Fleury, liv. LI, ch. xxvii-xlvi
était décidé, que, si le sié{<e de Tliessalonique avait appartenu à la juridiction romaine , toute la province était soumise à l'empire d'Orient, et qu'en bonne justice c'était au patriarche de Gonstantinople d'imposer des règles canoniques aux évêques de la Bulgarie. Us rétrécissaient ainsi la juridiction de Rome, au moment où ils venaient en quelque sorte de souscrire à son omnipotence. Les légats en frémirent de colère. « Nous cassons, » dirent-ils, cette décision si précipitamment rendue par • des juges que nous ne reconnaissons pas; » et tout à coup, apostrophant le vénérable Ignace, un des trois Romains lui dit que Rome lui avait rendu son siège, qu'elle était sa protectrice et qu'il serait ingrat s'il en violait les privilèges. Il lui défendait d'envoyer un seul prêtre en Bulgarie et de se mêler en rien de cette Église. Il lui remit en même temps une lettre d'Adrien II qui contenait cette défense. Ignace aurait pu s'étonner de la promptitude avec laquelle cette lettre était arrivée. Mais il se contenta de répondre qu'il la lirait plus tard et qu'il avait besoin de se consulter, ajoutant qu'il n'était ni assez jeune pour se laisser surprendre, ni assez vieux pour radoter. L'empereur ne dissimula point son mécontentement de la tournure qu'avait prise cette conférence; et la décision (le ce comité émana vraisemblablement de son autorité suprême. Il n'y considérait le pape que comme un patriarche égal aux autres, et cette contestation n'étant à ses yeux qu'un procès engagé entre les évêques de Rome et de Gonstantinople, il le faisait juger contre le pape lui-même par les trois légats de Jérusalem, d Alexandrie et d'Antioche.
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La suprématie de l'h^glise romaine était ainsi remise en question. Tout ce qu'avait cru gagner Adrien II était perdu par son excessive vanité, par son inconcevable maladresse; et Photius insultait en même temps au concile qui venait de le condamner par les plus violentes protestations. 11 reprochait aux trois Latins d'avoir employé répée de l'empereur pour fermer la bouche à ses amis. Il donnait à ses juges les noms de Gaïphe et de Pilate, il traitait les légats d'esclaves dlsmaëK d'ennemis de Jésus-Christ, leur concile de brigandage de Barbares, leurs lettres de blasphèmes impies, leurs anathèmes de jeux d'enfants, de mensonges, c Cette peine 1 terrible, disail-il^ est désirable par les gens de bien > quand elle est prononcée par les ennemis de la vérité, 1 par les persécuteurs de l'innocence. > Il connaissait trop bien les Orientaux pour ne pas mêler à des injures qui répondaient à leur inimitié pour Rome, les sarcasmes que leur inspiraient souvent certains usages de ^'Église occidentale, comme de se nourrir de sang et de viandes étouliées, d'observer le jeûne mosaïque du samedi, de se permettre le lait et le fromage pendant la première semaine du carême, de réserver aux seuls évé ques l'onction du saint chrême. Il était trop éclairé pour ne pas sentir le ridicule de ces reproches. Mais il avait besoin de flatter les préjugés de son clergé. Il reprochait même aux prêtres latins l'horreur du mariage, quoiqu'il sut très-bien que le pape actuel était époux et père. Un dissentiment plus sérieux séparait les deux Églises, et il ne manqua point de le rappeler. Les Latins avaient ajouté, comme on l'a vu, au Symbole de Nicée que le
Saint-Esprit procédait du Fils comme du Père, tandis que les Grecs le faisaient procéder du Père seul. Nain avons dit que les Papes n'avaient point voulu d'abordT • de cette adjonction, de ce filioque introduit dans le Symbole par un synode espagnol, que Charlemagne et les ' évoques de France avaient contraint les Papes à l'adofH ter ; et, comme Ta observé Gibbon, de tels articles de foi ne laissent pas de possibilité d'accommodement. Tous ces écrits de Photius devaient être connus d^ trois légats de Rome avant leur départ de Constantinople. Il n'était pas homme à les cacher. Les légats ne pouvaient se dissimuler d'ailleurs ce qu il y avait eu de malfeillaiiqf dans la décision qui avait suivi la conférence relative aux y, '
Bulgares. Ils devaient connaître les motifs de c^tte dé- \V'^
cision impériale. Ils savaient trop bien ce qui s'était passé entre le concile et la conférence; les évêques grecs 1:
s'étaient avisés de craindre que Rome n'abusât au préjudice de l'Église d'Orient des canons qu'ils avait souscrits, ils avaient prié l'empereur d'obtenir de la complaisance des légats la restitution de leurs signatures ; celui-ci, désespérant de les ravoir, avait fait envahir le domicile des légats pendant leur absence,*et ses émissaires avaient enlevé une partie de ces professions de foi. Celles qui avaient échappé à ce larcin pouvaient suffire à l'orgueil d'Adrien, mais ses légats avaient voulu tout emporter. Ils avaient couru chez l'empereur avec les deux envoyés de Louis d'Italie qui se trouvaient en même temps à Constantinople. Ils en avaient appelé à son honneur, à sa piété, ils avaient déclaré qu'ils ne pouvaient s'en retourner sans rapporter à Rome les abjurations individuelles H 8
de tous ceux des Orienlaux qui & etaieot repentis d'avoir contrilMié à la déposition d'Ignace. Basile s était décidé k les rendre, et cette faiblesse, que lui avaient reprochée ses évéques, Payant irrité contre ces mêmes légats qui la lui avaient arrachée, il les avait blessés à leur tour par la décision qui avait soumis l'affaire des Bulgares au jugement des patriarches de l'Afrique et de l'Asie.
Les trois légats étaient cependant repartis, et un écuyer de lempereur les avait accompagnés jusqu'à Dyrrachium. Mais à peine furent-ils en mer, que des pirates esclavons fondirent sur leur vaisseau et s'empa* rèrent de toutes ces abjurations, de tous les actes du concile de Constantinople. Ces pirates n'avaient que faire de ces documents, et il est difficile de ne pas croire qu'ils avaient été apostés par ceux qui avaient intérêt à les faire disparaître, à les dérober à la connaissance de levêque de Rome. Mais celui-ci les avait déjà reçus par une autre voie. Anastase le Bibliothécaire et son collègue Suppon étaient les deux envoyés de Louis d'Italie dont j'ai parlé. Cet Anastase avait pris copie des actes du concile, des abjurations des évoques d'Orient, et il les avait remis au pape Adrien avant l'arrivée de ses légats. Ce pontife put croire à l'entière soumission des Orientaux. Il y fut encore autorisé par de nouvelles lettres d'Ignace et de Basile qui, malgré tant de tergiversations, lui paraissaient persister dans leur déférence pour son autorité. Ses légats étant arrivés dans Tintervalle, il se plaignit que l'empereur eût si mal pourvu à la sûreté de leur re.tour, il reprocha u Ignace d'avoir osé sacrer un évoque pour la Bulgarie. Il enjoignit à cet évêque de
cesser ses fonctions sous peine d'anathème. Il ne montra aucune indulgence pour les évéques dont il avait connu le faux repentir. Il ajouta qu'il n'avait qu'une parole, qu'il ne ressemblait pas aux prélats d'Orient qui s'étayaient, disait-il, des canons des conciles quand ils leur étaient favorables, et qui les méconnaissaient lorsqu'ils leur étaient contraires. Mais ses ordres comme ses prières ne changèrent point les nouvelles dispositions de l'empereur et de son patriarche. L'orgueil d'Adrien II et de ses légats avait porté ses fruits. Malgré ses commandements et ses anatlièmes, un archevêque grec fut établi chez les Bulgares. Une légion de moines y vint à sa suite; et l'anéantissement de la juridiction romaine dans cette contrée fut le prélude du schisme qui devait succéder à cette domination passagère du souverain-pontifé de l'Occident.
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