caractère apocryphe de l'ouvrage apocalyptique attribué à Zoroastre, et un examen critique des interprétations proposées par Euboulus, de l'École d'Athènes, sur plusieurs des théories de Platon; enfin un abrégé du système de Plotin, intitulé 'Acpop[/.ae tzooç xà vo^xà, Élévations aux intelligibles, qui se distingue par la précision, la clarté et la méthode et facilite singulièrement l'intelligence de toute la doctrine. Après un séjour de six ans auprès de Plotin, Porphyre fut atteint d'une maladie qui tournait à l'hypocondrie et lui inspira des pensées de suicide. Le maître qui l'aimait tendrement devina ses intentions et pour le distraire de ses sombres imaginations, lui conseilla de voyager. Cédant à ses instances, il se rendit en Sicile d'où il continua par correspondance un commerce intime avec Plotin , mais d'où il ne put revenir à temps pour assister à sa mort. Le reste de sa
des absurdités et des immoralités qu'ils semblent contenir, et de les organiser en une théologie rationnelle, Plotin et Porphyre s'y employèrent eux-mêmes. Conf. Lobeck, Aglaoph., t. I, p. 608.
1 C'est probablement dans cet ouvrage qu'il appelle l'église chrétienne, dont les dogmes commençaient à se fixer et à revêtir une forme métaphysique et systématique, une œuvre de l'orgueil barbare, pâpêapov TÔÀirr.fjia (S. Cyril., adv. Jul., VIII, 283). Comme il s'était servi dans sa lettre au prêtre égyptien Anébo, des termes Ange et Archange, Iamblique lui reproche vivement d'employer là des formules étrangères à la philosophie et pleines de l'impudence barbare, pxpgaptxri; àXaÇovsca; {AE7TÔ:. Proclus (in Tint., 47), qui ne l'aime guère et semble même le mépriser, l'accuse (in Tirn., p. 24), de n'avoir point une doctrine à lui et de D'être que le copiste de Numénius. « ÏIopçup-.oç ov xoù Oau^aceiev Sv v. BTepa Xéyei TÎj; Noy^vt'ou uapaôôaecoç. »
vie est peu connu. Aprèi un voyage à Carthage où il épousa Marcella, la veuve d'un de ses amis, il revint à Rome et il y mourut, dit-on, à un âge très avancé, vers Tannée 301.
Ce sont assurément les deux personnages les plus considérables de l'École; mais elle en comptait beaucoup, qui, sans y jouer un rôle aussi important, ne doivent pas être oubliés. C'était une espèce de médecin1 de Skythopolis2, Paulinus, savant lourd et indigeste pour lequel Porphyre témoigne une médiocre estime, ainsi qu'Amélius qui l'appelle par dérision MixxxXoç, lepetit3. Eustochius,d' Alexandrie, également adonné à l'étude delà médecine, ne connut Plotin que vers latin de sa vie, lui donna des soins dévoués jusqu'à sa mort, et, seul de tous les disciples, l'assista dans ses derniers moments. Il avait publié une édition des œuvres de Plotin dont le texte et surtout les divisions n'étaient pas partout conformes à celle de Porphyre4. Zoticus, critique et poète, avait mis en vers la fable de l'Atlantide de Platon et donné une édition corrigée des œuvres d'Antimaque, le poète de Colophon, cher à Platon5 et par suite aux néoplatoniciens. Le caractère étudié et savant de ces poèmes semble faire de l'auteur un précurseur de lapoésieAlexandrine. Zoticus mourut aveugleet, commePaulinus, avant le maître. Zéthus, d'Arabie, était un médecin, ami très intime de Plotin qui s'efforça vainement de le détourner de la carrière politique qu'il avait embrassée et qu'il aimait
1 Porph., Y. Plot., 7. îaTpixov xtva.
2 Bethsana, en Judée.
3 Ce diminutif assez méprisant se retrouve dans Aristote pour désigner un musicien de peu de valeur (Analyt. Prîor., I, 33, p. 4-7, b. 30;, et dans Libanius {Epist., 96). Un grand nombre de noms ont été formés en grec par la racine [xtxôç, puxxô:.
4 On a la preuve de ce léger désaccord dans une scholie du § 30 du 1. IV de la IVe Ennéade, qui nous apprend que : « Dans l'édition d'Eustochius, le deuxième livre des traités Sur l'âme s'arrêtait là, et qu'ensuite commençait le troisième, tandis que dans l'édition de Porphyre, la suite était rattachée au deuxième livre. »
5 Plut., Lysandr., 18. Proclus {in Tim., 28), sur le témoignage de Longin, rapporte que ce fut à la prière de Platon qu'Héraclide du Pont recueillit les poésies d'Antimaque."
passionnément. C'est dans la maison de campagne de cet ami, située à 6 milles de Minturnes, que Plotin alla finir ses jours. Zéthus avait épousé la fille de Théodosius, condisciple de Plotin à l'école d'Ammonius, ce qui formait un lien de plus entr'eux. Castricius Firmus, le plus parfait honnête homme de son temps1, attaché comme Zéthus à la vie publique et néanmoins passionné pour la philosophie, se montra l'ami fidèle et dévoué comme un frère de Plotin, d'Amélius et de Porphyre qui lui dédia son ouvrage : Sur l'abstinence de la nourriture animale. Sérapion, d'Alexandrie, d'abord professeur d'éloquence, se livra, sous l'influence de Plotin, à l'étude de la philosophie sans pouvoir se guérir de l'amour de la richesse et du vice de l'usure. Enfin on y comptait des membres du Sénat, Marcellus Orontius, Sabinillus et surtout Rogatianus, qui, converti par l'éloquence de Plotin renonça àtoutes ses charges et dignités, abandonna ses biens, affranchit ses esclaves et mena désormais la vie ascétique de la vertu la plus austère.
On voit encore dans ce groupe d'admirateurs enthousiastes et dévoués, des femmes entraînées par la noblesse de la doctrine, le talent du maître et par l'espèce de vénération qu'inspiraient à tous son caractère et sa personne. Entre l'une d'elles, Gémina, et Plotin, s'établirent des liens d'une amitié si intime et si profonde qu'il alla vivre dans sa maison. Rien ne permet le soupçon que ces relations n'aient pas été parfaitement pures : la haute vertu de Plotin, suffirait à l'écarter, si nous ne savions pas d'ailleurs que Gémina avait une fille2 lorsqu'elle donna l'hospitalité au philosophe déjà peut-être atteint de ces longues et cruelles souffrances auxquelles il succomba. On peut croire qu'il eût manqué quelque chose à ce beau génie, s'il n'eût pas inspiré et goûté la douceur bienfaisante de l'amitié d'une femme , surtout si
Porph., V. Plot., 7. (piXoxaXwxairoç.
Porph., V. Plot, 9.
cette femme, comme nous avons lieu de le supposer, puisqu'il la choisit entre toutes, était un noble cœur et un noble esprit. Il y a dans les écrits de Plotin des pensées d'une si rare et si exquise délicatesse, des accents si tendres et d'une grâce si pénétrante et si émue, qu'on a peu de chances de se tromper en supposant qu'il a ressenti l'influence secrète, cachée peut-être à lui-même mais puissante, de l'amitié pure, mais passionnée d'une femme. Quoiqu'on fasse il y a dans les plus chastes affections de l'homme et de la femme, quelque chose qui n'est pas l'amour, mais qui est de l'amour, l'Amour, « ce grand et tout puissant magicien ». C'est alors vraiment, dans cette amitié d'une nature si particulière que les âmes, comme il le dit lui-même, s'allument les unes aux autres, comme des flambeaux1.
Dans cette École ainsi composée, Plotin avait su créer une activité scientifique intense, organiser, pour ainsi dire, un atelier de travail philosophique régulier et fécond. Non seulement les œuvres des plus glorieux maîtres, et particulièrement, cela va sans dire, de Platon, y sont journellement lues, commentées, expliquées, critiquées; mais on se tient, par un commerce incessant de lettres, au courant de toute la littérature contemporaine, de tout le mouvement intellectuel qui prend, à cette époque, une importance politique, sociale, religieuse considérable. On échange avec l'École d'Athènes
1 M. Legouvé a écrit récemment une étude psychologique des plus curieuses et des plus intéressantes sur l'influence que l'amitié d'une noble femme a exercée sur les plus grands et les plus beaux esprits du xviie siècle. Les philosophes n'y ont pas échappé ; il le démontre par les exemples de Descartes, de Fénelon, de Leibniz, et dans le cri de douleur que Bossuet laisse éclater dans l'Oraison funèbre de la duchesse d'Orléans, il voit la preuve des sentiments particuliers de respectueuse mais tendre amitié qu'éprouvaient l'un pour l'autre ces deux personnages, qui ne sont pas moins grands l'un que l'autre. La thèse générale de M. Legouvé, c'est qu'il n'y a pas d'artiste, de philosophe, d'écrivain de quelque valeur, qui, ayant inspiré et connu les sentiments de l'amitié d'une femme, n'en ait reçu une influence bienfaisante et puissante pour le développement ou le caractère particulier de son génie ou de son talent.
et les Écoles d'Orient une correspondance scientifique, qui prend parfois un tour polémique; on y écrit sous la direction et à l'instigation du chef une série de mémoires contre Y astrologie, la magie, le Gnosticisme, le Christianisme luimême1, qui s'efforce à ce moment de revêtir un caractère spéculatif et une forme philosophique. C'est la lutte qui commence entre l'esprit grec, qui se croit le seul représentant de la civilisation, de la science et de la vie supérieure, contre l'esprit de l'Orient, où il ne veut voir qu'un ennemi qui menace orgueilleusement l'hellénisme et avec lui l'humanité d'un retour offensif et déjà périlleux de la barbarie 2.
Bien que la vie de Plotin à Rome ait été presqu'entièrement consacrée à l'étude, à l'enseignement, à la méditation intérieure, à la composition de ses ouvrages, par un trait de mœurs qui révèle l'esprit grec, il ne dépasse pas, dans cette tendance, une certaine mesure. Le fait seul de s'engager dans une expédition militaire qui avait ses périls3, l'événement le prouva, pour voir de ses yeux ce monde inconnu de l'Orient et rechercher ce qu'il y avait de réel dans sa science tant vantée, montre bien que la passion scientifique et l'ardeur de la contemplation psychologique n'excluaient pas chez lui les besoins de l'activité pratique et savaient s'y associer pour s'en servir. On le voit vivre avec ses disciples comme en famille, et avec la plupart d'entr'eux il entretient le commerce le plus affectueux. Sans avoir personnellement grand goût pour les arts et la musique, il les cultive comme les autres sciences et les estime assez haut pour leur faire, dans son système, une grande place, et proclamer, dans la vie humaine, leur droit et leur dignité. Il n'affecte pas de rester étranger aux affaires4 et à la connaissance du droit usuel;
1 Porph., V. Plot., 15, 17, 20.
3 Cola nous rappelle Descartes.
4 Si ce n'est à la politique à laquelle il ne voulut jamais se mêler, et dont il ne parle pour ainsi dire jamais,
il a l'esprit pratique, le sens de la réalité positive. Il ne se perd nullement dans la nue. Plusieurs pères, plusieurs mères de famille lui confient, en mourant, l'éducation de leurs enfants mineurs , la gestion de leurs biens, la défense de leurs intérêts. Il s'acquitte par dévouement avec un soin vigilant de cette double mission, qui n'était guère pour lui plaire; il veille aux études de ces jeunes gens, écoute avec une complaisance bien méritoire leurs premiers essais, même leurs premiers vers, comme nous le voyons pour le jeune Polémon ; mais de plus il examine avec une attention scrupuleuse d'homme d'affaires les comptes de leurs tuteurs légaux. Pour éviter les longueurs et les frais des décisions judiciaires les parties prennent souvent le philosophe pour arbitre de leurs différends : ce qui suppose que non seulement on avait une foi absolue dans sa haute impartialité, mais qu'il avait une connaissance assez étendue et assez sûre de la loi pour remplir convenablement cette délicate mission. Malgré les difficultés de ces arbitrages, où l'on est exposé à froisser les amours propres, plus susceptibles et plus irritables parfois que les intérêts, il sut garder en toutes circonstances une si parfaite mesure que pendant vingt-six ans passés à Rome il ne se brouilla avec personne. Cela fait grand honneur à son caractère, assurément, mais aussi à sa perspicacité et à sa prudence.
Quel a été, quand il ouvrit son École, l'objet et la matière de^son enseignement? La philosophie sans aucun doute; mais laquelle? les renseignements de Porphyre nous mettent ici dans un grand embarras parce qu'ils ont d'extraordinaire et même de contradictoire. IL nous apprend en effet d'une part, que Plotin s'était engagé avecHérennius et Origène à ne rien révéler, [Ltfih exxxàùtttsiv, des doctrines qu'Ammonius leur avait, dans ses leçons, exposées dans toute leur pureté, a 67) èv Taîç àxpoàasdtv aùtoïç àvexsxxQapxo1. On n'est pas bien
» Porph., V. Plot., 3.
sûr de comprendre le sens précis du texte. Porphyre veut-il dire que Plotin s'était engagé à ne rien publier du cours de son maître, et même à n'en pas faire connaître la doctrine à ses propres élèves? De plus les mots oc oçûtoTç àvsxexàOapro signifient-ils qu'Ammonius avait un enseignement secret, réservé à Plotin et à ses deux condisciples, mais dont était exclu Longin qui n'est pas compris dans l'engagement? Tout cela est bien difficile à croire. En tout cas, Plotin, dit-on, resta fidèle à sa promesse et quoi qu'il eût déjà réuni un certain nombre d'auditeurs, il avait gardé le secret, Mais maintenant Porphyre nous dit que pendant les dix années qui s'écoulent depuis 244, Plotin n'a rien écrit, rien publié de personnel, et a pris exclusivement pour programme de son enseignement les leçons de son maître, en gardant, dans l'interprétation des anciens philosophes, comme dans ses études propres, l'esprit d'Ammonius1. Comment a-t-il pu garder secrète la doctrine d'Ammonius en l'exposant à ses auditeurs et en n'exposant qu'elle? Dira-t-on qu'il n'en communiquait au public que les parties exotériques et superficielles? mais on n'a jamais entendu parler d'un enseignement secret d'Ammonius, et au contraire on fait à Plotin honneur d'avoir porté partout l'esprit d'Ammonius, xov vouv, c'est-à-dire sans doute sa pensée la plus intime, l'essence même de sa philosophie et le principe supérieur qui l'anime et la caractérise2.
Quoiqu'il en soit de ces renseignements contradictoires, que pour moi je renonce à concilier, Plotin, après dix années d'un
1 Porph., V. Plot., 3. ypacptov oùôèv ôtexIXsffS, èx os tyi? 'A[jl[xwv:ou auvou- <r;a; Tcoio'jfxsvo; xàç SiaTp'.6âç... 14. tov 'A;j.[j.u)v;ou cpsptov voOv èv xaîç
2 Hegel entend par cet esprit la tendance à ramener le particulier et le concret à une unité et une généralité supérieures. Rien ne justifie cette définition qui, d'ailleurs, ne caractériserait pas la doctrine. Ce qui est commun ici à Plotin et à Ammonius, c'est le principe, déjà appliqué antérieurement, que toute la vérité est contenue dans la philosophie de Platon, si on sait la purifier, c'est-à-dire la dégager des fausses interprétations qui l'altèrent et la déshonorent.
enseignement exclusivement oral, qui n'avait lieu que pendant l'hiver, car il passait l'été à la campagne, dégagé de sa promesse par les publications d'Hérennius et d'Origène1, substitua à ces leçons, reproduction plus ou moins complète de celles d'Ammonius, un enseignement personnel, une doctrine originale, une conception philosophique propre et indépendante2. Porphyre exprime ce changement en disant que son maître commença pour la première fois à écrire : il avait alors 50 ans 3. J'entends que pour la première fois il écrivit ses leçons, parce qu'il y exposait désormais son propre système. Tant qu'il n'avait fait que suivre la direction d'idées que lui avait imprimée Ammonius, ses cahiers de notes avaient suffi pour remplir et soutenir l'enseignement oral ; mais quand son génie a fini par prendre conscience de luimême, quand il sait qu'il est en possession d'une conception générale des choses qui lui appartient, il éprouve naturellement le besoin de lui donner, en l'écrivant, des contours et un dessin fermes, une formule précise et arrêtée. Si le fait de matérialiser en quelque sorte la pensée, en lui donnant par l'expression écrite un corps , de la soumettre dès lors aux conditions multiples et aux lois de l'art d'écrire, lui enlève quelque chose de sa vie, de sa puissance d'attraction, de sa couleur et de son mouvement, il faut reconnaître que tout système philosophique, tant qu'il n'est pas arrêté et fixé, au moins dans ses lignes principales, par un texte écrit, garde, même dans l'esprit de son créateur, un vague, une indétermination favorables peut-être à la propagation des idées religieuses , mais certainement contraires à l'esprit scientifique.
1 Lesquelles? On ne connaît rien des écrits d'Hérennius, et Longin ne cite d'Orig-ène qu'un traité sur les démons, et un mémoire que nous avons cité plus haut. On ne voit aucun rapport entre ces ouvrages et la révélation du prétendu secret que leurs auteurs s'en seraient
imposé.
2 Porph., V. Plot., \ï. î'ôio; yjv xoù èlr^Xayfiévoç h tîj 8swp!:x.
3 La première année du règ-ne de Galien, 254 ap. J.-Ch.
Ce changement de méthode était d'autant plus nécessaire pour Plotin qu'il avait laissé s'introduire dans son enseignement des habitudes, à certains égards, fâcheuses. Il autorisait, il provoquait les auditeurs, — et l'entrée de ses cours était à la fois libre et gratuite, — à l'interrompre pour lui poser des questions, les premières venues, qu'il traitait immédiatement, après quelques instants de méditation intérieure et silencieuse. Cette liberté ne pouvait manquer d'amener peut-être un peu de bruit et de tumulte, si le maître n'avait ni la force ni le désir de les réprimer, mais assurément elle entraînait du désordre et de la confusion dans l'exposition des idées dont l'enchaînement était ainsi fréquemment rompu par des digressions qui, livrées au caprice et à la fantaisie des assistants, ont dù souvent être oiseuses et vides. Pour obvier à ces inconvénients, sur les instances de Porphyre, qui les voyait mieux que lui-même, Plotin adopta désormais la méthode des leçons écrites, dont ses ouvrages conservés ne sont que le texte, développé probablement par l'auteur, mais revu et corrigé par Porphyre.
Les diverses parties de cette œuvre écrite, qui nous est, suivant toute apparence, parvenue intégralement, se rapportent à des époques distinctes de sa vie. C'est en 254, à l'âge de 50 ans, qu'il commença à écrire, prenant pour sujets les premières questions philosophiques venues1. De
1 Porph., V. Plot., A. ypacpav tocç £|atu7:tov aa; ÛTtoOsastç. Id., 5. ex 7tpo(7/.aîp(jov Trpoo).r([j.aTwv xàç ÛTCOÔéasiç Xaêôvxa... tcoXXcov è^Exauecov èv Traîç auvo'jatac; y.yvojjivwv. Id., 14. àveyiyvcocrxsTO aùxâ) ta 0iro[iV7)|j.aTa... xtov êjuceffô v ;wv. Ce mot revient à chaque instant sous la plume de son biographe. Plotin traite, dans sa chaire, les premières questions venues que lui pose un auditeur quelconque, sans les connaître d'avance et se donner le droit de les rejeter; il lit et commente le premier auteur venu qui lui tombe sous la main, sans ordre et sans choix; il écrit sur les premiers sujets venus qui se présentent ou que le caprice d'une conversation présente à son esprit. Il est clair que ce laisser aller témoigne peu de goût pour une méthode didactique sévère, pour l'ordre logique dans l'exposition, pour le coffre à compartiments savamment divisés. 11 n'est pas étonnant que l'ouvrage qu'il nous a laissé n'offre aucun plan.
cette date à l'année 263 où Porphyre vient s'attacher à lui, il a composé 21 livres qui n'étaient encore à ce moment connus que d'un petit nombre de personnes; car la publication en était laborieuse et ingrate; peu de copistes étaient en état de lire le manuscrit et de le reproduire avec intelligence; on était obligé de choisir avec beaucoup de soin ceux à qui ce travail devait être confié. La copie de Fauteur était d'une écriture presqu'illisible; les incorrections grammaticales nombreuses et choquantes1. Les traités isolés n'avaient pas de titre; chacun les désignait comme il l'entendait; cependant la plupart avaient reçu des désignations assez conformes aux sujets pour être généralement acceptées, et Porphyre les a en grande partie conservées, en nous faisant connaître la date de leur composition 2, ordre qu'il n'a pas cru devoir observer lui-même dans son édition. Ces 21 traités sont par ordre chronologique : 1. du Beau; 2. de l'Immortalité de Famé; 3. du Destin; 4. de l'Essence de l'Ame; 5. de la Raison pure, des Idées et de l'être; 6. de la Descente de l'âme dans un corps; 7. Comment du premier Principe procède ce qui vient après lui; de l'Un; 8. Toutes les âmes ne font-elles qu'une seule âme; 9. du Bien ou de l'Un; 10. des trois hypostases principales; 11. delà Génération et de l'ordre des choses qui sont après le Premier; 12. Des deux matières; 13. Considérations diverses sur l'Ame; 14. du mouvement circulaire du Ciel; 15. du Démon qui nous est échu en partage; 16. du Suicide conforme àla raison; 17. de la Qualité ; 18. Ya-t-ildesidéesdes choses individuelles ; 19. des Vertus ; 20. de la Dialectique ; 21 . comment l'Ame est-elle dite
1 Ici., id., I. Les mots n'étaient pas séparés; des syllabes fréquemment transposées; l'orthographe outrageusement maltraitée. Plotin ne se relisait pas, ne se recopiait jamais, ne ponctuait nulle part, et il conserva ces habitudes de négligence toute sa vie.
2 Porphyre ne le dit pas expressément; mais comme en procédant à son édition, il déclare n'avoir pas voulu suivre l'ordre chronologique, qui aurait empêché tout lien et toute suite logique entre les traités divers, il y a lieu de croire que cette disposition chronologique, sans ordre, çûpgyjv, était celle des éditions antérieures.
intermédiaire entre l'essence indivisible et l'essence divisible. 11 est assez étrange d'entendre Porphyre appeler les œuvres de cette période, les compositions de la première jeunesse, xotTà tt)v TrpojxYiv jjXtxfey, et y relever la marque d'un esprit superficiel, d'une intelligence qui n'a pas encore atteint son développement complet, qui n'est pas en possession de toute sa force. Plotin avait 50 ans quand elle commence, 60 ans quand elle s'achève. Le jugement qu'en porte son biographe ne paraîtra à personne justifié.
Pendant les six années suivantes, qui forment la seconde période, de 263 à 268, le philosophe composa 24 autres livres où Porphyre veut bien reconnaître la maturité du génie et du talent et qu'il déclare parfaits1. Ce sont : 22 et 23. L'être est partout tout entier, un et identique. 24. Le principe qui est au-delà de l'être, £7c=>c£iva, ne pense pas. Quel est le premier principe pensant? Quel est le second? 25. De ce qui est en puissance et de ce qui est en acte. 26. de l'Impassibilité des choses incorporelles. 27. 28. 29. de l'Ame. 30. de l'Intuition intellectuelle, wepl 6e(opiaç.31. de la Beauté intelligible. 32. Les Intelligibles ne sont pas hors de la Raison. 33. contre les Gnostiques2. 34. Des nombres. 35. Pourquoi les objets vus de loin paraissent plus petits. 36. Si le bonheur est dans la durée3; 37. du Mélange qui consiste dans la pénétration totale; 38. Comment existe la pluralité des Idées; 39. du Libre arbitre; 40. du Monde; 41. delà Sensation et de la Mémoire; 42. 43. 44. des Genres de l'être; 45. de l'Éternité et du Temps.
Enfin une troisième période qui s'étend de 2G9 à 270 comprend 9 traités dont les 4 derniers, écrits peu de temps avant
1 Porph., V. Plot., xo à/jj-aîov zr^ Suvaysto;.
2 Porphyre intitula ce livre : Contre ceux qui soutiennent que le Démiurge, l'auteur des choses créées, est mauvais comme le monde lui-même. Les Gnostiques enseignaient en elï'et que le monde, est le fruit du péché et l'œuvre de l'ignorance.
3 Le titre donné par Porphyre est plus exact et plus clair : Si le bonheur s'accroît avec le temps.
sa mort, furent adressés par Plotin à Porphyre alors en Sicile. Ce sont les livres : 46. du Bonheur: 47. 48. de la Providence; 49. des Hypostases capables de connaître et de l'Audelà; 50. de l'Amour; 51. Qu'est-ce que les maux? d'où vient le mal; 52. Si les astres exercent une influence; 53. Qu'est-ce que l'être vivant et qu'est-ce que l'homme1; 54. du Bien premier. Je ne sais pas comment expliquer que Porphyre, un juge d'ailleurs si compétent et si bienveillant, ait pu trouver dans les mémoires de cette dernière époque, dont deux sont les chefs-d'œuvre du maître, des traces de l'affaiblissement causé par la maladie et la vieillesse2. Je soupçonne que ce jugement critique n'est que la conséquence à priori de l'ordre chronologique, qu'il a cru devoir changer lui-même pour y substituer une disposition qui n'est guère plus systématique et plus rationnelle. 11 avait reçu de Plotin la charge de revoir et d'éditer ses ouvrages dont Amélius possédait déjà une copie authentique. Ce n'était pas la seule qui circulât, et nous en avons déjà signalé une autre, celle d'Eustochius, qui ne paraît avoir différé de l'édition de Porphyre que sur des points peu importants.
Porphyre, suivant, comme il le dit lui-même, l'exemple et la méthode d'Andronicus de Rhodes, qui, en éditant Aristote et Théophraste, avait réuni en un même groupe les livres qui traitaient de questions ayant entre elles un rapport essentiel, Porphyre, voulant de plus rendre hommage aux nombres sacrés 3, 6 et 9, répartit les 54 traités de Plotin en trois groupes formant ensemble 6 séries, qu'il appelle Ennéades, parce que chaque Ennéade comprend 9 livres disposés, dit-il, dans l'ordre croissant de leur importance doctrinale ou des difficultés qu'ils présentent à l'intelligence : œuvre délicate de classification logique où l'on peut dire que Porphyre n'a
1 Ce livre et celui qui porte ici le n. 4G contiennent l'expression la plus pure et la plus essentielle de la doctrine de Plotin.
2 Porphyr., V. Plot., 6. ta pivTOt TeXsurata èvvsa vcpct[Asvrj; ovvâ^îw; ysypauxai.
LA PSYCHOLOGIE DE L'ÉCOLE D'ALEXANDRIE 33 guère réussi. Il reconnaît d'ailleurs que pas un seul de ces livres, malgré le titre général de l'Ennéade à laquelle il est rattaché, ne traite exclusivement du sujet qui lui serait propre, et qu'au contraire chacun d'eux contient des discussions relatives à des objets différents1. Porphyre ajouta, nous dit-il, à plusieurs livres, des commentaires et éclaircissements, u7cotju%aTa, composés à la demande de ses amis ; pour tous, il écrivit des sommaires, xecpàXoua, et des arguments, sTr^stp^uLaTa2, en suivant ici Tordre chronologique de la publication3, à l'exception du livre du Beau, dont il n'avait pu retrouver la date.
Nous pouvons nous rendre compte par nous-même des qualités et des défauts de la langue et du style de Plotin, puisque par une exception heureuse et rare, il est, avec Platon et Aristote, le seul philosophe grec dont nous ayons conservé l'œuvre entière 4. Comme il avait la vue faible et ména-
1 J'étends ici à toutes les Ennéades l'aveu que fait Porphyre relativement aux livres de la cinquième, V. Plot., 25.
"2 Versé comme tous les grecs dans les classifications subtiles de la rhétorique, Porphyre distingue les knixziPwaTOL des xecpâXoua, comme Hermogène (nept eOpéa., p. 68). Les premiers sont les arguments mêmes ou les preuves; les seconds sont les sources et comme les lieux d'où ces arguments sont tirés. Les 'Acpopjxai Tcpbç xà voYjxà, résumé aussi clair que précis du système de Plotin, pourraient bien n'être qu'un extrait méthodique de ces commentaires, arguments et sommaires aujourd'hui perdus. Conf. Creuzer, Mûnch. Gelehrten Anzeigen, 1848, p. 182, 184-, Holstein, qui les a le premier édités, les considérait comme une introduction à la philosophie de Plotin. J'ai lu Plotin dans l'édition de Creuzer, imprimé à Oxford, 1835. 11 est regrettable que cette édition magnifique par la beauté du format, des types et de l'impression, enrichie de la traduction et des sommaires de M. Ficin, complétée par les notes de l'éditeur, soit déshonorée par des fautes typographiques si nombreuses et si graves, que Kirchhoff, dans la Préface de sa propre édition (Leips., 1850), a été dur, mais non pas injuste, en disant : « Ea tamen in illo opère fuit et Grsecae linguse et artis criticse imperitia ut pessime rem gessisse communi omnium judicetur sententia ». Il n'est pas moins sévère pour l'édition de Didot (Paris, 1855) qui, dit-il, sauf pour la ponctuation plus correcte : « nihil fere discrepat a textus Oxoniensis fœditate ».
3 V. Plot., 26. y.atà ty|V XP0V[XV è'xooaiv [3i[3X:cov, qu'il ne faut pas absolument identifier avec Tordre chronologique de la composition.
4 Le passage de la lettre de Longin à Porphyre (V. Plot., 19) où il le prie de lui envoyer, ou mieux, de lui apporter toutes les œuvres de
Chaignet. — Psychologie.
geait ses yeux malades, non seulement il négligeait son écriture, mais ne se relisait et ne se corrigeait jamais. Exclusivement préoccupé du fond des choses, après avoir, dans une méditation silencieuse, conçu et formé sa pensée, il se mettait immédiatement à écrire, sans s'arrêter, sans s'interrompre, et comme s'il transcrivait le texte d'un livre d'autrui. Le bruit des visites qu'il recevait, des conversations qui s'engageaient près de lui et auxquelles il prenait part, ne le détournait pas de son travail et ne rompait pas le courant de ses pensées. Il n'est pas étonnant que par suite de ce procédé de composition, pour ainsi dire improvisée, sur des matières qui ne comportent guère l'improvisation, nous rencontrions tant de négligences de langue, tant d'incorrections grammaticales, tant de fautes de style. Les formules interrogatives s'accumulent, se pressent les unes sur les autres, sans qu'on puisse toujours distinguer celles qui expriment réellement un doute de celles qui n'ont de l'interrogation que l'apparence et la forme. Les anacolouthies et les ellipses abondent; les règles de la syntaxe sont traitées avec une négligence méprisante ou une indifférence souveraine. La phrase le plus souvent est imparfaitement organisée, et la concision extrême la rend obscure et énigmatique 4. Il se soucie encore moins du rythme que de l'orthographe et de la construction régulière ; l'économie et la structure de sa phrase n'ont ni souplesse, ni rondeur, ni harmonie. C'est un écrivain pénible à lire et difficile à comprendre 2, et néanmoins c'est un grand écrivain ; il
Plotin, même celles qui auraient échappé à Amélius, ne prouve pas que l'édition de Porphyre soit incomplète, et prouverait plutôt le contraire.
1 Eunap., ed. Boissonn., p. 9. xw alv^y^axcoSet twv Xoywv. Ce rhéteur dit au contraire de Porphyre qu'il cherche à plaire à ses lecteurs par sa pureté et sa clarté parfaites. Théodore Métochita (Scriptt. vett. ?wv. Collect., t. II, p. 68a, dans Creuzer Plotin. Opp., t. III, p. CXXI) oppose au style coulant, facile, aimahle des écrivains de la Syrie et de la Phénicie, tels que Porphyre, Maxime, Lucien, Libanius, la diction rude et la phraséologie sans grâce des écrivains d'Alexandrie d'Égypte : ty)v <pu)vr,v f^crx^cav ày]6£<jT£pov, èxxpa)(uv6tJt.evo'. toîç ovô[Jta<7:.
2 Eunap., p. 9. papùç... xoù ôuar)Xoo:.
a les hautes et suprêmes qualités du style, le naturel, le mouvement, la couleur, la force, la vie. Sa langue concise est riche de pensées, abondante, serrée, vraiment philosophique1. Sur les instances et peut-être par les conseils de Porphyre, sensible au charme de l'art d'écrire même dans l'exposition philosophique, Plotin se décida sur le tard à mettre plus de rigueur logique dans la succession de ses idées, à lier, dans une forme mieux enchaînée, les membres de sa phrase, à l'organiser, à lui imprimer l'ampleur juste et la construction nécessaire 2 pour donner à la pensée un accent plus ferme et comme une note plus sonore. Il avait du reste les parties maîtresses de Fart : son style abonde en antithèses vives et fortes, en images riches et hardies, en métaphores d'un coloris superbe, d'une franche originalité, parfois d'une grâce ravissante et d'une tendre et profonde poésie. La force et l'élévation des pensées, la sincérité et la pureté du haut sentiment moral qui les anime, l'accent mystique, religieux, sublime ou mélancolique, impriment à ses écrits tantôt une chaleur douce, communicative, sympathique, tantôtune force d'entraînement pathétique, des élans dithyrambiques qui, en illuminant l'imagination, ébranlent le cœur et ravissent l'âme 3. Il faut, malgré ses défauts, il faut avec Longin, le grand critique 4, le compter au nombre des plus illustres écrivains de la Grèce 5.
Si grand qu'ait été le mérite de l'écrivain, il semble que le talent et l'art du professeur aient été plus grands encore, si l'on en juge par l'influence extraordinaire qu'il a exercée sur tous ceux qui l'entendaient. Cette puissante action intellec-
1 Porph., V. Plot., 14. tjvtovoç... x'ai -jcoXvvoi»?, [3pa-/u? xe xoù vorjuacrc TdsovâÇwv. Longin (ici., V. Plot., 19) la caractérise par les termes de tiuxvotï); et de cptXôaocpov.
"2 Porph., V. Plot., 18. xbv BiôâcrxaXov eU <p:A<m[Juav r(yayov xoO SiapOpoûv. Id., 6. ô'Jvâ[j.Ea); Ttpôç £-j-.ov!av àpxoûv fxly eôo ç è^ouar]:.
3 Porph., id., 14. xà rcoXÀà sv6o'jaià>v xai èxuaQtb: cppâÇcov v.a\ y.£tà crvjrrcaôec'as ?j TrapaoÔTetoç.
4 Porph., id., 20. xo-j xaô'rjjiaç xpixtxwxaxou yevofjivov.
5 Id., VJ. uetà xcov £/Àoyt[;.u)xâxa>v.
tuelle et morale ne s'explique pas seulement par la supériorité du talent de la parole. Platon a raison de dire que l'action d'un maître tient à une harmonie intime de sa pensée et de ses discours avec son caractère et sa vie : « Lorsque j'entends parler de la science et de la vertu, fait-il dire à Lâchés, par un homme vraiment homme et qui vaut ce que valent ses discours, j'éprouve je ne sais quel charme tout-puissant, qui vient de ce que celui qui parle et ce qu'il dit s'accordent avec une si parfaite harmonie. Voilà le vrai musicien, le véritable artiste qui a su mettre dans un si harmonieux accord non pas sa lyre, mais sa vie entière, ses actions et ses paroles1. » Plotin, qui, sur plus d'un point d'ailleurs, semble s'être proposé Socrate pour modèle, a réalisé comme lui cette noble harmonie entre la vie et les enseignements, qui donne au maître une si puissante et si durable autorité sur les esprits et sur les âmes. Ce philosophe qui professait, qui prêchait, pourrait-on dire, avec tant d'éloquence et une éloquence si persuasive la sagesse et la vertu, qui cherchait à emporter ies âmes, « toutes filles du Père céleste », vers leur patrie d'en haut, et les provoquait à s'unir mystiquement, par un transport d'amour, à leur divin maître, cet homme avait toute sa vie donné l'exemple. L'austérité de ses mœurs, qui étaient celles d'un ascète, n'avait rien de bizarre et de farouche ; malgré son goût pour la méditation et la contemplation intérieures, il ne mène pas la vie d'un solitaire qui se ferme au monde. C'est un Grec, qui aime les relations sociales, les conversations familières, qui connaît et goûte les douceurs de l'amitié. Il a une théorie magnifique de Fart et du beau dont il comprend la grandeur et le charme, et il célèbre avec l'enthousiasme d'un poète inspiré, les merveilleuses beautés de la nature et les incomparables splendeurs de la terre et des cieux. Sa vertu a de la grâce, quelque chose de mystique etde tendre qui attire et retient à ses cours les femmes et les
1 Plat., Lach., 188, c. d.
LA PSYCHOLCXJIW DM L'ECOLE D'ALEXANDRIE
jeunes filles mêmes rassurées par son sentiment délicat et exquis de la pudeur. Un propos indécent, l'expression d'une pensée immorale le fait rougir et souffrir. En entendant un commentaire grossier d'un passage du Banquet de Platon, il se lève plusieurs fois de son siège et ne parvient qu'avec effort à maîtriser sa répulsion, et s'il ne quitte pas la salle, c'est par crainte du scandale et par courtoisie pour l'orateur1. Son âme est une âme céleste2. On a beau dire : il y a aussi un attrait dans la vertu ; elle inspire non seulement la déférence, mais une sympathie chaude et profonde et ouvre l'âme comme l'esprit des auditeurs aux leçons et aux conseils qui partent d'une bouche vénérée.
Non seulement Plotin était vertueux : il était bon, et la vraie bonté c'est de l'amour. Sa bonté était affectueuse, aimable, empreinte de je ne sais quelle grâce qui rayonnait sur son visage et que Porphyre compare à la douceur du miel 3. Ces rapports affables, ouverts, n'étaient pas réservés au petit cercle fermé des disciples préférés, des intimes, mais s'étendaient à tous ceux qui entretenaient avec lui des relations4. C'est encore là un trait qui le rapproche de Socrate et peut-être l'élève au-dessus de lui. L'amitié de Socrate, condition de son influence sur les âmes, a un caractère plus exclusif et plus étroit. C'est une sorte de sympathie mystérieuse et qu'il ne s'explique pas lui-même pour quelques individualités, en dehors desquelles, il l'avoue, il sent s'échapper sa puissance, qui cesse, même sur elles, lorsque le lien secret des âmes est brisé, lorsque le charme est rompu. La bonté de Plotin rayonne plus loin et plus haut. Son âme est plus ouverte, plus généreuse ; et, une fois donnée à ceux qu'il en juge dignes, son amitié fidèle demeure. Dans son École tout
' Porph., V. Plot, 15.
2 Porph., id., 18. T(î) xe ty); tyv^r,ç oùpavûj).
3 Porph., id., 23. àya6b: yéyovs *a' ^wso; xat npao; ye jAaXiara v.où [xsc- }:-/o:. Id., 13. 7] npaoTYjç ô'.ÉXa(iTO.
4 Id., id.} 9. Tiàffiv èx t£Î[j.£voç.
le monde entre gratuitement et librement. Il remet ainsi en pratique les habitudes et les procédés didactiques du fondateur de la philosophie psychologique. Sa méthode est moins la leçon dogmatique, comme l'avait inaugurée Aristote, que le dialogue, non pas le dialogue écrit, à la manière de Platon, pour qui c'est une forme d'art, mais le dialogue réel, vivant, la leçon composée de questions, d'interrogations, de réponses. Comme Socrate, Plotin non seulement permet à ses auditeurs de l'interroger, mais il les y encourage et ne se refusejamais à leur répondre 1 ; il cherche à éveiller leur curiosité philosophique, dût-elle être indiscrète parfois, persuadé que ces investigations en commun2, cette participation de tous à la recherche de la vérité, caractère distinctif de la méthode socratique, est le meilleur, peut-être le seul moyen d'inspirer aux âmes, un véritable, un sincère amour de la science comme de la vertu. Il ne voulut jamais, malgré ses inconvénients, renoncer à cette pratique salutaire et féconde, si l'autorité du maître peut la maintenir dans les limites nécessaires. Un certain Thaumasius, venu au cours de Plotin pour y entendre traiter la question des catégories, prétendit exiger que le professeur fit sa leçon d'une façon continue, sur un texte écrit et voulait empêcher Porphyre de l'interrompre par des questions dont les réponses rompaient l'enchaînement logique de la démonstration. Plotin refusa net de changer ses habitudes didactiques, et fit observer à son auditeur mal complaisant, que s'il ne parvenait pas d'abord à résoudre les difficultés et les objections posées par Porphyre, il serait incapable de développer dans son intégralité la démonstration nécessaire 3. Tout ce purent obtenir de lui les instances de ses disciples, ce fut qu'il écrivit ses leçons : Etçpiê/.fo ^p-ixisiv.
1 Porph., id., 13. to irpo<T-/)và; npoç xàç lçiùir\(sziz. Id., 3, av ocjtoO
Çy)TSÎv 7ipoTp£7top.évou touç cruvovxa:.
2 Xenoph., Mem., IV, 5, 1. xôivô? Çi)xetv.
3 Porph. , V. Plot., 13. Le; sens est assez obscur ; le texte dit : ©a'jjxaatou tivôç... tou; xaÔoXou Xôyou; TipaxTOvro; xa\ Etç (BioXta àxoOaai aùxoO Xéyovxo; QéXeiv. Je construis comme Zeller : « Thaumasius disant vou-
Malgré une certaine timidité qui le faisait facilement rougir et amenait sur son front une sueur légère, soit qu'il luttât contre sa propre émotion, soit qu'il luttât contre les raisons contraires qui se disputaient sa pensée, soit qu'il fît des efforts pour donner à ses idées leur expression juste et forte, Plotin paraît avoir eu les dons de la grande éloquence philosophique. Il était beau, d'une beauté pleine de séduction et de grâce ; jusqu'au moment où la maladie la lui enleva, il avait la voix claire, sonore, harmonieuse, le timbre pénétrant, l'accent communicatif et profond1. Bien que le ton général de ses leçons fut celui d'une conversation familière, c'est-àdire naturel et simple, bien qu'il évitât le pédantisme scolastique des démonstrations en forme, à la manière des géomètres, qui s'efforcent d'enfermer la raison dans des conclusions en apparence nécessaires, bien qu'il méprisât encore plus la phraséologie théâtrale et les périodes ambitieuses et ampoulées des rhéteurs etdes sophistes 2, son art de dire était parfait, autant que sa pensée était puissante. Sa parole émue et noble répandait sur son visage une sorte de lumière, et sa beauté naturelle s'en accroissait encore 3.
Le mode d'enseignement pratiqué le plus habituellement par Plotin et que lascolastique grecque, qui commence après lui, généralisera et transmettra à la scolastique latine, est celui de la lecture expliquée et commentée des grands philosophes du passé, ceux qu'il appelle lui-même le chœur des Bienheureux de l'antiquité, ol àp/aïot xal jxaxàpiot cpiXdsocpoi4, les Saints, les Docteurs, les Pères de la philosophie, dont il a fait passer toute la substance dans son système propre, en l'y incorporant,
loir entendre Plotin traiter (7ipâxxe'.v) la question des Catégories ». Eiç ptêXîa TrpdcTTE'.v signifie parler sur un livre, sur un cahier, sur un texte écrit. On sait que les leçons écrites des philosophes grecs s'appelaient Tîpâ^Ei; OU 7rpay!i.âTS'.ai.
1 Porph., V. Plot., 2. xr,; çu)vr|Ç xb xopbv xa\ e'X/jvov. Id., 13. xb euxovov.
2 Id., id., 18.
3 Porph., id., 13. toO TzpoaiLno'j aùxoO xb cpw; ÈT«Xa|JurovTo;... èpâajjuoç (j.ev oqpOrjvai, xxXXîwv oï xôxs [làXiata opwjxevo?.
4 Enn., III, 7, 1, p. 325, c.
4 HISTOIRE J>K LA PSYCHOLOGIE DES GRECS en l'y fondant. C'est là ce qui donne à sa conception parfaitement originale, un caractère d'apparence éclectique Platon est l'auteur qu'il cite pour ainsi dire à chaque instant, par le mot cpTjtft, sans croire nécessaire d'ajouter son nom : car il se propose d'en reproduire fidèlement la pare et vraie doctrine. Aristote, dont toute la métaphysique est passée dans la sienne, en y prenant un caractère plus profond et plus idéaliste ; les Stoïciens, dont il s'approprie tant de principes et de formules ont contribué à fournir les matériaux de son système. Ce n'est pas seulement leurs propositions qu'il accepte, c'est leur esprit, c'est leur âme qu'il fait pénétrer dans sa pensée. Malgré cette préférence marquée pour les anciens, dont il faut excepter Épicure, il ne néglige ni ne méprise les philosophes modernes, à quelque école qu'ils appartiennent. Il lit ou fait lire à ses disciples les écrits des péripatéticiens Aspasius, Alexandre, Adraste, des platoniciens Sévérus, Cronius, Gajus, Atticus, Numénius dont ses envieux l'accusaient d'avoir pillé les idées, et de maints autres philosophes qui lui tombaient sous la main. Quant il lisait lui-même, il se pénétrait, en quelques instants de réflexion silencieuse, du sens du passage et il en faisait comprendre brièvement la pensée vraie ; puis il cessait sa leçon, qui devait être courte quand elle n'était pas suivie de questions. Dans cette immensité de lectures d'auteurs si divers, d'opinions si opposées, malgré une érudition qui était, au témoignage de Porphyre, aussi forte qu'étendue, même dans les sciences mathématiques et physiques, dont il faisait d'ailleurs peu de cas, Plotin, jusque dans son admiration enthousiaste pour Platon, garde l'indépendance de son esprit, la liberté de sa pensée, l'originalité de sa conception philosophique propre1.
Sa puissance de concentration intérieure, de méditation intellectuelle était d'une rare intensité, et nous avons vu que
Porph., V. Plot., î'oco; r,v xoù ètqlloLyy.hoç zrt 6s.top!a. Id., 20. zpôiziù 6ecop:a: tôtw.
rien ne l'en pouvait distraire Ainsi, dans le cercle de ses amis qui s'entretenaient auprès de lui, il était à la fois tout à eux et tout avec lui-même. Son sommeil court et léger, par suite d'une sobriété extrême, suspendait à peine la tension constante de cet esprit essentiellement contemplatif, de ce penseur, le plus profond et le plus original de l'Ecole néoplatonicienne, suivant le jugement de Proclus1. Souvent même il ne dormait pas, et pendant ces longues insomnies, « son âme qu'il avait gardée toujours pure, s'envolait vers le principe divin, le priait et l'adorait. Il avait toujours fait effort pour s'élever au-dessus des flots orageux de cette vie cruelle, qui se nourrit de chair et de sang. C'est par laque cet homme divin, dont la pensée se portait constamment vers le Dieu Premier, vers l'Au-delà invisible, par la méthode tracée par Platon dans le Banquet, mérita le privilège de voir se manifester, se révéler à lui plusieurs fois ce Dieu, qui n'a ni forme sensible, ni forme intelligible, parce qu'il est placé au-dessus de l'intelligence, de l'intelligible, et au-dessus même de l'être2. » Plotin touchait alors, et cela, d'après son propre témoignage, ne lui arriva que quatre fois pendant les six années que Porphyre passa auprès de lui, Plotin touchait alors « au but, à la fin de la vraie vie humaine, qui est de s'approcher le plus près possible de Dieu, de s'unir à lui, non pas seulement en puissance, mais en acte, et en un acte ineffable 3. Comme il était homme, il pouvait se tromper ; mais lorsque sa pensée s'égarait, les Dieux le ramenaient dans la voie
1 Procl., Theol. plat.. I, 1.
2 Porph., V. Plot., 23. Porphyre ne fait ici que paraphraser les termes de l'oracle donné par la Pythie en réponse à Amélius, qui l'avait consultée pour savoir ce qu'était devenue, après sa mort, l'àme de Plotin. Apollon avait répondu qu'elle était devenue un démon. Cet oracle apocryphe n'est qu'un centon composé avec d'anciennes poésies grecques et spécialement des poésies orphiques.
3 Ce phénomène mental de l'illumination, qui avoisine l'hallucination, a été constaté, non pas seulement par la science moderne, mais par Aristote qui le décrit comme un fait psychologique très rare, mais réel. Arist., Met., XII, 7, 1072, h. 14; Ethic. Nie, X, 7, 1178. b. 27; De An., III, 4, 429, b. 30.
de la vérité, en illuminant son esprit des rayons d'une lumière éblouissante, en sorte qu'on peut dire que c'est sous l'œil des puissances célestes, en les voyant, en les contemplant ellesmêmes, qu'il a composé ses ouvrages et a pu pénétrer les profondeurs mystérieuses oùpeuvent seuls plonger les regards des Dieux. C'est ainsi que, par une vision interne comme par ses yeux corporels, il a vu des magnificences qui se dérobent habituellement même aux philosophes 1. »
L'œuvre de Plotin était, on peut le dire, achevée, quand la maladie le força de renoncer à l'activité laborieuse et aux fatigues du professorat. Sa santé, dont il ne voulait pas s'occuper, avait toujours été délicate. Sujet à une affection chronique de l'estomac, pour laquelle on lui ordonnait des frictions quotidiennes, qu'il négligeait souvent2, il fut atteint en outre d'une maladie de la gorge, d'une angine dont on n'aperçut pas tout d'abord la gravité. Mais le mal devint aigu ; sa voix harmonieuse et puissante s'enroua ; sa vue se troubla ; des plaies lui vinrent aux pieds et aux jambes3. Ses amis cessèrent de le fréquenter, non par indifférence ou répugnance, mais parce que la conversation, à laquelle il voulait participer encore, fatiguait son esprit et sa voix devenue aphone. En 269, il se décida à quitter Rome et se retira dans une maison de plaisance de Campanie, mise à sa disposition par Castricius. Dans sa solitude volontaire, Plotin n'eut d'autre société que celle de son médecin, Eustochius, qui demeura
1 Porph., V. Plot., 23. Gonf. Bayle, Dict., art. Plotin: Cudworth.,
Syst. intellect., p. 637.
2 Id., ici., 2. Il refusait de se laisser donner des lavements, parce qu'il n'était pas convenable à un homme de son âge de se soumettre à de pareils soins. Etait-ce mépris de la vie, qu'en réalité il estimait peu? Obéissait-il à un sentiment de décence et de pudeur exagérées? Bien que singulier chez un ancien et dans un état social qui ne connaissait guère ces scrupules, plusieurs traits de la vie de Plotin rendent vraisemblable cette délicatesse.
3 Ces accidents ne paraissent pas consécutifs à une maladie des voies respiratoires, à moins qu'il ne s'y joignit une affection cancéreuse. Peut-être étaient-ils l'effet tardif de la perte qui désola Rome en 262, fit périr ses esclaves et ne l'épargna pas complètement.
auprès de lui jusqu'à sa mort, qui arriva en 270, la deuxième année du règne de Claude II. Par une circonstance toute fortuite, cet ami fidèle était à Pouzzoles lorsque Plotin sentit l'approche de l'heure suprême. Mandé en toute hâte, Eustochius n'eut que le temps d'accourir pour recevoir le dernier soupir de son maître et ses dernières paroles : « Je t'attendais, lui dit le mourant, avant d'aller réunir ce qu'il y a de divin en moi au Dieu de l'Univers 4. » Aucun autre de ses amis n'était présent : Amélius était en Syrie à Apamée ; Castricius àRome ; Porphyre à Lilybée, en Sicile. Plotin avait alors 66 ans.
Dans un temps où le merveilleux hantait toutes les imaginations et troublait les plus fermes esprits, la légende s'em-
1 II suffît de lire quelques pages des Ennêades pour sentir combien Plotin était sincèrement et profondément religieux. Comme Pascal, il suspend parfois le développement et la démonstration d'une théorie pour prier les dieux d'éclairer son esprit. Mais cette religion est surtout une religion de l'àme. Le Dieu qu'il prie est au-dedans de luimême, et celui-là n'a besoin ni de sacrifices ni de cérémonies rituelles. Sans renoncer absolument au culte populaire et national des dieux de l'hellénisme, on voit bien qu'il s'en passerait volontiers. Amélius, qui était très dévot et très pratiquant, l'ayant invité un jour à assister à un sacrifice, il se déroba en disant : « C'est aux dieux à venir à moi, et non à moi à aller à eux. » (Porph., V. Plotin., 10). Cette réponse remplit ses disciples d'un étonnement et d'une crainte superstitieuse, tels qu'ils n'osèrent lui demander ce qu'au fond il avait voulu dire. (Bayle, Dîct., art. Plot., p. 759). Il est clair cependant que le fond de sa pensée est que la mythologie des Grecs ne contient ni la vraie religion, ni même une vraie théologie. On peut sauver la tradition nationale et les croyances des ancêtres par une interprétation allégorique qui permet de concilier les mythes et les légendes avec la raison et la vérité. Mais cette vérité qui professe un Dieu unique, père et auteur du monde et des âmes, qui ont besoin que ce Dieu les regarde et dont ce regard est la vie, la joie et la lumière, cette vérité, c'est la philosophie qui la contient et la possède, et c'est la raison qui la démontre. Il est douteux que Plotin se fût associé aux efforts d'Iamblique et de Proclus pour opposer à la dogmatique chrétienne, qui commence à se formuler, une organisation théocratique de l'hellénisme. La philosophie, suivant Plotin, suffit aux besoins de l'àme, de la civilisation et de l'humanité, à leurs besoins les plus nobles et les plus hauts. C'est bien ainsi qu'en a jugé Olympiodore (ScJi. in Phœd., § 170, p. 97, ed. Finckh). « Les uns, comme Porphyre et Plotin, ont cru la philosophie la plus haute des choses; les autres, comme Iamblique, Syrianus et Proclus, ont mis au-dessus de tout un système organisé de croyances hiératiques et surnaturelles, Tr,v îaTpixr,v. »
para vite de cette figure. On se plut à attribuer à Plotin unepuissance miraculeuse et des dons supérieurs à l'humanité, par lesquels il retournait contre leurs auteurs les maléfices magiques opérés contre lui. Un prêtre égyptien, peut-être cet Anébo auquel Porphyre adresse sa curieuse lettre1, voulut évoquer dans le temple d'Isis à Rome le démon de Plotin, et quelle ne fut pas sa surprise et sa terreur quand au lieu d'un démon, il vit apparaître un Dieu, qu'il n'osa plus ni regarder ni interroger2. C'est par cette assistance surnaturelle que Porphyre lui-même explique le don qu'avait son maître de voir jusqu'au fond des cœurs des hommes, d'y lire leurs pensées les plus secrètes, de connaître leurs projets, leurs sentiments, leurs souffrances physiques et morales. Au moment où il va rendre l'âme, un serpent — le serpent est le symbole du génie, — qui se tenait depuis longtemps sous son lit, disparaît, pour ne plus se montrer, dans un trou de la muraille. Porphyre relève gravement ce fait : il semble qu'il y voit un symbole. En effet avec Plotin, c'est bien le génie de la Grèce, le génie de la civilisation, le génie de la philosophie même et de la science antique, qui disparaît et s'évanouit. Mais l'influence qu'il a exercée ne périt pas avec lui : on peut dire qu'elle dure encore. La pensée maîtresse et directrice de son système suffit à prolonger la vie de la philosophie jusqu'au moment où un acte de la tyrannie impériale vient fermer toutes les écoles. Iamblique comme Proclus ne vivent que de son esprit. Bien plus : la dogmatique chrétienne s'en inspire visiblement3. Les docteurs
1 Cette pièce, reconstituée par Thom. Gale avec des fragments d'Eusèbe, de S. Cyrille, de S. Augustin et surtout criamblique,a été publiée en 1857 par Parthey, dans son livre Iamblichi de Mysteriis liber.
2 Porph., V. Plot., 10. Conf. Proel., Op. Cous., p.'l98. On connait la différence qui s'établit dans la mythologie savante avec précision entre les démons même bienfaisants et les dieux.
3 S. Cyrille, S. Augustin, Théodoret, Basile (Jahn, 1838, Basilius Magnus plotinizans), l'auteur des écrits attribués à S. Denys TAréopagite (Engelhardt, 1826. Diss. de Dion. Areop. plotiniz-ante. — Conf. F. Ch. Baur : Dogmengeschichte). S. Augustin dut sa conversion au
mystiques de la scolastique relèvent de lui; Fénelon, Bossuet lui-même, peut-être à leur insu, Leibniz, Schelling, Hegel, s'en assimilent, s'en approprient les idées, et malgré ce qu'il y a d'hyperbolique dans l'image, on peut répéter le mot d'Eunape : « Le feu allumé sur ses autels n'a perdu même aujourd'hui ni sa lumière ni sa chaleur, nXum'vou Oep^oî ^upcl vuv 1 . »
christianisme à la lecture des écrits des néo-platoniciens; il reconnaît lui-même l'affinité des deux doctrines (de Civ. D., VIII, 5) : « Nulli nobis quam isti propius accesserunt », et il suppose que c'est par une fausse honte qu'ils ne se déclarent pas ouvertement chrétiens (de Civ. D., X, 19) : « Pudet videlicet doctos homines ex discipulis Platonis fieri discipulos Christi. »
1 Eunap., p. 12, ed. Boiss.