xi iccpteotai toIc ovtio; e^ouai
' Id., i'/., 1. 1. è«îffY}C àdiâfpopa xai àatâOu/ja xa\ avéyxptTa. ^ Id-, û{ , 1. 1. àdolâffxou;, àxXivit;, àxpadxvxouc. » D. L , IX, 107.
* Id., td-t 1|. TOlc (làv diaxei|&ivoi; outci» iceptlasoOai Tt'i&uv Ç^i^'i spfiiTov |iiv âfaffîocv, itictiTx d'àxsipaliav, AlvriaJ6/)|&oc Si v)5ovi^v. Lei cootradictiwrttt éclatent
CiuiGXcr. — Ptyehologk, 31
HISTOIHE DE LA PSVCtIOLOGIB DES GRECS
Cotait une grosse inconséquence déjà pour ies Sceptiques de
vouloir instituer une théorie du bonheur ; mais c'en est une
plus grosse encore de prétendre constituer une théorie delà
ïiénce, bien plus de soutenir que seul le sceptique peutavoir
une doctrine vraiment scientifique : • Les Sceptiques qui
mtent de tout, sont les seuls parmi les philosophes qui gar-
int le lien et l'accord des idées entr'elles, et dans la docbise
desquels l'esprit reste d'accord avec lui-même et ne se conlie-
lit pas. Tous les autres se contredisent sans en avoir cons-
ence '. u
Le critérium de la coonaissance c'est le phénomène *, et à ide et sur le fondement de ce critérium, les Sceptiques étasseut un système de logique, une méthode théorique, h»- , un ensemble lié de lois qui enveloppent les cas particus : méthode qui ne s'applique pas, il est vrai, aux chosÉS visible, au monde incounu, inconnaissable, caché, do
:i de lous c6lii : elles sonl à niauirwles et si criantes qu'il est supecOn ie ^ élever toutes. Le mol àfaaia s'entend en grec de l'impuissance de pnfénr te ^ale^ (Derodian., I. I. cb. iS). Uaij malgré le déiir de confonner leur cuEnluiu i leurs nMxiiuoE, qui poussait PjrrboD à n'jfiter ni les précipices, ni les riùe^ ■ les voituTEs, à le/u&er même assistance i un ami tombé en danger (D L , lï, il ri 63), les Si'eptiques qui avaient une École, où ils prélendaïenl easti^nar tiT luaaiÈre de ci>Di:evoir les clioses el l'Iioiniiie, ne pouvaient guère se reoffriner <1il. un mutisme ab^lu. Ils enlondaienl dune à^isii de l'attstcnlion de l'afliraialiuii a comprenant sous le terme çàoit à la Culs la xaTifiai: el l'à-Rà^aai, {Setl EiSj. P. Ilijp., I, t'-Hj, û>i thtu àfx/ricci ^tifto; riiitTCpiv Si'i ouït -tEeÉvii oj- ri
pEiï çŒiiïv. Ils ne s'apert^iiïent pas non plus ou ne veulent pas s'aperce\ou- ijai ^nt ici des plu:i dogmatiques : d'où onl-ils donc appris que tes choses tiairti indislincles, àiiif^pa, n'avaient pas entr'elles de différence S|i^cilii|ue esseniiflle qu'elles étaient toutes instables, rbai^eantes, mobiles? C'est la doctrine Irv: ikfmallque d'iléraclite. D'où ont-ils appris que l'homiae possédait une Tolunte ayiit d'imposer à l'inlelllgenee la loi de ne pas obéir aux apparences, une lilierti tf\* de ne |ias croire aux pliénuinf^cies ou i ees clioses dont le» sens et la raivin ik'l transmettent les imjircsslons jnrviiiitiles "! Uu'est-ce enlin que ceue ataraju uu " piaisii; i|ui nous est prunih l'onime le rôsuitat d'une liabilude mentale lonnaanii^ £:I, on ne sait |iar qui? On ne peut concevoir cet État que coiiinie une Ub el nippellent en effet une lin, tIJo; slvai (II. L., IX, lOB), comme s'il puuvait \ n i une lin dans la conception sreptii|ue,
' l'hul., Cyd., SU ti « oÙotoixov Siarïjpoùat v.x\ iavtoî; où [lâ^oviji, U
moins à notre esprit, à^Xa, dont les contradictions sont inconciliables, mais qui s*applique utilement à Tordre des choses phénoménales * . Quelle est cette méthode ?
Sextus admet comme facultés de connaître : 1. La raison, Xc^yot; ; 2. la représentation simple, >) aTcXoî}; (pavTaa^oi ; 3. la
représentation inductive, fi [xeTaêaTixTri jcal duvôetijciri (pavra^^a ;
4. enfin, TàxoXouOfa, ou faculté de percevoir ou d'établir les rapports, les consécutions des phénomènes, ou les liens des idées '.
La méthode sceptique^ à l'aide de ces facultés, consiste d'abord dans l'observation des phénomènes en eux-mêmes ; puis dans l'observation de leur ordre de succession, de leur liaison, de leur concordance, T7|p7iTix7|vàxoXou6^av; c'est-à-dire qu'à l'aide de la mémoire, nous établissons quels phénomènes apparaissent à l'observation liés par la simultanéité, T^a fjLexi T^o)v TEÔewpYixai ; quels apparaissent à l'observation liés par la loi de succession, x^vot Trpi t^vcdv, x^va fAcri x^va xe6ea>p7|xat. Cette loi de succession, observée et fondée sur la répétition de cas identiques nombreux, qui justifie le raisonnement hypothétique : si telle chose est arrivée, telle autre antérieure est arrivée, telle autre postérieure arrivera, fait partie essentielle de la nature, de la constitution intellectuelle de l'homme^. Enfin cette méthode comprend le raisonnement par analogie qui s'appelle, chezMénodote,e|jitogfi«tne,
* Sexl. Erap., Mafh., VIII, i38 oîîtoi ye xai cv xoîc ôtSi^Xoi; xai àvîTrixp'to:; 8taice9a)vy](xévoic-*' in quibus viget imiecisa dissensio.
s Sext. Emp , Math., VIII, 288. MéDodote reconnaissait tiois facultés : la sensation, la mémoire et Tépilogisme, par où on ne peut guère entendre que TaxoXou- Oy)9i;, c'es* -à-dire la faculté de lier dans l'esprit la succession des phénomènes, ou d'en saisir les rapports, Tordre de leur succesjision. Gai., de Subfiguratione empirica, p. G6. o Menodotus multotiens quidem introducens alind tertium, nibil aliud ponens quam epilogismum... vocans epiiogismum hoc tertium.
3 Sext. Emp., Math., Vlll, £76. et6nep àxoXouOca; ^woiav ïxtay vMç xai (TQiMtou v6y)9tv Xa|i5ocvei, diàr ty)v àxoXouOcav xai yàp aùro rb <ry;|Aetov £(tt'. toioOtov c et t^de, xôde », CTcexai âcpa tt; 9\S(Tei xa\ xotracnce'jT) otvèptoicou tb %a\ oupiElov uTcâpxetv. Hominis igilur naturam et constitutioncm sequitur signum existere. C'est, il est vrai, l'argument des dogmati^tes qu'ici Sextus expose, en le réfutant, mais dans lequel il adopte leur classification des procédés logiques et des facultés de l'entendement.
iSi HISTOIRE DE Lk PSYCHOLOGIE DES GRECS
et qui est défini par lui comme par Épicure le passage du semblable au semblable, >) toO o{jlo^ou (lexiSaffiÇy lequel rentre comme une espèce, sans doute, dans la (pxvrav^x (jLeTa6xTtxif| ^, c'est-à dire la faculté qui permet de passer d*un jugement à un autre jugement. Le raisonnement analogique ne donne comme conclusion qu'une possibilité, une vraisemblance; ce n'est que lorsque l'expérience, n'y en aurait-il qu'une seule, a confirmé la conclusion analogique que celle-ci devient certaine, et l'expérience prend alors le nom de pratique, xpiSixT^*. On appelle «xiaTinxiQ l'expérience multipliée, qui essaie d'imiter, de reproduire artificiellement les phénomènes donnés par l'observation; il importe ici de constater les cas, les résultats, les nombres ; sans quoi l'expérience, incomplète et partielle, p3rd sa valeur et ne peut plus être formulée et généralisée 3. La logique est un art, et en tant qu'art, comme le répétera Galien, elle consiste dans l'observation et la mémoire, la mémoire des faits qui se sont produits simultanément, ou antérieurement ou postérieurement les uns aux autres ^. C'est l'expérience seule qui nous fait connaître ce lien, ou plutjt cette succession des phénomènes et leur ordre dans le temps ^ : la notion de cause s'évanouit pour faire place à la notion de succession, et par suite le raisonnement déductif fait place à l'inductif ; car il ne faut pas croire qu'on puisse connaître qu'une chose coexiste avec une autre, comme l'effet coexisterait avec sa cause, dans laquelle Userait enveloppé et qui le gouvernerait en le produisant®. C'est par l'observation seule et la mémoire des faits obser-
* Gai., Sub/îT. Einp., p. 51. Le texte i^rcc d? cf^t ouvrage est perdu; la traduction latiie Je Niolas l\!ioginii> est reproduite pir Boanet, dt C. Galetû iubfigu^ raltone empirica, Bunn, 187i; de Sectis, p. 68.
* Id., de 5?Cf., p. 6t). Tf,V HiîpXV TXJT/)V TTIV èlCO{l£v/lV T^ TOO âflOtOU (IfiXa-
6â<jii Tp'.oixr,v xaX'jOfftv.
^ Gai., de 5:c., \U. xatit (lôptov èpLicîip-av àffjvOîxov uTcip^^ouaav.
* Gai , Therap. Melhod.^ 7, t. X, p. 126. àirxaav Tr,v tI^v/jv xi^pr^aiv t« xa\ livTqtxr,v ÇX1.V EÎvai toO tî <xjv Ttvi, nx'i t: irpb tÎvo; xai xi [kzzx xtvo; icoXXdcxt; ètupxTxi.
^ Id., id, 1. 1. e'jp:oxsTxi iJièv X7x tTj; irsîpx; xb àx6Xou0ov.
^ Id., û/., I. 1. Tûv êp,icstptxûv ovdsi; eiJifxîvsaOxi fï]9t TÛdi xtvt x6dt xt.
vés, que, de l'apparition des antécédents, nous pouvons conclure les conséquents : èx ttJç tôv Trporspwv uTco^rTcu^ecoç àvaveoî}Tai
ri Xoi^rx ; c'est par l'observation, qui produit elle-même la notion de rapport et fait saisir l'ordre de succession des phénomènes, que le septicisme veut établir tout un système de règles logiques, un art, une méthode de connaître, parce que cet art, xé/vT^, se meut pour lui et se renferme dans les phénomènes observables.
Les faits observés directement par nous-mêmes, ou que nous connaissons par les autres, constituent et forment ces ensembles liés de formules techniques qu'on appelle un art. Mais il faut bien remarquer que ces observations, si multipliées qu'elles soient, sont encore particulières et le privilège exclusif de ceux qui les ont faites ; elles n'ont pas de valeur universelle, ou xotvi Tcavrwv ; tout le monde ne peut pas les appliquer et on ne peut pas les appliquer partout *. Ce qui veut dire, je crois, que les principes fournis par l'observation et l'expérience ne donnent jamais naissance qu'à des sciences particulières et sont propres à chacune d'elles, î8tdv ti, et diffèrent pour chacune d'elles. Il n'y a donc pas de science universelle : il n'y a que des sciences particulières.
La théorie toute spéculative des dogmatiques ne constitue pas réellement une méthode de connaissance * parce qu'elle porte ou veut porter sur les êtres, les causes en soi, rk Svra, ti ôiràpxovTa, qui ne sont pas connaissables, ne peuvent être démontrés, et que leurs prétendues vérités universelles sont, ils l'avouent, le principe indémontré et indémontrable de toute démonstration : ce qui estcontre la raison, irrationalem eruditionem 3.
* Sext. Emp , Math.y VIII. 291. tt); Bï èv tôt; çatvotilvot; evttv fativ Tt Oe(opY]pLx* BioL yàp Tfi>v icoXXdtxt; Tetr,pY)(iivci>v ^ loropTjiiévcov iroietrat Ta; tûv Oeb)pY)|jLeKT(i>v avTtâvetc rà 8ï TcoXXdcxt; XYjpiQdivTa xa\ WTopYjOévra fSta xaOïitf- Tiqxei Tfi>v nXeioraxt; T/jpYjtxdtvtwv, àXX'où xoivà irâvtoiv.
< Sext. Emp., Math., VllI, 291. rri; \xh Tfi>v àXXwv 08tt>pY)T(xy)c tI^vy); oùdiv
t9T( 6e(tf.3Y){La.
' Id., id.y X, 222. ttyi tûv ^vx»v oûSlv ivrt StSaxT^v, où5l yc taxai x6 Mao-
Le sceptique possède donc et il possède seul un art véritable * qu'il est capable d'enseigner aux autres * ; c'est une méthode et une science conforme à la raison, non pas une simple accumulation de faits, mais une série d'observations particulières, dontl'induction, née elle-même de l'observation, a trouvé le rapport, le lien, c'estrà-dire les lois.
Il est probable, ou du moins possible, que c'est dans l'exposition de cette méthode que se trouvait tout l'appareil et le système d'arguments destinés à justifier les négations ou les doutes sceptiques, et qui étaient particulièrement développés dans les huit livres des Iluf f (ovciot Xe^yot d'^Enésidème, dont Photius 3 nous a laissé un résumé plus fidèle sans doute que Sextus.
Le but de tout l'ouvrage, dit Photius qui l'avait lu en entier et l'analysait, est de prouver et d'affirmer que rien ne peut être affirmé ni par la sensation ni par la raison *. C'est pourquoi non seulement les Pyrrhoniens, mais tous les hommes, ne peuvent atteindre à la vérité des choses, TTr|v Iv Tol; ou(Ttv àXiQÔetav, et c'est en vain que les philosophes de toutes les autres écoles ont essayé d'y parvenir. De ces philosophes, ceux de la Nouvelle Académie, qui se rapprochent le plus des opinions des Sceptiques, s'en séparent cependant ou du moins s'en distinguent en ceci : les Académiciens posent comme vérités indubitables certaines propositions et au moins celleci, que rien n'est connaissable, tandis que les Pyrrhoniens n'en admettent aucune de cette nature, pas même cette dernière 5. Ils s'interdisent aussi bien la négative que l'affirma-
x6(ievov... 8eî vàp ot8idaxT6v xt eTvott Tva i% toutou \kibr\(Tiz yiyr\':oLi. Gai., de Subfig. emp., 49. Irrationalem eruditionem.
I Gai., de Subfigur. Emp.y 49. Constiluit artem el docet alios.
' Gai., de Subfiq., 49. Differt (le sceptigue) maxime ab eo qui irrationalem eruditionem pertractat. M. Brocbard {Les Scepliq. Grecs, p. 365) altribue à Ménodote le complément du système de logique empirique décrit par Galien et qu*il applique surtout à la médecine.
3 Bibl. Gr , God., 212, p. 342, 1. 50, sqq.
* Id., id. ouSèv pé6atov eic icaTâXY)4^iv o^^ce 6i* ai(r6iq<Te(i):, àXX' oyjxt (iriv $(à voi^(Te(i>;.
> Cette distinction n*est pas exacte. Ni Garnéade (Cic, Acad. Pr., II, 9, 28), ni
tive ; ils n'ont aucune raison pour dire qu'une chose est plutôt ceci que cela, ou qu'elle est tantôt telle, tantôt autre, ou qu'elle est vraie ou qu'elle est fausse, ou qu'elle est vraisemblable ou invraisemblable, ou qu'elle est ou qu'elle n'est pas. En un mot, le Pyrrhonien ne définit rien, ne détermine rien, n'affirme rien, pas même ceci que rien n'est déterminable, ou affirmable ou définissable. Leur doute est universel et sans réserve, et c'est ainsi qu'ils échappent aux contradictions dans lesquelles se jettent les Académiciens qui prétendent qu'on peut à la fois connaître et douter.
Cette thèse générale exposée dans le premier livre était développée avec détail dans les livres suivants. Le second traitait de la vérité, des causes, des états passifs de l'âme, 7caÔ7|, du mouvement, de la génération et de la destruction et de leurs contraires ; l'auteur s'efforçait de prouver, par des raisonnements multiples, imXo^iaiLOKi^ que sur tous ces points les affirmations opposées, la thèse et l'antithèse, étaient également incompréhensibles, àxaTàX7|7CTa.
Dans le troisième livre, il traitait de la raison * et de la sensation, de leurs caractères distinctifs et propres, et en montrait curieusement les contradictions, qui entraînent la conséquence, qu'on ne peut pas les suivre ni les croire.
Le quatrième livre était consacré aux signes ; il y était prouvé qu'il n'y a pas de phénomènes qui révèlent certainement l'existence de l'invisible et de l'incertain, (pivspa tôv àcpavcov. On peut môme dire qu'il n'y a pas du tout de signes,
Arcësilas (Cic, Acad. Post,, I, 12, 45) n'afQrment la certitude de la thèse sceptique. La différence des deux écoles consistait sartout dans la théorie du probabUisme, enseignée par la Nouvelle Académie, combattue par Sextus {Math,^ VII, 435), et qui, par le principe qu'elle pose ou suppose, donnait au scepticisme académique une forme moins tranchée et moins radicale. Arcésilas, d'ailleurs, au dire de Sextus (P. Hyp., I, 234), se fondant sur des interprétations de la doctrine de ce philosophe, dont il ne garantit pas l'exactitude, n'aurait admis le doute que comme méthode, comme point de départ, pour aboutir au dogmatisme platonique : ce qui avait fait dire à Ariston le stoïcien :
np6a%t nXdtTcov oictOev n\Sp^(ov, ytl^aoc At68(opoc* > Le texte grec xiviQ9ca>c est manifestement une fausse leçon pour voi^^ewc
498 HISTOIRE DE lA PSYCHOLOGIE DES GRECS
et ^nésidëme appliquait ces principes critiques aux théories diverses sur le monde, sur la nature et sur Dieu, dont aucune n'est intelligible.
Dans le cinquième il s'en prend aux causes, démontre qu'il n'y a pas une seule chose qui puisse être la cause d'une autre, et énumère les formes ou modes, rpi^iro», des arguments fallacieux et faux par lesquels on a cru pouvoir établir les causes des phénomènes. La causalité n'est pas un principe de la raison; Tétiologie n'est pas une science réelle.
Le sixième livre expose les contradictions des systèmes philosophiques dans les questions de morale, sur le bien et le mal, sur les 7cpo7|You[xeva et les à7co:rpo7|You;jLevx, expetenda et fngienda, des Stoïciens, et nous prouve que la connaissance de ces sujets nous est interdite.
Le septième livre est consacré à faire cette même démonstration concernant les vertus, et montre que les philosophes ne sont jamais parvenus ni à les pratiquer ni à les comprendre, quoiqu'ils s'en soient vantés.
Le huitième institue la critique de l'idée de fin pour l'homme, montre que ni le bonheur, ni le plaisir, ni la sagesse ne sont des fins, et de plus qu'il n'y en a pas de possibles. C'est une vaine illusion de le croire. Pas plus que la causalité, la finalité n'est un principe de la raison.
Sextus Empiricus et Diogène de Laërte nous donnent en détail les principes sur lesquels s'appuyaient les raisonnements qui aboutissaient aux conclusions sceptiques. Ce sont les dix Tropes, rpciTrot, qu'on appelait encore et indifféremment } <$Yot ou T(j7roi, et qui remontent au moins en grande partie aux Sceptiques de l'ancienne école *. Tous deux en font précéder l'analyse, développée chez l'un, plus brève chez l'autre, d'une théorie très particulière sur la persuasion, dont aucun philosophe, pas même Aristote dans sa iî/ietortgu^, n'avait approfondi la nature.
1 Sext. Emp., P. Hyp^ I, 36. icxpà xolc àpxatoTlpot; Sxeicxtxotc. La nouvelle école en ayonta cinq autres (ot vtcÀTtpot) id., id., 1, 16i.
La philosophie sceptique prétend avoir, elle aussi, nous le savons déjà, un critérium ; ce critérium est le phénomène, par où il faut entendre non seulement le fait sensible, mais la représentation que nous nous en formons ou plutôt que nous en recevons. Cette notion est renfermée en puissance dans le premier, 8uvà[xct ttIjv ^avTa(Tfav aÙToiS (du fait sensible) outw xaAoOvTc;, c'est-à-dire que Tobjet porte en soi la puissance de créer sa propre représentation. Cette représentation, qui consiste dans une persuasion, Tcclat;, dans une impression involontaire, ne peut être mise en doute; elle ne peut être l'objet d'une critique sceptique, àÇi^TTiTo; * . Nous ne pouvons pas y résister et nous y dérober. Les choses ont une vertu persuasive. Les phénomènes nous persuadant «.
C'est l'observation qui nous fait connaître les phénomènes et nous fait apparaître les choses avec telles ou telles qualités ; en ce qui concerne la vie pratique, car il faut bien vivre et agir^, ces réprésentations, ces notions qui guident la vie*, se ramènent à quatre sources ^ ;
1. La nature qui nous conduit et nous dirige par les sens et la raison qu'elle nous donne; car c'est elle qui fait de nous des êtres sensibles et raisonnables.
2. Les passions, besoins, penchants naturels et nécessaires dont l'impulsion a une force irrésistible, comme la faim qui nous pousse à manger, la soif qui nous pousse à boire.
3. La tradition des lois, la transmission héréditaire des habitudes, c'est-à-dire les influences du milieu social où nous vivons, la discipline des règles accoutumées, de l'accoutumance qui fait pour nous comme une seconde nature.
* Scxt. £mp., P. Ilyp.t I, 22. iy iztiatt ykp xa\ àSouXr, xw icdcOet xet- (ilvY) (y) çatvTOKrÎQt) oL^ixT,xo; iijxit. Il semble résulter de ces moU expressifs que, en opposition à la représentation passive et invulootaire, le jugement, cliex les Sceptiques, comprenait un acte, et un acte de volonté.
* D. L., IX, 78. ice:6ei Ta icparytottot. Se.\tus, plus prudent, dit xà 9at(v6(uva. ' Sexl. Emp., P. ilyp., I, 93. èice\ |iT) SuvapieOai àvevlpyY)TOt icavxàicaaiv.
* Sext., irf., I, 513. V) ptcDxtxT) x^pr^^tc.
* Id., Ù., I. 1. xtxpotpipiQC cox^v.
4. L'éducation, l'étude des sciences et des arts utiles, sans laquelle discipline nous resterions sans activité, et du moins sans activité ordonnée. En cédant, dans la pratique de la vie à ces représentations, à ces idées devenues des influences, il ne faut pas croire que nous agissions conformément à des opinions fermes et éclairées, à des principes sûrs et certains : au contraire, et nous le savons, nous vivons sans principes, iZolitrzoK ptoOfxsv. Notre vie est menée par une force qui ne repose sur aucune notion claire et consciente ; nous obéissons à des actions exercées sur nous, à des impressions inconscientes, non délibérées, non voulues, àSouXi^Tc^TcaOei, en un mot à une persuasion, et la force de cette persuasion est le seul fondement, la seule garantie de la vérité de la représentation phénoménale, qui elle-même est notre unique critérium *.
Parallèlement à la persuasion pratique, il y en a une autre dans l'ordre spéculatif et scientifique qui elle aussi se ramène à quatre modes ou formes. C'est :
1. L'accord des phénomènes sensibles, des perceptions que nous en avons, des notions rationnelles que nous nous en formons*.
2. La reproduction constante ou très fréquente des mêmes phénomènes; le fait, révélé par l'observation, que ces phénomènes ne varient pas, ou du moins varient rarement: ce que nous appelons aujourd'hui l'invariabilité et la permanence des lois naturelles, principe sur lequel toute induction repose.
3. Les influences de l'habitude, les prescriptions légales qui déterminent non seulement nos actes, mais modifient nos représentations et nos jugements.
4. L'admiration et le plaisir, qui nous font volontiers ajouter foi à tout ce qui excite en nous ces sentiments.
' SexU Erap., P. Hyp., I, 29-24, 1. ev \i^yr\aii tyj; çuaeco;; 2 èv àvâyxTj icaOcbv; 3. èv icotpatSidet v6(i(ov te xai è6fi>v; 4. èv fiiSocrxaXéa texv&v.
' D. L., IX, 78. xaO'ouc Tp6icouc icecOet ta icpàypiaxa.-. Ta te xa6 *ai'<rOY)fftv 9V(i9CdV(o; ïxo'v'zoL» Id., 79. xaxà xàc av(&9edv(ac t&v çatvoiièvcov y) voou(i£v(i>v.
U PSYCHOLOGIE DES SCEPTIQUES m
Les jugements issus de ces quatre sources ne sont pas fondés, plus que nos actions, sur des opinions arrêtées et fixes, constantes et évidentes ; ce qui le prouve, c'est qu'on peut leur opposer des thèses contraires, produisant des persuasions pourvues du même degré de vraisemblance. C'est ce que le scepticisme* établit dans ses dix Tropes, les Tropes du doute, Tp<57coi TTjç 67cox>iç *, qul uc préseutcut pas ^ cependant les contraires de toutes les formes positives.
Les dogmatiques n'ont pas le droit, pour fonder nos convictions et nos croyances, de s'appuyer sur l'accord prétendu des phénomènes et de nos représentations ; on peut constater entre les uns et les autres autant de discordances, StatpcDv^ai, que de concordances. Et ces discordances, que nous opposons aux thèses dogmatiques, s'expliquent : qui peut contester la différence de l'organisation sensible des animaux en général, sous le rapport des perceptions comme sous le rapport du plaisir et de la douleur ? La conséquence de cette différence dans les organismes est que les mêmes objets ne causent pas à tous les êtres animés les mêmes impressions et par suite les mêmes représentations. C'est le premier Trope. A la différence entre les espèces animales s'ajoutent les différences propres aux hommes, particulières aux individus, qui ont chacun une organisation, une nature spéciale, une
* Je dis : le scepticisme, et non i^ësidème ; car il serait bien extraordinaire que dans une doctrine exposée sous le nom de Iluppcovetot Xâyot, ou Ticotuiccd^tc eic xà riup^cuvetoc (D. L., IX, 78. Eus., Prœp. Ev.^ XIV, 18) Pyrrhon ne fût pour rien, quoi qu'il n*ait rien écrit. Je crois très fermement que c'était le bien commun de récole, et qu*i£nésidëme ne fit qu'en augmenter le nombre, en systématiser Texposition, en accroître la force logique. Le catalogue de Lamprias, fils ou frère de Plutarque, selon Suidas (on ne sait rien de sa personne, et le catalogue qui porte son nom est vraisemblablement Tœuvre d'un grammairien très postérieur, Conf. Œuv, de Plut., éd. Schœfer, 181!^, donne parmi les écrits'de Plutarque un livre : iiep\ Tûv IIup^ovoc 8éxa t6ic(i>v. Sextus. (P. Hyp.» I, 36) les repiî^nte comme une vieille tradition, un antique héritage des premiers sceptiques : icapadidoxoti auv^- Oa>; icapà Totc àpxocioxépoïc Sxeirctxoîc.
^ té6y}<rt, mot bien dogmatique pour des sceptiques.
3 Sext Emp., P. Hyp., I, 178-179-180. D. L., IX, 79. iirb tôv Ivavxtwv xotc icei6ou9iv iice^txvuaav T^otc xàc ict0av6Ty)Tac ; par exemple à l*accord des phénomènes et de leurs représentations contradictoires.
491 mSTOIRE DE U PSYCHOLOGIE DES GRECS
idiosyncrasie ^ qui diversifie presqu'à Tinfini leurs impressions sensibles, leurs goûts, leurs passions et les représentations qui les accompagnent. Cette seconde différence constitue le deuxième Trope.
Le troisième est tiré de la diversité des organes sensoriels, qui ont chacun leur fonction spéciale, séparée, sans aucun rapport avec les autres : les uns jugeant de la forme, les autres de la saveur, ceux-là de la couleur. Ils jugent ainsi diversement des mêmes choses. Le milieu même à travers lequel il juge altèie les représentations du même sens, en y mêlant des impressions d'autre nature *. La même forme nous paraît différente d'après la différence des miroirs où elle se reflète.
Le quatrième Trope concerne les diathèses constitutionnelles 3, les habitudes et dispositions des individus et les modifications accidentelles de ces états, soit physiques, soit morales : ainsi la santé et le malaise, le sommeil et la veille, la joie et la tristesse, l'amour et la haine, la jeunesse et la vieillesse, le froid et le chaud, la raison et la folie nous font sentir et voir les choses non seulement autrement que les autres hommes, mais autrement que nous les verrions nousmêmes, si ces circonstances, :tepi<TTà<T6i;, essentiellement changeantes, venaient à changer. Qu'est-ce qui prouve cependant que les représentations et impressions des fous, par exemple, ou des malades sont contre nature, plutôt que celles des autres états? Notre vue ne nous représente-t-elle pas le soteil comme immobile ?
Le cinquième Trope comprend les systèmes d'éducatioa, les coutumes, les lois, les croyances religieuses, les représentations surnaturelles, les habitudes nationales, les préjugés moraux des peuples qui nous font concevoir des notions très différentes et parfois contraires sur le bien et le mal, le
* Les lextes donnent tdiotruyxpta^av ; je lis plus volontiers tdtoerjYxpatrîav
• Sext. Emp., P. Hyp., I, 164. D. L , IX; 88. iizi[nlia. ^ D. L., IX, 82. Siaélmtc xot\ xotvfi^c fcatpotXXarot:.
vrai et le faux, les Dieux, le monde, la nature et ses lois de production et de destruction. Presque tous les peuples ont des religions, des superstitions, des sentiments, des règles, des usages différents, en un mot des manières différentes de concevoir les choses morales ^
Le sixième vient de ce qu'aucune chose n'est simple, pure, sans relation et sans mélange avec d^autres, pas plus nos organes destinés à juger les phénomènes que les phénomènes eux-mêmes, qui sont l'objet ou le contenu de nos représentations et la cause de nos représentations. Toute chose est composée; nos impressions le sont nécessairement aussi; par là même elles sont toujours mêlées, confondues, troubles, contradictoires *. Rien ne peut nous apparaître purement, séparément, dans sa nature seule, en soi, xxO *9.M. La couleur de la pourpre varie suivant qu'elle est éclairée par le soleil ou par la lumière d'une lampe. Qu'est-elle donc en soi? Quelle est sa vraie nature, et quelle est la nature vraie et propre de toutes les choses qui nous apparaissent, puisque leurs manifestations phénoménales sont toujours liées nécessairement, ainsi que les impressions qu'elles nous causent, à des conditions multiples, diverses et changeantes de l'atmosphère, de la chaleur, de l'humidité ou de la siccité, du mouvement et du repos, et autres considérations extérieures et étrangères à leurs objets, et dont elles sont cependant, sinon en soi, du moins dans ce qui nous apparaît, inséparables. Il est impossible d'isoler, d'éliminer ces phénomènes concomitants qui ont tant d'influence sur nos impressions, et par conséquent il est impossible de déterminer la vraie nature, la vraie essence des choses, ni même leurs véritables propriétés.
^ L'on ne peut pas méconniîlre la ressemblance de ces causes d'erreurs avec les idola do Bicon, notions fausses 'qui di^rivent *ie la nature pptpic do rhomme : les idola tribus, qui ont leur raciio dans la constituiion mâme de l'esprit Immiin; les idola tpecus qui naissent des p*rticul<irilés individuelles ; les idola llualH, gui sont le résultat de la tradition. L*ant«^cédent commun de ces deux systèmes est cuos les Réfutationt sophittifues d*Aristoie.
^ D. L., IX, 84. etXtxpivû; oùdèv xotO'xvib 9aîvstat.
Le septième Trope, qui comprend la catégorie de l'espace, présente les mêmes oppositions et les mêmes contradictions. La distance trouble toutes nos représentations des objets isolés dans Tespace, et non seulement la distance, mais la position et le lieu : la tour, carrée à une certaine distance, parait ronde à une autre ; la rame, droite dans Tair, plongée dans l'eau, apparaît brisée; le cou delà colombe, suivant l'incidence des rayons lumineux, nous présente des couleurs différentes. Or, comme il n'est pas possible d'avoir une représentation de ces choses considérées en dehors de ces relations avec l'étendue spatiale, il faut reconnaître qu'il n'est pas possible d'en connaître la nature *.
Le huitième a rapport à la catégorie de la quantité, qui ou constitue ou altère la catégorie de la qualité. Une certaine quantité de vin est une boisson saine et fortifiante, une autre quantité en fait un breuvage débilitant et funeste à la santé. Mais en face de ces effets si contraires, que peut-on dire qu'est le vin en lui-même ?
Le neuvième concerne la fréquence ou la rareté des phénomènes, qui nous font porter sur eux des jugements très différents. L'apparition du soleil, la vue de sa lumière qui emplit tous les espaces ne nous cause aucun effroi, parce que nous voyons tous les jours le même phénomène se produire ; un tremblement de terre bouleverse l'âme parce que le phénomène ne se produit que très rarement *.
Le dixième Trope est le plus important, et on pourrait y ramener tous les autres, comme à leur genre suprême 3. C'est la catégorie de la relation ou plutôt le principe de la relativité *, icp^; Ta (yuvOecDpoùMLeva, qui s'entend à la fois des relations des choses entre elles, et de la relation du
* D. L., IX, 86. «YvoeîTai r\ çuffi; aÙTùv. Nous reconDaissons ici le principe de la relativité des phénomènes.
3 D. L., IX, 87. Dioffëne fait remarquer que le Trope dont il fait le 9«, est, dans rénumération de tavorin, le 8% dans celles d*i¥lnésidëme et de Sextus le 10*, et que, de plus, Sextus plac« au 8* rang le Trope que Favorin a classé le 9:
3 Sext. Emp., P. Hyp,t I, 39. àvâYovxai eic xb icp6c xi, 88.
* D. L., IX, 88. à icpôç xt. Id., 87. 6 xaxà x^v icpo; àXXv]Xa a^(i6XY]a(v.
LA PSYCHOLOGIE DES SGEPliOUBS 495
sujet aux objets *, wp^; t^ xptvov. Il y a des choses, tout le monde raccorde, qui n'ont pas d'essence par nature, oux Uti <pu<Tei, qui ne sont conçues ce qu'elles paraissent être que par leur rapport à une autre ^ : telles sont les notions de droite et de gauche, de père et de fils, de haut et de bas, de grand et de petit, de léger et de lourd. Personne ne conteste que toutes ces choses, dont l'essence consiste dans une relation à une autre, ne sont pas connaissables en elles-mêmes, ayvdxTTa ouv rà irp<$c Tt x(xO 'èauTx 3. Mais le Sceptique soutient que toutes les choses sont soumises à cette loi de relativité, iràvTa i(rc\ 7cp<5ç Tt *. Aucune chose n'existe en soi et par soi ; toutes exigent, pour exister comme pour être connues, l'existence ou la notion d'une autre chose, dépendent de quelqu'autre chose ^. Toute chose nous apparaît dans un certain mélange, avec une certaine modification, dans une telle composition, dans une telle situation, avec telle ou telle qualité^. Non seulement cette relativité universelle est un fait manifeste, mais on peut en fournir la preuve.
Les dogmatique^ prétendent qu'il y a une catégorie de l'absolu, de choses qui existent en soi et par soi: c il y a, disentils, dans les choses deux espèces de différences : l'une est la différence d'essence propre et distincte, quand elles ont une essence qui n'est pas liée, attachée à celle d'une autre: on les
appelle t% xarà Bia^opàv, OU à7coXuTa,OU enCOreTOi xttTa irspiYpa^i^v
xal aTcoXuTcoç voou(Aeva, OU encore ^u9et vooufAsva'', OU encore
1 Sext. Emp., P. Hyp,, 1, 135.
' 0. L., IX, 87. xaxà di ty^v coc icpbc xb ^xepov <sxifsi>» voelxatt.
« Sext. Emp., P. Hyp., I, 135.
^ A.-Gell., N.Att.t XI, 5 Omnes omoino res. qu» sensus bominum movenl (Sextus ne fait pas cette réserve), xûv icp6c x:, esse aicunt; id verbum significat nibil esse quidquam quod ex sese coostet nec quod habeat vim propriam et naturam, sed omnia prorsum ad aliquid referri.
0 Sext. Emp., P. Hyp.f I, 136. icpbc xy^v èict(it|(av xa\ x&vSe xov xp6icov xai XYjv (rSvÔeTiv xi^vôi xoà x^v noffixïjxa xai xtjv Oifftv £xatcrxov «ott vexât. Il est intéressant de rappeler la discussion de Socrale dans le ThéétèU de Platon.
7 Sext. Emp.. P. Hyp,, 1, 136; Math,, Vlll. 163; YIU, tU\ VIII, 394; VIII, 37. Res absolula qu» in se clrcumscnbUur neqoe ad aliam rem resoiciat; que ita differt ab aliis rébus ut per se constet nec ab illis ullo modo dependeat.
£ {ttiv â:cXù>;, slXtxpivaî;, ^tXô; ^ . La seconde espèce est celle des choses relatives, tûv icp^ n, tûv «ptSç n «coc i/^tfvrwv '. >
Mais quelle est la différence de ces deux espèces? si on dit qu'elle est nulle, la chose par soi retombe dans la catégorie des relatifs; si Ton prétend qu'elles diffèrent réellement,cette différence spécifique par laquelle on prétend que les choses en soi se distinguent des autres, cette différence est ellemême une relation ' ; car elles ne peuvent différer que d'une autre chose, et si cette différence constitue leur essence» leujr essence dépendra des choses dont elles diffèrent, c'est-àdire qu'elle sera relative. Les dogmatiques ont classé les èires en genres et espèces, genres généralissimes, espèces spécîalissimes, et les êtres qui sont à la fois genres et espèces. Mais rien de tout cela n'échappe à la loi de la relativité; il n*y a de genre que par rapport à des espèces, il n'y a d'espèce que par rapport à un genre. Donc toutes choses sont des relatifs^.
Si l'on connaît la chose en soi qui se dérobe à nos sens, c'est par des signes qui la révèlent : elle est donc liée, comme chose signifiée, au signe qui la manifeste. Les choses en soi ne peuvent échapper aux déterminations d'égalité ou inégalité, similitude ou dissemblance, qui ne sont que des relations. Donc toutes choses, sans exception, sont des relatifs ^
xdLvTa tevxt t:^6ç ti.
Mais outre cette relativité objective qui supprime l'essence réelle des choses, il y en a une autre qui les embrasse toutes, et que ne peut contester le dogmatisme le plus absolu : c'est la relativité des choses connues ou conçues au siget qui les pense, de l'objet au sujet, à; itpbç Stivoixv «, irpb; xh xptvov t. D
< Sext. Emp., P. Hyp,. I. 135.
Md., Alalk., VIII, 163; VIII. 37.
3 Sluart Mill [Philosophie de Uarnilton) dira aussi ou répétera : tout faU de ronscicoce exprime une différencd; uae cboie Q*est connue que comme distincte d*une autre.
« Sext. Emp., P. Hyp,, 137.
» Id., P. Hyp., I, 138.
7 Seit. Emp., P. Hyp., I, 135.
est manifeste que les choses ne peuvent arriver à nous qu'en traversant notre entendement, qui les reçoit selon sa nature, nature diverse et changeante, comme nous l'avons déjà vu, suivant les organisations individuelles ou d'espèce. Et qui peut prouver que par sa constitution même il nous représente les choses telles qu'elles sont, qu'il les saisisse dans leur vraie essence, et ne nous en transmette pas une notion très altérée ? Rien n'est donc connaissable en soi, parce que tout en ce monde est relatif.
La nouvelle école sceptique, dont Agrippa est le premier représentants dressa une autre table 'des lieux d'argumentation contre toute thèse affirmative.
Le premier des cinq Tropes d' Agrippa est tiré de ce qu'il appelle la discordance, le désaccord, ^ Sia^pcov^a, désaccord qui est général en tous sens : ni les hommes ni les philosophes ne s'accordent entre eux, et il porte sur toutes choses, sur les choses de la vie pratique comme sur celles de la spéculation et de la science. Quelque soit l'objet qu'on se propose de connaître, il soulève des opinions différentes, opposées, contraires, des conflits violents et des contradictions nombreuses et tumultueuses *. Nous l'avons déjà vu.
Le second est plus original : il concerne la nécessité logique qui entraîne l'esprit de celui qui vise à la démonstration à se perdre dans l'infini, t) elç àreipov exTixcoatç ^, 6 tU Î7c«pov
* Sexl. Emp., I, 16^. o\ ôà vec&tepoi icapa$(d6otat D. L., IX, 88. o\ $à icepi 'Aypticicav TO^ixotc é^XXouc icévTe Tcpo^etcâyouat. Le mot : ajoutent n*est pas parfaitement exact ; car la relativité, qui fait partie des Troptt pyrrhonieos, se retrouve dans la table d* Agrippa. C*est plutôt une réduction ou une rédaction simplifiée, quoique avec des développements nouveaux. Sextus (P. Hyp,<, I, 39) fait remarquer qu'on pourrait subsumer ces dix formes de doute sous trois principales : la première tirée du sujet qui juge, ô àicb xoù xpîvovtoc » la deuxième, tirée de Tobjet, ô aicb toO xptvO|iévou ; la troisième, tirée de Tun et de Tautre réunis, 6 i\ à(if oîv. De plus, ces trois catégories se pourraient ramener à une seule, la relativité, qui en serait le genre généralissime ; les trois en seraient les espèces» Toù; Tpeî; eldtxovc; les dix, les sous*espèces des trois, toÙ; {iico6s6Y)x&Ta;.
' Sext. Emp., P. Hyp.^ I, 165. D. L , IX, 88. icXetarvjc (taxt^c xa\ xapaxTJC icX^pec.
* Sext. Emp., P. Hyp,, I, 166.
Ghaigmet. — PhyduÀoQie. 32
498 mSTOlRi!; DE LA PSYCHOLOGIE DES GRECS
êx6ctXXto)v *. Pour prouver une chose, soit de Tordre sensible soit de Tordre intelligible, il faut s'appuyer sur une autre soit intelligible soit sensible ; mais celle-ci à son tour a . besoin d'être prouvée par une autre, et ainsi à l'infini, qu'on n'atteint jamais. On n'atteindra donc jamais une démonstration achevée et finie. Contre la maxime d'Aristote, les Sceptiques prétendent, dans l'intérêt de leur thèse, que dans le raisonnement il n'y a pas nécessité de s'arrêter ou même qu'il y a nécessité de ne pas s'arrêter.
La troisième catégorie est celle de la relativité, à laquelle rien d'important n'e^l ajouté par Agrippa, qui se borne à répéter avec iEnésidème que toute chose et toute notion consistent dans un rapport, qu'elles sont toujours liées à une autre et qu'on n'en peut concevoir aucune isolément, séparément, indépendamment d'autres, oùBàv xad 'àauTb Xajiigctveoôai, àXAà {itO '- ETÉpou *.Si Ton considère la relativité au point de vue subjectif, on peut même dire que les choses ne sont que des actes ou phénomènes de notre entendement ou de nos sens, une création de notre esprit, creantur ; ca.r elles ne nous paraissent être que ce que leur représentation nous en représente, dans le moment rapide et mobile de la représentation 3.
> D. L., IX, 88. A.-Geil., iY. AU.^ XI, 5. Omnia prorsum ad aliquid referri, taliaque videri esse qualis sit eoium species dura videotur, qualiaque apud sensus noslros, quo pcrvenerunt, creantur, non apud sese unde profecla sunt.
3 11 est intéressant et insliuclif de comparer cette théorie de la relativité avec celle de M. Renouvier {Traité de Logique, t. I, p. 103). Ce ciitique si pénétrant et si vigoureux s'accorde presqu'en tous points sur ce sujet avec les Sceptiques; comme eux il soutient que : « 1 . Le phénomène est l'élément de la connaissance, que le phéno*» mène sous sa double face, c'est-à-dire considéré et dans les divers modes de l'objectivité et dans les divers modes de la subjectivité, est relatif à d'autres phénomènes, parce qu'il n'est jamais simple que relativement et est toujours composé. Composition et relation s'accompagnent ; 2. Tout est relatif pour la connaissance ; l'absolu lui-même n'est que le corrélatif du relatif. Ces deux termes sont la négation (la différence, dit iCnésidème) l'un de l'autre et tous deux se conçoivent relativement, par rapport à des rapports qu'on peut affirmer ou nier Ils s'opposent entr'eux comme la négation et l'afGrmation. • Nous avons vu toute cette théorie dans l'exposition qui précède, et nous pouvons dire a que le bagage des écoles critiques de l'antiquité, et le contenu de livres tels que ceux de Scxtus Empiricus i», p. 113, a conservé une valeur qui s'impose à tout
Le quatrième est le Trope tiré de l'hypothèse, qui appuie une démonstration sur certains principes premiers, non démontrés et qu'on suppose certains et évidents par eux-mêmes. Il est facile de montrer combien fragile et ruineux est le fondement de cette prétendue démonstration : car à tous ces principes on peut opposer des principes absolument contraires et d'une force égale de persuasion ^ U résulte de ce fait que toute démonstration est impossible; car ou elle part de propositions démontrées ou de propositions non démontrées. Si les propositions ont été démontrées, elles n'ont pu l'être réellement qu'en s'appuyant elles-mômes sur des propositions démontrées ou non démontrées, et ainsi de suite à l'infini ^, sans qu'on puisse jamais atteindre un terme à ce raisonnement. Rien ne saurait donc être démontré. Si les propositions sur lesquelles le raisonnement s'appuie n'ont pas été démontrées, elles restent au moins incertaines, et le raisonnement qui se fonde sur elles ne peut avoir le caractère apodictique, ni la conclusion la valeur d'une vérité certaine. La prétention des dogmatiques, qu'il y a certaines vérités qui sont en elles-mêmes évidentes et sûres et n'ont pas besoin de démonstration, est inadmissible. Comment ne voient-ils pas, par celamême, que ce principe qu'ils posent, ou plutôt cette hypothèse qu'ils avancent, à savoir qu'il y a des vérités qui n'ont pas besoin de démonstration, a besoin d'être démontré? Pour savoir qu'il y a démonstration, il faut posséder un critérium, et pour savoir qu'il y a un critérium, il faut une démonstration. Les deux propositions sont donc également inconnaissables, puisque chacune d'elles s'appuie sur l'autre.
Cest ce vice radical de raisonnement qui forme le cin-
esprit animent philosophique. Le principe de la relativité remonte plus loin que Hobbes et David Hume. 11 faut rendre justice, même aux Sceptiques.
* Sext. Emp., Math.^ IX, 207. 9aviQaovTa( yàp ouTot toIc 8)(xet|iivo(c taodkvctc xa\ tvexa iceiOoO; (iy) fiiaçépovTec avtûv. Ce sont, pour ainsi dire, les antinomies de kl raison.
s D. L., IX, 90. xàvTsOOev cic âicetpov.
quième Trope d' Agrippa qui l'appelle b 8i aXXT^Xwv * ou plus simplement 6 8txXXT,Xo;*. Il consiste précisément en ce que la proposition qui doit servir de preuve à celle qui est mise en question a besoin elle-même d'une preuve tirée de celle qu'elle doit servir à prouver. Par exemple si l'on veut prouver qu'il y a des pores dans les tissus organiques parce qu'il y a des évaporations, il faudra d'abord prouver qu'il y a des évaporations, ce qu'on ne pourra faire qu'en s'appuyant sur le fait qu'il y a des pores dans les tissus 3. Il est facile de ramener à l'un de ces cinq Tropes tous les objets d'une recherche quelconque. Si Ton prétend prouver les propositions de Tordre du sensible par des propositions du même ordre, on tombe dans le sophisme du procès à l'infini ; si on prétend les prouver par des propositions de l'ordre intelligible, comment prouvera-tron ces dernières ? par des propositions de l'ordre du sensible? C'est le diallèle; par des propositions de l'ordre de l'intelligible? c'est le procès à l'infini.
On pourrait croire alors que ces cinq Tropes, nécessaires et à la fois suffisants* pour renverser toutes les affirmations dogmatiques et pour contraindre l'esprit à reconnaître qu'il ne peut juger de rien et qu'il doit s'abstenir de rien juger, devaient exclure les dix Tropes de l'ancienne école. Il n'en fut rien; on conserva les deux systèmes dans la tradition sceptique, à côté l'un de l'autre, pour introduire plus de variété dans la polémique contre les dogmatiques 5, et même on en ajouta deux antres^ qui ne font guère que reproduire
2 Sext. Emp., P. Hyp., I, 164.
* Sext. Emp., P. //yp., L 185. o\ nlvie Tp6iioi trie âno^r,; àicâp-/ou<Tî.
5 Sext. Emp., P. //yp., I, 177. oO; èxiîÔevTai, oC»x èxêâXXovTeç aoù; 8lxa Tp6icouc, âXX'OicEp ToO icoixiX(oT6pov... 9UV éxecvoïc iXéyX^^v '^^ '^^^ ÂoyiiaTcxcàv icpoTceteîav. Il est vrai qu'au lieu d*èx6âXXovTec, leçon des Mss.« les éditions antérieures à celle de Fabricius donnaient la leçon éi&6àXXovTec, c'est-à-dire un sens tout contraiie et mal justiGé par le contexte.
^ Id., id.f I, 178. icapa5té6aai ôè xa\ 6uo xpiicov; èicoxT)C ixcpou;. Diogëne ne les mentionne pas.
SOUS une autre forme les Tropesd' Agrippa etparticulièrement celui de la Siacpwv^x et celui du procès à l'infini.
Toute chose connue est connue ou par elle-même ou par une autre : or aucune chose n'est connaissable par ellemême, comme on peut s'en assurer facilement, par le fait qu'il n'y a pas une seule proposition, soit de l'ordre sensible soit de l'ordre intelligible, qui ne donne lieu àdes affirmations contraires, à un désaccord inconciliable et insoluble d'opinions qui se détruisent l'une par l'autre, Btaçwv^x *. D'un autre côté, il est clair qu'aucune chose ne peut être connue par une autre, puisque cette dernière ou devrait être connaissable par elle-même, ce qui est, nous le savons, impossible, ou connaissable par une autre, ce qui nous ramène au procès à l'infini.
La passion de la classification formaliste et systématique, dont les Stoïciens sont, à ce moment, les représentants les plus absolus, semble s'être emparée des Sceptiques mêmes. Ils se sont efforcés de subordonner les uns aux autres dans l'ordre des genres aux espèces, les dix-sept lieux d'arguments sceptiques que nous venons de reproduire sommairement dans leur forme et leur contenu. Ils en ont encore ajouté huit autres dont iEnésidème semble bien l'auteur 2.
Il faut avouer que le Sceptique a eu une vue très juste et très profonde quand il a fait porter l'effort de ses huit Tropes sur le principe de causalité, et a essayé de montrer toutes les contradictions que renferme l'idée de cause, et qui en
* Sext. Emp., SrjXov (mot curieux dans la bouched'uo sceptique) ex t/j; Yeyevr.ïilvy); icapà xo:; ç'j<tixoI;, TCEpî xs alffO/jxôv xai voyjxwv àicavxwv diaçcovia;, 5\ 8t, oeve7c:xpix6; èvxiv, (iy) Suva(ji£v(i>v t)U&v pii^xe atoOiQxû (xi^xe voiQxro y.pixr\pioi ^p/jdOat, 8'.à xô irav Sirep av Xa6(i>(&ev à7ti<jxov eîvai 5iaice9b>vr|(j.svov.
- Sext. Emp , P. Hyp., I, 180. Sextus dit simplement xivè; èxx-OsvTai ; mais Pholius {Bib. Gr., Cod., 212,, qui analyse Touvrage d'iCnésidème, dit que dans son 5* livre des llup^covetot XÔYot, cet auteur propose et expose xà; xxxà xùv atxi&v àiiop-/)xixotc Xaêâç (dubitandi adversus causas occasiones), ^rfih piàv pir^Sévo: «rxiov èvSt^où; eNac T)icax7)o6ott lï xat atx(0>OYoOvxa;, 9d(<TX(i>v xai xpoTCou; aptSptûv xaO'oOç otexai aùxoù; alxioXoyelv, vnaxOévxac et; xt)v xota^xr^v icepiEvcx^^'oc nXavi^v.
font une hypothèse sans fondement et inadmissible. Toute l'argumentation vise à démontrer qu'il n'y a pas de cause, et s'il n'y a pas de cause, qu'il n'y a pas de science, si la science est la science des causes. Sextus complétera cette critique par sa théorie des signes, en démontrant qu'il n'y a pas entre les phénomènes de relations nécessaires, pas plus que de liens nécessaires entre les représentations, qui d'ailleurs sont aussi des phénomènes, qu'il n'y a donc pas de signes, et que toute démonstration reposant ou sur les liens des notions ou sur les relations nécessaires des choses, il ne saurait y avoir de démonstration ni déductive ni inductive.
Il n'y a pas de cause, oûx è<mv aTxiov*. La cause est de l'ordre des relatifs, car elle est en relation nécessaire avec son effet; la cause est toujouis cause de quelque chose. Mais les relatifs sont de purs concepts : ils n'ont pas d'existence concrète et objectivé. La cause est donc une pure conception, une pure création * de l'esprit, un phénomène mental. Tant qu'il n'y a pas d'effet de la cause, la cause de l'effet n'existe pas. De plus la cause ne possède pas, ne contient pas en soi ce dont elle est la cause 3, parce que ni la génération, ni la destruction, ni la passivité, ni en un mot le mouvement qu'implique la notion de cause transitive, n'existent euxmêmes*.
I Sext. Emp., Math., IX, 107.
> Aul.-Gell., N. AIL, XI, 5; Sext. Emp., Èlath., IX, 209. to arxiov apa èiciyorfir^aixoLi (ji6vov, oO^ vicdcpUt 5é. Gonf. id., id., VIII, i53. êv CTCivoia (&6vov écrrt xai oûx ev Cnap^et.
^ D. L., IX, 90. àvr;pouv S'ouxot ic&aav aTCoSei^tv xoti xptxi^ptov xat vv)(uIov xa\ oTtiov xa\ xîvrjatv xai |xdOY)<rtv xai yévefftv xott to 9uaet elvat àyaOôv y| xQ(x6v.
* Conf. Hume, Analyse d'Ueberweg, Hittor. of. Philosoph., t. II, p. 132. L*effet est complètement différent de la cause, et par conséquent ne peut pas être découvert en elle, dans Tidée do la cause ni connu par Tintelligence a priorij pai Tanalyse seule de celte idée. C'est Texpérience seule qui nous apprend que certains phénomènes sont liés à certains autres phénomènes par une loi constante : The ultimate grounds of things arc utterly inaccessible to the curiosity and investigation of man. Gonf. Renouvier, Traité de Log. génér., p. 281. « Les arguments aussi vrais que subtils d'vEnésidèmc, reproduits plus tar*l et affaiblis, s'adressaient aux partisans de la substance, obligés d'admettre des causes séparées de leurs effets. Poser une
LA PSYCHOLOGIE DES SCEPTIQUES m
D'ailleurs si la cause existe, ou c'est un corps qui est cause d'un corps, ou un incorporel d'un incorporel, comme le dit Épicure; ou c'est un corps qui est cause d'un incorporel ou un incorporel qui est cause d'un corps. Mais aucune de ces hypothèses n'est admissible Car d*abord, un corps ne peut être cause d'un corps, puisqu'ils ont tous deux la même essence, la même nature en tant que corps, tt)|v aûxTjv l/ei (pu<iiv*. Il n'y a pas causation, puisque l'effet est identique à la cause. L'effet est une passivité, la cause une activité; de quelque côté qu'on se tourne, les deux phénomènes étant identiques en nature, ou il n'y aura pas d'agent, et alors pas de cause ; ou il n'y aura pas de patient et alors pas d*eflfet, par suite pas de cause, puisque la cause est relative à son effet. Cet argument s'applique avec la même force aux incorporels ; leur identité de nature supprime entr'eux la possibilité de la relation de causation, en anéantissant la distinction de l'effet et de la cause, de l'agent et du patient, que la cause implique. Maintenant, l'incorporel étant intangible ne peut ni toucher un corps ni en être touché ; le contact entr'eux est impossible, et comme il est la condition nécessaire de la génération commune, il n'y a pas de corps qui puisse être cause d'un incorporel, ni d'incorporel qui puisse être cause d'un corps.
On peut encore fournir une autre preuve qu'il n'y a pas de cause, et c'est à ^Enésidème que Sextus fait remonter l'honneur de l'avoir découverte*. Prenons le cas des corps : Un
substance, et dms cette substance une &iuse de ses modifications, c'est vouloir qu'une chose, en tant qu*cile est. se fasse autre et devienne son contraire ». Ueberweg {id., t. I, p. til) remarque, après Zeller, que ce qui caract'^rise les arguments d^jEné^idëmc contre le principe de causalité, c*est qu ils n*ont pas éié du nombre de ceux produits depuis Hume, à savoir l'origine ^ns fondement psychologique, sans di^duction logique, (le l'idée de cause. Zeller, t. Y, p. 38 : « Es i^t merkwûrdig, dass in dieser Kritik des Causalitaetsbegriffs, welche doch ail Grûnden gcgen denseibt-n so em^ig zusammensucht, gcrade der Punkl gar nicht bcrû>hrL wi d. auf den sicb in der ncueren Philosophie das Narhdenken vorzueswcise gericlitet hal, die Frage, wie uns jener Begrin entstehl, und wie wir dazu komnien, an die Stclle des erfanrungsmaessigen Nebeneinander und Nacheinander der Ërscheinungen einen ursaechlichen Zusamœenhang zusetzen. »
« Sext. Emp., Math,, IX, 2U.
' Sext. Erop., Math., IX, 218. à ik Aîvy]mi$y)|xo; StxçopcoTspov ETc'aÛT&v
50i HISTOIRE DE LA PSYCHOLOGIE DES GRECS
corps ne saurait être la cause d'un corps ; car le corps supposé causant est de toute éternité, non engendré cotnme les atomes d*Ëpicure, ou engendré comme ceux qui tombent communément sous nos sens; de plus il est ou visible comme le fer ou invisible comme l'atome. Dans aucune de ces alternatives, il ne saurait agir, oûSàv $uvaTai ttoisTv ; car ou il reste en soi et par soi, isolé, xx6 ^ïxu-cé f^évov, ou il s'unit à un autre. S'il demeure en soi, il ne saurait produire rien de plus, rien d'autre que lui-même, que sa propre essence, causa sui ; et encore dans ce cas, faut-il admettre dans l'être causant une vertu interne de dédoublement non justifiée. S'il s'unit à un autre, ils ne pourront pas, par ce concours, produire un troisième être qui n'aurait pas existé antérieurement dans leur être propre*.. Car il n'est pas possible qu'un devienne deux, ou que deux deviennent trois. Si Ton veut que un puisse devenir deux, chacun de ces deux, étant un, produira aussi deux : voilà déjà quatre produits ; mais chacun de ces quatre, étant un, produira aussi deux et ainsi de suite à rinfini. De la sorte de l'unité sortira la multiplicité infinie, ce qui est absurde, et cette absurdité vient de l'absurdité de la première hypothèse, à savoir que un puisse devenir deux, que l'unité puisse devenir pluralité.
Le même argument s'appliquera évidemment aux prétendues causes incorporelles.
D'un autre côté le corps ne peut pas être cause d'un incorporel, car il n'en possède pas en lui l'essence et la nature ; et par la même raison l'incorporel, dont l'essence interne non seulement n'enveloppe pas mais exclut la nature corporelle, ne peut être cause d'un corps*.
Dira-t-on enfin que Tefifet est dans la cause ^ : il n'en résul-
expr)To talc iccp\ tt); yevétreb); aicopiaK* Fabricius commente ainsi le terme fita9op(tfxepov : hoc est, pluribus et in varias species adornatis argumentis.
* Sext Emp., Math. y IX, 220. b (&y) icpitepov èv tcTi eZvat ^icrjpxev.
' Sext. Emp., Math., IX, 22/i. t6 tc yàp <Tâ>(&a oùx ïxt% cv aÔTù» ty^v toO âa(o|xaTOu 9U9tv, t6 xs àatopatov ovx (piicepieixe tyjv xoO <T(o|xaxo; 9^atv.
' Id., Û2., IX, 226. TT)v yivejiv ôdbv Onapxeiv el; xb eTvat.
tera pas que Tune a produit Tautre, et au contraire; car puisque les deux termes coexistent dans Têtre, chacun d'eux existe dans l'être, et aucun n'est cause. Ce qui est ne devient pas ; car le devenir n'est qu'une marche, une transition, un mouvement vers l'être *. Il n'y a pas produit nouveau, pas de phénomène créé, par conséquent pas de cause.
De tous ces arguments il résulte que la causalité n'est ni un pAncipe de la raison, ni une loi des choses. Sextus multiplie les formes de ces preuves jusqu'à en être fastidieux, pour arriver à cette même conclusion : ii.yfily eîvai atxiov. L'être mobile ne peut être cause ni de Fêtre immobile ni de l'être mobile ; l'être immobile ne peut être cause ni de l'être mobile ni de l'être immobile, l'un par suite de leur identité d'essence, l'autre par suite de leur contrariété d'essence, Bt'àwa-
Envisagé dans la catégorie du temps, le principe de causalité ne soutient pas davantage l'effort de la critique . Si l'on admet que l'effet est simultané à la cause, on ne voit aucune raison d'admettre entr'eux le rapport de causalité ; car on ne saurait auquel des deux attribuer la vertu causante plutôt qu'à l'autre. Si l'on suppose la cause antécédente dans le temps, la cause, antérieurement à son effet, n'est plus une cause, puisqu'elle n'est cause que par son effet qui n'existe pas encore. Dans les relatifs, les deux termes sont nécessairement coexistants, sont donnés ensemble en acte, xar 'àvàyxYiv Itl ffuvuTcàp- /eiv. Supposer au contraire la cause postérieure dans le temps à l'effet \ et par suit^le causé antérieur au causant, c'est renverser toutes les notions de l'esprit humain, et plus encore toutes les conditions de la vie pratique. Le fils sera antérieur au père, et la moisson précédera la semence. On arrive à cette
< M. Renouvier, Crit. phiL, 10* année, t. II, p. 361. « La causalité, je Tai plusieurs fois répété, n*explique point Teffet par la cause, sans que la nature propre de Teflet entre dans la définition de l'a force qui le produit, et, par suite, de la cause en tant que telle, ce qui confond Texplication prétendue ».
* Comme la cause finale.
506 HISTOIRE DE lA PSYCHOLOGIE DES GRECS
conséquence, qui est le comble de Tabsurdité, àxoTrwTaTov, que ce qui n'est pas encore est cause de ce qui est actuellement, que l'avenir est cause du présent et du passé *.
Il importe aussi, de considérer les conséquences qu'entraîne l'adoption du principe de causalité. Si l'on pose une cause absolue en soi, parfaite, et dont la causation soit l'essence même *, on ne peut la concevoir sans son effet, sans son effet total ; c'est non seulement une création continuée qu'il faut admettre, mais une création étemelle, et non pas intermittente et ayant un commencement dans le temps 3. Si Ton parle de cause relative, si l'on ne conçoit le patient que dans son rapport à l'agent, ces deux noms ne couvrent qu'un seul concept, puisque l'un des deux quelconque est impuissant sans l'autre et qu'il n'y a pas de raison pour donner le rôle et la fonction de cause à l'un plutôt qu'à l'autre *.
En employant les mêmes procédés de raisonnement Sextus, très méthodiquement, très scolastiquement * et très longue-» ment, prouve que la cause ne peut avoir ni une pluralité de puissances ni une puissance unique ; qu'elle ne peut être conçue ni séparée de la matière passive ni unie à elle, soit par le contact, soit sans contact, soit par addition, soustraction ou altération, d'autant plus qu'on ne saurait déterminer ce que c'est que le tout et les parties, qu'on peut dire à la fois
* Sext. Emp., Math.^ IX, %35. ovto); evr]Oe; to a|ioOv xi otmov e7vai xoO rfit^ ^vTo; TO ^r^THù ov. Nous sommes, comme on le voit, à reilréme oppose du principe des causes finales, qui consiâle précisément et comme Ta très bien saisi le sceptique, à poser dans la fin une pemée anticipante qui détermine le présent par Tavenir qui n'est pas encore, du moins en acte, et à définir la cause efficiente comme l'action du présent sur le présent et sur l'avenir. L'idée du tout, dit Kant, est cause finale du tout réel et de ses parties, et c'est par cette idée que se comprend l'idée de l'organique, qui a sa racine dans le but interne devenu réel, quoi qu'il soit vrai de dire que la finalité de l'organisme demeure toujours le mystère non résolu.
^ Sext. Emp., Mafh , IX, t35. SuvâpiEi noisîv x\ néçuxev' 3 C'est une objection qui a frappé S. Augustin.
* Sext. Emp., Malh.j IX, 241. jiif^ plSaXov £v aùrfù (l'agent) ^, xô> iia<rxovxi uTcoxeiaOoci XTiv ^pac(7XiQpiov xoO ànoxEXécpiaxo; Suvapiiv.
^ Les Allemands appellent son ouvrage le Facit, c'est-à-dire la Somme du scepticisme.
avec ^nésidème et Heraclite, identiques et différents *; car ils ont une même essence commune, différenciée seulement par rindividuation *.
Il n'y a donc pas lieu de croire au principe de causalité et de l'appliquer, et il n'est pas étonnant qu'on en ait fait de si fausses applications et si sophistiques, et ce sont ces applications qu'^nésidème a relevées dans les huit Tropes qu'il fait porter sur la notion de la cause.
Le premier consiste à employer le principe général de causalité de manière à conclure à l'existence de causes invisibles, cachées, incertaines 3, sans pouvoir la justifier par le témoignage incontesté de faits, de phénomènes observés et connus *. Qui croira par exemple que la cause des rapports de distance des astres entre eux soit les rapports des nombres constitutifs de l'harmonie musicale 5, comme l'avaient imaginé les Pythagoriciens ?
Le second consiste à prendre, comme au hasard , arbi- *trairement au moins, une seule et la première venue entre les causes possibles et également plausibles, pour expliquer un phénomène : comme lorsqu'on explique les inondations du Nil par la fonte des neiges, tandis que le phénomène peut être dû à une autre cause, ou même à plusieurs causes diverses et différentes ®.
Le troisième, pour expliquer des phénomènes qui s'accomplissent régulièrement et avec ordre, va chercher des causes qui ne présentent ni ordre ni régularité, comme si
* Sext. Emp., Math.^ IX, 337. 6 tï Alvy)a{6Y](&oc xoLxa ^HpâxXeixov xoti ^Tepav 9y)<ri xb (ilpo; toO 8Xoi» xat Taùxiv.
' Id., id.^ I. 1. oXr] |xèv xaxà xbv x69|&ov, («ipoc 6è xaià ty)v xoOSe xoO j^coou
3 Cic, Acad,, I, 2, 17. Ea dico incerta qam âSyjXa Gr»ci.
* Sext. Emp., P. Hyp.f I, 181. xb xrjç alxtoXoytac yi'foz èv içaveaiv ivaoxpE- 96(jisvov.
s C'eit Fabricius qui ajoute tous les exemples.
^ Ce qui rend la recherche de la cause si difficile, c*est que l'expérience prouve qu*un même effet peut être produit par des causes diferses, et qu'une même cause peut produire des effets très différents.
pour expliquer le mouvement ordonné des astres, on va recourir à l'hypothèse d'une pression mutuelle de ces corps les uns sur les autres, pression qui, même admise, ne contient en soi aucune puissance ordonnatrice et régulatrice.
Le quatrième, après avoir déterminé comment se produisent les phénomènes, applique cette même loi de production aux choses non phénoménales, qui se comportent sans doute parfois comme les phénoménales, mais parfois aussi d'une façon particulière et toute différente. On raisonne alors par des analogies sans fondement, comme lorsqu'on suppose que les phénomènes de la chambre obscure rendent compte des phénomènes de la vision.
Le cinquième est commun à tous les philosophes , pour ainsi dire : il consiste à prendre pour principes les idées particulières propres qu'on s'est faites des éléments des choses, et non les raisons universelles et acceptées de tout le monde. C'est ainsi que les uns expliquent le monde par l'hypothèse des atomes, les autres par l'hypothèse des homéo-' méries.
Le sixième, très fréquent également, consiste à ne mettre en ligne de compte que les causes qui concordent avec nos propres hypothèses, et à tenir les autres, qui leur sont contraires, pour non avenues. C'est ainsi qu'Aristote explique la formation des comètes par la condensation des vapeurs terrestres, parce que cette hj^pothèse rentre parfaitement dans son système cosmologique général.
Le septième imagine des causes qui sont contraires non seulement aux phénomènes, mais encore aux principes de notre système propre, comme le fait Épicure, dont le clinamen est non seulement en opposition avec les phénomènes à expliquer, mais de plus est incompatible et contradictoire à la loi de la nécessité, qui est un des fondements de sa doctrine.
Le huitième, pour rendre compte de phénomènes douteux, fait intervenir des causes au moins aussi douteuses : comme
U PSYCHOLOGIE DES S(J:PTIQUES 509
lorsque, pour expliquer le phénomène de la montée de la sève, on imagine une loi d'attraction semblable à celle qui attire Teau dans une éponge, quand il est déjà fort douteux que Tattraction soit la cause de ce dernier phénomène.
Mais s'il n'y a pas de cause, ou ce qui revientau même pour rhomme, s'il n'y a pas de cause à lui connaissable, si le principe de causalité n'a aucune valeur ni subjective ni objective, il est clair qu'il n'y a aucun raisonnement valable, ni déductif niinductif. Il n'y a pas de raisonnement déductif, car toute sa force nécessitante repose sur le moyen, parce que et en tant que le moyen est cause, comme l'a dit Aristote, t^ [xéaov atTiov. Les Sceptiques ne se sont pas occupés particulièrement de renverser la théorie du syllogisme * : il suffira, dit Sextus, d'en dire quelques mots en général, èv uiroTUTroxjet. La majeure universelle : tout homme est un animal, n'a de valeur que si elle est tirée par induction de propositions particulières : Socrate qui est un homme est un animal; Dion qui est un homme est un animal. Or quand on tire de la majeure universelle la conclusion particulière que Socrate est un animal, il est clair qu'on n'a rien prouvé par elle, puisqu'au contraire elle-même s'appuie sur la conclusion. Il y a là un vice radical de logique, en ce que la proposition universelle se fonde sur la particulière et la particulière sur l'universelle.
Il est vrai qu'on prétend qu'on peut parler de propositions indémontrées, indémontrables, mais néanmoins évidentes par elles-mêmes. Cependant il faudrait préalablement savoir s'il y en a réellement de telles; mais pour le savoir, il faut un critérium, et y a-t-il un critérium? Pour l'affirmer, il faut le démontrer. Ainsi les deux thèses se renvoient l'une à l'autre, s'appuient l'une sur l'autre, c'est-à-dire ne s'appuient sur rien : elles sont donc également inconnaissables, àxaxepa
àxaTdtXTj^TTa, àvaTtcfJLTrduLeva ii: 'aXXYjXa *.
* Sext. Emp , P. Hyp., II, 193. icepV rà>v 6puXXou|ilvb)v avXXoYt<r|&S>v Tira); icipirrov (supervacuum) dteltivat « D. L., IX, 91.
On peut encore réfuter l'existence d'un critérium par le procès à rinfini ; car ou il a été jugé lui-môme ou il ne Ta pas été. S'il ne Ta pas été, quelle confiance mérite-t-il ? S'il l'a été^ il fera partie des choses soumises à un jugement, de sorte qu'il sera à la fois juge et jugé, et cela à l'infini. Pour juger s'il y a un critérium, il faudra toujours un critérium.
Si l'on analyse la question générale plus à fond, on voit qu'elle en contient trois particulières : le critérium 6<p 'ou, par qui l'objet doit-il être jugé? par l'homme sans doute; mais l'homme en contradiction avec ses semblables comme avec lui-même, incompréhensible à lui-même, peut-il être ^uge de la vérité des choses? Le critérium 8i'ou, à l'aide de quoi l'homme en jugera-t-il? à l'aide des sensations? elles sont menteuses ou du moins suspectes; à l'aide de la raison? elle est faillible, en désaccord avec elle-même ; à l'aide de la représentation cataleptique, comme le disent les Stoïciens? mais elle-même a son juge dans la raison, dans la raison ondoyante et diverse *. Le critérium xaô '8, c'est-à-dire d'après quelle mesure jugera-t-il? La représentation, 7)<pavTa<j^a? mais elle est elle-même incompréhensible, àxaTàXTi^rroç ; car elle est un état passif de l'âme, et l'âme elle-même, la raison elle-même est incompréhensible et ne peut servir de mesure à la connaissance.
Donc l'homme ne peut connaître la vérité *.
Les Sceptiques se sont attaqués avecplus de vivacité encore à l'induction qu'ils appellent, comme Épicure, l'argumentation par signes.
Le signe en général est un phénomène sensible qu'on considère comme un effet dont il révèle et fait connaître la
' D. L., IX, 9i. 6 voOc noixéXb); Tpéicexai.
' Conf. Spencer, Les Premiert Principes, trad. Gazelles, p. 70 : c Les idées dernières de la raison sont toutes représentatives de réalités incompréhensibles. (Le savant) se fait une idée très nette de rincompréhensibilité du plus simple fait considéré en lui-même. Pins qu'un autre, il sotï, à n*en pas douter^ que, dans son essence intime, rien ne peut être connu » .
cause par la relation nécessaire qui les lie Tun à l'autre. Il est clair que si on a une fois démontré que la causalité est une notion vide et sans réalité, on a détruit par là même et le principe des signes et la démonstration et la connaissance *. C'est ce que les Sceptiques se sont proposé de faire par la réfutation du principe de causalité, mais sans renoncer pour cela à une critique en règle de la méthode inductive.
11 s'agit donc pour eux de prouver qu'il n'y a pas de signes, et que ceux qui en admettent l'existence cèdent à un penchant vide de l'esprit *; car la démonstration semble en général être de l'ordre des signes ; c'est par la participation du signe, fi-eToua^a, que la démonstration prétend découvrir et développer la conclusion 3.
En remontant aussi haut que possible dans l'analyse, il y a, suivant les dogmatiques, deux espèces différentes de choses, 7cpdtY|J^aTa OU Svta* : les choses évidentes et claires, manifestes, irp68Y|Xa, et les choses obscures, douteuses, incertaines, cachées, à8T,Xa. Les choses évidentes sont celles qui par elles-mêmes et immédiatement tombent sous la prise de nos sens ou de notre raison, qui viennent pour ainsi dire d'elles-mêmes à notre connaissance s. Les choses cachées et incertaines sont celles qui ne sont pas connues par ellesmêmes et directement soit par l'un soit par l'autre des deux grands modes de notre connaissance . Celles-ci sont ellesmêmes de plusieurs espèces : les unes sont absolument inconnaissables, en ce sens qu'elles se dérobent à tout entendement humain, comme, par exemple, le nombre précis des
* Sext. Emp., Math,, VIII, 14f. ItphBtù t^ t6 xt ay]|xeTov xa\ Ty^v àfciSeiEiv avaipoO<Ti.
* Phot., Cod., 212. xévT) TcpcotcaOeîx.
3 Seit. Emp., P. Hyp.l II, 96. t) ocic6ôeiEi; tco ylvst aY)(uIov doxet cTvai... [Uxo\jai<x yàp toutou r\ àic6SeiÇ(c 6<(xaXXuiCTiXT| ytvsTai toO (JU{iic£paa(JiXTo;* Conf., id.. Math., VIU, Ul.
* Sext. Emp., P. ffyp., I, 138; id., Il, 97.
s SexL Emp., P. Hyp., Il, 97. ts il lauTûv et; Yvûaiv t)|iÎv ip^ifava, par exemple : il fait jour.
hli HIÏTOlItE t>E U PSÏCMOLOaiE DES GRECS
astres du ciel ou des grains de sable des déserts de Libye'; les Etutres sont inconnaissubles par leur nalure mônae, Jù«^ c'ost-à-dire «iue leur nature ne nous permet pas de les saisii immédiatement et d'une vue certaine, comme, par exemple les pores des tissus vivants que nous ne pouvons pas, i cause de leur extrême ténuité, voir de nos yeux et que nom raison seule peut concevoir et admettre^; enflo celles qu ne sont qu'accidenlellemeut non perceptibles, xpi< xiiiw comme par exemple, la ville d'Athènes pour un étranger qu ne l'a pas vue, ou même pour un de ses citoyens qui n"; réside plus '.
A ces différences deschosesqui ne sont pas par elles-même perceptibles et qui ont besoin de signes et qui se réduisenl i deux : les choses obscures par nature et les choses obscure par accident, — car les choses évidentes n'ont pas bcsoii de signes, et les signes n'existent pas pour les chose absolument inconnaissables, — à ces différences corres pondent des signes différents. Il y a d'abord le signe au sen général : nous entendons par là tout ce qui sert à rappeler notre mémoire un fait concomitant et observé en mèm
I Lu Jerniti' eiemplo i^larl clïssiqiie ,
s SeM. Eiiip., P. Ilnp , 11, U8 Ji; oi vOf,to\ if^poi.
a Seit-Emp., P. Uijp., 11. IW La JislmcLion de Dirçène (IX, 06) du ;rçûe ïpnsW e(Î9ei;Tov, qui s« rn|i|irochc du si).'ni: cotiiiiijmaralir, -Jno^vr.imxov, cl du :>ç intcltitiible, voijtov, qui ^e rapproche des tïîtixnKà, s«rl .•■eiilement am -«p: qiicï pour nier t'eIi^ll'IlL-e de^ uns el de^ autres. C;tlit!n (H. t'hil.. ij »f\*\ iiZiitiit'ii le signe du feu par la runii<c, et ùi[o(ivr,aTiiiiv le signe de l'acruui'li' nii'nl par le Tail du lait dans les mamelles, C'e^l certainement une cud/u^iiï L'ivJcuKx&v esl un i^lérucat, te nœud do la il^inonslraliuii, la propurtiion d'DÙ !> conclut la prapDsiliuti à dL^iiionlrer : àEiw|tx cv 'Jy"' a-jiri\fy.biio TiyoO|ii'.-,v > txxï).untix'jï i!.0 iiiïOVTo; (c'cst-i-dii-e li' signe èuSiixinov est une prupuMiin dans un argumenl cundiliunnel, qui fait fundiun d'iinlt'ci^dent c( qui met à iho vert le (Onsi'quenl >. Leii Sluïcirni appelaient •rjvT.f.v.ivut uo argiimenl cumpi de di'ux prupusiliuns, doni la pieinifi'e. qui e^l l'aniÀ/^denl, i^yoùiiEvov, e^i U ii ditlun de l'aulre qui est le conséquent, 'i.\yiii ; par e^ieniple : s'il y u du niouvemei Il y a du vide. Anslote dislingue le TEX|ir,piov, diinl la llaisun avec la raus> i néce;ïalrc : tris la Tuniée el lu Teu, le lail el l'accoui'liemenl, et le 9r;|iiTc>v, ilunl liaiaun avec !a cbo^e Inconnue est fn<quen1c sans Olre constante, probable sans ji nécessaire, comme par eiempte : note ^piranle, secura erit navigitio.
lA PSYCHOLOGIE DES SCEPTIQUES 513
temps que le signe qui lui est associé par la loi de simultanéité ; puis, en second lieu, le signe au sens propre, le vrai signe qui nous indique, nous révèle une chose obscure et qui n'a jamais été perçue.
Dans ces signes véritables, on distingue les signes commemoratifs, uTtojxvTidTixi, particulièrement applicables aux choses qui accidentellement ne sontpas perceptibles, etles signes révélateurs, démonstratifs, £v8eixTixà, qui s'appliquent aux choses qui par nature ne sont pas perceptibles et compréhensibles.
Le premier de ces signes, le signe commémoratif, est un phénomène qui a été observé simultanément avec l'objet signifié, phénoménal lui-môme et évident : c'est ainsi que l'observation atteste la présence simultanée constante du feu et de la fumée. De cette simultanéité constante des deux phénomènes, de cette association d'idées, il résulte que l'apparition de l'un des phénomènes réveille nécessairement le souvenir de l'autre, uircJfxvYiaiç, que l'une des idées appelle, évoque, fait apparaître l'autre, la fumée le souvenir du feu, l'idée de la fumée l'idée du feu qui est la cause, et qui pour un moment, accidentellement, n'est pas actuellement présent à nos sens. La cicatrice réveille le souvenir de la blessure qui Ta formée, qui l'a causée, mais qui n'est plus actuellement perçue, qui est un moment passé et peut-être oublié. La lésion du cœur rappelle le souvenir de la mort qui l'accompagne et la suit constamment, comme toutes les observations le prouvent.
Mais il y a un autre signe, dont ^nésidème s'attache surtout à combattre le principe : c'est le signe démonstratif, le phénomène visible par lequel on prétend découvrir la cause inconnue et invisible d'un fait visible. Là, des deux choses qu'on prétend liées par la causalité, l'une par sa nature échappe à l'observation ; par conséquent elles n'ont pas pu être antérieurement simultanément observées ; par exemple, l'âme est du nombre des choses qui se dérobent à notre connaissance immédiate et sensible; c'est un être qui
Chaignet. — Psychologie. 33
bïi HISTOIRE DE LÀ PSYOIOLOGIE DES GRECS
n'est jamais tombé sous la prise de nos sens, sous une claire et certaine intuition * . Son existence est indiquée au moyen d'un signe démonstratif, èv8cixTixâ>c, à savoir les mouvements du corps ; car on les considère comme les signes probants de l'existence d'une force invisible, immanente au corps et qui les cause.
Il n'y a pas lieu de porter l'eflfort de la critique sur les signes commémoratifs : ce serait, ce que les Sceptiques protestent ne pas faire ^, ce serait renverser les fondements de la vie pratique, puisque tous les hommes y ajoutent également foi, les Sceptiques eux-mêmes, et dirigent, d'après la créance qu'ils donnent à ces signes, leurs jugements et leurs actes. Ils posent donc le signe commémoratif ' . Ce qu'ils combattent et veulent renverser, c'est la doctrine des signes démonstratifs, d'après laquelle il y aurait entre les phénomènes sensibles et les phénomènes invisibles et intelligibles un lien nécessaire et constant, un nexus causal réel, qui nous obligerait à affirmer l'existence de ces derniers. Ce signe est une pure fiction * des dogmatiques. Lorsque nous disons qu'il n'y a pas de signes, c'est des signes commémoratifs seuls que nous voulons parler, et encore faut-il bien remarquer la position particulière qu'entend prendre le Sceptique; il n'exprime pas une conviction ferme, il ne donne pas son assentiment à la proposition qu'il n'y a pas de signe. Ce serait encore une manière de dogmatiser : il s'eff^orce et se contente de montrer que les raisons pour et les raisons contre l'existence réelle de ces signes ont une même force, £tç î<jo<jOéveiav, et qu'en face de cet équilibre de raisons contraires, la raison, que rien n'incline d'un côté plus que de l'autre, n'a plus qu'une chose à faire : s'abstenir, et ne pas se
^ Sexl. Emp., Maih,, VIII, 155. oOSficoxe yotp vTcb ttiv Y,|iiTépav iiÉ9uxe icfirreiv èvapyeiav.
« Sext. Emp., Math,, VIII, 157. oijôè (myx^opiev xbv piov.
3 Seit. Emp.» Math,, VIII, 158. xb (lèv ÛTCO(i.vr](TT(xbv x(Oe(av ^ X9^'^^^ ^ pîo;,
* id., id., VIII, 156. néicXacTxai.
lA PSYCHOLOGIE DES SCEPTIQUES 515
déeider, -f) àpfe^^a xalT) *iro;^Tri Y^vexai*. Des choses les unes sont absolues, les autres sont des relatifs : il n'y a pas un troisième ordre d'existence. Le signe est de Tordre des relatifs ; le signifié, conçu nécessairement dans et par son rapport au signe, est nécessairement comme lui une relation. Si, par hypothèse, dans un rapport supposé, l'un des deux termes du rapport disparait, l'autre par lui-même est supprimé, et le rapport tout entier s'évanouit. S'il n'y a pas de droite, il n'y a pas de gauche ; s'il n'y a pas de gauche, il n'y a pas de droite. Les deux termes sont simultanément conçus : ils sont dépendants l'un de l'autre, ne peuvent être conçus
séparés l'un de l'autre, xi 7rp(Jç ti au^î^af aXafx6av6Tai àXXiQXoiç *.
Mais alors on ne peut plus dire que l'une des idées associées nécessairement dans un seul et même acte psychologique soit le signe ou la preuve de l'autre : elles sont données, conçues toutes deux à la fois, d'un môme coup 3.
Il n'y a donc pas de signe ; la notion même de signe n'est pas compréhensible ^, si Ton admet, comme il semble nécessaire de le faire, que le signe soit conçu simultanément avec la chose signifiée ; mais comme on pourrait soutenir qu'il est conçu antérieurement ou postérieurement à la chose signifiée, il nous reste à examiner ces deux cas.
Dire que le signe est conçu postérieurement à la chose qu'il doit révéler et mettre au grand jour, c'est une absurdité manifeste; car cette chose est conçue avant lui et sans lui. A quoi servirait-il? Il perd la fonction qui constitue toute son essence et sa raison hypothétique d'être. Dans ce cas donc, il n'y a pas de signe. Si l'on dit, et c'est la dernière hypothèse qu'on puisse faire, si l'on dit que le signe est conçu antérieurement à la chose qu'il doit révéler, nous retombons dans le cercle des objections déjà présentées ; le
1 Sext. Emp., Math., ViU, 159.
« Id., «., VIII, 165.
^ Id.» id.^ VIII, 166. â|i90Tip(ov yàp vicb {itav icpoOc^ix^av Xa{i6avo|i,lv(i>v.
* Sext. Emp., Math.f VIII, 166. oûx âpa x«iTaXY]icT6v cor: xb at]|uTov.
516 HISTOIRE DE LA PSYuliOLOG.E DES GRECS
signe est de Tordre des relatifs et l'hypothèse est contraire à la nature même du signe. Tant que les deux termes ne se présentent pas simultanément à la conscience et liés par cette loi de la simultanéité, il n'y a ni signe ni chose signifiée, puisque c'est ce rapport qui constitue leur essence d'êtres relatifs.
Répétons-le donc encore une fois : la notion de signe est incompréhensible, f T^tiov o5v àxaTàXYjTrrov tîvai t^ ^[Atîov * .
Mais le sujet paraît si important aux Sceptiques que, au risque d'être fastidieux et de se répéter, ils veulent épuiser la question et la prendre sous tous ses aspects.
Des choses qui sont compréhensibles à l'homme, il comprend les unes par la sensation, les autres par la raison, Biavo^x. Si le signe était chose compréhensible, il serait donc ou de l'ordre sensible, ou de l'ordre intelligible. S'il est prouvé qu'il n'est ni de l'un ni de l'autre , il sera prouvé qu'il n'y a pas de signes^.
Mais quand il s'agit de résoudre cette question de la nature du signe, nous nous trouvons en présence des opinions les plus diverses, les plus contraires même. Épîcure le dit sensible ; les Stoïciens, qui en plaçaient l'essence dans le Xtxtov, dans l'espèce intelligible, intermédiaire entre l'objet et le sujet, le prétendent intelligible, et cette contradiction est inconciliable à jamais, fxévei S'-f) ToiauTT^ $ia(rra9ic àvcit^xpitoc d/cSiv 8iViûvoç3. En présence de ce conflit éternel, nous n'avons plus qu'une chose à faire : suspendre notre jugement et ne pas décider la question de savoir s'il est intelligible ou sensible, quoi qu'il soit nécessairement l'un des deux. Nous nous trouvons même ici dans une très singulière situation. On prétendait que le signe est un phénomène évident, servant à prouver une chose non évidente, aSTrjXov, et voilà que le signe lui-même est devenu une chose non évidente, à^Xov, dont on ne saurait dire si elle est sensible ou intelligi-
» id., îd.» VIII. no.
3 Scxt. Eaïp,,Matk., VIII, 177.
ble, et qui a besoin d'une démonstration, à l'effet de montrer qu'il est tel or tel ; or cette démonstration ne peut être faite qu'au moyen de preuves inducti ves, c'est-à-dire de signes . Ainsi pour qu'il y ait des signes, il faut une démonstration valable, ^T^dTiç, et pour qu'il y ait démonstration valable, il faut qu'il y ait des signes; nous reconnaissons le Trope du diallèle. Mettons-nous cependant successivement dans Tune et dans l'autre de ces alternatives.
Le signe est" sensible ; mais nous savons quelles différences d'opinions s'élèvent entre les philosophes sur la question générale de la perception sensible. Les uns, comme Épicure, disent que les sens sont infaillibles ; les autres, comme Démocrite, qu'ils nous trompent toujours * ; d'autres encore, comme les Stoïciens, que des sensations, les unes sont vraies, les autres fausses. Tant qu'on n'aura pas résolu le problème général de la véracité de nos sens, on ne pourra rien dire de certain du signe considéré comme phénomène sensible. Mais supposons-le résolu : nous voyons que tout phénomène sensible imprime à tous les hommes, placés dans les mômes conditions, une même sensation. Les Grecs et les Barbares, les gens versés dans un art et les ignorants dans cet art , sont d'accord sur la blancheur, la douceur, l'amertume. Le signe, au contraire, ne parait pas exercer les mêmes effets sur les personnes placées dans les mêmes conditions. Par exemple, pour Krasistrate, savant médecin, tel signe signifie telle chose; pour Asclépiade, médecin non moins savant, telle autre. Mais s'il signifie plusieurs choses, pour quelle raison adopterons-nous telle signification plutôt que telle autre, T^ [jLaXXov èxe^ou t^ toutou*? Le signe comhiémoratif seul doit pouvoir être interprété de plusieurs manières, et il n'est pas l'objet de notre critique. Mais le signe démonstratif, s'il est réellement démonstratif, n'en doit signifier qu'une seule , et
> Id., id., VIL ^3.
'- Id., id., VIII, 201.
518 HISTOIRE DE hk PSYCHOLOGIE DES GRECS
s'il peut être interprété de plusieurs manières, c'est qu'il mérite de n'être interprété d'aucune.
Allons plus loin : nous n'apprenons pas à sentir; la nature, sans aucune éducation des sens , sans aucun apprentissage , nous fait connaître le froid et le chaud, le doux et l'amer. Au contraire, le signe, entant que signe, exige beaucoup d'eflforts, une longue étude pour être interprété. Ce n'est pas le premier venu, mais le médecin, l'astronome, le marin, qui sauront ce que signifient les symptômes morbides, les phénomènes célestes, la direction des vents. Le signe n'est donc pas chose sensible : nous n'aurions pas besoin d'apprendre à l'interpréter.
Examinons maintenant l'opinion de ceux qui le croient intelligible , vot^t^v *. L'argumentation se renferme dans la logique pure. Les Stoïciens définissent le signe une proposition, àÇ^wjxa, et c'est pour cela qu'ils le conçoivent comme intelligible. Le signe est donc une proposition qui, dans un raisonnement conditionnel correct et juste, 6yUç, fait fonction d'antécédent, et doit mettre à découvert le conséquent*, par sa seule force et par sa propre nature 3, en révélant ce dont il est le signe; ou bien encore c'est un Xexrbv aÛTotéXeç*, une notion intelligible en soi, parfaite et exprimable en soi, à7r6<pavTov oao^ £<p 'éauTr,. Mais qu'est-cequ'un Xexxdv ? Il est plus que douteux qu'il en existe. Les Épicuriens le nient, et même, s'il existe, il est de l'ordre des choses cachées, non évidentes, aSYjXov, qui ont besoin d'être prouvées ; mais prou- • vées par quoi? Par un signe, et si ce signe est un XexTcJv, nous retombons dans le cercle. Admettons même que le Xexrdv existe : la proposition àS^wfxa , composée de Xexxi , qui ne coexistent pas l'un à l'autre, jat) <7uvu7rap;^<JvT(i)v àXX-i^Xoiç, n'aura aucune force, aucune substance pour ainsi dire , àvuTtapxtov eup^dXÊTat. Je dis : s'il fait jour, il fait clair. Quand j'exprime
J Id., w., VllI, 2U.
5 Sexl. Erap., }fath , VKI, 244. P. Ilyp., II, 104.
3 Id., P. Hyp-t II, 101. ex xf,; lôta; çurrew; xai xaTXdxe'jyj;.
* M. Brochard, p. 345, traduit par proposition simp/e. Je doute que ce soit le sens.
la proposition conditionnelle, le conséquent n'existe pas encore; et quand je viens à exprimer le conséquent, la proposition conditionnelle n'existe plus. Toute chose composée de parties, et l'argument est un composé , une synthèse de propositions, ne peut subsister quand ses parties intégrantes et nécessaires ne coexistent pas les unes avec les autres *.
Et, d'ailleurs, qu'est-ce qu'un raisonnement conditionnel correct et exact, uyiéç? On ne le saurait comprendre*. On nous offre, il est vrai, bien des moyens de juger si un raisonnement est correct et exact 3. Mais aucune des définitions données soit par Platon, soit par Diodore (Kronus), ne résiste à la critique. Il ne suffit pas, en effet, que l'antécédent soit vrai , et que le conséquent soit vrai également, il faut, de plus, que l'antécédent contienne en lui-même quelque chose qui soit signe du conséquent, qu'il possède une nature révélatrice du conséquent, exxaXu:rTixTf|v îpudtv Tou Xt^yovtoç; comme, par exemple, si cette femme a du lait dans ses mamelles, c'est qu'elle a eu un enfant. Il y a ici une relation nécessaire, àxoXouô^a, <ruvapT7iii; ♦, la relation de la cause entre les deux phénomènes physiologiques. Telle est la doctrine des dialecticiens 5 ; mais voici ce que nous avons à leur objecter :
Le signe, comme nous l'avons déjà dit, est nécessairement ou sensible ou intelligible; or, là-dessus, les philosophes ne parviennent pas à s'accorder. La nature du signe reste donc absolument obscure et douteuse, et en tant que tel, il a besoin lui-même d'un signe. Jusqu'à ce qu'on soit tombé d'accord sur son essence, et le moment ne paraît pas prochain, il ne peut servir de signe ou de preuve à une autre chose. D'après les Stoïciens, le signe a sa substance, sa réalité,
« Sext. Emp., P, Hyp., II, 109 et UU. xk Sa (nSveexa npayjxaTa où ô^5vaTal •jTcapXeiv èàv (iy; toi èÇ wv (tvvIotyjxsv àXXi^Xoi; ayvyTcâpxei-
* Id., P. Hyp., II, 110. xh vyiè; <n;vr|(A|i.évov àxaTaXr,iiTov eOseO^aetat.
3 Id., Maih.y VIII. 215. xpt<ret; Sa toO ûyioO; avvY;|i.(Aévou ico>>qc; {.àv xat QtXXa; civat 9a<Tt.
* Sexl. Emp., Math.^ VIII, 265.
^ Id , id., 257. xaxà xàç èxctvcDv TexvoXoyta;.
son u^($Tr(X9tc dans les Xextà. Mais on ne sait pas si les XtxToL existent. Si la réalité des XtxTdL est mise en doute ou niée, comme elle Test par les Épicuriens et môme par certains Stoïciens, entre autres Basilidès , par exemple, ne devonsnous pas, en ce qui concerne le signe, au moins suspendre notre jugement, àvayxTrj xal tjjxïç ev iico/-^ [jLivtiv *, au moins jusqu'à ce qu'on sache si les Xcxta ont quelque réalité; mais comme on ne pourra le savoir qu'au moyen d'un signe, d'une preuve, on retombe encore dans le diallèle, que ne voient pas ou ne veulent pas voir les Stoïciens*.
Mais ce n'est là qu'une objection pour ainsi dire de forme dialectique; passons outre, accordons ce. que les dogmatiques prétendent : il n'en reste pas moins certain qu'on ne peut déterminer ni juger le contenu du signe, ri ictpwxTixiv Tou (T7|jxe^ou. En effet, la chose à prouver, le signifié, ou est parfaitement évidente ou ne l'est pas. Si elle est évidente, elle n'est pas à prouver; elle n'a pas besoin d'être signifiée, et il n'y a pas de signe par rapport à elle. Si elle n'est pas évidente, on ne connaîtra jamais si elle est vraie ou fausse; car si on venait à le savoir, elle deviendrait de l'ordre des choses évidentes. Il n'y a donc pas lieu d'admettre que le signe est une proposition, ni qu'il fasse, dans un raisonnement conditionnel, fonction d'antécédent '.
Nous pouvons même dire que si le signe était ce que prétendent les Stoïciens , ceux qui ne savent pas ce que c'est qu'une proposition, qui n'ont pas étudié la logique, seraient incapables de tirer aucune induction , aucune signification des signes. L'expérience nous montre tout le contraire : les agriculteurs, les marins savent très exactement interpréter les signes, et les animaux sans raison ne sont pas dépourvus d'une sorte de faculté inductive.
* Id , Math., Vni. 259.
' Id., Math.f VIII, 261. XeXi^Oa<Ti Ô'aÛToù; ol aizo tr,; StoS; eîc tbv fitaXXi^Xcûv
èjlTCÎTCTOVTeÇ Tp<Siiov.
3 Sext. Emp., Math,, VKI, 268.
Il n'y a donc ni intuitions sensibles ni intuitions intelligibles certaines; il n'y a aucune démonstration possible ni par le syllogisme , ni par l'induction ; ni par cette espèce d'induction qui consiste à tirer une proposition générale de propositions particulières , parce que les faits particuliers étant infinis en nombre, on ne peut pas les observer tous, et que si l'on n'en observe que quelques-uns, l'induction perd toute sa force * ; ni par l'espèce d'induction qui consiste à conclure du signe à la chose signifiée, de l'effet à la cause, parce qu'il n'y a pas de cause, pas de signe véritable et certain, pas de relation nécessaire entre les choses qu'on prétend connues et celles qu'on avoue inconnues. Si le raisonnement inductif et le raisonnement déductif ne peuvent nous la faire connaître, il est nécessaire que la vérité n'existe pas.
De quel ordre, d'ailleurs, si elle existait, la vérité seraitelle? De l'ordre sensible? Cela n'est pas possible, parce que le vmi n'est ni générique ni spécifique *, et que les données des sens sont ou l'un ou l'autre, c'est-à-dire, nous fournissent les notions ou de genres ou d'espèces : par espèces , iEnésidème, à qui ce raisonnement est attribué , entend les espèces spécialissimes, les propriétés particulières qui caractérisent et définissent les individus 3. Serait-elle d'ordre intelligible? Mais alors les choses sensibles, qui peuvent être vraies, seraient exclues de cette possibilité. Serait-elle à la fois intelligible et sensible? Cîomment le comprendre , en présence de la contradiction des données des sens et des données de la raison entre elles-mêmes et les unes avec les autres ♦.
* Id., P, Hyp., II, 204. D. L., IX, 91 t&v xaroc (tépo; àtcoSet^ecov àtciTrouti£v(i>v aTCKTCoi» cîvat xa\ tt^v yevixtjv àtciSet^iv.
* Parce que le vrai n*est ni uo genre, ni une espèce. De même que l'espèce divise le genre, de même le genre divise le tout par des différences opposées. Si le vrai constituait un genre ou une espèce de choses sensibles, toutes les choses sensibles qui n'appartiendraient pas à ce genre ou à cette esjièce seraient fausses : or elles peuvent être vraies.
3 Scxt. Emp., Math., VIII, 41.
4 Sext. Emp , Mëth , Vlll, 40-18.
D n'y a donc pour Thomme aucun moyen de connaître la vérité, c'est-àrdire de connaître les choses telles qu'elles sont, dans leur nature et leur essence , ou , du moins , d'avoir la certitude qu'il possède la vérité. L'esprit humain n'atteint aucune réalité et ne sort pas de lui-même. Il n'y a aucun passage de l'entendement à l'être, du sujet à l'objet, ou, comme nous dirions, du moi au non-moi; et comme le moi, dans l'acte de conscience, dont c'est là le caractère propre, se dédouble pour se connaître en sujet et en objet, quelques Sceptiques ont été jusqu'à dire que le sujet ne se connaissait pas lui-même, et qu'il ne pouvait affirmer la réalité de ses propres états de conscience. Toute réalité se dérobe à notre connaissance S et il ne reste à l'homme d'autre parti à prendre que de s'abstenir d'en juger, non seulement dans les choses de spéculation pure, mais dans les choses dont la science a rapport à la vie. Il n'y a pas de science morale pas plus qu'aucune autre science *; car, que serait une science morale, si ce n'est une science de la nature des biens et des maux, de l'utile et de son contraire, de l'honnête et de son contraire, et une science de l'existence et de la nature des Dieux ? Cette science, c'est-à-dire la philosophie, n'existe pas'. Il n'y a rien qui soit en réalité bien ou mal, juste ou injuste ♦ ; il n'y a pas de plus fortes raisons pour affirmer qu'il y a des Dieux que pour affirmer le contraire 5. Il n'y a donc pas de science de la vie, et cependant il faut vivre^. Le Sceptique se fait, lui
* D. L , IX. (xr^Sàv eïvat ttj aXtiôeia.
* Sexl. Emp., P. Hyp., Il(, 239. oïSs xl/vr} tt; av efr, 7tEp\ tov piov.
3 Sexl. Emp., Math., IX, \h. (n^-ce tî^v do^tav è7«(m^|ir,v eïvat Oec'wv xx: àvOp(i)7ctv(i)v npayiAoc'ccov p-rje tyiv çiXodoçîav eTcixiqSeufftv ao^icLÇ.
* D. L., IX, 61. Sext. Emp., P. Hyp., III, 178. Zxi yàp oyôèv xr^ ^^<ni èativ «Ys^ôv ri xaxôv f^ àSia^opov, èvxeOOev (ex iis qux sequuntur) xt ve; eiciXoyt'CovTai. Le mot Tivé; est à remarquer.
s Sext. Emp , Math,^ IX, U-19-i. Après avoir exposé et critiqué les opinions de tous les philosophes et de ceux qui afGrment et de ceux qui nient l'existence des dieux, Sextus tire de ces contraiiiclions la conclusion sceptique (IX, 191) i^^oU v\ Tfi)v 2]xeicTix(t)V eTco'^Yi (j'jvei;(iyeT3ti, parce que iii^te izadOLZ elvai i«<rràc ôcà xr^^f tiâ'/^v (AiQTE Tivà; 8ià Tr,v îeroaÔsvciav où piâXXov elvxi ^ (ay) elvac 6eou;.
^ Sext. Emp., P. Hyp.j I, 23. xaxàrnv pta>xixy}v ri^pY)atv àdoÇccarcoc pioO|uv...
aussi, une règle toute pratique ; sans se préoccuper d'acquérir une opinion ferme et justifiée sur les choses morales, àSoÇxdTcoç, il obéit aux impulsions presque irrésistibles de la nature, aux entraînements de Texemple de ceux qui vivent avec lui* ; il dit qu'il y a des Dieux ; il dit qu'ils ont une Providence ; il leur rend même un culte ; en toutes choses , et dans ses paroles et dans ses actes , il se conforme aux coutumes de son pays et de son temps, à ses mœurs, à ses idées, à ses lois*. Mais au fond du cœur, dans le secret intime de sa pensée, il se garde d'ajouter témérairement foi à la réalité et à la vérité des doctrines qu'il professe de bouche, à la justice interne et vivante des maximes qu'il pratique'. Il trouve même dans cette position étrange, et plus prudente et avisée que loyale et noble, il trouve une raison d'aimer les hommes*. Étranger à tout dogmatisme, il est étranger aux passions que tout dogmatisme, fanatique par essence, éveille et développe, en inspirant aux hommes les uns pour les autres le soupçon, la méfiance, le mépris, la haine et la vengeance 5. Il reste envers tout et envers tous indifférent et sans passion6;sonâme ne connaît et n'éprouve aucune émotion, aucun trouble ; l'ataraxie accompagne Vii^o/ri comme l'ombre
èiiei UY) 6uv3|uOat àvsvipyYjtoi «otvTaiiaffiv eTvxt... 24. oùx àvevépyYjtot è<t|uv. M. Bro'hard. p. 171, dit en priant de Carnéadc, que c s*il doutait de la justice dans SCS discours, il Tobservait dans sa conduite ». Qu'importe pour sa philosopLie et pour sa psychologie ? Ce qu'on demande à un philosophe, ce n'est pas de oien vivre : c'est le devoir universel ; c'est de donner une théorie de la vie, de donner à la morale pratique sa raison théorique, son principe et son fondement rationnels.
*Jd., P. Hyp.^ III, 2. xiù {jicv ptb> xataxoXouOoOvTe; àdo^dcorcd; 9a(xàv elvai Oeoù;... Tcpovoeiv scOtou; ^afiév.
^ Id., Math., IX, 49. xatà |xèv xa. Tcarpia ï%f\ xa\ toù; v<Spiou; Xiycuv elvai Oeou;. Montaigne tire du doute la même conséquence, qu'il faut suivre la coutume, et Pascal fonde également sur l'impuissance de la raison, d'une part la légitimité de Tautoriit^ fondée sur la force, ce qui diffère peu de la coutume, de l'autre la nécessité d'adopter un mode mystique de penser, étranger et supérieur à la raison, la raison sotte, la raison Drgueilleuse.
3 Id., id.j IX, 49. xb 5*o<Tov in\ rf, çtXoao^co Çt}Tr,(j£i (Arj^àv icpoîceTeu6|i.evo;.
* Id., P. Hyp.y III, 280. 6 Sxeirrixbc 6tà to ftXavOpcoicoç elvai.
* Timon, d'après Aristoclès, Eus., Pr. Ev., XIV, 18.
Xacbv îfOvsa xoO^a ^puv6(xev * Mol xai IvOa ex TcaOecov 86^y)C te xat clxattjc vo{jio6iQxt)c. ^ D. l., IX, 63. àSiâçopo; xx\ éc<TTopYo;. 11 y a quelque contradiction entre cette qualité et celle de ftXdvOpcoicoç que lui attribue Sextus.
suit le corps *. Seul il vit dans la paix, la sérénité , le repos inaltérable :
Il plane au-dessus des faiblesses et des misères d'une science aux paroles charmeuses. Il ne sent rien s.
On racontait que Pyrrhon , pour raffermir le courage des passagers et des marins , dans une traversée où le navire qu'il montait essuyait une violente tempête , leur montrait sur le pont du navire un porc qui mangeait tranquillement sa pâture, et les engageait à imiter sa sérénité. Ne serait-ce pas le cas de lui répondre avec Épicure, en modifiant un peu les termes : Mieux vaut un homme troublé par la crainte ou Tespérance, qu'un cochon imperturbable et serein?
Mais il ne faut pas vouloir faire une trop grande violence à la nature de l'homme ; tous ses sentiments physiques et moraux, toute sa raison se révoltent contre cette théorie de l'insensibilité absolue , que l'âme a bien conscience de ne pouvoir et de ne devoir jamais atteindre. De même que la négation de la réalité objective des lois et des idées morales n'était la doctrine que de quelques-uns, Ttv£;*, de même l'impraticable théorie de la parfaite apathie , de l'ataraxie complète, ne réunit pas tous les suffrages, même dans le sein de l'école. On distinguait et on reconnaissait qu'il y avait des impressions, des sensations que l'homme par sa nature ne pouvait pas ne pas sentir : le froid et la soif, par exemple, qui troublaient nécessairement l'impassibilité du Sceptique le plus résolu ; Pyrrhon même avait frémi à l'approche d'un
* D. L., IX, 107. axific Tp6îcov. Id., 108. Sext. Emp., P. Hyp., 1, 20. uiç (nc.'a
<T(0(JLaTl.
s D. Lm IX, 65. Sext. Emp., Math., XI, 1.
3 Cic, Acad.f I. 2. ii Pyrrho autein ea ne sentire quidem sapienlem : qu» TiTcibuaL nominatur. C'était là sans doute ce qu'il appelait la vertu ou le bonheur. Gic, de Fin,, IV, 16. Pyrrho, qui virtute constituta, nihil omnino quod appetendum sit, relinquat.
* Sext. Emp., P. Hyp., III, 178.