I. Piclel, Œuv. mêU mol., p
Quoi qu'il en soit, Constantin mit la croix sur ses bannières et sur les boucliers de ses soldats, et par une inscription célèbre prit ce signe des chrétiens pour garant de sa victoire. Maxence fut en effet détruit, Rome obéit à son heureux vainqueur, et les chrétiens respirèrent.
L'édit de tolérance, publié à Milan en 313, proclama la liberté de la conscience et des cultes. Cet édit fut souscrit aussi par Licinius,- beau-frère et collègue de Constantin qui, trois ans après, en fit sa victime; des églises chrétiennes s'élevèrent de toutes parts, grâce à la munificence de Tempereur, qui, fidèle à son édit, faisait relever en même temps le temple de la Concorde. Les évêques furent remis en possession de toutes les richesses, de toutes les propriétés qu'ils avaient acquises. Miltiade et ses collègues s'assirent à la table de Tempereur. Mais la discipline de l'Église ne leur appartint plus. Qu'on ne se hâte pas de contester. Nous en trouverons la preuve dans tout ce qui va suivre : et toute la vie de Constantin en déposera. Il n'oublia point que la dignité de souverain pontife était inhérente à la dignité impériale. Il se fit le chef de l'Église comme il l'était des prêtres de la vieille Rome. C'est lui qui convoqua les conciles, qui fit la police des temples, qui jugea en dernier ressort les procès soulevés par les hérésies.
Une secte turbulente et dangereuse s'était depuis quatre ans élevée dans la ville de Carthage. Elle tirait son nom de Donatiste d'un diacre appelé Donat des Cases-Noires. A la mort de Mensurius, qui avait remplacé le successeur immédiat de saint Cyprien, les évêques de la province avaient donné ce siège au diacre Cécilien, homme
recommaiulable par ses mœurs et par sa piété. Approuve par le peuple, reconnu par l'Église universelle, Cécilien jouissait en paix de son épiscopat, quand il s'avisa de réclamer les trésors que, pendant la persécution, son prédécesseur Mensurius avait confiés à la garde de plusieurs de ses diacres. Dpux de ces dépositaires, Bothrus et Celeusius s'irritèrent de cette réclamation. Ils s'étaient approprié les dépôts qu'ils avaient reçus; et pour mieux s'en assurer la possession, ils avaient postulé l'évêché vacant. L'élection de Cécilien ayant trompé leurs espérances, ils se révoltèrent contre leur nouvel évéque. Il y a longtemps que le monde est fait ainsi. Nous ne sommes que les singes de nos aïeux. Une femme riche et puissante s'associa aux deux diacres. Les uns la nomment Emilie, les autres Lucille; peii importe. Le diacre Cécilien lui avait reproché quelques fautes de conduite. Elle craignait plus encore d'un censeur devenu son évoque; et son crédit et sa fortune furent mis à la disposition des rebelles, Donat des Cases-Noires, schismatique d'inclination, se mit à la tête de ce parti qui n'était pas encore une secte. Ce diacre s'était déjà signalé par une opposition violente à la tolérance de Mensurius envers ce qu'on appelait les traditeurs. C'est ainsi qu'on désignait les chrétiens qui, pendant la persécution de Dioclétien, avaient livré les livres sacrés aux proconsuls pour se racheter du supplice. Mensurius n'avait point voulu décourager leur repentir. Il avait adouci la rigueur des canons et les avait réintégrés dans l'Église catholique. Donat s'était révolté contre cette modération ; et l'énergie de son rigorisme l'avait désigné d'avance
comme le chef de la rébellion. Soixante-dix évoques de Numidie et de Mauritanie entrent dans ce complot. Ils se plaignent de n'avoir été ni attendus ni consultés par les électeurs de Cécilîen, grief qui a son importance, en ce qu'il donne une idée des coutumes ecclésiastiques à l'élection des métropolitains. Ils se rassemblent à Carthage , ils flétrissent du nom de traditeurs ceux qui ont nommé et sacré cet évéque. Ils le citent h leur synode; et sur son refus de comparaître, ils le condamnent, l'excommunient, le déposent et nomn^ent à sa place un certain Majorin domestique de Lucille. Cette femme paye cette élection de quatre cents bourses, que les évêques schismatiques se partagent sans que le peuple et les pauvres en touchent une obole. C'est peut-être une calomnie de leurs adversaires. Mais tous les penchants de l'humanité, toutes les habitudes du siècle la justifient : ils écrivent à toutes les Églises du monde pour annoncer l'élection de Majorin. Mais l'Église est unanime pour la rejeter. Suspendue par les persécutions, la querelle se ranime après la victoire de Constantin et du catholicisme. Mais Donat a senti que ce n'est point assez d'un homme pour drapeau. Il lui faut une doctrine, et le schismatique se fait hérésiarque.
Il prêche donc que l'Église de Carthage s'est souillée par son contact avec le> traditeurs, qu'elle n'est plus l'Église de Jésus-Christ; que l'indulgence de Mcnsurius envers les apostats repentants était un sacrilège, que cet évèque et ses adhérents avaient été indignes d'administrer les sacrements et qu'enfin le baptême conféré par eux était nul de plein droit. C'était au fond la même
querelle qui avait produit à Rome le schisme de Novatien, qui avait divisé saint Gyprien et saint Etienne. Les Donatistes ne s'en distinguaient que par leur violence. Ils se mirent à rebaptiser les fidùles. Ils forcèrent les vierges de Jésus-Christ a renouveler leurs vœux, les évéques à se faire sacrer do nouveau. Ils s'emparèrent des temples à main armée et jetèrent aux chiens les hosties qu'on avait consacrées avant eux. Le bruit de cette révolte que le pape Miltiade laissait grandir et éclater de toutes parts, arrive aux oreilles de l'empereur Constantin. Ce nouveau chef de l'Église avait reconnu Cécilien. Il lui avait fait même compter trois mille bourses à distribuer entre les évoques de Numidie et de Mauritanie, pour imiter sans doute la munificence de Lucille à leur égard, et pour acheter ainsi leur résipiscence. Il ordonna enfin à son proconsul Anulin de faire taire les factieux.
Mais les Donatistes en appellent à l'empereur luimême *; ils demandent des arbitres; et ce n'est point l'évêque de Rome, ce sont les évèques de la Gaule qu'ils désignent, parce que la Gaule, disent-ils, n'a point pris part à ces impuretés; et la requête est signée des soixantedix évêques qui ont nommé Majorin. A l'aspect do tant de signatures, Constantin ne sait plus de quel coté se trouve l'orthodoxie. Il accorde l'examen qu'on lui demande. Conformément à la recjuête des Donatistes, il choisit trois évêques Gaulois, Rheticius d'Autun, Maternus de Cologne, Marin d'Arles; mais il y joint les
i. Optât, liv. 11.
évèques d'Ostie, de Milan, de Florence, et douze autres pris également dans les divers diocèses de ritalie. Comme il veut être le juge suprême du débat, il désigne natu-rellement sa capitale pour le lieu de l'assemblée. Il ordonne à Donat et à Cécilien de se rendre a Rome avec dix de leurs partisans et de venir plaider leur cause devant ce concile. C'est dans le palais de l'impératrice Fausta, appelé le palais de Latran, qu'il rassemble ; et l'empereur en donne la présidence à l'évêque de Rome. Les deux parties y comparaissent, et Donat avoue qu'il a rebaptisé les traditeurs qui se sont repentis. C'était la doctrine de saint Cyprien à l'égard de ceux qui avaient apostasie pendant la persécution de Dèce, mais ce n'était point celle de Rome. Donat futcondamné avec sonévêque Majorin,et Cécilien maintenu dans son siège. Mais le concile n'osa jeter la perturbation dans les Églises d'Orient, en touchant à la question des ordinations, qui dans cette anarchie avaient été faites par les deux partis. On les maintint toutes en vertu de ce principe : (ju'un évêque peut faire des ordinations, tant qu'il n'a été ni condamné ni déposé par un jugement ecclésiastique. S'il s'en trouvait deux pour le même siège, le concile décidait que le plus ancien devait être préféré, sauf à pourvoir Fautre à la première vacance. Les actes de ce concile ne furent point exécutés par l'ordre de l'évêque de Rome. Ils furent envoyés à l'empereur, qui seul en ordonna l'exécution à son proconsul d'Afrique. Donat des Cases-Noires parut d'abord se soumettre; mais la soumission n'était point dans sa nature; et son opiniâtreté nous donnera d'autres occasions d'apprécier
le dcç^vv (le puissance que s'attribuait I evêquc Romain. Les I)onaliste> revenus à (;iartlia{j:e protestèrent bientôt contre la sentence qui les frappait. Ils prétendirent qu'on ne les avait pas entendus. Ils se nommèrent les purs, les saints, comme s'appellent toujours et partout ceux qui poussent à l'extrême leurs principes religieux ou politiques, et qui rejjjardent les transactions comme des impiétés et des crimes. Constantin, assailli par leurs nouvelles requêtes, doute de l'infaillibilité du concile de Rome, et comme les Donatistes persistent à demander des Gaulois pour ju^^es, c'est dans la Gaule et dans la ville d'Arles qu'il convoque un nouveau concile. C'est lui qui signe les lettres de convocation, et celle qu'il adresse à (ihreston Crescentde Syracuse est arrivée jusqu'à nous comme un témoignage de l'autorité qu'il s'était réservée. Cette lettre, adressée a un évéque Sicilien, prouve aussi qu'il ne s'était pas tout à fait conformé à la demande des Donatistes. qu'il avait a|)polé au concile d'Arles d'autres prélats que ceux de la Gaule, et qu'il n'avait eu d'autre condescendance pour les Donatistes, que le choix d'une ville gauloise pour la tenue de ce nouveau concile. L'évécjue de Rome y fut appelé comme les autres. Ce n'était plus Miltiade, il était mort depuis neuf mois: et Sylvestre lui avait succéilé le 31 janvier 314. Mais, soit que ce pape craignit de paraître à cette assemblée dans un rang subalterne, soit (ju'il ne voulût point assister à la révision d'un jugement rendu sous la présidence de son prédé(;esseur, il s'excusa sur cet étrange prétexte que rediront beaucoup de ses héritiers, qu'il ne pouvait quitter les lieux oii présidaient les apôtres, où
leur sang rendait continuellement gloire à Dieu ^ C'était dire en d'autres termes que c'était dans Rome seule que les conciles devaient iHre assemblés , et protester en quelque sorte contre la faculté de les convoquer ailleurs. Il envoya cependant deux légats, qui ne furent pas distingués des autres prêtres et diacres. Trente-six évéques des Gaules, d'Italie, de Sicile, de Sardaigne et d'Espagne vinrent à Arles aux frais de l'empereur; et saint Marin, évèque de cette ville, parait avoir présidé cette assemblée ^ qui, ouverte le i" août 314, confirma pleinement la sentence de celle de Rome. Les Donatistes furent donc condamnés de nouveau ; et Cécilien, reconnu pour la seconde fois, resta pour délibérer avec ses frères sur les autres atl'aircs de l'Église. Des canons importants furent rédigés par ce concile; et tous ses actes furent simultanément envoyés à Constantin et à Sylvestre, non pour que ce pape les approuvât, mais parce qu'ayant un grand nombre de diocèses à gouverner, il donnerait à ces actes plus d'autorité qu'un autre. Au reste, cette lettre synodale ne nous est parvenue qu'avec de nombreuses altérations ^; mais telle qu'elle est, nous n'y trouverons tout au plus qu'un témoignage de prééminence sur les diocèses d'Italie, de la Gaule même, en faveur de l'évéque de Rome, prééminence que nous avons déjà reconnue après en avoir signalé les progrès, mais qui dans d'autres circonstances recevra encx)re de nouvelles atteintes. Dans cette occasion même elle est entièrement
i. Tillemont, liv. IV, p. 47.