ABAISSEMENT DU SAINT-SIÈGE PUISSANCE DES ÉVÊQUES
Adrien II fut encore moins heureux dans ses luttes contre les rois de France et de Germanie, car il n'y eut pas môme ici une apparence de soumission. Ces rois témoignaient un profond respect pour le successeur de saint Pierre, mais dès que leur ambition était contrariée par le saint-siége, ils reprenaient toute leur indépendance et se jouaient des anathèmes et des menaces. Lothaire seul sacrifiait constamment sa dignité à sa passion pour Waldrade. Il sollicitait sans cesse la permission de se rendre à Rome, espérant vaincre par ses prières Tobstination du pape. Il suppliait son frère Louis d'Italie d'intervenir en sa faveur; mais il n'obtint enfin cette permission que pour subir des humiliations nouvelles, des pénitences honteuses ; et il est probable qu'au mépris do ses serments il aurait essayé de reprendre sa maîtresse, si la mort n'était venue le délivrer de ses tourments et de ses lâches palincnlies. Il était criminel sans doute; mais son crime, assez commun à cette époque et même dans tou
- H7 — les temps, devait tout au plus lui attirer les reproches du sacerdoce. Ce qui allait plus loin que les admonitions, les menaces de vengeance divine, était un abus. Du temps de François I^^de Henri IV et de Louis XIV,les successeurs d'Adrien et des évêques auraient été fort mal venus s'ils avaient osé parler de déposition et d'anathème, et traiter ces rois comme on traitait le pusillanime Lothaire.
Ses oncles se montrèrent enfin moins indignes du diadème. L'ambition et l'intérêt leur rendirent le courage de résister aux empiétements du saint-siége; et c'est à propos de la succession du roi de Lorraine, leur neveu, que se manifesta leur résistance. Adrien II se posa d'abord en arbitre des couronnes. Il écrivit à Charles le Chauve et à Louis le Germanique pour leur enjoindre de respecter les droits du frère de Lothaire, de l'empereur Louis qui combattait en ce moment pour la défense de l'Italie contre les Sarrasins. Ses lettres furent impérieuses, insolentes même. Il en adressa en même temps aux seigneurs de France et de Germanie pour leur ordonner de soutenir les droits de l'héritier légitime, aux évêques pour les engager à s'opposer à l'usurpation des deux rois. Il nommait Hincmar de Reims son délégué spécial pour empêcher cette usurpation; et toutes ses lettres -finissaient par des menaces d'excommunication. On abusait alors de ces armes spirituelles que les anciens chefs de l'Église n'employaient qu'avec une sage réserve. Mais ni Charles le Chauve, ni les évêques de Lorraine, ni le vieil Hincmar lui-même n'eurent égard à ces menaces. Charles, appelé à Metz par ces évêques, y fut couronné par leurs mains, sans attendre Louis le Germanique qui avait élevé
les mêmes prétentions que son frère *. Il les fit valoir plus tard, et comme il avait des armes plus réelles que les foudres de TËglise, Charles le Chauve fut contraint de lui faire une large part de l'héritage, et lui céda toutes les provinces qui bordaient la rive gauche du Rhin. Le protégé d'Adrien II fut complètement oublié dans ce partage, et ce pape eut beau s'en plaindre à tous par des légats et par des messages empreints de la plus violente colère. La réponse d'Hincmar à celui qui le concernait est d'une fermeté remarquable. Le despotisme de Nicolas et d'Adrien avait fatigué sa vieillesse, lui avait fait sentir le danger d'une soumission absolue aux ordres de la papauté, qu'il avait loyalement soutenue tant qu'elle avait respecté les droits de l'épiscopat. Il y distingue parfaitement les privilèges du sacerdoce et ceux de la couronne.
• Vous me rendez à tort, dit-il, responsable de ce qu*ont
• fait lesévéques lorrains. Je ne suis pas leur métropoli- » tain et je n'ai pas le droit de régler leur conduite. Vous
• voulez que je refuse la communion au roi que mes » conseils n'ont point arrêté... Je ne vois pas comment je
• pourrais, sans péril de mon âme et de mon Église,
• éviter la compagnie et la présence d'un roi dans les » États duquel sont situés mon diocèse et ma province. > Jamais les Papes ni les saints évêques n'ont évité de » paraître devant les tyrans et les princes hérétiques, et » de leur parler quand ils en avaient besoin. Qui défendra » les évêques contre les Normands et leurs autres enne- » mis? Leurs prières ne peuvent y suffire et les secours
i. Ann, Bertini, an. 860. 1 " . t
> des rois leur sont indispensables. L'empereur d'Italie
> est trop loin pour les assister, et les évéques lorrains » ont pris celui qui pouvait le faire. Il ne leur convient » point d'ailleurs de disposer d'un royaume temporel. » Ils savent que si vos prédécesseurs ont réglé TËglise,
> lËtat appartient aux rois. Ils pensent que ce serait 1 abuser de la pufssance épiscopale que de les retrancher » du nombre des chrétiens, qu'on ne peut enfin priver
> personne de la vie éternelle à moins qu'il ne la perde » par ses propres péchés. Un évêque de Rome n'est pas » le dispensateur des couronnes de TEurope. Jamais la » France ne recevra ses maîtres de la main d'un pape. Des
> anathcmes déraisonnables, lancés par des motifs pu- » rement politiques, n'alarment point les rois de France.
> Us savent résister aux entreprises du pape, toutes les » fois qu'il voudra être pape et roi tout ensemble *. •
Cette lettre était dictée par la raison même. Elle fixait la limite des deux puissances qui n'auraient jamais dû la franchir. Elle renfermait la juste critique des prétentions du saint-siége^ et Bossuet l'a justement louée dans sa Défense du Clergé gallican 2. Charles le Chauve avait aussi retrouvé quelque énergie pour soutenir les droits de la royauté; et une circonstance nouvelle \int lui offrir une autre occasion d'opposer ces droits aux prétentions de l'évêque de Rome. Parmi les évêques de son royaume se trouvait un esprit indocile et rebelle. C'était Hincmarde Laon, neveu de l'archevêque de Reims, dont
1. Iliiicm.ir, (>itH$c., t. Il, p. 689. 1 Liv. VI, ch. XXIII.
les violences et les exactions étaient un sujet de scandale *. Le roi Tavait traduit devant la justice séculière^ pour le vol de quelques domaines ; et sur son refus de comparaître, Charles le Chauve Tavait dépouillé de ses biens ecclésiastiques. Le vieil Hincmar avait pris sur ce point la défense d'un neveu dont il avait souvent blâmé les désordres, et il avait obtenu que l'affaire fût portée devant la justice ecclésiastique. Mais Tévêque de Laon n'avait paru au concile de J)ouzy que pour déclarer qu'il en appelait au pape, et au sortir de cette assemblée, il commit tant de folies que le roi le fit jeter en prison. Une soumission apparente l'en tit sortir. Mais il ne profita de sa liberté que pour se plaindre au pape de la tyrannie royale; et comme Adrien II ne cherchait qu'une occasion de se venger d'un roi qui avait envahi la Lorraine au mépris de ses défenses, il lui ordonna de lui renvoyer Hincmar de Laon et dégorgea sa bile par un torrent d'injures. Il traita le roi de France de parjure, de tyran perfide, de dissipateur des biens ecclésiastiques. II s'étonna dans une seconde lettre que le roi murmurât contre ses corrections. C'était de la folie ; et le pape Adrien aurait dû être corrigé de ses violences par le peu de succès qu'elles avaient eu dans les deux empires. Charles le Chauve lui donna une nouvelle leçon. II s'étonna à son tour qu'on le crût capable de supporter de pareils outrages et de se rendre à ce point indigne de porter une couronne. Puis venant à l'affaire d'Hincmar, c nous » admirons, disait-il, où vous avez trouvé qu'un roi,
i. Ànn. Bertinit an. 871.
> obligé de corriger les méchants et de punir lescrimi- 1 nels, doive envoyer à Rome un coupable condamné i selon les règles. Vous nous obligez de vous répondre i que nous autres rois de France, nés de race royale » n'avons point passé jusqu'à présent pour les lieutenants » des évéques, mais pour les seigneurs de la terre, » Feuilletez les livres de vos prédécesseurs, vous n'y trou- » verez pas de lettre pareille. Ne nous envoyez donc » plus de commandements et de menaces d'excommuni- » cation contraires à l'Écriture. Épargnez-nous enfin de » semblables messages si vous voulez que nous vous ï rendions le respect qui vous convient *. » Voilà le langage que les rois auraient dû toujours tenir. Mais dans la longue lutte du sacerdoce contre Tempire la victoire passait toujours du côté de l'audace, et c'est par là que les Papes ont fini par l'emporter sur les rois. Ce temps n'était pas encore venu. La force était cette fois du côté de l'empire. Le maladroit imitateur de Nicolas I" fut contraint de fléchir. Il répondit qu'il n'avait voulu juger Hincmar que suivant les canons. Il excusa la dureté de ses lettres, il loua la libéralité, la justice du roi, la protection qu'il accordait aux églises et aux monastères, il l'assura enfin que, si Dieu disposait de l'empereur Louis, il ne voudrait plus que lui pour chef, pour patrice, pour roi, pour empereur, pour défenseur de l'Église *. Il fut enfin aussi humble qu'il s'était montré hautain quand il avait cru trouver un