CHAPITRE TROISIÈME
1er. — Les vertus
La théorie du bien est ce qu'on pourrait appeler l'éthique de Plotin. Lorsqu'il se demande quel art, quelle méthode, quelles études peuvent nous conduire où il faut aller, c'està-dire au bien suprême, il répond : par les arts, par la philosophie et par l'amour1, c'est-à-dire par tout l'ensemble des vérités qu'il nous enseigne. Tout son système est donc une préparation, une initiation progressive à la contemplation, Osoopt'a, de l'universel, à l'identification avec Dieu, terme idéal du perfectionnement de l'homme, dans lequel l'individu à la fois se perd et se retrouve. Il y a donc place pour une éthique dans la philosophie de Plotin , c'est-à-dire pour une doctrine rationnelle servant de règle à la vie pratique. Cette doctrine envisage, à la lumière des principes que lui fournit la dialectique : 1. les mœurs ; 2. les vertus ; 3. les exercices pratiques d'où naissent les vertus2.
La connaissance, ou, si l'on peut s'exprimer ainsi, le toucher du bien, fj xoC àyaQou £7ta<f7], est ce qu'il y a de plus grand. Platon la nomme la plus grande des sciences3. Il ne s'agit
1 Enn., I, 3, !.
- là., I, 3, 6. icepï Tjdwv wcra'jxw; OscopoOca èxeîOev, irpoiîTtôeîaa toc; eljeiç xoù :a; a<JX7jae:; è; wv TtpoiaTiv ai ë£etç. 3 Plat., Itep., VI. T| toO àyaOoO !ôéa ^eyicrTov [xâOr^a.
pas ici de la vision directe, de l'intuition immédiate du bien, mais de la science qu'on peut et qu'on doit en acquérir avant cette contemplation1. Cette connaissance s'obtient par les méthodes d'analogie, d'élimination, de recherche des effets qui procèdent de lui, tels que les purifications, les vertus, la possession des intelligibles où l'âme s'établit comme sur son fondement2.
Quand on parle de bien, ou l'on entend celui qui est tel par lui-même, qui engendre tous les autres biens, ou Ton parle de choses dont le bien est l'attribut. C'est de ces derniers que nous allons chercher à analyser et à définir l'essence : ce que nous ne pourrons jamais réussir à faire sans nous reporter souvent aux caractères du vrai bien.
L'analyse psychologique nous a présenté ces caractères : le bien n'est pas la vie, quoique la vie soit un bien, parce que si la vie procède du bien, en est l'acte et participe de sa nature, elle est par cela même différente de son principe. La raison n'est pas le bien, quoiqu'elle soit un bien, parce que tout aspire au bien, et que tout n'aspire pas à la raison et à la pensée3. Le bien n'est pas le désirable, parce que notre âme a plusieurs désirs et que pour discerner lequel de ces désirs est le meilleur il faut déjà connaître le bien, et en outre parce qu'elle a été plusieurs fois déçue après avoir atteint les choses qu'elle avait désirées. Le bien est désirable sans doute ; mais ce n'est pas parce qu'il est désirable qu'il est le bien, c'est parce qu'il est le bien qu'il est désirable. Le désir ne caractérise pas essentiellement le bien. Le bien n'est pas ce qui fait plaisir et ce qui charme; car ce qui plaît est insuffisant par lui-même ; on cherche toujours quel-
1 Enn., VI, 7, 36. où tô 7tpbç a-j to cgsîv [xâOr,^a Xsywv, à).Àà us p\ aùxoO (xaOeïv tt Trpôxepov.
2 M., VI, 7, 36. avalai (Conf., III, 3, 6) ; — àçatpêœtç (VI, 7, 32) : on élimine de son idée tout ce qui pourrait la limiter ; — yvoiasi; tôv ï% aùxoO : on remonte des effets à la cause, àvaêatrjxo: t-.vs; ; — xaOàp^s::, xa* àpstoù xai xo<7fJt.r,cre'.; xat xoO vor(xoû èiuêâa'eiç xat êic'avTOÛ lopuas::.
3 Id., VI, 6, 10. Plotin s'oublie ici ; car il a dit ailleurs (III, 8, 1) : TtccvTa Qscopîaç Içt'sffdoK xat etç téXo; toOto p)>£U£:v.
que chose au-delà ; il change d'objet et même exige la variété. Quoi qu'en ait dit Platon, le plaisir ne fait même pas partie du bien, qu'il accompagne sans doute souvent, mais dut-il ne pas l'accompagner, le bien n'en serait pas moins à préférer et à rechercher par lui-même. Si Platon, par sa définition, enveloppe le plaisir dans l'essence du bien, c'est sans doute qu'il cherchait alors à définir non le premier bien, mais
notre bien, tq 8ë Tjuuov ocyaOôv.
La nature du bien est de se suffire à lui même et de n'avoir besoin de nul autre ; il nous remplit tout entiers, ne nous cause jamais le moindre remords; notre âme s'y repose satisfaite et ne cherche plus rien au-delà. Nous avons déjà vu qu'il n'existe pas seulement dans notre pensée, mais qu'il est la suprême réalité : nous en trouverons une dernière preuve dans ces phénomènes psychiques : la douleur de ne pas l'atteindre, et l'ardeur des désirs qui nous emportent vers lui. S'il n'existait pas en soi, s'il n'était qu'une œuvre de notre imagination, ce serait folie de le désirer, folie de le poursuivre, folie de souffrir de l'avoir manqué. La jouissance même de l'amour des sens suppose la présence réelle de l'objet aimé
Si ces caractères n'appartiennent véritablement et intégralement qu'au bien absolu, nous les retrouvons cependant en partie, ou du moins nous en retrouvons les traces dans les choses dont on affirme qu'elles sont bonnes. Dans l'ordre des êtres, en remontant du dernier au premier, on trouve que le bien de chacun d'eux est dans celui qui le précède immédiatement dans la série Cette marche ascendante, àvàSa?'.;, doit observer une loi d'ordre et de proportion, c'est-à-dire s'élever successivement et constamment au meilleur, IVc \xzï- Çov ket rcpo/wpsï, dont ie bien est la mesure comme la cause et en même temps le terme auquel il faut s'arrêter parce qu'il n'est plus possible de rien saisir ni même de rien désirer au-
Ghaignet. — Psychologie.
delà1. Or, puisque ce qui précède chaque chose dans la série des êtres est sa perfection propre, nous avons, en résumé, à poser les biens suivants :
1. Le bien de la matière qui est la forme, et qu'elle jouirait de posséder si elle était douée de sensation ;