Il est varié. V
son idée; mais il faut admirer sa perfection relative, c'està-dire sa beauté1.
Ce n'est qu'une image mais pouvait-il en exister une plus belle image? Comment concevoir une terre réelle plus belle, que celle que nos yeux contemplent, un soleil réel plus radieux que celui qui réclaire ?
Le monde est grand : cela ne l'empêche pas d'être beau. Si l'être grand se développe de telle sorte que chacune de ses parties existe à part, il cesse d'être ce qu'il était et sa grandeur même le détruit. Mais si toutes ses parties convergent vers l'unité, si en acquérant la grandeur, il possède à la fois l'unité, comme le monde, il reste beau en devenant grand : il n'est pas beau parce qu'il est grand, mais parce que sa grandeur est contenue dans l'unité. Il persévère dans sa nature et dans son essence. Se tourner vers soi-même, c'est rester en soi. Ce qui est grand est avec la beauté dans le rapport de la matière avec la forme. La grandeur est la matière de la beauté2, précisément parce que, composée de l'infini qui s'est arrêté dans son mouvement d'expansion et a reçu une limite à sa dispersion, la matière a besoin de la beauté et de l'ordre, oti 7toXù o£ô;j.£vov xôfffiou. La beauté appartient par là au inonde des formes sensibles et occupe un espace limité.
Le monde procède directement de l'âme et médiatement de la raison et de Dieu. Dieu l'a créé, non par suite d'une pensée antérieure, d'une volonté délibérée, mais parce qu'il était nécessaire qu'il y eût une nature inférieure au monde intelligible et que les dernières profondeurs de la matière, jusqu'à la limite du possible, eussent quelque part à la vie, à la raison, à la beauté3.
En vertu même de sa perfection et de son essence, le premier principe déploie de son sein immuable toute la variété infinie des êtres et pour ainsi dire se multiplie à l'infini. Il
* Emu, II, 9, 4.
2 Id., VI, 6, 17. ib fAÉya uXy) toO xaÀoO.
3 Id., IV, 8, 6. èxâcruY) çuaec.
déborde et de son trop plein de vie produit tout le reste. Il crée le monde comme le soleil épanche ses rayons, comme la fleur répand son parfum, et cela sans sortir de lui-même, sans rien perdre de sa plénitude1. Il fallait que l'immobile engendrât le mouvement, que la vie qui est par elle-même et en elle-même engendrât une autre vie qui eût en elle une sorte de souffle agité et mobile2.
Puisqu'il est de Dieu, il y a dans le monde quelque chose de divin, par conséquent de beau. Qui pourrait contempler la beauté de ce monde visible, telle qu'on n'en saurait concevoir un plus beau, cette harmonie, cet ordre imposant, ce magnifique spectacle qu'offrent les astres, sans être frappé d'enthousiasme et d'admiration? Pour faire comprendre la beauté de la justice, on est entraîné pour ainsi dire à répéter après Aristote qu'elle est plus belle encore que l'étoile du matin et que l'étoile du soir3. Si l'on n'éprouve pas ces sentiments, c'est qu'on a un esprit pesant, insensible, c'est qu'on ne comprend rien aux choses de ce monde et encore moins aux choses de l'au-delà.
Celui au contraire qu'émeut cette beauté y reconnaît une image des essences intelligibles : la symétrie, l'ordre, la proportion; elle lui facilite la réminiscence de la vraie beauté, dont il reconnaîtra la présence parce qu'il sentira naître en lui l'amour4. Celui qui a le sens de l'invisible beauté n'est pas insensible à la beauté visible. Quel est le musicien qui après avoir compris l'harmonie intelligible , entend sans émotion l'harmonie des sons sensibles? Quel est l'homme qui sachant la géométrie et l'arithmétique ne sera pas charmé en voyant de ses yeux l'ordre et la proportion dans les choses de la nature ou de l'art?
1 Enn.,\, 2, 1. ofov vTrsppu/) xat xo ôitépTtXrjpe? a-jxoO 7reTro:v]xev oulo. Id., V, 3, 12: V, 5, 5.
- Id., III, 2, 4. '((jyrtv céXXyjv Oiov £[jmvéo'Jcrav... àva7tvor,v ir(; rjpepio'jay]; o'jty;;.
3 Enn., VI, 6, 6 ; I, 6, 4. ouïs ê<raepoç r>û'xe éwo; oû-ca) xaXâ. Conf. Arist., Ethic. m'c, V, 1, 15. o-jte sûo; o<jto> ôa'juxcTÔç! Cet iambique est attribué à Euripide par Argrropoulo- (Zell., Comm. in Arist., t. II, p. 164).
* Id., II, 9, 16; I, 6, 7.
Cliaig.net. — Psychologie. 23
C'est que tout en voyant et en entendant les mêmes choses que le vulgaire, ils ne la voient pas de la même façon, oùy ojxoûoç, pas même dans les œuvres de la peinture. Ils reconnaissent en effet dans la représentation sensible une image de l'intelligible qui réside dans leur pensée, èv tîj vo-ijaet, et au trouble qu'ils éprouvent ils reconnaissent qu'ils sont en présence de la beauté véritable, et de cette impression naît l'amour 1 .
Quand on voit la beauté bien imitée sur un visage, on est emporté, ravi là-haut, exet, et il faut être d'esprit stupide, absolument incapable d'aucune émotion noble, pour ne pas être, à la vue des beautés du monde sensible, conduit à concevoir celles qui éclatent dans l'autre. C'est à tort que l'on a critiqué ce monde : tout ce qu'on a le droit d'en dire, c'est qu'il est inférieur à son modèle2.
Sans doute la matière en est le fond, fond obscur et ténébreux3. Mais ces ténèbres ont été illuminées; cette matière a été embellie par la raison, dont l'âme universelle reçoit et applique les raisons par lesquelles elle a en puissance le pouvoir de donner au monde une beauté intelligible 4, c'est-à-dire une beauté que la raison conçoit et goûte. C'est ainsi que l'âme a fait devenir les corps de la nature, qu'elle domine, ce qu'elle a voulu qu'ils fussent. Son œuvre a été belle parce que l'âme universelle a produit la forme universelle et que sa volonté a facilement vaincu la résistance que la matière oppose plus victorieusement aux formes particulières5. Par
1 Enn., II. 9, 16. ofov Gop'JooOvxx'.... èç où or\ Trâôou; xx\ xivoOvxxi o\ ïptaxeç.
2 Id., V, 8, 8.
3 Id., VI, 3, 10.
4 Je?., id. Ixo<j(jl£îto 8è xaxà Xoyov tyvyr^ Svvajxet r/^ovar^ èv Btàtîj St'oXvjç ouvap.iv xaxà Xôyou; xo<x|asÎv.
b Enn., IV, 3, 10. x'jpca aajpâxtov eîç xb yévEaOac xs xoù où'xw: ïyv.v où Suva- [livtov èvavxtoOuôai tîj aùxrj: (3ouXr,7ei... aitova)!; xb ysvôjxsvov xai àvspi7ioôto-xco: xaXov èori. Voici donc deux; nouveaux caractères du beau tirés des qualités du produit : l'œuvre, xb ysvôfxsvov, ne doit pas laisser voir l'effort quelle a coûté, l'obstacle qu'ii a fallu vaincre pour la réaliser. La nature crée sans hésitation, sans réflexion, sans délibération, sans idée préconçue et étrangère, iïoieÏ oùx è7iaxx£> yvc6{nr(, oùoè J3ovXy)v r, <jxi6:v
là s'expliquent à la fois la beauté du monde dans son ensemble et la laideur de quelques-unes de ses parties. Les êtres vivants, ces petits mondes, puxfol xéapoi, pris séparément peuvent n'être pas beaux : mais le grand monde, l'univers est beau. Dans le monde de l'humanité, physique et moral, dans le monde cosmique régnent la beauté et l'ordre. Comparés aux autres animaux les hommes ont une dignité, Ti'jjudv rt, une supériorité incontestable; combien plus grande encore celles qui éclatent dans le système des astres qui embellissent l'univers et lui communiquent son ordre et sa beauté1.
Mais ce n'est pas seulement dans la nature visible que nous découvrons la beauté: nous ressentons les impressions qui la révèlent dans les œuvres des arts musicaux, comme la poésie et la musique2; dans les actions humaines, les sciences et les vertus dont les sens n'ont pas connaissance et que l'âme comprend sans le secours des organes. Enfin nous nous demandons s'il n'y aurait pas encore ailleurs une beauté supérieure.
Quel est donc le principe qui donne à des choses si diverses les mêmes caractères qui nous les font appeler toutes, belles, bien que diversement et inégalement belles. On a dit que ce principe était la proportion des parties les unes par
avaptetvaoa. L'art, inférieur et postérieur à la nature, cherche cependant à l'imiter : il imite non seulement ses créations, mais ses procédés de création ; il a des lois empruntées à d'autres sciences (nulla ars in se tota versatur) ; il est obligé d'employer toute sorte d'appareils mécaniques, d'organes, de matériaux, ne serait-ce que la parole, et n'aboutit jamais à produire que des images, sans valeur sérieuse, des joujoux, icat'Yvia, bons à amuser les enfants et les hommes qui ne sont que des enfants. Cependant l'art lui-même crée souvent comme la nature, c'est-à-dire sans conscience, mais comme elle aussi, suivant des raisons. Il ne réfléchit et ne délibère que là où il est incertain, où il hésite et doute. Autrement, il est par lui-même tout puissant et accomplit seul son œuvre. VI, 3, 18. û><77rcp èv Taî; TÉyvaiç o Xoy:<7|jb<; aTcopoOat toî; xsyyitcuç, OTav ?à [at] xaXenbv rj, v.ç'xi-J. xai £pyâ^cTx: r\ xéyyn... àvsu XoytTfxtbv.
1 Enn , II, 9, 13. xù<rp.ov xa\ tâ^'.v 7taps-/ovTa.
2 Cependant, ailleurs (IV, 4, 40), Plotin prétend que ce n'est ni la raison ni la volonté qui se laissent subjuguer par les charmes de la musique, mais l'âme irraisonnable, à).oyo:.
rapport aux autres, cuj/asTp t'a, et par rapport au tout qu'elles composent, jointe au charme de la couleur Mais qui ne voit qu'alors il n'y aura plus de beauté dans les choses simples ? Dans les choses composées le tout seul, dans lequel on peut saisir le rapport des parties, sera beau : mais comment serat-il beau si les parties sont laides? On avoue qu'il y a un charme dans la couleur, et cependant les couleurs sont quelque chose de simple. L>ans la musique les sons simples sont beaux, indépendamment de leurs combinaisons harmoniques. Dans l'ordre des choses intellectuelles et morales on ne voit pas bien ce que pourrait être la proportion. La vertu est belle, et on n'y trouve ni grandeur ni nombre, par conséquent pas de proportion. L'âme est ou peut être belle : l'estelle par le rapport bien proportionné de ses facultés? Mais qui déterminera ce rapport et comment même le concevoir ? La raison est belle : peut-on lui appliquer le critérium de la proportion ? Si la beauté consistait dans la proportion, elle serait quelque chose de relatif- et elle n'est pas de l'ordre des relatifs. Le beaii existe par lui-même : il est une qualité, 7Toiôv. Le plus beau seul est un relatif, parce que ce qu'on appelle beau paraîtrait laid comparé à une autre chose , par exemple : la beauté de l'homme comparée à celle des dieux. D'où le mot d'Héraclite3 : le plus beau des singes est laid comparé à l'homme. Mais ce relatif n'existerait pas si le positif n'existait pas lui-même et antérieurement. Il n'y aurait pas de plus grand, il n'y aurait pas de plus beau, s'il n'existait une grandeur et une beauté en soi. Si on le nie, on supprime à la fois et le beau absolu et le beau relatif4. Il y a donc nécessairement une idée du beau comme du grand.
La proportion n'est donc pas le principe de la beauté. Quel est-il donc?
1 Enn., I, 6, 1. x6 xi Tvi; eù^poîa; npotjTcOlv . - Et par conséquent de subjectif.
3 C'est Platon [Hipp. maj., 289) qui nous apprend que ce mot est d'Héraclite.
4 Enn., VI, 3, 11. y) àvaipciiov io xaXov... oùôè xâXXiov p.r, xa)ov (ovto;).
L'âme est par nature rattachée à la raison dont elle est l'acte. Quand elle voit dans un objet quelque chose qui a une affinité essentielle ou même seulement une trace d'affinité avec elle-même, elle s'y reconnaît et c'est ce qui cause ses transports. C'est elle-même qu'elle admire et aime dans l'objet. Or l'âme est forme, le caractère de la forme est l'unité; quand l'âme rencontre cette unité, où elle se reconnaît, qu'elle admire et dont elle jouit, elle a rencontré la beauté. Ainsi même dans les choses sensibles, le principe de la beauté est quelque chose d'intelligible. Il y a du moins entre la beauté sensible et la beauté intelligible une ressemblance : comment l'expliquer? Les objets beaux ne peuvent devenir beaux que par participation à la forme. ^sroyy\ e?8ouç. Car tout ce qui, comme la matière, étant apte par nature à recevoir la figure et la forme ne l'a pas reçue et est resté amorphe, est laid : c'est la laideur absolue ; mais il y a une autre laideur, relative : c'est celle qui se manifeste dans les objets où l'idée n'a pas complètement vaincu la matière et n'a pas pu l'informer parfaitement. Quand au contraire la forme apparaît victorieuse, sa victoire se manifeste parce qu'elle a fait d'une pluralité de parties un tout, une unité, une unité d'ordre et de proportion. Or la forme n'a fait cela que parce qu'elle-même est une.
La beauté de l'objet sensible a donc son fondement dans l'unité à laquelle il a été amené par la forme qui s'est donnée à ses parties et à son tout, que cette forme d'ailleurs lui soit donnée par une sorte de nature, çdatç tiç, comme un beau marbre, ou par Fart humain, comme un bel édifice1.
Le beau dans le corps est donc incorporel ; cependant parce qu'il est perçu par la sensation , nous le plaçons dans les choses relatives aux corps et appartenant aux corps. Mais en réalité ce beau phénoménal n'est que l'homonyme du beau considéré dans son principe générateur, dans son idée 2.
1 Enn., I, 6, 2.
2 Id.y VI, 3, 16.
La beauté réelle dans la nature, la beauté de l'homme et de la femme viennent également de la forme; mais cette forme appartient à la puissance génératrice, et c'est d'elle qu'elle passe dans le produit, ex tou 7tonrç<ravToç... Itc\ to yiyvdjjievov. La masse matérielle n'y est pour rien. La grandeur qu'on peut appeler la matière de la beauté n'est pas dans cette masse. L'objet ne devient grand que par la forme. La grandeur ellemême est une idée1. La raison, 6 XdyQç, de la beauté dans la nature et le corps humain est dans l'âme, d'où elle vient dans la nature, -rcap ou xal 6 h Tvj cpusec (Xoyo^), et la beauté de l'âme vient d'une beauté supérieure, de la beauté première dont nous concevons la nature par l'observation de la beauté qui est dans l'âme2. Nous concluons ainsi à l'existence d'un principe créateur de la beauté, c'est-à-dire de la raison première, qui se trouve dans l'âme comme dans une matière3.
Le principe de la beauté est la raison.
Nous avons analysé les impressions que l'âme éprouve en présence du beau; mais à quoi connaît-elle que cet objet est beau ? Quelle idée attache-t-elle à ce mot? Jouir de la beauté et la connaître sont deux choses différentes.
L'âme connaît le beau par une faculté spéciale, proprement affectée à cette fonction, à laquelle concourent d'ailleurs les autres facultés de connaissance de l'âme4. Quelle est cette faculté ? C'est une faculté qui prend pour mesure et critérium l'accord harmonieux de la forme que l'âme trouve en ellemême et de la forme qu'elle découvre dans l'objet extérieur. Mais comment cette comparaison peut-elle se faire? Com-
1 Enn., V, 8, 2.
2 Enn., V, 8, 3. ffuXXoyîÇsaOat rcoieî aù-ro; (le logos de la beauté) ev <^'J"/r) àv ofô; ècxtv ô irpo aù-roO ô oùxlxt eyytyv' ijlevo; o'jo'ôv aXXto, aXX'È'w aÙTÔ>. Principe tout psychologique. On part d'un fait de conscience, de ce que la conscience trouve dans l'àme pour arriver par un raisonnement à affirmer l'existence d'un principe supérieur, créateur de la beauté suprême.
3 Id., V, 8, 3. 7roty]TY); toû upco-rou Xoyou xâXXou; ev vXy) ^v^'.xf, ovxoç.
4 Id., I, 6, 3. ôûvajxiç xupiwTepov... r\ aXX.Y) (TUVsnixpiTtXY) tyvyjr
ment, par exemple, l'architecte en voyant un édifice réel et matériel ou en voulant en construire un, peut-il le comparer à l'édifice interne conçu par sa pensée, tw evSov oîxfoç eïSsi, et saisissant leur conformité, appeler le premier beau? C'est que cet édifice extérieur, si vous en supprimez par la pensée tout l'appareil matériel, pierres, fer, bois, etc., est la forme même interne, idéale, indivisible, que divise seulement la masse matérielle où elle se manifeste. Ainsi lorsque la sensation voit dans un objet corporel la forme qui y enchaîne les parties dans un tout, auvoTjGxjxevov, qui a dompté les résistances de la matière amorphe, son opposé, lorsqu'elle voit une figure, [xopcp-q, qui brille par sa plus parfaite convenance au-dessus des autres figures, — car tout objet corporel est un aggrégat de formes qui se superposent et se subordonnent, — l'âme ramasse et réunit ces éléments multiples, les rapporte à la forme indivisible intérieure qu'elle porte en elle, et juge et prononce qu'elles sont en accord les uns avec l'autre l.
Ainsi pourquoi la couleur est-elle belle dans sa simplicité ? C'est qu'elle amène avec elle la lumière, forme incorporelle dont la présence illumine l'étendue ténébreuse de la matière2.
Pourquoi les harmonies musicales sont-elles belles? C'est que bien que ce ne soit pas la raison ni la volonté qui s'abandonnent au charme de la musique, ce sont les harmonies invisibles qui créent les harmonies sensibles, et c'est par là
1 Enn., I, 6, 3. èwoxoujxévYjv eic'àXXaiç [t.oç>z>y.r.ç... <rû(j.cpa)vov xa\ cruvapfxÔTTov xa» çpî/.ov.
2 If>., id., z'û-oz y.f7M\i>ï~o'j %ct\ Xôyo'j xa\ eîoou; ovto:. V, 8, 10. Il y a une couleur intelligible ; car le monde intelligible est la région de la lumière, le monde des idées, parmi lesquelles apparaît la dernière la beauté qui se manifeste comme couleur. La couleur intelligible est une fleur qui s'épanouit, et cette fleur de la couleur, c'est la beauté, ou plutôt là tout est, au fond de son essence, couleur et beauté. Le beau D*efit pas autre chose que l'épanouissement d'une fleur, èuet os -/po* >r\ l~-j:ih'yj'-rj. xâXkoÇi taxi, [J.âÀ),ov ok Tiav '/pôa xat xâ/.Ào; èx pâOou;- où yàp à),/.o to xaXbv &ç eicavdoûv.
que l'âme peut prendre connaissance du beau, c'est-à-dire reconnaître dans un autre objet une chose identique à ellemême1.
Il est en effet de la nature des harmonies sensibles d'être mesurées parles nombres disposés en proportion, non pas dans une proportion quelconque, mais dans la proportion qui permet à la forme de dominer la matière. La beauté est mesure. Tous les intelligibles sont mesure; c'est pourquoi ils sont tous beaux 2. L'aùxoÇwov, le vivant universel et idéal est beau, parce qu'il est la vie première et lumière première, ayant conscience d'elle-même, de son principe et de son but. Icibas même une vie pleine de sagesse est ce qu'il y a de plus vénérable et de plus beau.
La beauté est la vie et la pensée, et la vie de la pensée comme la pensée de la vie.
Chose remarquable : la proportion ne suffit pas pour donner à l'âme les impressions délicieuses que nous avons décrites. Malgré sa beauté, un visage n'attire ni ne charme les regards, s'il ne s'y joint la grâce, qui se répande et courre comme à la surface de la beauté8. Mais la grâce n'est pas absolument de l'ordre de l'intelligence: le beau, intelligible par essence, ne devient désirable, aimable, que lorsque le bien le pénètre, l'illumine, le colore, lui donne les attraits de la grâce, et à celui qui le contemple, l'amour. C'est la présence du bien qui imprime à l'âme ce mouvement délicieux qui l'emporte, le désir sacré qui la ravit, qui enfonce en elle ces aiguillons qui la percent, c'est-à-dire qui lui inspire l'amour4. Même en présence de la beauté, si elle est seule, l'âme reste froide; elle ne s'échauffe, n'ouvre ses ailes et ne s'envole que lorsqu'elle a senti la douce chaleur du bien. C'est pourquoi il faut dire que le beau est plutôt ce qui brille
1 Enn., I, 6, 3. co; ev alliô to ocÙto ôeiHâaat.
2 Enn., VI, 6, 18. èxeïva ôs 7tâvTa (jLérpa-o6sv xai xaÀà 7cavT<x.
3 Enn., VI, 7, 22. u> \ir\ èjAupÉTce! "/"P1? èiri9eoy<yot tû xaXXet.
4 Id., id. w<T7iep -/âpixa; ôôvto; ocùtoîç xa\ esç xk èçtepiva spcora;.
dans la proportion que la proportion môme, et que c'est ce lien mystérieux de la grâce et de la beauté qui constitue le vrai charme, xo èpqfaptov 4 . Car c'est un charme et un charme magique.
L'amour est le premier magicien et le plus puissant enchanteur2. Sa puissance repose sur la sympathie naturelle que les choses et les êtres de l'univers, qui est un tout vivant et un, éprouvent les uns pour les autres, sur le besoin qu'ils ont de s'aimer les uns les autres et de se faire aimer les uns des autres. C'est de là que découle l'efficacité de l'art de l'enchanteur, du poète, du musicien, du peintre, qui, par des figures, des couleurs, des paroles, des sons et des chants, savent rapprocher les natures qui ont un amour inné les unes pour les autres, unir une âme à une autre3. Tout être qui dépend d'un autre est comme charmé par lui, et celui vers lequel il est entraîné par cette relation de dépendance, le charme et le ravit. Seul l'être qui n'a de relation qu'avec lui même échappe à cette influence, à cette force magique de la beauté, de l'art qui l'exprime, de l'amour qu'elle provoque4.
Nous goûtons et nous connaissons la beauté dans des choses qu'il n'est pas donné à la sensation de percevoir, et que l'âme voit et proclame belles sans l'intervention des organes. Telle est la beauté des arts, des sciences, de la vertu, de la justice, de la sagesse, que l'imagination ne saurait se représenter et que notre âme cependant proclame plus belles que l'astrB du soir et que l'astre de l'aurore5. La faculté spéciale qui nous permet de les goûter et de les comprendre est ce que nous appellerions le sens du beau moral, et cette faculté c'est la possession de ces vertus mêmes, de ces beautés morales6.
1 Enn., VI, 7, 22.
'2 Id., IV, 4, 40. 6 yôr;; irpcbxoç y.cù <pap[i.axeù: ouxo? èaxcv. ?> Enn., IV, 4, 40.
4 Enn., IV, 4, 43. itâv yàp xo rcpbç aXXo yoY]xîvexai ûu'étXXjU' irpo; o yap e<7T'.v èxecvo vor(r£"jc'. xai ayci aùxb, [jlovov Sè Tip^; aôfb àyoyjxe'JTOV. s Id,, I, G, 4.
6 Enn., I, 6, 4. 8eî îôôvTa? (j.èv eïvai <>> <J>ux*l T" to-xvxot. pxéwstv,,, oùx vjv itepi ocvt&v Xéyeiv xo-: u.r, àîioSeÇapévon; xb xtov xo'.ouxwv xaXXoç.
C'est donc la vue de l'âme invisible, sans grandeur et sans couleur, que nous voyons en ces choses, qui provoque et cause ces élans d'admiration et d'amour ; ces choses non-seulement nous paraissent belles : elles le sont. Ce sont des êtres véritables, des intelligibles qui sont beaux par définition même, puisqu'ils sont conformes à la raison, leur cause. Même icibas un objet n'est beau que s'il possède tout ce qu'il doit posséder, c'est-à-dire tout ce qui constitue son essence et sa forme, et la forme comprend tout, même la matière, en ce sens qu'elle l'informe *.
Dans ces intelligibles l'âme voit l'âme, mais purifiée et devenue raison, c'est-à-dire beauté, xaXXov^. Mais la purification de l'âme lui donne, outre la beauté, la perfection morale, ou plutôt le beau et le bien sont en elle une seule et même chose.
Car le bien est beau; il est désirable par lui-même : on peut même dire que c'est vers lui que se porte tout notre désir. Il est l'objet le plus aimable, la fleur de la beauté, la beauté supérieure à la beauté même2. Principe de l'existence, de la pensée, de la perfection de tous les êtres, comment ne serait-il pas le suprême désirable, la beauté première, qui rend beaux tous ceux qui l'aiment et les rend à leur tour dignes d'amour3? Pour la voir face à face il faut quitter la région des ombres et s'enfuir vers la vraie et chère patrie4, dans la sphère de la lumière où habite notre Père, et pour cela, fermant nos yeux corporels, acquérir en échange, une autre vue, ctytv aÀÀ7)v, une vue (Tau-dedans, une vue éveillée que tous possèdent en puissance, que bien peu mettent en acte5. Un simple coup d'œil rapide, -q ~zoiZo\-\ udvr,, ne suffit pas : il faut que la beauté ait pénétré l'âme tout entière, et
« Enn., VI, 7, 3.
* Id., VI, 7, 8. Travxb; xaXoO av9o:... xâ)lo; 'jTïïp xâ),Xoc. 3 Id., I, 6, 7.
« Id., I, 6, 8. Citation d'Homère, IL, X, 27 ; Od., XX. 269. çsOycour, or, qpiXr.v è? •rcaTpîôa.
5 Id., I, 6, 8.
pour cela que nous n'en soyons pas seulement des spectateurs. Il faut posséder pour voir ce qu'on regarde1.
Pour acquérir cette vue intérieure, cette intuition directe spirituelle, l'âme a besoin d'une discipline, d'une éducation progressive. Il faut d'abord s'habituer à voir des hommes purs, c'est-à-dire beaux et pour cela être beau et pur. En rentrant en toi-même, si tu ne trouves pas encore la beauté dans ton âme, fais comme l'artiste qui ne cesse de travailler sa statue, jusqu'à ce qu'il lui ait donné toute sa beauté. Sculpte donc et polis aussi ton âme, et ne cesse de la travailler de manière à la rendre parfaitement pure et parfaitement belle. L'âme ne saurait voir la beauté si elle n'est elle-même devenue belle2.
L'homme est non-seulement capable dégoûter la beauté : il aie désirde l'exprimeret fait un effort souvent heureux pour la reproduire. Celui qui a la faculté de l'amour, et tel est l'artiste comme le philosophe, et qui a contemplé dans une vision interne la beauté, est comme la femme qui veut mettre au monde le fruit qu'elle porte3. C'est ce tourment divin de l'expression, ce besoin impérieux de donner une forme extérieure à la vision interne de la beauté, qui a créé les arts.
L'amour, que les mythes appellent un Dieu ou un démon4, peut être considéré tantôt comme une puissance ou passion de l'âme, tantôt comme une puissance de la raison5.
Comme passion, ttxQo;, de l'âme, l'amour a son principe dans le désir du beau, accompagné d'une notion primitive et
1 Enn., V, 8, 10. Il y a donc déjà, dans la contemplation intellectuelle de la beauté, un élément actif, volontaire, et non une impression purement passive : c'est ce qui en fait le plus grand charme. L'âme est tout acte.
2 Enn., I, 6, 9. oùciè to xaXov av îooi >\i\)'£r\ |ay) xocXy) yevojjiivY].
3 Id., V, 8, 1.
4 Les mythes, suivant Plotin (III, 5, 9), analysent et séparent : ils laissent à l'esprit qui les a conçus le soin d'opérer de nouveau la synthèse. Suivant Proclus {Theol. plat., I, 30), le mythe consiste à nommer dieux les différents aspects de la puissance divine et les divers états de l'âme, qui est aussi une puissance divine.
* Enn., III, 5, 1.
instinctive, et en même temps dans une affinité d'essence avec le beau et dans la conscience irraisonnée de ce lien intime et essentiel1. L'âme ayant en elle une certaine indétermination avant d'avoir atteint le bien, mais pressentant qu'il existe, engendre une image confuse et indéterminée qui devient la substance de l'amour2.
Pour créer, la nature contemple le beau., le déterminé, qui est dans l'ordre du bien. Chez l'homme, l'amour physique même inspire le désir d'engendrer dans le beau. En général quand il est possédé par l'amour, l'homme désire engendrer parce qu'il a pour fin de se perpétuer en se reproduisant, d'engendrer dans la beauté, parce qu'il a de l'affinité avec elle.
La perpétuité a de l'affinité avec la beauté: l'essence éternelle est la beauté même. L'amour inhérent à l'essence de chaque âme lui inspire les désirs qu'il est dans sa nature d'éprouver.
L'amour est l'acte de l'âme qui désire le bien, et l'on a bien raison de dire que quand l'âme est pure, cet amour est un Dieu3. L'amour suppose le penchant d'une âme à éprouver ce qu'une autre âme éprouve, et la puissance magique de la nature fait même que l'âme éprouve pour son corps un attachement mystérieux, qui vient de l'apparence trompeuse du beau et du bien qu'elle croit y trouver4.
Mais outre l'amour de l'âme, il y a l'amour de la raison, ou une raison amoureuse, vou; sp&v, qui diffère de la raison spéculative. Mais il ne s'agit plus là du beau, mais du bien et du bien absolu. Dans cette contemplation de Dieu, où la pensée se transforme en amour, il faut même distinguer deux stades :
1 Enn., III, 5, 1.
2 Id., III, 5, 7. èl eiSou; xai àopiaTi'a; îjv ïyi\ r{ ^u/r, Trp\v vjyzZv toO iyaôoO, fjiavTsuou.évY} os tî stvxt xaxà àop'.arov xai airsspov çâvtaTaa, Tr,v ÙTtôaraff'.v xoO "Epo)To: texôuffY]?.
3 Enn., III, 5, 4. epw; evépys'.a tyvyj^ àyaôoO optyvwixévY)?. III, 5. 7- L'amour est comme un taon, oictpo:, qui aiguillonne l'aine.
* Id., IV, 4, 43 et 44.
THÉORIE DU BEAU 365 tantôt la raison reste en possession d'elle-même , y\ Osa vou eacppovo; et c'est là le v&uç èpwv; tantôt elle se perd dans cette vision, elle devient açpwv. Dans l'ivresse divine que l'âme alors éprouve, l'amour subit lui-même une transformation et devient une simplification , une identification avec son objet1.
Revenons à l'art. L'art donne à la matière la beauté de la forme, forme qui résidait dans la pensée de l'artiste, parce qu'il possédait par participation l'art même , dans lequel existe la beauté intelligible. Cette beauté engendre, tout en demeurant en elle-même, une forme inférieure, qui en passant dans la matière ne peut conserver son essence propre ni même rester telle que la concevait l'artiste, mais qui reste belle dans la mesure où la matière a cédé à la puissance de l'art2. L'art crée et ce qu'il crée est semblable à ce qu'il est et à ce qu'il possède, la beauté; il crée le beau d'après l'idée qu'il en possède; mais la beauté qu'il possède reste toujours plus parfaite et plus vraie que celle qu'il a pu faire passer dans l'objet extérieur, b* tw £;w3.
L'art, dit-on pour le rabaisser, ne fait en créant qu'imiterla nature; mais la nature elle-même ne fait qu'imiter, dans ses créations, les essences intelligibles. Excepté Dieu, tout être qui crée, imite un modèle. Mais l'art ne se borne pas à imiter l'objet dans ses éléments matériels; il remonte aux raisons dont provient la nature des choses qu'il imite. Enfin l'art crée beaucoup de choses qu'il tire de lui-même; il ajoute aux choses ce qui leur manque et qu'il possède en lui : or il possède la beauté.
C'est ainsi que Phidias a produit son Jupiter sans avoir aucun modèle sensible, mais tel que leDieu nous apparaîtrait, s'il voulait se montrer à nos yeux4. Pas plus que la nature, l'art
1 Id., VI, 7, 35. fa&tùûk.
2 Id., V, 8, 1. ocrov efÇsv 6 aîGo; t?( "i£-/v?(.
3 Id., V. 8, 1. C'est là ce qui fait lc'désespoir de l'artiste et la souffrance qui accompagne le plaisir du beau.
4 Enn., V, 8, 1. irai xa\ ô ^î'.oîa; tov A:a 7tpb; oùoèv aîaOv]Tbv rcourjcra;, àXXà
n'est donc digne des mépris qu'on lui adresse. Les beautés qu'il exprime sont des degrés qu'il faut gravir pour arriver à la contemplation de la beauté intelligible et de là au bien, qui, dans son principe, ne fait qu'un avec la beauté.
Xaêwv otov av yévoiTO, el r({iïv 6 Zeur 8t 'ofxntxTcov eôIaqi cpavr,va*.. Il semble que Plotin ait sous les yeux le beau passage de Cicéron (Orat., 22) : « Nec vero ille artifex, quum faceret Jovis formam aut Minerva?, contemplabatur aliquern e quo similitudinem duceret; sed ipsius in mente insidebat species pulchritudinis eximia qusedam quam intuens , in eaque deflxus, ad illius similitudinem artem et manum dirigebat ». Conf. Senec. (Controvers., V, 30) : « Non vidit Phidias Jovem... dignus tamen illa arte animus et concepit Deos exhibuitque ».