Barre, Hitt. de tEmp., l. Il, p
La révolution romaine n'était que plus animée, quand les cardinaux donnèrent le saint-siége à Tabbé de Saint- Athanase, qui laissa son nom de Bernard pour celui d'Eugène III. Son saint homonyme le traite fort mal dans sa lettre aux électeurs; il rappelle un c homme rustique, > un € petit homme couvert de haillons. » Il les prie de veiller sur lui, de l'éclairer, de le protéger. Mais ils avaient besoin de se protéger eux-mêmes; Rome n'était plus tenable. Arnaud deBrescia s'y était rendu pour soutenir le zèle de ses partisans, et combattait à outrance l'autorité temporelle du saint-siége. Le sénat menaçait le nouveau pape de ne pas permettre son intronisation, s'il ne reconnaissait point son propre rétablissement. Eugène III aima mieux s'enfuir que d'accorder aux sénateurs ce qu'ils n'avaient pas besoin de demander. Les cardinaux eurent peine à s'échapper pour le suivre dans le monastère de Farfe où ils firent la cérémonie de son sacre. Les Arnaudistes s'en vengèrent sur les palais des nobles et des cardinaux. Ils les mirent au pillage et les livrèrent aux flammes; ils ne parlaient plus que de [relever la république romaine, ils se croyaient déjà les maîtres du monde; et il suffit d'une faible troupe de Tiburtins rassemblés à la hâte pour dompter cette effervescence et ramener le pape dans son palais. Mais il .n'y resta pas longtemps. Les insurgés revinrent de leur surprise, ils comptèrent leurs vainqueurs, rougirent de leur petit nombre, les chassèrent de leurs murailles ; et le pape Eugène fut réduit à se réfugier en France et à solliciter les secours de Louis le Jeune.
Ce prince était absorbé par une affaire plus impor-
tante. Le sort des croisés de la Palestine lui causait de justes alarmes. Leurs divisions les avaient perdus. Le roi de Jérusalem n'avait presque plus d'armée pour résister aux infidèles. Les comtes d'Ëdesse , d'Antioche et de Tripoli s'étaient fait une politique à part, et avaient causé de grandis désastres. Édesse avait été prise et saccagée. Des messages sans nombre imploraient les secours de la chrétienté; et Louis le Jeune songeait k se rendre lui-même dans l'Orient. Saint Bernard prit les ordres du pape et parcourut la France q\ l'Allemagne pour prêcher une croisade nouvelle. Le roi ou l'empe^ reur Conrad III prit la croix comme le roi de France, et de nouvelles bandes se mirent en route pour Gonstaqtinople dans la même confusion que les premières. Eugène III revint sans soldats en Italie, excomipunia le patrice et les sénateurs, et, ranimant la haine des habitants de Tibur, il rentra dans Rome à leur tête, e| toujours aux acclamations du peuple. Mais ce peuple i^ savait que crier. Il en vint h demander au pape le châtiment des Tiburtins qui l'avaient rétabli, et Eugèpe se retira dans le chûteau Saipt-Ange pour écb?ipper à o^t^ ridicule exigence. Saint Bernard écrivit aux Romains une lettre fort sage, fort pathétique pour les engager à respecter leur pontife. Mais la voix à^es Arnaudistes était plus puissante que la sienne; et le pape Eugène s'enfuit encore devant la sédition. Il retrouva en France le roi Louis le Jeune qui n'était pas encore parti pour la Palestine, mais qui, peu de jours après, le laissa pour ainsi dire maître de son royaume pour accomplir son vœu de croisé. Eugène III tint un coacile à Paris le 2Q ^vrU 1147.
un autre à Reims Tannée suivante, où furent réglés plusieurs points de discipline. On cassa les mariagas contractés par les ecclésiastiques après leur ordination. On prescrivit la clôture aux religieuses. On institua des curés dans les paroisses au lieu de les faire gouverner par des mercenaires ambulants. Il fut interdit aux laïques de percevoir des dîmes ecclésiastiques, de rançonner et d'em* prisonner les clercs. On amena dans ce concile un fou de Bretagne qui s'appelait Ëon, et qui se croyait le Fils de Dieu, parce qu'une prière de TÉglise finissait par ces mots latins : Eumqui judicaturus est; et le peuple )e prfh nait pour ce qu'il voulait être. Quel peuple et quel siècle! le voilà tel que l'avaient fait les moines. Un rêveur d'une autre espèce expliquait la Trinité par des subtilités absurdes. C'était Gilbert de la Poirée, évêque de Poi^ers. On l'accusait de dire que l'essence divine^ n'était pas Dieu, que la nature divine ne s'était pas incarnée, n^ais seulement le Fils de Dieu. Saint Bernard l'avait pris au sérieux et il avait longuement discuté ces questions. Gilbert niait avoir dit que la divinité n'était pas Dieu, et il s'en tenait à l'essence et a la nature divines. Eugène et les Pères du concile de Reines parurent n'y rien comprendre. Ils dressèrent un symbole, où ils établirent entre autres choses : que |a nature simple de la divinité était Dieu, et que Dieu était la divinité; que les trois personnes divines étaient un Pieu et une substance divine, mais que la substance divine était en trois personnes. Le Breton qu'ils avaient condamné était le moins fou de tous. Gilbert de la Poirée n'y comprit rien à son tour; et comme il lui importait de se tirer de
leurs mains, il finit par leur dire qu'il croirait tout ce qu'ils croiraient eux-mêmes.
Les ennemis de TËglise étaient plus positifs dans leurs manifestes. Arnaud de Brescia n'était pas le seul. Pierre de Bruys remplissait la Provence et le Languedoc de ses déclamations. Il condamnait l'usage des églises et des autels, le culte de la croix, la cérémonie de la messe, les prières pour les morts comme inutiles ; et, suivi d'une multitude effrénée, il pillait les églises, renversait les croix et dispersait les prêtres. Pris à Saint-Gilles par les catholiques, il avait été brûlé à son tour; mais sa secte lui avait survécu. Henri, son disciple, le continuait avec plus de succès encore. Les peuples Tavelaient pour apprendre de lui le chemin du ciel. Sa voix tonnante, sa large carrure leur imposaient. Eugène III le fit suivre à Toulouse par le légat Albéric, évêque d'Ostie, et saint Bernard quitta son abbaye de Clairvaux pour le seconder. Le sectaire Henri avait bouleversé toute la province. Saint Bernard a écrit que les églises étaient sans peuple, le peuple sans prêtres, les prêtres méprisés. Il invoquait contre ces hérétiques, qu'il appelait des mendiants et des voleurs, le bras du comte Alphonse de Saint-Gilles ^ La ville d'Alby en était plus infestée que les autres; saint Bernard y fut reçu par des tambours et des ânes qu'on faisait braire. Nous n'avons pas même l'honneur d'avoir inventé les charivaris. Mais dès qu'on eût entendu sa parole, le peuple lui revint et abandonna le sectaire. Henri fut chassé, traqué de toutes parts, rejeté de château