‹ Histoire de la puissance pontificale (volume 2)Chapitre 191 sur 268 · I. ConeiUi, Tom. IV, p. ''i · texte numérisé non relu

I. ConeiUi, Tom. IV, p. ''i

- SS- II ordonne aux évéques désignés de s'assembler de suite et somme Lothaire de comparaître à leur tribunal. Charles le Chauve, protecteur de Thietberge, s'unit à la colère du pape, et signifie au roi son neveu que, s'il n'obéit pas à cette sommation, il ne communiquera plus avec lui. C'était trop pour Lothaire, qui ne pouvait ni quitter sa maîtresse, ni se brouiller avec Rome. Il déclara se soumettre, il comparut devant le concile de Metz, mais il eut l'adresse de corrompre ses juges, et fit ratifier son mariage avec Waldrade par le concile, attendu que les juges sacrés d'Aix-la-Chapelle n'avaient pu se tromper. Il leur prouva même que ce mariage avait une cause antérieure de légitimité. Il déclara pour la première fois que son père l'avait fiancé et marié d'abord à cette même Waldrade, avec une dot de cent familles de serfs, qu'il avait cohabité légitimement avec elle pendant toute la vie de l'empereur Lothaire, mais qu'à la mort de son père il avait cédé aux instances du frère de Thietberge, qui l'avait menacé de bouleverser son royaume. Voilà des excuses bien indignes d'un roi. Mais il en résultait que Thietberge était la concubine; et l'évéque de Metz Adventius se fit l'éditeur de ce conte dans un Mémoire destiné à être mis sous les yeux du pape. Les archevêques Gonthier et Theutgaud osèrent l'apporter euxmêmes à Rome avec les actes des conciles de Metz et d'Aix-la-Chapelle. Nicolas, quoique certain de la corruption des juges de Lothaire, sut contenir son indignation, il fit même entendre aux deux archevêques qu'il les trouvait excusables. Mais quand il eut assemblé un certain nombre de prélats italiens, le pape ne voulut

rien examiner, ni rien entendre, ni reconnaître le concile d'Aix-la-Chapelle, cassa la décision de celui de Metz, le qualifia de lieu de prostitution, de fauteur d'adultère; il déclara criminelle la double union du roi de Lorraine. Il ne prononça point d'anathème contre lui, mais il dit c qu'on ne pouvait donner' le nom de roi à celui » qui ne savait pas gouverner les appétits de son corps » par une règle salutaire, et qui, par une faiblesse dé- • pravée, cédait plutôt à leurs mouvements illicites. » Il excommunia les deux archevêques, il les dépouilla de toute fonction épiscopale, lança la même excommunication contre tous ceux qui conserveraient la moindre relation avec eux. 11 déposa en même temps ceux des évêques juges qui ne se repentiraient pas de leur faute. Le^ deux légats furent condamnés comme traîtres; et l'un d'eux, Rodoalde de Porto, s'enfuit de Rome pour se dérober à sa vengeance. Il fit enfin signifier cette décision aux évêques de la Gaule, de l'Italie, de l'Allemagne, et principalement au vieil Hincmar de Reims.

Gonthier et Theutgaud ne se soumirent point à cette sentence; ils coururent à Bénévent, se présentèrent à l'empereur Louis comme des ambassadeurs de Lothaire, indignement méconnus par le pape, et le supplièrent de venger son frère d'une si haute injure. L'empereur les crut et marcha sur Rome avec son armée, laissant sur son passage des traces de pillage et de dévastation. Ses soldats envahissent la ville, et rencontrant près de Saint- Pierre une procession que le pape Nicolas avait ordonnée pour prier le ciel d'apaiser la <îolère impériale, ils se ruent comme des forcenés sur les prêtres et sur le

peuple, les frappant sans pitié, renversant les croix et les bannières, et dans ce sanglant désordre est brisée U croix dans laquelle la mère de Constantin a renfermé celle de Jésus-Christ. C'est après cette attaque sacrilège que les deux archevêques écrivirent sans doute à leurs frères de Lorraine pour leur rendre compte de leur mission et de ses suites, f Ne vous effrayez pas, leur di- > saient-iis, des choses fâcheuses qu'on pourra vous

• raconter de nous. Les embûches de nos ennemis ne

• prévaudront pas contre notre roi, malgré que le sire

• Nicolas, qui se dit pape, qui se proclame apôtre des » apôtres, qui se fait empereur de tout le monde, ait » voulu nous condamner à l'instigation de ceux qu'il

• favorise. A l'aide du Christ, il a trouvé des résistances » à sa folie, et n'a pas eu médiocrement à se repentir de

• ce qu'il avait fait*. » Ce sont ces dernières paroles qui font à mes yeux la date véritable de cette lettre, qui se ressent de l'indépendance à laquelle s'étaient accoutumés les évéques de la Gaule. Mais le soldat qui avait brisé la croix de sainte Hélène étant mort deux jours après ce désordre, le peuple et peut-être l'armée prirent celte mort [)0ur une punition céleste. L'impératrice ellrayée, fit prier le pape de venir les trouver; et la superstition assura son triomphe. Louis ordonna à Gonthier et à Thcutgaud de retourner en Lorraine dans l'état (le dégradation où le pape les avait maintenus^. Mais avant de partir ils se vengèrent de leur puissant ennemi.

i. ÀHii. net t., .111 ^ri4 i, Ihid.

Pendant leur séjour à Bénévent, ils avaient dressé un violent manifeste, dont l'abbé Fleury a adouci les expressions que Lesueur a peut-être exagérées. Mais il y a assez de violence dans le texte que donnent les Annales de Saint'Bertin^ pour que Baronius y ait trouvé la « griffe » de Satan et le plus puant des venins qu'ait vomi Tor- » gueil des hommes « . •

« Écoute, sire pape Nicolas, disent les deux archevé- » ques, tu nous as condamnés par ta seule volonté et » fureur tyrannique; mais ta sentence maudite, étran- » gère à toute bénignité, à toute charité fraternelle, » n'est point acceptée par nous. Nous te rejetons avec » tous nos frères comme un avorton maudit. Nous ne » voulons plus te recevoir dans notre communion; et » puisque tu as dit analhème à ceux qui n'observent pas » les préceptes apostoliques, tu t'es séquestré toi-même » de toute communion avec l'Église, en t'élevant au- » dessus d'elle, et dont tu te rends indigne par l'enflure » de ton orgueil 2. • Gonthier remit ce manifeste à son frère Hilduin, qui alla le présenter au pape; et Nicolas ne voulant pas même y toucher, Hilduin courut le déposer sur le tombeau de saint Pierre, accompagné d'une troupe de soldats qui dispersèrent à coups d'épée les gardiens qui avaient voulu lui disputer l'entrée de la basilique. Une copie de ce manifeste devança les deux archevêques dans le royaume do Lothaire; mais Theutgaud n'en soutint pas la violence. Il se considéra comme

J. IJaronius, Ann . Ecclés., an. SO.j.

i. Annales Beriini, an. 864.

légalement déposé et ne parut point dans son église. Gonthier brava le pape jusqu'au bout, il officia dans sa cathédrale de Cologne; mais les défections se révélèrent de toutes parts; Févi^que Adventius de Metz se repentit du Mémoire dans lequel il avait soutenu le premier mariage de Waldrade, et obtint son absolution. D'autres se soumirent après lui. Lothaire lui-même manifesta ses remords par des lâchetés. Il chassa de son église Tarchevéque qui avait défendu sa cause et lui donna un successeur de sa pleine autorité, violant ainsi les lois ecclésiastiques tout en obéissant au pape qui le condamnait. Il chargea Ratolde, évêque de Strasbourg, d'aller porter à Rome de fausses excuses et de vaines promesses. Mais il ne se sépara point de Waldrade. Les réponses de rheureux Nicolas furent empreintes de tout Torgueil que ces bassesses devaient lui inspirer. Celle qu'il fit à révéque Adventius révèle surtout sa secrète pensée sur les rois du monde*, t Vous dites que vous êtes soumis > au prince, parce que Tapôtre a dit que le roi était » au-dessus de tous. Vous avez raison. Mais prenez » garde que ces rois le soient véritablement, voyez s'ils » se conduisent bien eux-mêmes, s'ils gouvernent bien » leurs sujets. Voyez s'ils sont princes justement, aiitre-

• ment il faut plutôt les tenir pour tyrans et leur résis- » ter au lieu de se soumettre et de s'engager dans la

• nécessité de favoriser leurs vices. Obéissez-leur à cause » de Dieu, comme le commande l'apôtre, et non pas » contre Dieu-même. » Il ne dit pas positivement qu'il

i. Conciles, t. VUl, p. 487.

peut déposer les rois, mais il est impossible de ne pas l'inférer de ses paroles; il se fait Tarbitre de leur légitimité, de la manière dont ils gouvernent et prêche ouvertement la révolte contre ceux qu'il lui plaît d'appeler tyrans ou rebelles à Dieu. Certes il serait à souhaiter qu'il y eût une puissance au-dessus des rois pour les maintenir dans les voies de la justice, mais cette puissance ne peut se trouver sur la terre. Celle qui s'en est mêlée a fait voir tout ce qu'il y avait de dangereux et d'arbitraire dans l'interprétation et dans l'application de ces maximes. Elle a moins agi dans l'intérêt des peuples que dans l'intérêt de son ambition, et sa justice a été souvent faussée par des considérations qui n'ont d'importance qu'aux yeux du prêtre.

Mais les rois de ce temps, les indignes héritiers de Charlemagne étaient prêts à tout souffrir du sacerdoce : ils craignaient de s'exposer aux humiliations que les évêques et les moines avaient fait subir à Louis le Débonnaire, et n'étaient plus que les esclaves de la puissance ecclésiastique sous l'impérieux despotisme d'un pape qui avait éprouvé leur faiblesse. Ils avaient beau s'humilier devant lui, ils n'étaient jamais assez bas. Si Charles le Chauve et Louis le Germanique s'excusent de n'avoir pu envoyer des évêques à un concile de Rome, sous prétexte qu'ils étaient obligés de surveiller les pirates normands qui infestaient alors nos rivages et nos fleuves, le fier Nicolas leur répond que c'est aux guerriers de veiller et aux évêques de vaquer à la prière. Si l'empereur Louis le presse de rétablir Gonthier et Theutgaud dans leurs sièges, il le refuse en lui reprochant

de n'avoir jamais pris intérêt aux maux de l'Église; il écrit aux évéques de rappeler aux rois leurs serments et leurs devoirs, de ne pas oublier que ces rois ont été confirmés par l'autorité du saint-siége, que c'est le pape qui leur a ceint Tépée, qui a posé la couronne sur leur front. Il justifie ainsi les pressentiments de Charlemagne. Il ordonne à ces rois de forcer Lothaire à lui obéir. Son légat Arsène, aussi altier que lui, va de Tun à l'autre pour leur transmettre ses paroles hautaines. Il va trouver Lothaire à Francfort, et lui dit de choisir entre Thietberge et Tanathème : il lui ramène cette reine et le force à lui rendre Waldrade pour qu'il la conduise à Rome. Elle s'échappe des mains de ce légat avant de passer les Alpes, et Nicolas l'excommunie; il l'annonce aux rois, aux évêques et leur enjoint de ne pas souffrir qu'elle retourne vers Lothaire. Elle le rejoint cependant, et son royal amant ne peut résister à ses larmes. Il invente de nouveaux moyens pour arriver à son divorce avec Thietberge; il la tourmente, il la force par de mauvais traitements de solliciter elle-même sa retraite de la cour. Mais quand elle dit au pape qu'elle désire finir ses jours dans un cloître, « vous mentez, répond-il • avec insolence, ce n'est pas vous qui parlez, c'est votre » indigne époux. » Et il excommunie Lothaire *, il lui défend de venir à Rome à moins qu'il ne se fasse absoudre. Si Thietberge persiste dans sa résolution en lui manifestant des craintes pour sa vie, t il vaut t mieux, répond-il, que vous receviez la mort que de

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