I. Gibbon, t. \U, p
abandonnant de suite cet argument qui ne conclurait point en faveur des privilèges qu'il s'arroge, il pose en fait que les canons ont décidé que les appellations de toute rÉglise fussent portées à son siège et non autre part; en sorte qu'il jugeât l'Église entière sans être jugé par personne, et que ses jugements fussent sans appel. Il exagère ainsi les prétentions de Jules et de Damase, et va plus loin que tous ses prédécesseurs dans l'interprétation des canons de Sardique«
Il apprend de Faustus, à son retour, que l'empereur Ânastase se plaignait de n'avoir pas reçu de lettres de lui après son élection, et sa réponse est d'une hauteur qui touche de près à l'insolence. S'il n'a point écrit, c'est que les Orientaux qui venaient à Rome lui ayant dit qu'il leur était défendu de le voir, il avait cru devoir s'abstenir pour ne pas se rendre importuh; et pour faire sentir sur-le-champ toute l'ironie de cette réponse, il fait ce que jamais pape n'a fait avant lui. Il parle des deux puissances qui régissent le monde, quoique le monde n'en ait jusqu'alors reconnu qu'une seule, et que l'autorité ecclésiastique ne se fût exercée que dans l'Église. C'est dans l'administration des sacrements qu'il puise le nouveau principe dont il s'étaye pour établir la subordination des laïques. C'est par là qu'il distingue les deux puissances, qu'il détermine leurs prérogatives. Il posé même au premier rang l'autorité sacrée des évêques et la met ainsi au-dessus de la puissance royale, t La charge des évêques, dit-il, est d'autant plus » grande qu'ils doivent rendre compte des rois mêmes > au tribunal de Dieu, car vous savez que, si voire
» dignité vous élève au-dessus du genre humain, vous
• baissez la tête devant les prélats en recevant d'eux les
• sacrements, et que vous leur ôtes soumis dans Tordre » de la religion. » Il ajoute que si les évoques obéissent aux rois dans les cho^s temporelles, les rois leur doivent la même obéissance dans les choses spirituelles, et bien plus encore à celui que Dieu a établi au-dessus de tous les évéques et qui a été reconnu pour tel par toutes les Églises. Et c'est au moment où cette reconnaissance lui est refusée par les trois quarts de l'Église orientale, qu'il s*étaye de Tassentiment de toute la chrétienté. Voilà la troisième et la plus importante des attaques dirigées contre la puissance civile. Celte autorité nouvelle apparaît avec tous les droits qu'elle s'attribue. Elle traite comme égale et môme comme souveraine avec l'autorité impériale. Le principe est posé, les conséquences en découleront, et l'on sait combien le monde en a souffert, quels flots de sang elles ont fait répandre.
L'empereur Anastase dut être au moins étonné de ce langage : mais l'histoire ne nous a point transmis sa réponse. Les documents coiltemporains deviennent de plus en plus rares. Évagre, le plus considérable des historiens du temps, n'en dit rien; et les faits de cette nature ne seront plus racontés que par des prêtres dont l'intérêt unique sera dé complaire à l'évêque de Rome. Ce fut la dernière relation qu'eut Gelase avec l'Église grecque, à l'exception toutefois des évêques dardaniens auxquels il ne cessait d'écrire et de tracer des règles de discipline, pour accréditer le titre de père des pères que ces évêques lui avaient donné. Les affaires d'Occident
occupèrent le reste de son pontificat. Il repoussa les semi-Pélagiensqui s'introduisaient de tous côtés dans la Dalmatie, dans l'Italie, dans la Gaule. Il enjoignit aux évêques de s'opposer à ces tentatives de l'hérésie; et quand Honorius, métropolitain de Dalmatie, lui demanda de quel droit il se mêlait des Églises de sa province, Gelase, étonné à son tour de cet acte d'indépendance, lui répondit que Dieu l'avait institué pour veiller sur toutes les Églises de l'univers. C'est à lui que commence la censure des livres qui peuvent y répandre des doctrines pernicieuses. Il assemble un concile pour en faire un rigoureux examen : et là se fait le triage minutieux des livres authentiques, et des apocryphes au nombre desquels est compris V Itinéraire de saint Pierre, et où se trouvent en même temps, à la grande surprise des catholiques modernes, Tertullien, Lactance et saint Clément d'Alexandrie*.
Il est diftîcile de bien préciser les rapports de ce pape avec le roi Théodoric. Ce prince lui préférait évidemment 1 evêque de Pavie, Épiphane, à qui les derniers Césars avaient déjà confié des missions importantes. Odoacre l'avait aussi employé. Cet évêque était allé à Milan pour négocier la paix avec son rival. II avait échoué sans doute. Mais Théodoric avait dit après l'avoir entendu : «Voilà un homme dont l'Orient n'a point le pareil, i Les peuples honoraient sa vertu, et dans leurs grandes calamités, ce n'était point au pape, c'était à saint Épiphane qu'ils adressaient leurs plaintes et leurs prières. Telle était son