‹ Histoire de la psychologie des Grecs (volume 5)Chapitre 3 sur 43 · DIVISION DU SUJET ET ORDRE DES MATIÈRES · texte numérisé non relu

DIVISION DU SUJET ET ORDRE DES MATIÈRES

Il est certain qu'il est difficile de présenter une exposition systématique de la philosophie de Plotin. Hegel, qui reconnaît cette difficulté, en voit la cause dans l'idée mênie, dans la pensée fondamentale du système1. Je ne saurais, sur ce point particulier, partager son jugement. Malgré la confusion qui règne dans ses écrits, malgré l'impossibilité de les lier par un lien logique et d'en saisir le tout et l'unité, rien n'est plus clair ni plus simple que le principe de ce système et les conséquences rationnelles qui en découlent. Le désordre et l'obscurité ne sont que dans la forme extérieure et à la surface; mais on ne peut nier qu'ils suffisent pour rendre difficiles et l'intelligence de toutes les parties de la doctrine et surtout leur exposition claire et méthodique. Cela tient aussi aux habitudes de l'esprit moderne, élevé et formé à l'école de la scolastique. Les anciens, même Aristote, le plus grand classificateur de l'antiquité, ne conçoivent pas comme nous un système de philosophie sous la forme d'un tout organisé extérieurement comme intérieurement, dont

1 Werke, ed. Berl., 1844, t. XV, p. 36.

les divers membres s'enchaînent par un lien logique visible, dont les parties se subordonnent les unes aux autres et sont toutes suspendues, même par l'exposition, à un principe unique et premier, un primum et inconciissum quid, posé à priori, et d'où les conséquences se déroulent, dans une succession ininterrompue de raisonnements jusqu'à une conclusion dernière et définitive, qui n'est que le principe même d'où l'on est parti, en vertu de cette règle dialectique que Plotin, loin de l'avoir ignorée, formule avec une force et une précision parfaites : riXoç axaciv àp/;^1. Platon, à qui cette forme systématique extérieure est aussi étrangère qu'à Plotin, y supplée, pour notre goût, par le sens de l'ordre esthétique et l'art de la composition et de l'organisation des idées. Ce sens a manqué complètement à Plotin, qui ne veut se soumettre à aucun joug purement littéraire, pas même à la discipline grammaticale. La philosophie de l'Un est sans doute parfaitement une en elle même; mais cette unité interne reste cachée, invisible; elle est présente partout, mais ne se réalise nulle part dans une forme sensible. Les cinquante quatre mémoires ou traités où elle est exposée se présentent au lecteur comme une masse pour ainsi dire sphérique, ayant assurément un centre intérieur, un foyer de développement et d'expansion, mais n'offrant à la surface visible aucun point saillant qu'on puisse prendre plutôt qu'un autre pour un commencement ou pour la fin. On ne sait par où pénétrer dans le système compliqué où aucun fil ne guide la marche, et l'on ne prévoit pas par où l'on en pourra sortir. Les Ennéades semblent se succéder au hasard, et la tentative de Porphyre pour y mettre une espèce d'ordre n'aboutit à aucun résultat2. La division de la matière philosophique en logi-

1 Enn., III, 8, 6.

2 Alcinous (EiaaY<oyY|, c. 36) parlant des écrits de Platon, dit : xk pèv T£Tay[Aévca; et'prjirat, xà oè <77topâôr)v xoù aTocxta);. Ces derniers termes s'appliquent à toute l'œuvre écrite de Plotin : c'est la confusion et le désordre.

que, physique, éthique, déjà usitée dans les écoles n'est pas inconnue à Plotin, mais il dédaigne de faire usage de ces classifications symétriques, qui avaient sans doute à ses yeux peu de valeur. La dialectique est pour lui l'étude non des formes et des lois de la connaissance, mais des choses mêmes, c'est-à-dire une métaphysique, et la partie formelle, qui traite de la méthode et de la mise en œuvre des idées, est, à son avis, de peu de conséquence et appartient à une autre science que la philosophie et très inférieure à elle1.

Dans l'état de désordre où se présente l'exposition originale du système, c'est un embarras réel pour l'historien et le critique de choisir un plan pour la sienne et spécialement de savoir par où il doit la commencer. Hegel, qui est très court et on peut le dire insuffisant, analyse d'abord la théorie de l'extase, et termine par celle de la chùte de l'âme Zeller commence par la doctrine de l'Être premier et finit par les opinions de Plotin sur la prière, la magie et la divination. Ritter, dont l'exposition est plutôt une critique souvent injuste qu'un résumé impartial, débute par la théorie de la connaissance et conclut par la physique qui aboutit, dit-il, chez Plotin, à la magie, comme sa morale à l'ascétisme. M. Jules Simon analyse en premier lieu la dialectique et en dernier lieu la théorie de la volonté. M. Vacherot suit encore un autre ordre : il ouvre son exposition par la théologie de Plotin et la ferme par la psychologie, et dans la psychologie par l'extase., par où Hegel commençait la sienne. Des différences si marquées prouvent manifestement que le philosophe ne s'est astreint ni dans la composition de ses ouvrages ni même dans la disposition des matériaux de son système à aucun principe architectonique. C'est, au premier

1 Enn., I, 3, 4. r\ npay^aTsc'a Xoy.XY) tzzç>\ itpoxaaewv xat aruXXoycafAwv. I, 3, 5. ày.pir>oXoy£îa6ac Se ï'içtx ô:ôco<n toûto àya7tu>Tï). 1 "2 Cette analyse ne parait pas faite sur le texte même : elle est empruntée, croit-on, à Buhle, Lehrb. d. Gesch. d. Philosophie, et à ïiedernann, Geist. d. Specul. Philosophie.

Chaignet. — Psychologie.

regard, un amas de constructions irrégulières, bâties au fur et à mesure des besoins de l'enseignement ou des caprices de Timagination et de la pensée. Pour se retrouver dans ce dédale, chacun a choisi librement l'ordre qui lui a paru le mieux répondre à la logique interne du système; car il y en a certainement un. Plotin, théoriquement, ne le méconnaît pas : il sait que la dialectique, qui est la partie la plus haute de la philosophie, si elle n'est pas la philosophie tout entière, dans son mouvement pour atteindre les vraies réalités , son objet, doit procéder avec méthode, etsuivre unordre, bBaS^wpet1. Quel est cet ordre? Celui de la nature, répond-il, tx;iç x*tx cpuctv, xaxà <pu<Tiv £7ucxo7rouy£voç 2. Mais comme il ne s'explique nulle part sur cet ordre naturel auquel doit se conformer la recherche philosophique, nous ne savons s'il entend par là l'ordre que prescrivent les lois formelles de la connaissance scientifique, ou l'ordre réel dans lequel procèdent et se succèdent les choses, objets de cette recherche qui doit le connaître et s'y conformer. Nous restons ainsi dans le même embarras ; il nous faut donc aussi faire choix d'un certain ordre non seulement pour la clarté de l'exposition, 8t8a<rxaAi'aç X.apiv, mais parce qu'au fond n'en admettre aucun, pas même celui de Porphyre, ce serait mutiler et déformer le système, et en altérer la véritable essence. Car il est certain que Plotin, tout autant que Platon 3, qui est pour lui le chef du chœur, a eu le sens de l'unité intime et réelle des choses, s'il n'a pas eu le souci de la faire apparaître dans la forme externe de la science. Il y a plus : tous les néoplatoniciens qui s'inspirent de lui ont le vrai goût du système; ils cherchent à tout déduire d'un seul principe, par une série continue liée par les rapports de cause et d'effet, et l'on peut dire que, même en ce

1 Enn., I, 3, 5. 6ôô> è^'auxà upayaaxa xwP£^

2 Enn., V, 1, 10. A l'occasion de l'ordre des intelligibles : ocO'xy] yàp xâSiç xaxà cpûaiv. Id., IV, 7, 1. wôs àv xcç fiâOoi xaxà (puaiv £uitxouoÛ(jl£vo;.

3 Plat., Rep., VI, 485. ^u^^ {J-sXXouaY) xoO oXou xat uxvxb; «e\ opsysa6a'.... Gewpta Tiavxb? (Jièv xPo^ou, nâaT(ç ôè oùaia:. Id., VII, 537. ffuvaxxéov elç auvo- 4»iv... 6 p.èv yàp <ru\07mxb; ôiaXexxixb:, ô ôè [xy], o-j.

qui concerne la forme extérieure, ils sont les précurseurs de la scolastique et des scolastiques mêmes.

Si libre qu'on soit dans Tordre à préférer pour l'exposition de la philosophie de Plotin, évidemment ce choix ne saurait être arbitraire : il dépend de la conception que chacun se fait du système de Plotin. Les uns, abusant des formes du style, du tour mystique des idées, des images mythologiques dont elles sont souvent revêtues, veulent considérer Plotin, moins comme un philosophe épris de l'amour de la vérité et de la science, qui se propose de découvrir les secrets de l'origine, de la nature et de la fin des choses, que comme un mystique inspiré, plongé dans l'intuition extatique et n'aspirant qu'à une union surnaturelle avec Dieu. La plupart et les plus autorisés des critiques estiment que la fin religieuse1 ou du moins la vie morale pratique est l'idée directrice, la pensée maîtresse de tout le système. Je ne puis partager ce jugement; sans nier la profondeur et la sincérité de l'inspiration morale et religieuse de cette noble philosophie, je n'y vois, comme chez Platon et Aristote qu'une science, un effort de l'esprit ;pour satisfaire sa passion, son tourment de curiosité infinie, son désir et son espoir de résoudre, d'étudier au moins les éternels problèmes que l'homme se pose sur lui-même et sur le monde. L'idéalisme de Plotin, si absolu qu'il soit, a toujours et partout un caractère absolument rationnel. La vérité ne peut être trouvée que par la raison. Vouloir s'élever audessus de la raison, c'est tomber en dehors de la raison2. La philosophie est la connaissance rationnelle des choses, qui, dans leur vraie réalité, sont des intelligibles, des idées, dont la pensée est la vie même. Le philosophe est un homme amoureux de savoir3. Pour Plotin, comme pour Platon, Iris, ou la philosophie, est la fille de Thaumas ou de la curiosité et

1 M. Jules Simon, Hist. de VEc. d'Alex., t. I, p. 221 : « Plotin, regardant la spéculation philosophique comme une véritable prière ».

2 Enn., II, 9, 9. th Se ùuèp voOv, ^8yj e<ra eEw vov iceaeîv,

3 Plot., Enn., I, 3, 3. 6 ôe cpiXôaocpor... cp-.Xo^aôriç cov.

de l'étonnement1. Tous les êtres aspirent à connaître; toute la vie de l'action, soit de Faction grave et sérieuse, soit de l'activité libre et désintéressée du jeu, est suspendue à une pensée et a pour but final une pensée2. Toute vie est une sorte de pensée, 7ia<ja Wh v<fy<rfc ti,-3. Il s'agit en effet toujours de réaliser une Idée, fut-ce l'Idée du bien, qui est apparue à la conscience, c'est-à-dire à l'âme ou à la raison. Cela ne veut pas dire que la connaissance se suffise à elle-même. Dans la notion de la perfection divine, comme dans l'idéal de la vie humaine, la connaissance tient le second rang4. Ce n'est pas la pensée qui donne au bien sa valeur, mais le bien qui donne son prix à la pensée. La pensée et la vie ont une fin autre qu'elles-mêmes; on pense, parce que la pensée est un bien; on existe parce que l'existence est un bien5. Mais tout cela ne prouve pas que la philosophie n'est pas une science, et toutes ces vérités et celle-là même qu'il y a quelque chose au-dessus de la science, et que le bien seul est l'unique fin comme le principe unique des choses et des êtres, c'est la philosophie seule qui, en tant que science, nous l'apprend et nous le prouve.

Non-seulement la philosophie est pour Plotinune science, mais elle est pour lui, presqu'exclusivement la science de l'âme, c'est-à-dire une psychologie. La psychologie est à ses yeux le principe et le commencement de toute la science philosophique, parce que l'âme ou le principe pensant est l'unique organe de la connaissance. Puisque nous nous proposons

1 Plat., Theœt., 155, a. p.àX:x yàp <pcXoc»6cpou xoOxo xb 7ià6oç xb 6au(jiâÇsiv ou yàp aXkt) ocpxY] cpiXoaocpcaç Y) ocuxy), xoù eotxsv o xr,v "Ipiv ©aùfjiavxo; è'xyovov çTjaa; où xaxtb; yevsaXoycïv. Arist., Met., I, 2. S-.à to Gau[xàÇ£iv o! à'vôpamoi xoù xb vOv xoù xb TrptoTov r(p|avxo <piXo<7oç£îv. Conf. Cleni. Alex., Strom., II, p. 380. Cic, de Nat. D., I, 3.

2 Enn., III, 8, 1 . Ttàvxa Oetoptoc; £cp:s<76ou xa\ sic xiXo; xoOxo (3XsiT£iv où [aovov Ê'XXoya àXXà xoù àXoya.

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