CHAPITRE PRÉLIMINAIRE
La période de l'histoire de la philosophie qui s'ouvre à la mort d'Aristote se distingue de la précédente par plusieurs caractères. Le plus important et le plus remarqué, quoiqu'on Fait à mon sens fort exagéré, est Tafifaiblissement du sens métaphysique, c'est-à-dire, au fond, du sens philosophique. Il est certain que les grandes constructions métaphysiques et cosmologiques ont perdu pour les esprits une partie de leur intérêt et de leur attraction. La psychologie, c'est-à-dire la connaissance de l'homme, puisque l'àme est l'homme même, aÙTT) (y; ^lixi) ^^"^^^ ^ avOpwTToç *, teild à devenir la science fondamentale de la philosophie. Quel est, dit Zenon, l'objet
1 Simpiic, in Epici.^ I, 1, 12. Scn., Ep.^ 76. c Quid enim in homine proprium? Ratio. Epiphan., adv. User., c. 37. xai àvOpuirov èxstXei (Cléanthe) |a6vy)v tt|v
Chaignkt. — PtychoUgie. 1
de la philosophie? la raison. Quelle est sa fin? de posséder une droite raison. Que nous apprend-elle à connaître? la raison, ses principes, ses lois, ses facultés, ses fonctions, ses actes ' . Le monde, et tout ce qu'il renferme, n'a d'autre fin que l'homme et est fait pour l'homme ^. La terre que l'homme habite est non seulement le centre du mouvement de l'Univers, mais le principe et la cause directrice de ce mouvement^. Mais l'homme peut-il se connaître sans connaître ce monde dont il fait partie, ce tout dont il est un membre ? la psychologie est- elle possible sans une métaphysique qui l'appuie et qu'elle recèle en elle-même? c'est ce que les anciens surtout n'ont jamais cru, et ce que la logique ne permet pas de croire. £n fait, la psychologie des Stoïciens repose sur un vaste et puissant système de métaphysique, qui fournira le fondement de presque tous les systèmes panthéistiques, comme la psychologie d'Épicure se lie à une autre métaphysique sur laquelle s'appuieront tous les systèmes matérialistes et sensualistes.
On ne peut donc pas dire, sans exagération, que le sens philosophique soit réellement épuisé, au commencement du moins de cette période. Ce qui est vrai, c'est que la psychologie devenant le centre et le fondement des sciences philosophiques ^ un tour plus positif, une fin plus pratique sont imprimés à la spéculation même. Mais ce mouvement, qui commence à peine chez les philosophes grecs, ne s'accentuera
< Epict., Diu., IV, 8, 12.
< Cic, de Fin., 111, 20. c Praeclare eaioi Chrysippus cetera nata esse hominum causa 1. Id., {de Nat. D.), U, 53. c Omnia quae sint in lioc mundo, homioum causa facta esse et parata. »
' Arius Didynie, Diels, Doxogr. Gr,, p. 465. yrjv to r,Yejiovixov eîvai toO %ôaviO\j, passage assurément étrange, corrigé de bien des manières, mais qui peut recevoir, sans être corrigé, le sens que je lui donne avec et après Ludw. Stein, PtychoL d. Stoa, I, p. 212.
* Cette thèse est encore soutenue de nos jours. Conf. Beneke, Die neue Psychologie, 1845. C'est probablement à une source stoïcienne que Suidas (voc. fiXooofta) emprunte cette formule caractéristique : r\ aXTiOearâTT) Yvûai; Tf|C '^xh^ icpbc ic&vav fcXoaofiav ov|i6âXXeTat.
que lorsque les Romains y prendront une part active. Les Romains n'ont jamais eu grand goût pour les études spéculatives : leur vrai génie est le génie de l'action, du gouvernement et de la discipline qui est aussi un gouvernement. Cest entre leurs mains que la philosophie aspire à devenir un agent social de la culture morale et à jouer le rôle de directrice de la conscience et de la vie : SU aliquis animi tut cu8to8^ dit Sénèque. De là le tour oratoire ^ que prend l'exposition philosophique ; car pour gouverner les âmes et s'en rendre maître, il ne s'agit pas d'analyser et de démontrer : il faut persuader, il faut toucher, et pour cette fin supérieure tous les moyens semblent légitimes. C'est alors que le grave Pansetius osera dire, ce que Gicéron ne repète pas sans quelque scrupule, que le philosophe devenu un avocat, avocat de la vertu, il est vrai, peut employer, s'il est nécessaire, non seulement des raisons vraies, mais encore des arguments contraires à la vérité, pourvu qu'ils soient vraisemblables et persuasifs '.
Un autre caractère marque cette période : c'est à ce moment que commence le règne des Écoles, désormais constituées en corps organisés, leur activité simultanée et rivale et leur influence mutuelle et réciproque. Théophraste^ Xénocrate*, Zenon 5, Épicure®, Pyrrhon '' sont des contemporains. Leurs rapports sont sans doute éminemment des rapports d'opposition et d'hostilité ^ : elles ne peuvent, en
I Que Galien signale dans Chrysippe, de Hipp. et Plat, dogm,, 11, 2, t. V, p. 313, c Ta ^TjTopixà \ri\k[UL'QOL... ctfv iclTcXr^orat Ta XpuaÎTncou pi6).(a .. » et passim... Isocrate avait déjà voulu ronfondie Téloquence et la philosophie.
* Cic, de Off f 11, 14. Patroni (est) non nunquam vcrisimile, etiatnsi minus verum, defendere. Quod scribere non auderem, nisi idem placeret gravissimo Stolcorum Panetio.
s 321 + SftA.
Ces dates marquent rouTerture «les Écoles et la mort des maîtres.
* C'est entre les Stoïciens et les Épicoriens surtout que l'opposition prend un
4 HISTOIRE DE U PSYOiOLOGIE DES GRECS
effet, garder leur originalité propre qu'en combattant et en détruisant, si possible, les principes et les thèses des doctrines adverses; mais ce conflit lui-même amène nécessairement un contact, et dans ce contact chacune se laisse inconsciemment, involontairement pénétrer par certaines opinions des autres, quand la force de la vérité triomphe de la passion sectaire, et du moins par les formes de la technologie ^ et de l'exposition. On se croit autorisé à prendre son bien, c'est-à-dire la vérité, partout où il se trouve : quod verum est meum est *. Il est reconnu que le stoïcisme adopte une grande partie des théories et particulièrement des théories psychologiques d'Aristote. La nouvelle Académie, devenue presqu'absolument sceptique avec Arcésilas, cherche à sauver du moins la thèse de la probabilité, avec Carnéade et surtout avec Philon de Larisse, contemporain de Posidonius, et bientôt avec Antiochus, qu'on peut appeler le dernier Académicien, fait entrer le Portique dans l'Académie, c'està-dire substitue au probabilisme le dogmatisme stoïcien ^ réconcilié avec le Platonisme par un compromis hasardeux* et renonce au principe du doute systématique, un instant défendu par elle, à savoir, que la connaissance de la vérité est absolument impossible. Le péripatétisme abandonne les hauteurs de sa métaphysique et se rapproche, comme en fait foi le De Mundo^ quel qu'en soit l'auteur, du naturalisme stoïcien. C'est déjà l'Éclectisme qui commence.
caractère de violence et dMojure. Persife soulève contre les Épicuriens la défiance politique d'Antigooe, et Philodème porte contre les StoTciens l'accusation, toujours redoutable chez les Grecs, d'impiété.
1 Par exemple le mot xataXr^ntôv, tout stoïcien, cl qui passe dans la technologie de la nouvelle Académie, :ive«' un sens, il est vrai, fort dilTérent Conf. Hirzel (Untertuch %u Cicerot phil. Schrift.^ t. 111, p. 198) qui prétend que l'introduction de ce mot dans la psyctiologie de la connaissance a été la seule originalité de Philon.
* Sénèque cite à chaque instant les maximes d'Épicure sur les Passions, la Fortune, la Mort. Conf. Ose. Weisscnfels, de Seneca EpicureOy Beilin, 1886.
■* Sext.^ Emp., /* Hyp.» I, 235 'AvtÎo^o; rriv Stf-àv pLeTiQyayev eîç ttiv *AxaSY||i(av , de sorte qu'on disait de lui , oxi ev 'Axaî/ifita (pi'koao<psl xk Sriot'xa.
* Id., id. P. Hyp.t I, 235. èiceâ£Îxv*j£ yàp ôxt Tcxpà IlXdtTuvi xEtxat xà T(ov StuVxûv dâyiiaxa.
Par une conséquence naturelle, la philosophie sera obligée de prendre un caractère d'érudition, puisque pour combattre les doctrines rivales, pour s'assimiler les anciennes théories dans ce qu'elles contiennent de vérité, il faut assurément les connaître, et les connaître non seulement dans la forme actuelle que leur a donnée leur développement interne, mais jusque dans leurs origines premières et m$me dans leurs antécédents historiques. Tels sont, sommairement indiqués, les traits caractéristiques du mouvement philosophique en Grèce, après la mort d'Aristote : le goût de l'érudition, le penchant aux formes oratoires, l'établissement des Écoles en organismes concentrés, dont les rivalités et la lutte n'empêchent pas les influences réciproques, la tendance de la philosophie à se constituer en une force sociale, et, par dessus tout, la prééminence, de plus en plus grande dans l'ensemble de la science, de la psychologie considérée comme la connaissance de l'homme même. Nous trouverons tous ces caractères, peut-être même plus fortement accusés que dans toute autre, dans l'École stoïcienne, et particulièrement le dernier qui nous amène à notre sujet et le justifie : La Psychologie des Stoïciens.
Si nous n'avons pas eu, pour tous les philosophes dont nous avons exposé et apprécié jusqu'ici les théories psychologiques, les mêmes avantages, du moins en ce qui concerne les plus grands d'entre eux, les véritables fondateurs de la psychologie, Platon et Aristote, nous avons pu nous appuyer sur leurs propres ouvrages authentiques et à peu près complets. II n'en sera pas de même en ce qui concerne les Stoïciens. Des grands représentants de l'École, Zenon, Cléanthe, Chrysippe, nous n'avons conservé que des fragments courts, épars, dont l'interprétation et le lien laissent une grande place à la liberté des conjectures et à l'audace des combinaisons, et dont l'insuffisance laisse de très grandes lacunes sur des parties considérables du système psychologique, par exemple la théorie de la sensation. U faut aller jusqu'à
Sénèque ^ Épictète *, M. Aurèle ', pour rencontrer des documents directs, mais qui appartiennent à la seconde époque du stoïcisme où, sous Tinfluence de Panaetius etdePosidonius et de l'esprit romain, il se mitigé et s'altère. Il est donc nécessaire de recourir aux sources indirectes, aux historiens de la philosophie qui, mêlant le plus souvent la critique à l'exposition des idées, sont légitimement suspects d'en avoir méconnu ou défiguré le sens, par incompétence ou partialité : tels sont Plutarque^ Galien^ Sextus Empiricus^ Diogène de Laerte '^, dont le premier est postérieur de trois siècles au fondateur du Portique et les autres de près de cinq siècles.
A ces difficultés qui touchent tout le système philosophique des Stoïciens, s'en ajoutent de particulières à leur système psychologique.
D'après eux, le caractère essentiel de l'être est l'unité : Dieu est un ; le monde est un ; l'Âme est une ; la sensation est une ; la passion est une ; la vérité est une^ comme est une la lumière du soleil, bien qu'elle se divise en une infinité de rayons et éclaire une infinité de choses ®. Il y a plus : toutes les choses, qui sont des unités partielles, sont liées et unies les unes aux autres par des rapports intimes qui font qu'aucune n'est étrangère aux autres, et qu'au contraire elles se pénètrent, se conditionnent et se causent les unes les autres ^^. Il était naturel que la science cherchât
* Né dans les premières innées de Tëre chrëlicnne.
* Qui vivait sous Néron (54-58) et est mort sous Tngan (5!Î-117). 3 Né en ISi; mort en 180.
« Né en i8 ou 50 après J -C, mort en 188 ou 148.
s Né en 131, mort en 200.
« Mort en 210.
7 Florissait en 190.
^ M. Aur., IV, 40. coc Sv Cî^ov tov x6ff|iov,.. lAtav oOvtacv xac\ {liocv 4^x^v... afo6y)9tv piav .. 6p(iT) {lîa... /d., VU, 9... 0e6; ef;... xa\ v6|lo; ef;... xact akrfiuv, |jiia.
» Id., XII, 30. Sv (pûc T)X(ou.
^^ M. Aur., VII| 9. nâvTa àXXi^Xot; ini'nXexxat xai r\ ovv^eaic Upà xa\ axtd6v Tt, ouSèv aXXéxpiov âXXo aXX(p. Id.^ IV, 40. navxa nàvxcùv ovvaiTia... o^.i tiQ T) 9^wY}9tc (conoexus) xai 9U{i{iT)pua(c (contextus).
U PSYCHOLOUE DES STOÏCIENS 7
à reproduire dans rexposition l'unité des choses qu'elle prétendait expliquer : le contenu imposait sa forme au système. Les Stoïciens devaient d'autant plus facilement céder à cet entraînement qu'ils étaient plus puissamment possédés par le goût de l'ordre et l'amour de la logique formaliste, qui fait d'eux les précurseurs de la scolastique ^ et des scolastiques mêmes ^. Ils cherchent à donner à leur philosophie une forme rigoureusement logique 3. Leur sage est un dialecticien. On les appelle eux-mêmes dialecticiens par excellence, xat 'èÇoy^i^v *. Chrysippe avait écrit 301 traités de logique, et avait une grande renommée comme logicien ^. Ils vantaient l'extrême utilité de la forme syllogistique du raisonnement et l'importance de la logique qui seule nous apprend en quoi consiste le vrai caractère de la démonstration, fortifie et contrôle nos opinions, assure, dans le fonctionnement de nos facultés, l'ordre, règle la mémoire, établit le lien systématique et l'enchaînement méthodique de la science *. Sextus Empiricus relève leur goût pour les formules techniques, n^v StcoI^i^v Ts^^voXoy^a/'^, et à chaque page des Dissertations^ Épictète leur reproche leur passion pour l'art de nouer et de dénouer les syllogismes. C'est la dialectique, disaient-ils, qui nous permet de résister victorieusement aux arguments par lesquels on s'efforce d'ébranler nos con-
1 C*est dans un autre sens que Chrysippe blâmait la vie scolastique, c'est-ànllre la vie consacrée exclusivement à Tétude et i la spéculation, qui pouf lui ne différait pas de la vie de Toisiveté et des plaisirs. Plut., de Stoïc. Hep. xbv lï ^xo^-^tq^^^^ pîov ovOàv oI6|Levoc xoO T)dovtxoO dtaçlpEtv.
* Plus tard ce nom s'appliqua d*abord aux professeurs des sept arts libéraux : Grammaire, Dialectique, Rhétorique ou Triviuro, Arithmétique, Géométrie, Musique, Astronomie ou Quadrivium ; il s'étendit ensuite i tous ceux qui s'occupaient d'enseigner les sciences, particulièrement la philosophie, ou de les exposer sous une forme appropriée à renseignement.
^ Hippol., Philot,f 21. èic\ To «vXXoYtattxb&tepov tv)V ^tXooo^tav rfili^voLv.
' Id., 189, 160. êicJdcloc èv toTc diaXexxtxoT;.
® Id., i5. fv^pYjaTOTaT/jv TY|V îiep\ Tôv ovXXoYi9|iâv TotÇiv, xa\ |tViq|tYJV TÔ êicioraTixàv xaTaX>)(<.(i.x cpçotlveiv.
7 Adv, Math,, IH, VIII, 87.
victions*, qui nous empêche de céder aux apparences séduisantes et trompeuses de la vraisemblance ^ qui donne à l'esprit la force de repousser les objections et d'anéantir les réfutations^ la solidité de jugement capable de peser à leur vraie valeur les idées et les raisonnements ^. En un mot, la dialectique est un autre nom de la science ou de la connaissance infaillible *. La sagesse même est une science *.
Il n'est pas étonnant ainsi qu'ils comparassent la philosophie à un être vivant et organisé, parfaitement un comme son objet, et dont les parties, en tant que membres d*un tout, se liaient et se conditionnaient les unes les autres. Ces parties, appelées par Apollodore tcJ^toi, par Chrysippe et Eudrome eTBTfi, par d'autres yévTi, étaient, d'après Zenon : la Physique, la Morale et la Logique'. Quelques-uns ajoutaient une quatrième partie :1a Théorie des Définitions, t^ 6pix(Jv, que complétaient la Théorie des Règles, xxvovi;, et la Théorie des Critériums».
Cléanthe la subdivisait en^six parties groupées deux par
' àicpoanrrcoaîa.
* àveixatiTV);.
« D. L., vu, i5, 46, 47.
« Plac, PhiL, 1, Proœra.
7 Sextus Empiricus (VII, 16) remarque que celte division, que fixèrent définitivement les Stoïciens, était déjà en germe, Sjvâixei, dans Platon. Arislotc y avait substitué une division tirée d'un point de vue subjectif, c'est-à-diro des facultés d^ la spéculation, de Taction et de la création artistique. Mais, dans ka subdivisions, il revint au point de vue objectif, en divisant la science théorétique en pliilo>ophie première, physique et mathématique; et la science pratique en éthique, économique et politique.
s On ne comprend guère comment la théorie de la définition pouvait former une partie distincte et séparée. Diogène (Vil, i-2) essaie de rentre couipic de la distinction non moins subtile de cette théorie et de celle des règles et des critériums; ces dernières avaient pour but la découverte de la vérité, itph; to tt,v àXr,6eiav e Opsiv ; a théorie de la définition se propose plus spécialement la connaissance scientifique et démonstrative de la vérité, irpb; èTCJYvco<Tiv : car c'est par les idées générales (obtenues ou formulées par la définition) que l'esprit s'empare des choses, otà tûv èvvoi£)v Tx irîâyjiaTa Xx|iSâvsTsi. D'autres divisaient la logique en deux parties, l'une qui traitait du langage considéré comme un système de signes des idées; l'autre qui traitait des idées exprimées par ces signes : nspi 9/}{ixtvôvrtDv et tcepi <rY}(Aaivo|tlvci>v.
deux : la Dialectique et la Rhétorique ; — la Morale et la Politique ; — la Physique et la Théologie. Chrysippe revint à la division triparti te de Zenon : c II me semble, dit-il *, comme l'ont enseigné nos anciens, qu'il n'y a que trois genres, yi^y[^ de sciences philosophiques, qu'il faut étudier et enseigner dans l'ordre suivant, qui est l'inverse de leur ordre de dignité et d'importance : en premier lieu la Logique; en second lieu l'Éthique; en troisième lieu la Physique, t Les Stoïciens justifiaient cette disposition comme il suit : « Il est nécessaire que l'esprit ait été rendu assez puissant pour garder les vérités acquises sans qu'on puisse les en déraciner : or, c'est la Dialectique qui lui donne cette solidité et cette force. L'Éthique, qui a pour but d'améliorer les mœurs, prend la seconde place, parce que ses préceptes ne peuvent être communiqués sans péril, àxivSùvw;, que si l'esprit possède toute la puissance de la raison; enfin, arrive la Physique dont l'objet est plus divin et qui réclame un plus puissant effort de méditation *.
Malgré cette organisation savante, les membres qui composaient le tout de la philosophie étaient, quoique distincts, non séparés et non séparables 3. La division n'avait qu'une valeur formelle et par suite une importance médiocre. L'ordre dans lequel on les étudie, car il faut bien en adopter un, est au fond indifférent pour la science, parce qu'aucune des parties, soit au point de vue des lois logiques, soit au point de vue du contenu, ne peut prétendre à un rang privilégié, à une valeur supérieure *. Elles se fondent toutes et pour ainsi dire se confondent toutes les unes dans les autres 5, tant est
» Plut., Slotc. Rep., IX.
« Sexl. Emp., AJalh, VII, 23. Galen., HisL Phil, ch. III. M. Aurèle, IX, 13, suit encore cette division : « Dans toute notion cherche Télément physiologique, Télément éthique, l'élément logique, çuaioXoyeîv, r,0oXoy6iv, ôiaXsxTixsuedôai.
3 Sext. Emp., Math.,, VII, 17. àxi^P^o-zoL àXXi^Xcov.
* Id., id. Ou6èv ixépoç toO ^Tépou npoxexptaôat.
5 D. L , VU, 40. ïicjiîxeai oÛTd.
10 msTOiRB m u psychologie des grecs
puissant le lien qui les unit et n'en fait qu'un tout ^ Cette pénétration intime et mutuelle rend bien difficile d'isoler une partie quelconque du système et de l'étudier à part : car il faut rompre pour cela la chaîne, pour ainsi dire de fer, qui l'attache aux autres et au tout lui-même. Une difficulté nouvelle naît, pour la critique, du fait que la psychologie n'est pas une de ces divisions, quelle qu'en soit la valeur, acceptées par les anciens, les Stoïciens compris, qui n'en ont même pas connu le nom. Si les Grecs, dont la langue souple et riche se prêtait si facilement à l'expression précise des choses et des idées, n'ont pas eu ce mot, si leurs philosophes n'ont pas senti le besoin de le créer, quoique la formation en fût si naturelle, c'est certainement parce qu'ils n'ont pas eu la notion claire et distincte de ce que devait être la science de l'âme. Toute idée nette et forte produit naturellement et comme nécessairement le terme qui l'exprime. Il est manifeste, malgré les nombreux traités qui portent le titre 7t«pl Vu;(t5ç^, que les Grecs ne se sont pas posé nettement le problème spécial de la psychologie, à savoir de rechercher, de déterminer et d'exposer les faits psychiques d'une part, et de l'autre de les expliquer en les ramenant à leurs causes et à leurs lois. Sans doute ils ne pouvaient se dispenser d'en reconnaître la matière et l'objet; mais comme ils n'y voyaient pas les éléments d'une science distincte et séparée, ils n'ont pas institué, pour cette discipline, une méthode particulière, et leurs théories, comme leurs observations psychologiques, se présentent avec un caractère manifeste de désordre et de confusion. C'est ainsi que ce que nous appelons la psychologie se trouve chez eux disséminé et réparti entre toutes les parties de la philosophie, et que nous serons obligés d'aller
< Cîc, de Fin.^ V, 28. f Mirabilis est apud illos cootextus renim. Respondent extrema primis, média utrisque, omnia omnibus. »
' D. L., VII, 157, n*en mentiomie que deux, dont Tun a pour auteur Zenon, et l'autre Antipater. Les Fragments sur l'Ame que Galien cite et critique avec tant de vivacité (de dogm. Hipp. et Platoni») sont tirés d'un traité dont le titre nous est donné par Galien (id., p. 215), mpt ^vx^^» ^^^ manque au catalogue de Diogëne.
U PSYCHOLOGIE DES STOIQENS 11
chercher dans la Physique ce qui concerne l'origine de l'âme, sa substance, son essence et sa fin ; dans la Logique la définition de ses facultés et la théorie générale de la connaissance , et dans TÉthique le caractère , la forme et la nature de ses sentiments, de ses inclinations, de ses passions, c'est-à-dire leur théorie du désir et de la volonté ^
Il y a plus : la conception que les Stoïciens se forment des choses et du monde repose sur l'idée d'un principe unique, qui, dans des degrés divers, mais à tous les stades de formation et de développement de Tètre inorganisé et organisé, se manifeste par un même effet, à savoir le caractère de l'unité qu'il impose à tout ce qui est et devient, et sans laquelle rien ne saurait devenir ni être. Cette force est psychique, quoique corporelle : car la nature, f udtç, est pour eux raison, pensée, X^yoç, une raison qui règle et dirige le développement de l'Être, qui est la fin immanente des choses et en même temps leur principe, leur germe, X^yoc (nrcp(jLaTix6c. Dans sa substance c'est un pneuma ; dans son essence, de quelques noms qu'ils la revêtent, suivant la diversité de ses fonctions et de
ses effets, f ù^iç, tr/^i^i^^ e^tç, cff^^ùçy xpaTOç ^, StxOcatç, xdvo; ',
^YC(jLovix6v, au fond c'est une âme, ^u^i^, ou une espèce d'âme ^ conçue il est vrai sous la notion de corps, notion qui ellemême enveloppe l'idée de matière informée. Toutes les choses reçoivent et gardent leur unité, qui est leur être, par la participation de cette âme, puissance pneumatique et igniforme. C'est par une inconséquence, due aux entraînements oratoires de la prédication morale, qu'on trouve chez les
< On troate cependant chez eux un commencement de classification des questions purement psychologiques, distinguées des questions de logique. Siroplicius (in ArisLy Categ.^ f. 3). c Les Stoïciens ont soutenu que la discussion sur les ewoiot^axoc on tant qu'idées générales appartient à la psychologie et non à la logique, tt)c icepi '^X^^ icpaYiMCTelac» oO Xoyixtjç. >
« Plut., Sidêc. Rep„ 2.
' Stob , Ecl,, II, 110. T) TTjc 4^x^c ^9-/ùc xivoc.
^ Je dis une espèce d*âme. parce que les Stoïciens, pen conséquents avec leur principe, refusaient, nous le verrons, une âme aux minéraux et aux végétaux (Plut., Plac. PhU.f V) : ils réservaient ce nom au icvcO|Mt v6cpov [id.f id,f lY, 3).
12 HISTOIRE DE lA PSYCHOLOGIE DES GRECS
Stoïciens de la seconde époque des expressions * et des formules qui pourraient faire croire à un dualisme métaphysique et psychologique, auquel Panaetius et Posidonius seuls ont cédé. L'âme est en réalité, pour eux, le principe non seulement de la pensée et de la vie, mais de toute chose qui a une forme et une essence qu'elle possède d'une façon constante et qui restent identiques à elles-mêmes. Si donc nous voulions poursuivre Tâme dans toutes les fonctions que la logique interne du sujet pourrait lui attribuer, nous arriverions à noyer la psychologie dans la philosophie ou plutôt à réduire toute la philosophie à la psychologie. Ce n'estpas une des moindres difficultés de notre sujet de déterminer par une limite précise les questions qui appartiennent naturellement au domaine vraiment psychologique et d'en exclure celles qui lui doivent rester étrangères.
L'unité que les Stoïciens placent dans les choses et le tout qui en est le principe et le système, et dont leur doctrine, dans sa structure formelle, dans son cadre extérieur^, fait effort pour reproduire la sévère image, nous la retrouvons en quelque mesure dans le caractère de l'École. Les esprits les plus indépendants cherchent à rester ou à paraître rester fidèles aux principes du maître et tendent visiblement à garder intacte l'unité de la doctrine. Les opinions deviennent des dogmes. L'École devient une secte, aïpedtç, presque une église, dont les adhérents sont moralement astreints à pro-
• Ainsi dans Sénèque(ad Marc, îi et £p , 74) : Spirilus ft caro; la mort considérée comme une renaissance (id., Suasor.^ 6); les ternies méprisants par lesquels Épictëte désigne le corps, acoixdcTtov ; la phrase : tu es une âme qui porte un cadavre (trad. franc., XIV, 15); dans M. Aurële (II, 2), l'opposition de dapxta xa\ icveu- (lâtiov xat Y)Ye(Jiovix6v ; la distinction du corps, (Tû){xa, d'où viennent les sensations, et de rame, ^ux>î, d'où viennent les désirs, du voOc d'où viennent les idées (td., III, 16), ou encore les formules, (TcotiâTiov, TrveupiaTtov, voO; (td., XIII, 3), ou encore la chair, le Pneuma. av£|xo;, oui ne reste jamais lui-même et est à chaaue instant aspiré t-t expiré, et rr,y6piovixôv, tb evôov xupieOov. Senec, Ep., 85. « Animalia quaedam aninium (^uYr,v) habcnt, quaedam tantum animam (ç'jatv). i
5 Joubert (de la Métaphys., 56), appelle dédaigneusement tout système un coffre^ un artifice, une fabrique, qui l'intéresse peu, dit-il : il a tort. Le lien qui fabrique le système est lui même une idée, une forme, si l'on veut, mais une forme intelligible et non externe.
fesser les mêmes croyances. Zenon lui-même constate cet accord : comme on lui faisait remarquer le grand nombre de disciples de Théophraste : Oui, dit-il, son chœur est plus nombreux ; mais il y a dans le mien plus d'harmonie*. Là même où des dissidences et des innovations se sont produites, comme il est arrivé certainement*, on les tait ou on les dissimule ; on rapporte tout au fondateur, on couvre tout sous le nom général du Portique, ol ql-kI tt^ç Stoïç. Ce trait, je veux dire une tendance à une sorte d'orthodoxie, cette prétention à la constance et à la fixité dogmatiques, qui touche de près à l'infaillibilité, s'accentue sans doute davantage dans l'École d'Épicure, où toute nouveauté est considérée comme une folie et une impiété, où toute dissidence, regardée comme une apostasie, est frappée d'anathème^. Sénèque s'en raille : t apud istos quidquid dicit Hermarchus, quidquid Metrodorus, ad unum refertur... Omniaquae quisquam in illo contuhemio locutus est, unius ductu et auspiciis dicta sunt » *. Mais il me semble apercevoir quelques signes semblables dans l'École Stoïcienne. Sénèque a beau dire : « non sumus sub rege : sibi quisque se vindicat, » on l'entend lui-même appuyer ses opinions sur l'autorité de ses maîtres : dicunt Stoïci nostri. On ne rencontre, dans le cours du développement de la doctrine, qui est restée vivante pendant 500 ans, aucune divergence profonde ; de Zenon à Épictète ce sont les mêmes principes ^ et les mêmes
1 Plut., de Prof., 6. o(i\ioç 8à autiçuvéarepo;. Cf. Ravaiss., Essai s. la met., l. II, p. 123.
' Numf^nius (Eus., Pr. Ev., XIV, 6, 3, 728, b ), constate ces dissentinipnts nés dès le commencemeDl de l'École, et qui, dit-il, durent encore : Ta 8ï xûv St(i>Vxfi>v êatavtaatai, àp^dc{uva ànb xûv àpx6vT(i)v ; je crois qu*il les exagère, mais il a toutefois raison de dire qu'il y a des stoïciens plus StoTciens les uns que les autres.
ItépcOV ^TepOt IlT(i>VX(OTgpOl.
3 Numénius (Euseb., Pr«p , XIV, 6, 3). |ir,S' a-JToî;^ elneîv nco èvâvTiov o\jx& àXXr,Xotc oÛts 'Eicixoupb> (iY}8éva eic {iY]Sév... ï<rzi\ auTOî; iiapavor,pLa, (lôcXXov o£ à(7é6Y](ia xa\ xaTéYVCixrrai xb xaivoto(AT)6àv.
* Ep., 33.
^ Galien (Hipp. et Plat. Doom., V, 390) leur en fait un reproche : « A l'exception de Fosidonius, tous les Stoïciens, y ne sais comment, aiment mieux suivre Chrysippc ju>que dans ses erreurs, plutôt que choisir la vérité en s'écartant de lui. » {i&XXov oi'c ea9âXY) Xpuaniico; U7co{ievo0(nv.
théories sur les points essentiels de la métaphysique et de la psychologie. Ce n'est guère que dans la morale pratique et les subtilités de la casuistique que le rigorisme stoïcien subit quelques atténuations qui le rendent à la fois plus raisonnable et plus tendre. • L'École Stoïcienne, dit M. Ravaisson ^ se rassemble autour d'une doctrine fortement unie, liée en toutes ses parties et où toutes les conséquences, dans une connexion étroite avec le principe, devront porter le même caractère d'évidence et de certitude. » Je crois qu'il faut aller plus loin encore. Sans doute ce n'est pas un lien extérieur, une autorité et une discipline organisée qui rassemble les membres de l'École autour du même centre de vérités, comme les soldats sous une même tente. Leur conviction est libre ; mais cette conviction de la supériorité incontestable, de la certitude irréfutable de leur doctrine constitue un lien interne qui n'est pas sans puissance. Le sens nouveau du mot École apparaît pour la première fois chez eux. L'inspiration socratique, qui vit encore dans le Platonisme et le Péripatétisme, renvoie chacun, pour se former une conception des choses et de la vie, à sa propre pensée, à sa libre conscience, à sa raison individuelle. Les Stoïciens ne professent pas ce respect de la liberté de la conscience philosophique. Qui dit École dit maitre, désormais, et, si les Stoïciens n'ont pas de roi, ils ont un maître. On entend encore Épictète, à cinq siècles de distance, répéter : Qu'est-ce que la philosophie enseigne ? à méditer et à pratiquer les dogmes de Zenon, S Zi^vcov Xiyti,
U résultera de ce fait que dans l'exposition du système psychologique des Stoïciens, nous devrons présenter en bloc, dans leur ensemble, les opinions communes de l'École. Nous nous réservons de signaler les différences de quelque importance qui se rattachent à des personnalités philosophiques, dans un court appendice historique où nous ferons connaître
sommairement la vie, les écrits et les opinions particulières des principaux philosophes de la secte.
Je ne puis partager l'opinion répandue et autorisées que la philosophie stoïcienne a pour objet presque exclusif la vie pratique, et que la science, la recherche désintéressée de la vérité pour elle-même n'existe pas pour eux. Le savoir ne serait qu'un accessoire logique, un moyen dont la fonction subordonnée consiste à justifier rationnellementles principes et les règles de la morale. Les anciens n'ont jamais complètement séparé la science et la vie ; mais sous cette réserve commune à tous les philosophes grecs, je crois avec M. Ravaisson*, et j'espère que la suite de ce travail prouvera que la pratique, dans le stoïcisme, n'a pas la prédominance qu'on lui attribue, et n'a absorbé ni les intentions ni les conceptions de ceux qui l'ont fondé et développé. Il reste un grand système de métaphysique et de psychologie, qui se propose de fondre l'hylozoïsme antique et les vues d'Heraclite sur l'air et le feu avec les principes de la philosophie péripatéticienne. Pour les Stoïciens, comme pour Platon et Âristote, la philosophie est la science ^ des choses divines et humaines ; ils appellent l'homme un animal amoureux de savoir, C^ov f iXo6é<Dpov ^, et c'est Ëpictète qui formule ainsi ce
caractère éminent de l'humanité ; ils définissent la philosophie : l'exercice de l'art conforme à la science ^ ; mais, d'un autre côté, l'art est pour eux un système de vérités expérimentales o. Leur division n'attribue à la morale qu'une partie sur trois, et elle est toujours, dans tout ordre, placée au second rang, le premier étant réservé à la métaphysique ou à la théologie, dont le caractère est éminemment spéculatif. Si la morale est la plus utile des sciences, la théologie en
< Ed. Zeller, t. IV, p. i6.
« T. II, p. 122.
• Hul., Phil. Plac,, 1. Proœm., cictannunfi. « Epict., Dûs., I, ch. XXIX, 58.
» Id., id.
* Sch. Dion. Thr.. Anecd. Bekk.f p. 649, 31. o^orvuia Ix xaTaXi^<|/ewv iiiiceiptat
est la plus haute, parce que Tune traite des choses humaines, et l'autre des choses divines : il y aentr'elles toute la distance qui sépare l'homme de Dieu ^ Hérillus fait de la philosophie exclusivement une science spéculative, et plus précisément la science de l'âme ^. S'il exagère en cela le vrai sens du stoïcisme, Ariston va plus loin encore dans la direction opposée : il supprime de la philosophie la partie métaphysique et la partie logique, par la raison que l'une est au-dessus de nous, uTràp i^fjLQtç, dépasse nos moyens de connaître, et que l'autre n'a pour nous aucune utilité et partant aucun intérêt, où8àv wpiç Tjfjta; 3. Il s'acharne surtout contre la dialectique qui, semblable à la boue des chemins, alourdit les pas et retarde la marche du voyageur* ; il la compare encore aux toiles d'araignée, d'un tissu, sans doute extrêmement délicat et fin, mais très fragile et absolument inutile, et les dialecticiens à ces gourmands d'écrevisses qui, pour avoir si peu de chair, se donnent tant de mal et perdent tant de temps à en briser les coquilles 5. Mais il est manifeste que c'est là une hérésie toute personnelle, une réaction contre la doctrine générale et commune qui admettait ces parties mêmes qu'il prétend retrancher. Dans la conception stoïcienne, TÉthique dépend nécessairement de la métaphysique ; car le principe des idées morales et politiques, la source de la justice et du bonheur sont tirés de la nature universelle, du système de gouvernement et d'économie du monde ^. On ne peut les pratiquer sans
^ Sen., Qu nat., Prœf., Init. c Altior est h»c et animosior... Majus quiddam suspicata est ac pulchrius... Denique tantum inter duas interest quantuoi inlcr Deum et noniinem.
s Cic, de Fin , IV, 1<i. Ipsius animi, ut facit Herilius, cogmtionem aniplexareolur, actionem relinquerent. D. L., VII, 165... 'HptXXo;... TéXo; eÎTce Tf,v è^:'.<r:T^\l.r^y. Cic, de Fin., II, 13. Herilius antem ad scientiam omoia revocans. Conf., id. Acad.y II, At.
3 D. L., Vil, 160.
* Stob., Floril , 82, 11.
5 Id., id., 82. 15.
® Plut. , Slotc. Rep , IX, 3. wv ovôèv Itrzx irei<iOr,vai ^r\ 6ià po6ou; èyxpaBlvTa Tolc çuaixot; Xovot;. /d., IX, 5. « 11 n'est pas possible d'arriver à la connaissance du bien cl du mih à la vertu et au bonheur, autrement que kiCo tt,; xotvr,; çuoeuc xa\ ànb iT); toO x6(7(xou 6ioixr,ae(i);. » Cc dernier mot est souvent remplace^ par olxovo(i.ta. Plut., td.y XXXI V, 8. Max. Tyr., Serm., XIX. icveOiia oIxovo(m>Ov.
les connaître et on ne peut les connaître qu'en se plongeant dans les profondeurs de la métaphysique et de la théologie, puisque la nature, la raison et Dieu ne font qu'une
Les Stoïciens sont donc de vrais philosophes : leur conception essentiellement dynamique et téléologique est d'ordre spéculatif, aussi bien que le goût du système, la passion de l'unité formelle et l'effort tout métaphysique de ramener à un principe unique et l'ensemble des choses et l'ensemble des représentations. C'était, pour Platon, la marque distinctive et caractéristique du vrai philosophe *. Ce que l'on peut et ce que l'on doit dire, c'est que les Stoïciens ne conçoivent rien au delà, rien au-dessus du monde réel. Dieu est immanent aux choses et à l'homme ^. Le monde contient en soi les raisons qui l'ont engendré et qui, par suite, suffisent à l'expliquer. L'homme est le centre de la nature et en est la cause finale ; il est donc le point de départ et la fin de la science. La création de l'ordre dans l'humanité, l'organisation des liens sympathiques des êtres raisonnables, nés les uns pour les autres, est le but idéal de l'univers et un acte de volonté de la nature^; car c'est volontairement que la nature s'est portée à produire le monde, et tout ce qui s'y passe aujourd'hui est une suite naturelle de cette volonté première *. La nature est Dieu même, et Dieu est à la fois volonté et vérité^.
* Plut., I. I. XXXIV, 5. T| xoiv^ 9V91C xo(\ à xoivbc tyjc 9^Saecdc X6yo;... Zev;
èffTlV.
* /2ep., p. 537. à (iàv yotp ^uvoicrtxoc 8io(XexTix6c... /cf., VI^ 485. toO 6XoO xa\
9 Sen , Ep.^ 41. Deus tecum est, intus est. /d., Ep.^ 31. Deus ad bomiaes venit, imo, quod propius est, in homines venit. M. Aur., Diss., III, i. 6 êv 9o\ 0e6c.
4 De là ces mots vraiment évangéliques : L'homme est naturellement ami de l'homme (M. Aur., V, 20). Le propre de l'homme est d'aimer ceux qui lui ont fait du mal {id , VU, 22). Bossuet, dans sa langue pleine de force et d'auaace, ne craint pas de reconnaître, à côté du Christianisme de la Grâce, un Christianisme de la Nature. On est vraiment parfois embarrassé de les distinguer.
s M. Aur, IX, 1. c Les choses arrivent en vertu d'une tendance étemelle, 6puL^ rtvi ap^aicx, de la Providence, qui fait qu'à partir d'un certain commencement elle s'est décidée, (opiitjaev à produire cet univers ordonné, après avoir conçu et déterminé les raisons, Xoyouc, les forces et les puissances, 8uva(ieic, tant des êtres mémen que de leurs cnangements et de leur succession, i
Chaignet. — Ptychologie.
18 HISTOIAS OB U PSYGHÛLOGIB DK8 GRECS
Sans doute on peut dire que l'homme et l'humanité ainsi réduits à eux-mêmes, perdent de leur grandeur et de leur beauté. Les Stoïciens évidemment n'ont pas le sens vrai du divin, le goût de l'invisible et de l'infini. U leur manque l'aspiration sublime vers l'au delà inconnu, inconnaissable peut-être et pourtant certain, postulat nécessaire de nos désirs, de nos espérances, de toutes les tendances de notre être moral. Ils n'ont pas cette soif de l'infini dont le tourment fait notre dignité. Le monde qu'ils conçoivent est fini et borné, malheureux, méchant et misérable ^ ; ils connaissent la paix : ils ne connaissent pas la joie <. Mais ne rachètent-ils pas cette impuissance de concevoir l'infini par un amour, que l'on ne trouve que dans le christianisme , par un respect, qu'on ne trouve nulle part, pour l'homme et l'humanité? S'ils n'ont pas le sens de l'absolu, ils ont celui de la perfection qui s'en rapproche. Le sage en qui elle se réalise, en tant qu'elle est réalisable, dépasse toutes nos conceptions positives et s'élève au-dessus de la réalité comme au-dessus de notre inlelligence ^. Cette perfection consiste, il est vrai, à vivre conformément à la nature ; mais pour déterminer cette nature, ils ont cherché Vidée de l'homme et ont dû la chercher dans ses fins internes qui seules la révèlent et la manifestent : or, cette finalité qui pose le problème psychologique par excellence et en demeure toujours le mystère non résolu, les fait aborder aux limites, sinon entrer dans la région de l'idéal. Pour résoudre cette question de la fin de l'homme et de l'humanité, ils ont établi une distinction entre ce qui est essentiel, intimement propre à notre être, ocxsiov, et ce qui lui est étranger, c'est-à-dire qu'ils ont tenté de définir la loi de notre nature, et cela au moyen de la conscience à laquelle, répétons-le à leur honneur, ils ont les premiers donné un
* Plut., De Comm, not,^ 33. icàvTwv àvOpctficwv ïn* âxpov àOXtcd; xcà (&oxOy)p&c
^lOUVTWV.
* Id.f id,, 8, 2, arrivés même à U perfection, ovdèv cicidY)Xov clc x^9^^ ^^^v* ' Altt. Âphr., de Fat.f %A. ttomp tt icapàdo|ov CAov %a\ ftapk f^S9lv.
nom, parce que les premiers ils en ont eu la notion forte encore que confuse et incomplète. Bien que déterministes résolus et reconnaissant la nécessité dans l'enchaînement des effets et des causes, bien que posant la conservation de soi- même comme la loi primitive et nécessaire des êtres, ils croient à la liberté ; ils admettent qu'il y a des choses qu'il est en notre pouvoir de faire, comme, par exemple, de s'affranchir des passions. Ces singuliers matérialistes, dont on veut que la physique ait été la seule métaphysique, proclar ment que la nature est raison S qu'elle a ses racines dans la pensée, que le monde a son fondement dans une idée qui se réalise en s'organisant. Ils maintiennent partout le principe des causes finales, sur lequel ils fondent leur théorie de l'unité, de l'identité de la Providence et du Destin. Toute chose a sa fin ^. Si le travail est la loi de la vie, la fonction et la destinée de l'être raisonnable, ce n'est pas le travail servile d'un misérable qui doit gagner son salaire quotidien, ni celui d'un lâche qui veut se faire plaindre, ni même celui d'un orgueilleux qui veut se faire admirer : c'est un travail libre, désintéressé, volontaire, où l'homme n'a pour but que de prendre connaissance de sa force et de l'exercer soit par l'action soit par la patience 3.
On ne peut pas nier qu'il y ait dans la conception stoïcienne de l'idéal de l'homme un fond d'orgueil. Leur sage fait la leçon au genre humain tout entier : Sapiens humani generis pœdagogus. L'homme est un petit Dieu, et par conséquent un Dieu. Mais qui niera qiie dans cet orgueil il y ait aussi une vraie grandeur et une grandeur morale. Si les Stoïciens soutiennent querhommeetrhumanitésesuffisentàeux-mèmes,c'estparce qu'au fond et dans les entrailles de l'homme ils ont vu Dieu nrésent et vivant. Ils ont eu conscience de la magnanimité.
M. Aur., VU» 11. T| aCiTT) icp&Çt; xarà 9\Saiv iori xai xottà X&yov. ' Id., id.f VIII, 20. T) çuatc iaxhxoLaxcu ixà(rrou.
^ Id., fd., 10, 12. fc6vet, y^rfi* a>c àOXtoc (iiqSc co; iXcctffOo» 7) Oo(V|utCeoOai OiXctfv, cùlà |&6vov £v OiXt' xivtloOai xat loxctoOai.
tO HISTOIRE DE LA PSYCHOLOGIE DES GRECS
et aussi de Timpuissance de l'héroïque effort nécessaire pour atteindre les hauteurs de cet idéal. C'est là ce qui donne à tant de leurs maximes un trait grave, un tour mélancolique et triste, un accent si pénétrant, si tendre, profondément humain, j'allais dire et je dis, par cela même, divin.
C'est aussi ce qui explique l'influence qu'elles n'ont pas cessé d'exercer. Le Stoïcisme, qui a eu une durée de près de 500 ans, n'a pas eu, comme École, la longue vie de la philosophie péripatéticienne ; mais cependant son action sur quelques parties de la philosophie a été étendue et profonde. Les théories du Pneuma, du Logos, de la volonté ont visiblement inspiré les docteurs chrétiens. Bien que Descartes n'ait jamais touché qu'en passant l'Éthique, sa doctrine sur ce point estprofondémentimprégnée des idées stoïciennes sur les passions, et dans son traité spécial sur ce sujet ^ comme dans sa Lettre à la Pnncesse Palatine^onvoitnn effort pour combiner les principes du Portique avec ceux d'Aristote et même d'Épicure <. Spinoza et Leibniz lui-même lui empruntent plusieurs de leurs conceptions métaphysiques et ce dernier surtout, par exemple, celle de la force et de l'effort. Spinoza, comme les Stoïciens, fait un seul et même être de l'esprit et de la matière, de Dieu et du monde, de la nature naturante et de la nature naturée ; il admet, comme eux, la nécessité absolue dans l'enchaînement des causes, et, même dans la morale, le déterminisme absolu 3. La conservation de soi est pour lui aussi la première loi des êtres, et la connaissance des passions le fondement de la morale, qui consiste, dans les deux systèmes, à s'affranchir des états passifs. Il cherche également la liberté dans ce qui est en notre puissance : seulement il supprime la finalité, que maintient le
i IL MB.
« Epitr., L 1, p 2; 5, p. 11.
' Spinoza, Leibniz et plus tard Hegel, verront, comme les Stoîcinns, Tessence de la liberté dans le nécessaire qui se reconnaît comme tel, et la science absolue, fondement du déterminisme absolu, est le rêve des penseurs anciens de cette tendance comme des penseurs modernes.
U PSYCHOLOGIE DES STOIGENS ît
Stoïcisme; par suite il supprime l'idée de la Proyidence. Les causes efficientes sont, pour Spinoza, les seules causes du monde, et la force devient le droit. Si la vie parfaite est de se conformer à Tordre, comme Tavait dit Zenon, ce mot ordre n'exprime pour Spinoza qu'un fait brutal et fatal ; car sans but, il n'y a pas d'ordre et de mesure pour l'idée de la perfection. Enfin tandis que Gassendi essayait de faire revivre l'Épicurisme à un point de vue vraiment philosophique et pour combattre l'influence ou plutôt la domination de la philosophie péripatéticienne mal interprétée, Hugo Grotius, dans son traité de Jure belli ^ posait des principes tout stoïciens et Juste Lipse s'efforçait de renouveler l'esprit de la doctrine dans des ouvrages d'exégèse érudite^. On pourrait même dire que les théories modernes de l'évolution et des lois que l'évolution implique relèvent toutes de ce principe des Stoïciens, d'un enchaînement des phénomènes nécessaire et universel, d'un déroulement fatal de conditions et de choses conditionnées : idée commune à tous ces systèmes qui aboutissent à l'idée d'un développement nécessaire d'une substance unique obéissant à sa nature et à sa logique interne.
s Manuductio ad Stoic. phUosoph., et PhymhgiaB Sttncùrum Ubri très, Anvers, 1604. Conf. Saamaise, ad Simplic. in Epictet.