‹ Histoire de la puissance pontificale (volume 2)Chapitre 255 sur 268 · Liv. LXXI, ch. xvii · texte numérisé non relu

Liv. LXXI, ch. xvii

en Angleterre, et le pape avait intérêt à ne pas s'en éloigner.

La puissance toujours croissante des évêques importunait Henri II et il était impatient de la réprimer, car, suivant la judicieuse réflexion de Thistorien Hume, il s'agissait de savoir à qui du roi ou du clergé appartiendrait le gouvernement de TAngleterre. Henri était retenu par la juste vénération qu'inspirait à tout son royaume le vieux Thibaud, primat de Cantorbery. Mais à la mort de cet archevêque, il résolut d'en finir avec cette dangereuse rivalité ; et, croyant établir dans ce siège un homme dévoué à sa politique, il y mit au contraire un des plus fougueux défenseurs de l'omnipotence sacerdotale. Cet homme était le fameux Thomas Becket, qui tenait à l'Église comme archidiacre de Cantorbery et au roi comme chancelier d'Angleterre. Il était le familier de son maître, le plus intime confident de ses pensées. Henri lui avait même confié l'éducation de son fils. Mais dès le lendemain de son élévation à la primatie,'cet homme changea de face, de doctrine et de parti. Le ministre fastueux, qui ne marchait jamais qu'avec une escorte de douze cents chevaux, qui avait équipé et conduit sept cents chevaliers pour suivre son roi à la guerre, devint tout à coup le plus humble des cénobites. Cet ambitieux, insatiable de dignités et de riches bénéfices, renvoya immédiatement les sceaux du royaume pour se livrer tout entier à l'administration de son Église. Il ne recherchait que les dévots pour les consulter et les pauvres pour les secourir. Instruit des plans qu'avait formés son maître contre la puissance ecclésiastique, il se hâta d'en prévenir

rexécution en attaquant le premier la puissance laïque. Mais je laisse des incidents qui n*ont de rapport qu avec rËglise de Cantorbery, et qui ne servirent qu*à démasquer l'hostilité du primat et provoquer les représailles de la couronne. Je passe à la célèbre querelle des œnstilutions de Clarendon qui mit le royaume d'Angleterre aux prises avec le saînt-siége.

Henri II voulut arrêter et reprendre d'un coup toutes les prérogatives que les Papes, les conciles et les évêques avaient usurpées sur les puissances civiles. Les barons en avaient souit'ert comme lui et il était sûr de leur concours; quelques prélats même s'y associèrent en leur qualité de grands feudataires. Il avait d'abord demandé à tous les évêques s'ils voulaient se conformer aux anciennes coutumes du royaume; et tous, même Becket, avaient répondu que oui, sauf cependant les droits de l'Ëgiise. Cette réserve était trop féconde en conflits, en résistances pour plaire à un monarque aussi absolu. Il voulut savoir quels étaient ces droits et ceux de la monarchie, et il fit à Clarendon une assemblée générale de la noblesse et des prélats de son royaume. Ce sont les décrets de cette assemblée qui furent nommés constitutions de Clarendon. On satisfit la vanité des abbés et des évêques, en les assimilant aux barons du royaume, tant pour les bénéfices que pour les charges de leurs fiefs. Mais les quinze autres articles restreignaient leurs immunités et leurs juridictions. On soumettait aux tribunaux civils les procès résultant du droit de patronage ou de présentation aux églises, le jugement de tous les crimes commis par le^ clercs, les contestations élevées au sujet d'un te-

nancier de fief laïque, quoiqu'il fiît possédé par un homme d'Eglise, et toutes les discussioas relatives aux dettes contractées envers le clergé. On stipula au contraire que les laïques ne seraient plus traduits devant les cours spirituelles à moins que ce ne fût par un promoteur et des témoins civils. On exigea la permission du roi pour qu'un évéque pût sortir du royaume, pour qu'un tenancier de la couronne pût être excommunié et ses terres mises en interdit. Si un habitant des terres domaniales était frappé d'anathème pour n'avoir pas comparu devant une cour ecclésiastique, le magistrat civil du lieu était seul chargé de donner satisfaction à l'Église. Tous les appels de l'archidiacre à Tévêque, de l'évoque au primat, du primat au roi, ne pouvaient aller plus loin sans sa permission. Les revenus des sièges vacants lui furent attribués, ainsi que l'hommage des évêques élus. Il y eut enfin une réciprocité d'engagements entre le clergé et la couronne. Le roi promit de contraindre tout baron ou haut tenancier quirefuseraitdese soumettre aux cours ecclésiastiques dans les cas qui dépendraient do leur ressort ; et les prélats firent la promesse de réduire par des censures ceux d'entre eux qui dérogeraient à leur serment d'obéissance au roi.

Les évéques, efi*rayés de l'attitude des barons et de leur alliance intime avec le roi, signèrent ces constitutions à regret. Becket résista plus longtemps et ne céda qu'aux justes alarmes de ses frères et à la sollicitation du^rand prieur des Templiers. Mais le pape Alexandre HI ne voulut point approuver ce qu'il regardait comme une attemte aux droits de l'Église. Il sufilsait de Tarticie qui

arrêtait les appels ecclésiastiques au tribunal du roi d'Angleterre et de celui qui interdisait aux évéques de sortir du royaume sans sa permission. Becket manifesta dès ce moment un violent repentir d'avoir cédé aux prières de ses amis. Il se voua à la pénitence la plus rigide, il s'interdit lui-même toute fonction épiscopale jusqu'à ce qu'il eût reçu l'absolution du pape. Dès qu'il l'eut reçue, il invita les évéques à suivre son exemple, et le roi s'en vengea par des persécutions de tous les jours. Il le cita à son tribunal pour quelques terres contestées,et le primat ayant prétexté une indisposition pour ne pas comparaître, Henri convoqua à Northampton un grand conseil qui confisqua ses meubles au profit du roi. Becket se révolta contre cette sentence qui frappait, disait-il, le père spirituel du roi et du royaume. Henri II réclama en outre une somme considérable qu'il disait lui avoir prêtée pendant qu'il était chancelier. Il lui demanda compte de» revenus de plusieurs bénéfices dont il avait eu la régie pendant qu'ils étaient vacants. Les évéques présents virent bien que le roi avait juré la perte de leur primat. Les uns suppliaient celui-ci de céder, les autres, et surtout l'évêque de Winchester, le frère du roi Etienne, l'encourageaient à la résistance. On en vint à lui conseiller de résigner son siège. Mais loin d'y consentir, il leur ordonna au contraire de se retirer du grand conseil, de ne plus rester au nombre de ses juges, d'excommunier tous ceux qui oseraient mettre la main sur lui, et finit par en appeler à l'Église romaine. Les voyant hésiter et trembler, il entra la croix en main dans la salle de Northampton pour braver le roi lui-même. Évéques et seigneurs crièrent alors

à la trahison et le roi menaça de mort tous ceux qui oseraient soutenir le primat. Becket fut enfin condamné comme traître et parjure; et prévenu d'un complot de deux seigneurs qui avaient juré de le tuer, il s'échappa au milieu de la nuit, passa le détroit, et gagna les terres de France. Quelques évéques anglais l'y suivirent. D'autres y vinrent de la part de Henri II avec quelques seigneurs, pour demander au pape sa condamnation. Alexandre m écouta les deux parties, et ne voulut d'abord rien décider avant d'avoir entendu le primat lui-même. Mais la voix publique s'étant prononcée pour l'exilé et les envoyés du roi d'Angleterre s'étant enfuis de peur, le pape cassa le lendemain la sentence de Northampton. Becket recevait en même temps à Soissons la visite de Louis le Jeune qui voulut le défrayer de tout, et quand il parut devant le pape il en reçut les plus grands honneurs; il déposa entre ses mains les insignes de lapiimatie, qu'il avait, disait-il, reçus malgré lui d'un laïque; et le pape les lui rendit, pour qu'il ne fût plus primat d'Angleterre que par la grâce du saint-siége.A la nouvelle de la saisie de ses revenus par Henri Ih le roi de France l'en dédommagea par ses libéralités, et le pape lui assigna l'abbaye de Pontigny pour résidence * .

Henri II était moins ferme de caractère qu'il affectait de le paraître, que ses actes mêmes tendaient à le faire croire. Il bravait le pape et n'osait le pousser à bout. Il craignait d'être abandonné par ses évêques,si le pape les mettait jamais dans l'obligation de se prononcer entre le

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