SAINT CHRYSOSTOME ET SAINT AUGUSTIN
En ouvrant le court pontificat d'Anastase, successeur de Syrice. nous voyons l'Eglise travailler de tous les côtés à la destruction des restes du paganisme et de rhérésie. à régler la conduite de ses prêtres, à régulariser les ordinations et les cérémonies, à améliorer les mœurs du clergé et des fidèles. Les Césars Honorius et Arcadius, héritiers de Théodose, agissent toujours en chefs de la religion. Leurs lois protègent partout l'exercice du culte catholique. Ils autorisent l'exécution des décrets des conciles, confirment même leurs décisions canoniques, et rendent de leur propre mouvement des édits sur la discipline ec<^'lé8iastique. Ils ne revendiquent pas toutefois le droit exclusif de convoquer ces assemhlées d'évtkjues; Ofs assemblées se multiplient suivant les besoins des Églises et le caprice des métropolitains. Celles qu'on tient en Italie sont presque insignifiantes depuis la mort de saint Ambroise. Celle de Tolède en Espagne n'est remarquable que par cet étrange canon qui permet aux ecclésiasticiues de garder une femme, qu'elle soit légitime ou concubine, et qui
ne les punit que s'ils en prennent deux. Mais c'est en Afrique surtout que ces conciles sont fréquents et nom breux. C'est que là dominait un pontife qui avait recueilli rhéritage spirituel des Athanase et des Ambroise; et cet évêque n'était pas même un métropolitain. Augustin, dont nous avons raconté la conversion, n'était que le coadjuteur de l'évêque Valérius d'Hippone, mais son mérite l'avait placé de suite au premier rang de ses frères. Carthage et la province étaient soumises à son ascendant. Il y tint plusieurs conciles sans que Rome et son pontife y intervinssent, et leurs règlements prohibitifs suppléent au silence de l'histoire sur les mœurs du clergé. Si Ammien Marcellin et la polémique de saint Jérôme nous ont montré le luxe scandaleux des prêtres romains, dix canons du quatrième concile de Carthage nous révèlent que les Africains étaient plus corrompus encore. Us attestent en les condamnant qu'il existait des clercs délateurs, querelleurs, libres en paroles, joueurs, ivrognes, bouffons et usuriers. Ils font connaître que les moines ont abandonné les déserts pour vivre dans les villes, ou comme Jovinien dans une indépendance absolue, et que leur indocilité, leur fainéantise sont un scandale pour les fidèles. D'autres canons condamnent le faste des évéques et tâchent de les ramener à l'humilité chrétienne par le règlement de leurs tables, de leurs meubles et de leurs vêtements. Les homélies de saint Chrysostôme, qui sera bientôt victime de son zèle à réprimer les désordres du clergé d'Orient, attestent encore l'avarice, la cupidité, le libertinage qui le dégra4ent. Il signale l'imposture des
clercs qui gardent chez eux de fausses sœurs, c'est-à-dire des concubines dont ils se disent les frères, pour légitimer leurs cohabitations criminelles.
Il est triste de voir en même temps cet éloquent orateur, ainsi qu'Anastase de Rome, et les conciles d'Afrique et les chefs des deux empires se liguer pour achever Tœuvre sacrilège de Théodose, s'acharner sur les monuments de l'antiquité, rechercher jusque dans les bains publics et les maisons des particuliers les chefs-d'œuvre de la statuaire pour les anéantir. Si l'argent manque pour solder les ouvriers de cette destruction, les dames opulentes de Constantinople y consacrent leur fortune. N'en soyons pas étonnés. Les passions politiques nous ont fait voir des folies analogues. Saint Augustin se montrait plus bienveillant pour la personne des hérétiques. Il s'efforçait de les ramener par sa parole ; il les appelait à ses conférences publiques, il parcourait la province pour s'entretenir avec eux, pour discuter leurs croyances et les vaincre par la persuasion. L'opiniâtreté et la violence de ses adversaires lasseront plus tard sa patience évangélique; mais il restera longtemps fidèle aux principes de tolérance qu'il a manifestés à l'égard des Manichéens en s'écriant : • Que ceux-là sévissent contre vous » qui ne savent pas quel travail coûte la découverte de la » vérité, et combien il est difficile d'éviter l'erreur. • Chrysostôme, devenu évêque de Constantinople, prêche de son côté Tunion de ses frères et met un terme au schisme d'Antioche. Quelques auteurs en ont fait honneur au pape Anastase par cette habitude intéressée de tout rattacher au siège de Rome; mais c'est à saint Jean Chry-
sostôme qu'on dut ce traité de paix. C'est lui qui se concerta avec Théophile d'Alexandrie pour engager encore une fois les Occidentaux à reconnaître enfin l'évêque Flavien pour le siège d'Antioche qui Tavait vu naître et où il avait reçu la prêtrise. Acace de Bérée et Isidore, prêtre alexandrin, se rendirent à Rome en 399, comme délégués des deux métropolitains pour négocier cet accord, et le pape Anastase eut le bon esprit d'y consentir et de déterminer enfin les évêques d'Occident à abandonner la faction des Paulinistes. On peut l'honorer pour avoir montré dans cette circonstance un esprit plus conciliant que ses prédécesseurs, pour avoir fait abnégation de tout amourpropre. Mais ce ne fut au fond que l'aveu d'une erreur, un acte de résipiscence, un argument contre l'infaillibilité du pape, et quelques historiens eurent tort surtout de voir dans cet arrangement l'union des deux Églises. Elles restèrent séparées, et je n'aurai que trop l'occasion de raconter leurs dissentiments. Il n'y eut de réconcilié avec Rome que celui des deux évêques d'Antioche que l'Orient avait constamment soutenu et que les évêques d'Occident avaient si longtemps refusé de reconnaître.
Il est curieux de voir le soin minutieux que mettent les fanatiques de Rome à rechercher tous les rapports que son évêque pouvait avoir avec les prélats d'Orient et à les faire tourner à l'avantage de son siège, surtout quand les personnages qui figurent dans ces incidents ont une imposante autorité. Les trois grand» docteurs dont je viens de parier, Jérôme, Augustin, Ghrysostôme, ont été souvent cités en témoignage de la suprématie que, dès cette époque, on a voulu attacher à oe siège. Rédai-
sons à leur juste valeur les hommages qu'ils lui ont rendus et les avantages réels que Rome en a retirés. Nous avons vu saint Jérôme, ami particulier de Damase, s'enfuir pour ainsi dire de cette capitale après la mort de ce "pontife, et se réfugier à Bethléem, d'où sa sollicitude veillait sans relâche à la pureté de la foi catholique, à la conduite même des évêques de toute la chrétienté, quoiqu'il ne fût qu'un simple prêtre. Mais ce prêtre était le premier écrivain de son temps, et ce n'est point à nous de nier cette puissance. Le zèle évangélique de saint Jérôme s'était manifesté à l'occasion de l'hérétique Jovinien. Il se réveilla au bruit que faisait dans le monde une traduction des Principes d'Origène *. Rutin, prêtre d'Âquilée, l'avait publiée à Rome sous le pontificat de Syrice, qui, n'associant point le traducteur aux erreur» de l'auteur original, n'avait point cessé de l'admettre à sa communion. L'évêque Jean de Jérusalem, auprès duquel Rufin avait passé vingt-cinq ans de sa vie, lui portait une estime profonde. Son propre évêque, Chromatius d'Aquilée, l'honorait de son amitié; et comme dans sa préface Rufin s'était indirectement vanté de l'adhésion de saint Jérôme, son ami de tous les temps, ce livre, protégé par ce grand nom, portait le trouble dans l'Église romaine cent cinquante ans après la mort d'Origène. Ainsi se propageait en Occident la doctrine de la préexistence des âmes douées du libre aAitre, de leur envoi dans les corps pour s'y purifier des erreurs ou des péchés dont cette liberté les aurait rendues coupables, et