‹ Histoire de la puissance pontificale (volume 2)Chapitre 230 sur 268 · Lambert Schaffemb · texte numérisé non relu

Lambert Schaffemb

ces lettres au milieu d'un concile qu'il tenait à Rome; il traite le pape de loup ravisseur et somme les seigneurs et les prélats de se rendre auprès de Henri pour élire uni autre pape. Roland eût payé de sa tête cette folle démarche, si Grégoire ne l'eût couvert de sa générosité. Sa violence ne tonna que sur le roi et ses conseillers. Il employa même un miracle pour mieux frapper les esprits, et montrant aux cent dix évêques qui l'entouraient un œuf où était gravé un serpent armé d'une épée et d'un bouclier, il s'écria qu'il fallait se servir du glaive de la parole pour frapper le serpent à la tête. Il excommunia le roi, le déclara indigne de recevoir la couronne impériale et délia ses sujets de leurs serments. Les mêmes anathèmes tombèrent sur les évêques d'Allemagne et de Lombardie. Ceux-ci le lui rendirent avec usure, et Guibert de Ravenne, les ayant rassemblés à Pavie, prononça à son tour l'excommunication de Grégoire.

Mais la puissance pontificale était déjà trop consolidée pour ne pas prévaloir contre tous ces conciles provinciaux. Plusieurs seigneurs et prélats reculerai devant cet anathème de Pavie, et vinrent se jeter aux pieds du pontife. Les Saxons, excités par ses agents, levèrent de nouveau l'étendard de la révolte. Le duc de Souabe Rodolphe se déclara pour le chef de l'Église; les ducs de Bavière et de Carinthie entrèrent dans cette nouvelle ligue. Henri IV fut même abandonné par les seigneurs de sa cour, par les évêques de son royaume. Le 16 octobre, neuf mois après le synode de Worms, les mêmes hommes se rassemblèrent à Tribur, sous la direction des légats du pontife qu'ils avaient renié. On donna un an

au roi pour se faire absoudre sous peine d'être déposé; et ces rebelles lui signifièrent qu'ils transmettraient sa couronne à un plus digne, s'il ne se réconciliait avec le saint-siége. Ce prince, qui s'était héroïquement conduit dans soixante combats, fléchit devant cette coalition; et après avoir tenté de ramener les rebelles par des basr sesses indignes d'un roi, après avoir accepté sur leurs instances l'arbitrage du pape qui le persécutait et l'avoir prié de se rendre à Augsbourg pour le juger, il prit tout à coup la résolution d'aller plaider sa cause lui-même. Craignait-il d'avoir à subir de trop grandes humiliations devant ses sujets révoltés ou dédaignait-il l'intervention de ces traîtres? Lambert de Schaffembourg, l'historien de ce drame, ne s'explique point là-dessus. Hais il raconte que, pendant que le roi était en route pour l'Italie, Grégoire en partait de son côté pour se rendre à Augsbourg. La comtesse Mathilde l'accompagnait conmie partout. Cette comtesse était la fille du premier lit de Béatrix de Toscane qui avait, après son veuvage, épousé Godefroy de Lorraine. Béatrix était l'amie dévouée, la protectrice d'Hildebrand avant son pontificat. Mathilde avait grandi sous les yeux du cardinal^ elle partageait tous les sentiments de sa mère. Elle avait épousé, par les conseils d'Hildehrand,le neveu de son beau-père; et devenue orpheline et veuve, maîtresse absolue de la Toscane, elle était restée attachée à Grégoire qu'elle ne quittait plus. Les ennemis de Grégoire s'égayaient sur cette liaison. Le clergé allemand, sur la foi de ses propres dérèglements, supposait que le pape imitait son incontinence. Ce péché était alors fort commun et Ton citait peu d'ex-

ceptions; la supposition était naturelle; mais rhistorien Lambert afiirme que la piété seule avait formé cette liaison ; qu'à cet égard la vertu de Grégoire était claire comme le jour. Je n'ai pas à éclaircir un fait qu'il est aussi difficile de réfuter que d'admettre, et je poursuis. Le pape et la comtesse avaient à peine franchi les limites de la Toscane, quand ils apprirent que le roi traversait la Lombardie. Us ignoraient la révolution qui s'était opérée en Allemagne; ils ne savaient si Henri venait en roi ou en pénitent; et certes il lui était facile de reprendre son caractère et sa revanche. Les Lombards lui offraient une armée, et les Normands de Naples, à peine réconciliés avec le saint-siége dont ils craignaient fort peu les colères, n'auraient pas demandé mieux que de reprendre les armes. Henri pouvait surprendre Rome où la faction de Cencius grondait encore. Grégoire pouvait le craindre, et rien ne prouve qu'il en ait eu la peur. Mais Matbilde n'avait point la même assurance, et dans le doute elle entraîna le pape dans son château de Canosse, forteresse im- . prenable pour le temps et située sur un rocher dans les environs de Reggio. C'est dans cette citadelle que va se passer la scène la plus affligeante, la plus honteuse que l'histoire ait eu à raconter. Le plus grand roi du temps s'y présente ; et c est Mathilde qui le reçoit au pied de ses murailles, Mathilde, sa cousine germaine, l'intermédiaire naturelle entre les deux ennemis, t Je ne viens, ï dit il, que pour prouver mon innocence et pour soUi- » citer ma grâce. » Mathilde court avertir le pape; les seigneurs, les princesses, les abbés qui sont autour de lui le supplient en faveur de Henri. « Je le veux bien.

» répond Grégoire, après une assez longue attente, mais I qu'il m'envoie sa couronne et les insignes de sa royauté, 1 qu'il désavoue son concile de Worms, qu'il se déclare in-

> digne de l'empire. > Ceux qui entendent ce langage arrogant ne peuvent croire que le roi accepte de pareilles conditions. Ils se jettent aux pieds de Grégoire, le supplient de se retracter. « Non, • dit-il; et le roi se soumet. Il arrive à la première enceinte de la forteresse, escorté de quelques seigneurs lombards qui ne cessent de lui offrir une armée et qui rougissent de sa lâcheté, c Qu'il laisse

> son escorte et qu'il entre seul, > dit le pape; et il entre comme le pape Tordonne. A la seconde muraille, on exige qu'il jette ses habits royaux; et il s'en dépouille, et il revêt une simple tunique de laine, et le voilà pieds nus, au mois de janvier, grelottant de froid, à jeun, comme un mendiant. £ntrera-t-il enfin? non, il passera trois jours dans cette ignoble attitude. /Le pape résiste aux prières de tout ce qui l'entoure. On ne conçoit ni la durelé de l'un ni la patience de l'autre. Les seigneurs vont jusqu'à traiter le pape de barbare; c'était en barbarequ'il fallait le traiter. Il s'en accuse ou s'en vante lui-même dans ses lettres, et Mathilde ne parait pas moins impitoyable. Il faut que l'abbé de Cluny tombe aux pieds de cette femme pour la prier d'être plus chaudement charitable. Elle cède, et le pape se laisse fléchir; mais c'est le quatrième jour... Jésus-Christ avait mis moins de temps à pardonner à Madeleine. Mais que lui font les paroles et l'exemple du Dieu dont il se dit le vicaire I La soumission des Allemands lui a fait connaître sa puissance, et il en abusera pour effrayer les autres

rois du monde que cet insolent parvenu trouve trop superbes. II connaît même assez son siècle pour ne pas craindre de décourager le repentir. Qu'on en fasse honneur à sa politique, si Ton veut. Mais l'humanité, la charité, toutes les vertus apostoliques, il les ignore. II se montre dans cette scène l'égal des Tibère et des Caligula: et ce n'est point dans l'intérêt de la religion. Il ment s'il le dit, ses historiens mentiront en le redisant. C'est dans l'intérêt seul d'une ambition humaine, reeouverte d'un vernis religieux; et nous n'en avons point fini de toutes ces atrocités que le jésuite Maimbourg ne craint pas luimême de blâmer. Il exige que le malheureux Henri jure de ne jamais songer à se venger, qu'il chasse ses ministres, qu'il suive en tout ce qu'ordonnera le saint-siége pour la réforme des abus. Grégoire impose les mêmes serments aux princes et aux seigneurs qui assistent à cette scène déplorable. On dit qu'ils en étaient indignés. J'en doute, car tous les clercs et laïques présents acceptèrent, comme leur maître, toutes les humiliations que le pape voulut leur infliger.

Grégoire monte alors à l'autel, il célèbre l'office divin pendant lequel l'officiant offre dix fois la paix aux fidèles. Il coupe l'hostie en deux, il en prend une part, et se tournant vers le peuple : c J'ai été accusé, dit-il avec » une assurance étonnante, j'ai été accusé d'avoir usurpé » le saint-siége et de bien d'autres crimes. Que Jésus- » Christ soit mon juge, que ce pain sacré révèle mes at- » tentais ou mon innocence, et si je suis coupable qu'une » prompte mort m'en punisse! » Il pouvait porter ce défi, il n'y avait rien là dont Jésus-Christ pût le punir; mais 11 15

Dieu n* avait-il que ces reproches k lui taire? Il prit enfin l'autre moitié de Thostie et Toffrit au roi en lui enjoignant de répéter ses paroles avant de la prendre. Henri hésite; il avait raison, sa conscience devait lui reprocher bien des fautes, et il s'excuse sur l'absence de ses accusateurs, i Ils ne croiront pas, dit-il, ce qu'ils n'auront pas vu, et > je prouverai ailleurs leur imposture. > Hildebrand se contente de cette excuse : il le communie, il le fait asseoir à sa table, et le renvoie dégradé à ses sujets indignés; mais le fougueux pontife n'avait point deviné jusqu'où la piété des peuples pouvait soutenir leur patience. Cette dureté froidement calculée révolta ceux d'entre eux qui n'avaient point perdu tout sentiment d'honneur. Les peuples de la Lombardie et leurs évêques furent les premiers à faire éclater leur indignation contre la barbarie du pape et la lâcheté du roi *. Quand vint à Milan l'émissaire chargé par Grégoire d'annoncer l'absolution d'Henri, cet évêque fut accueilli par des huées et des éclats de rire, c Ton Hildebrand est un intrus, lui criait- I on de toutes parts, il est excommunié lui-même; • et le peuple empêche le hérault d achever sa proclamation. Ils ne veulent ni de Grégoire ni de Henri. Ils parlent de reconnaître le fils de Tun pour César et de substituer à l'autre un pape légitime. Henri se justifie par la contrainte que lui ont faite les Allemands eux-mêmes. Il retracte la promesse qu on lui a arrachée de se soumettre au jugement d'un pape et d'un concile; il montre plus de haine que tous pour le pontife qui Ta humilié. Il les

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fléchit enfin, les rattache à sa cause et se voit bientôt à la tête d'une armée. L'Allemagne se divise en deux partis. Ceux que n'a point abrutis une dévotion exagérée partagent l'indignation des Lombards et demandent ven» gance des traitements infâmes qu'on a fait subir à leur roi. Ils s'arment pour le défendre. Les fanatiques au con^ traire, ceux qui ont livré à Rome leurs corps et leurs âmes, leur liberté, leur honneur, maudissent un souverain laïque qui ne veut plus se soumettre au jugement d'un pape. Ils s'assemblent à Forcheim dans la Franconie> sous la conduite de l'archevêque Sigefroy de Mayence; ils déposent leur maître et décernent sa couronne au duc de Souabe Rodolphe. Les seigneurs et les prélats y mirent des conditions qui répondaient à leurs intérêts particuliers. L'archevêque Sigefroy lui fit jurer de renoncer aux investitures, les seigneurs de consentir à l'abolition de rhérédité, à leur laisser à l'avenir le choix de leur sou« verain. Grégoire Vil avait d'autres pensées. Cette élection faite sans son consentement contrariait sa politique. C'était peu d'abattre les rois, il voulait avoir seul le droit de les créer. Il blâma la précipitation des Allemands, mais il les tint pendant trois ans dans l'incertitude sans décourager leur rébellion. Des écrivains judicieux ont prétendu que sous cette raideur pontificale, si conforme du reste à ses principes, se cachait une politique tout humaine. C'est que le parti de Henri IV lui paraissait alors le plus considérable, et que ses troupes le cernaient de toutes parts. Il était comme emprisonné dans un des châteaux de sa belle pénitente. Il ne pouvait, disait-il, passer en Allemagne ni rentrer à Rome : son caractère

en fut altéré. C'est la seule circonstance de sa vie où son orgueil et sa fermeté se soient démentis. C'est pendant ces angoisses que la comtesse Mathilde, voulant le fortifier contre ses ennemis et enlever peut-être & un roî excommunié Théritage qui lui revenait de droit comme à son plus proche parent, fit don de tous ses biens à l'Église de Rome. La Toscane et TÉmilie, si souvent mentionnées dans les autres donations, entrèrent enfin dans le patrimoine de saint Pierre, et Grégoire VII et ses successeurs prirent place parmi les princes temporels qui se partageaient le monde. Il trouva peu de temps après le moyen de regagner sa capitale ; il y tint plusieurs conciles, oii fut renouvelée l'excommunication de ses ennemis. Il y joignit celle de Nicéphore Botoniate qui venait d'enlever à Michel Ducas le trône de Constantinople, et qui ne s'inquiéta pas plus de ce trait de colère que les seigneurs et les évéques de Lombardie.

Ceux de France n'étaient pas plus dociles. Il s'y manifestait une recrudescence de liberté. Hugues, évéque de Die, qu'il y avait envoyé comme légat, se plaignait sans cesse des difficultés qu'il rencontrait dans l'exercice de ses fondions. Le roi Philippe trouvait fort étrange qu'on vînt tenir des conciles dans ses États; les archevêques de Tours, de Lyon et de Besançon, les évéques d'Orléans, de Beauvais, de Rennes et beaucoup d'autres tenaient fort peu compte des admonitions de ce légat qui appelait le premier de ces prélats l'opprobre et la peste de rÉglise. Il réussissait pourtant à ^aire souscrire des canons contre les simoniaques, contre les laïques qui donnaient des investitures, et les prêtres qui les rcco-

vaient. Mais personne ne se soumettait à ces défenses. Le trafic des bénéfices n'en était point arrêté; et le légat se plaignait que le pape crût trop facilement au repentir des coupables et que son indulgence encourageât leur indocilité. L'abbé Fleury cite en effet de nombreux exemples de cette indulgence qui attestent une grande indéci* sion de la part de Grégoire VII dans cette période de son pontificat. La défaite d'Henri IV à la bataille de Fladenheim, livrée en Saxe le 27 janvier 1080, mit un terme à son incertitude. Il s'empressa de reconnaître le roi Rodolphe, et se tournant avec la fortune contre un ennemi dont il croyait n'avoir plus rien à craindre, il se vengea par la violence de la contrainte oii il avait vécu pendant trois années. Ce furent des accès de rage. Il dénonça le vaincu aux saints apôtres^ il le maudit et méia dans ses imprécations la pensée dominante de son pontificat, l'horreur des investitures laïqu3s. « Faites con-

> naître, disait-il à saint Pierre et à saint Paul, que si

> vous pouvez lier et délier dans le ciel, vous pouvez i aussi sur la terre donner ou retirer les empires, les » royaumes, les principautés, les duchés, les marquisats, » les comtés et les biens de tous les hommes, t

Mais la fortune des armes y était bien pour quelque chose : et si la bataille de Fladenheim fut l'œuvre des apôtres, ils ne soutinrent pas longtemps leur favori. Henri IV se releva, et quarante-neuf évéques, assemblés à Brixen par ses ordres, exercèrent à leur tour le pouvoir de lier et de délier en déposant le pape lui-même, et mirent à sa place farchevêque de Ravenne Guibert, qui prit le nom de Clément III. Le décret rendu contre

Hildebrand est comme les siens un tissu d'injures et de grossièretés. On lui répond dans sa langue ou plutôt dans celle de son temps. On n'oublie point l'accusation de magie, et je ne conçois pas que des écrivains du dixhuitième siècle aient cru devoir le laver d'un pareil crime. Cette revanchejeta Grégoire VII dans de nouvelles perplexités et lui fit sentir le besoin de se fortifier par des alliances. Il avait eu en 1073 quelques démêlés avec Guillaume le Conquérant, qui n'avait point voulu sou* mettre le royaume d'Angleterre à un évoque d'Italie; il le caresse maintenant et réclame son secours contre les ennemis de l'Église. Il se tourne vers les Normands qu'il a deux fois excommuniés. Il absout Robert Guiscard, duc de Sicile et de Calabre, qui se déclare pour la seconde fois vassal du saint-siége et jure de le défendre contre tous. Fier de ces alliances et du secours des troupes toscanes, Grégoire veut assiéger son compétiteur dans Ravenne. Il s'érige en prophète pour soutenir le courage des partisans de Rodolphe. Il prédit du haut de la chaire la mort de Henri IV et l'anéantissement de sa puissance; il en fixe le jour. Mais le prophète est démenti par l'événement. C'est Rodolphe qui meurt à la bataille de Mersbourg sur l'Ëlster le 18 novembre de la même année. Il y est tué par le jeune Godefroi de Bouillon, futur conquérant de Jérusalem ; et Grégoire croit échapper au ridicule en publiant que sa prédiction de mort se rapportait à l'Ame et non au corps ae son ennemi. Par malheur pour Hildebrand, les troupes de Mathilde avaient été défaites le même jour près Mantoue ; Henri IV courut en Italie pour achever le reste, pour introniser l'antipape Guibert, et anéantir une

donation qui le frustrait de son héritage. Les serviteurs du pape en frëmirent, et le pressèrent de se réconcilier avec fai vainqueur. Mais cette fois il se montra digne de lui-même. Au lieu de fléchir, il renouvela le décret de déposition dans un nouveau concile et se prépara à soutenir un siéga. Henri vint camper sous les murs de Rome. Il laissait l'Allemagne à la merci du nouveau rival que ses advePr saires lui avaient donné dans la personne d'Herman de Luxembourg, pour s'attacher au principal auteur de ses tourments. Forcé par les Toscans de lever le siège, U revint quelques mois après et s'empara de la oité \éùr nine. Mais l'inflexible pontife, retiré dans le eb^teau Saint-Ange^ résista pendant trois ans à ses attaques. Le •peuple le suppliait vainement de mettre un terme i tes souffrances. < Qu'il se soumette, répondait-il, et je l'abr » soudrai.i L'opiniâtreté de Henri égala la sienne. {1 s'empara enfin de la ville, il fit introniser son pape Guiberl qui lui rendit bienfait pour bienfait en lui donnant enfin la couronne impériale. C'est seulement alors qu'il prit le titre d'empereur, et les historiens ont eu tort de le lui donner dès l'origine de sa puissance, quelque pénible qu'il soit de constater que les peuples attendaient cette consécration pour lui reconnaître cette éminente dignité. Grégoire VH, du haut de sa citadelle, se riait des actes et des menaces du nouvel empereur. |1 attendait les secours de Robert Guiscard qui parut enfin au commencement de mai 1084 pendant que Henri avait couru en Allemagne pour combattre son compétiteur. Robert Guiscard emporta la ville d'assaut, ses soldats en achevèrent la dévastation, et Grégoire VII, ramené dans son palais, ne

régna plus que sur les murs de Rome. Les cœurs des Romains n'étaient plus à lui. Les vassaux de Mathilde étaient lassés ou vendus. Robert n'osa point attendre le retour de l'empereur et conseilla au pape de le suivre à Salerne. Il sortit de Rome au moment où les troupes impériales y rentraient aux acclamations du peuple : et pour un homme de ce caractère, ce devait être un supplice de toutes les heures que de fuir devant celui qu'il avait voulu abaisser, de chercher un refuge chez une nation étrangère, de voir ses décrets méconnus, ses anathèmes impuissants. Son dépit dut être grand; mais l'histoire n'a point cru, sur l'assertion calomnieuse du cardinal Bennon, que la vengeance l'eût emporté jusqu'à conseiller le crime d'un misérable qui avait tenté d'écraser l'empereur sous une pierre, dans l'église où ce prince allait prier tous les jours. Ce fat le crime d'un fanatique, et le peuple en fit justice.

Grégoire VII ne se vengea qu'à sa manière, lançant des foudres émoussés, fomentant en Allemagne des révoltes inutiles. Sa vie en fut abrégée. Il mourut à Salerne, le ii mai 1085, au milieu des cardinaux qui s'étaient associés à sa fuite. Ses derniers moments ont été diversement racontés. Le moine Sigebert dit qu'avant de mourir il rétracta l'excommunication de son ennemi. D'autres affirment que pressé par les cardinaux de montrer à ses derniers moments une indulgence plus conforme à l'esprit de rËglise, il répondit qu'à l'exception de Henri et de l'antipape Guibert, il absolvait et bénissait tous ceux qui croyaient qu'il en avait le pouvoir; paroles ambiguës qui n'annonçaient pas une conviction bien profonde des

droits dont il avait abusé. On aj oute qu'au moment de rendre son dernier soupir il dit : • J'ai aimé la justice et haï 1 l'iniquité, c'est pourquoi je meurs en exil. » Oui sans doute, l'amour de la justice fut la première règle de son pontificat, car l'injustice régnait dans le monde sous les formes de la simonie, de l'incontinence, de la cupidité, de l'usurpation des couronnes et des bénéfices. Mais Dieu ne pouvait lui pardonner d'avoir voulu dépouiller les rois auxquels la parole divine lui commandait d'obéir, et son exil n'était qu'un châtiment mérité. Il eut beau dire dans ses lettres que^ les grands de la terre trafiquaient impunément des biens de l'Église, qu'on ne pouvait les corriger qu'en leur enlevant le pouvoir de le faire, que les rois entreprenaient sur le spirituel par l'investiture des évêques, que l'épiscopat étant un droit sacré ne pouvait être conféré par un laïque. Yves de Chartres et Waltran de Naumbourg lui répondaient avec raison qu'il fallait corriger les abus sans abolir les choses dont on abusait, sans attenter à un pouvoir qui n'était contesté que par ceux qui voulaient le détruire. Ils ajoutaient que les règlements ecclésiastiques n'étant pas de droit divin, étant par cela même sujets à être modifiés, ne pouvaient engager les puissances laïques; que, depuis l'acquisition de tant de biens temporels par les évêques, le prince était seul capable d'en confirmer la possession, d'en autoriser la jouissance. Et c'est là ce qu'il faisait en les investissant par la crosse et par l'anneau. Jusqu'à Gré* goire VII cette investiture était pour ainsi dire incontestée ; ce fut de sa part une entreprise fatale que de la disputer à la puissance laïque, et ses successeurs n'imi-

teront que trop son ambition et son opiniâtreté. Mais ils trouveront devant eux des souverains qui défendront leurs privilèges, et la puissance absolue rêvée par ce pontife ne sera point encore établie.

Hors la donation de la princesse Mathilde qui assura la puissance temporelle des évéques de Rome, lé saintsiége ne dut à Hildebrand qu'une puissanoe partout contestée. Grégoire V qui avait jeté l'interdit sur le royaume de France avait obtenu plus d'obéissance. Les violences du pape trouvaient partout une vive opposition; ses maximes étaient partout repoussées, ses sentences, même les plus justes, n'étaient presque jamais acceptées. Ses prétentions n'excitaient souvent qu'un silencieux dédain. Il prétendait, par exemple, que la Saxe avait été donnée à saint Pierre par Charlemagne, que l'Espagne lui appartenait avant les Sarrasins. Il s'étayait d'un prétendu diplôme de ce même Charlemagne, qu'il disait posséder dans ses archives, pour exiger les tributs de la France. Il menaçait les juges souverains deSardaigne dedonner leur lie à un étranger s'ils persistaient à lui refuser le denier de saint Pierre. Deux rois se partageaient la Hongrie, il leur écrivit pour les engager à s'en remettre à la décision du saint-siége, qui, disait-il, était souverain de ce pays. Il élevait les mêmes prétentions sur la Dalmatie. Des auteurs modernes lui ont attribué l'excommunication d'un roi de Pologne nommé Boleslas II qui avait tué l'évêque de Gracovie pour se débarrasser de ses censures, mais ce fait n'est attesté par aucun de ses contemporains et Fleury déclare qu'il n'en a point trouvé la moindre trace. Sa prétention sur le Danemark est plus

authentique. Il écrivait au roi Suénon qu il avait promis de donner son royaume à saint Pierre; mais Suénon paraît ravoir gardé pour ses enfants. Un prince de Russie, nommé Démétrius, étant venu en pèlerinage à Rome, il le couronna de ses mains et lui fit déclarer qu'il tenait sa couronne du saint-siége; mais le père de ce prince régnait encore, et l'histoire n'a fait mention ni du père ni du fils.

Quant à la lettre adressée à l'évêque de Metz Hincmar et dans laquelle il veut justifier l'excommunication et la déposition des rois, elle n'est fondée que sur des assertions erronées ou de fausses interprétations des Écritures. Il cite des paroles dites par saint Pierre à saint Clément qui ne sont rapportées que dans le livre apocryphe des Récognitions, Il prend pour une déposition de roi la réponse de Zacharie à Pépin le Bref. Il affirme que saint Ambroise a déposé Théodose, et il conclut de ces faux exemples qu'il a eu le droit de déposer Henri IV, attendu que la royauté n'est qu'une invention de l'orgueil des hommes tandis que la papauté est d'institution divine. Mais en définitive personne ne resta soumis à sa tyrannie pontificale. Henri IV lui survécut dans la plénitude de la puissance dont il l'avait trois fois dépouillé. Aucun des abus, des vices de son temps ne fut réprimé par lui. Les désordres et les scandales qu'il n'avait cessé d'attaquçr continuèrent à déshonorer le sacerdoce, l'empire et le monde. Othon de Frissingen le distingue à cet égard de ses contemporains, il dit qu'il enseignait par son exemple ce que commandait sa parole, et il en faut croire un historien qui était le petit-fils de l'empereur si

maltrailé par le pape auquel il rendait cette justice. Mais il faut avouer que l'Europe lui dut trois legs funestes : la querelle des investitures, la rivalité des rois et des Papes, et les croisades dont il eut la première pensée, c'est-à-dire trois siècles de schismes, de guerres civiles, de guerres étrangères et de calamités de toute espèce.

Mais Rome a eu raison de Thonorer, de le canoniser même, car elle lui doit Taccomplissement de son vœu le plus cher. C'est lui qui, en lui ménageant la donation de la comtesse Malhilde, la seule qui ne puisse être contestée, c'est lui qui a investi le saint-siége de cette puissance temporelle qui complétait sa double autorité. Il est vrai qu'il n'en jouira pas de longtemps. Des guerres incessantes donneront la jouissance de ses domaines à une multitude de princes qui se disputeront l'Italie; mais aucun de ces compétiteurs ne pourra s'y fixer, et le titre du saint-siége ne périra point dans cette longue série d'usurpations et de défaites. Quand la civilisation aura amené le triomphe du droit, les Papes seront maintenus dans la possession de cette donation décorée du nom de patrimoine de saint Pierre; et pour ébranler cet édifice de Grégoire VII, il faudra que tous les droits soient remis en question et que le monde soit renouvelé de fond en comble.

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