I. (hton de Sâint-dlM, oh. li-lii ; Speii«r
Mais la guerre ne tarda point à éclater entre les deux puissances. Les empereurs ne tenaient jamais le serment de rendre les domaines de l'Ëglise ^ Les usurpateurs de ces domaines étaient fort nombreux; ils entourèrent le nouveau César, et il fut parjure comme les autres. Il s'empara même de plusieurs places, que Rome prétendait lui appartenir, et marcha sur le royaume de Sicile pour Tenlever tout à la fois au pape et au jeune Frédée^c de Souabe. La minorité de ce prince avait causé bien des désordres dans ce royaume. L'Allemand Marcuald, marquis d'Ancône, Gautier de Brienne et autres y étaient entrés en armes pour l'enlever à son jeune maître, et Innocent III ne le lui avait conservé qu'à grand'peine jusqu'à sa majorité. L'entreprise d'Othon l'enflamma de colère. Après l'avoir fait sommer de garder sa parole, il commença par l'excommunier; et comme l'empereur n'en tenait compte, il dégagea ses sujets de leurs serments de fidélité. Le roi de Bohème, le duc d'Autridie, le landgrave de Thuringe, les prélats d'Allemagne abandonnèrent sur-le-champ le parti d'Othon, mais son courage n'en fut point abattu. Il s'empara de la Pouilie et de la Calabre, fit ravager même les terres de l'Église. Le fier Innocent III fléchit un moment et demanda la paix qui lui fut brutalement refusée par son ennemi. Il n'avait plus que la déposition pour ressource ; et l'archevêque Sigefroy de Mayence la prononça comme légat dans une diète de Bamberg. Mais elle n'eut point d'abord tout le succès que Rome en atten-
t 1. Ld P. Barre, HiiL de l'Emp., t. II, p. g9i.
dait. Le frère d'Othon, comte palatin, le duc de Braban se jetèrent sur les terres de Mayence avec toute la noblesse de Lorraine, le duc pilla la ville de Liège, le trésor de la cathédrale ; mais Tévéque l'attaqua à la tête d'une armée, le défit en bataille rangée, et le fier Brabançon se jeta à ses pieds pour demander pardon de sa désobéissance aux volontés du saint-siége.
Les souverains de Bohême, d'Autriche, de la Bavière, de la Thuringe, les archevêques de Trêves, de Mayence et de Cologne, excités en même temps par le roi de France, élurent à Bamberg, sur la fin de 1211, le jeune Frédéric roi des Romains. Ce prince, quittant immédiatement la Sicile, fut reçu comme futur empereur par Innocent III qui avait mené toute cette intrigue, et gagna r Allemagne par Gênent la Haute Italie. Othon lY prit la même route, mais toutes les villes de Lombardie et d'Allemagne le repoussaient comme un pestiféré. Les princes, les prélats, les seigneurs abandonnaient sa cause, tant était grande la peur des foudres de l'Église; ils couraient en foule à la diète de Mayence pour faire hommage à Frédéric II. peux ou trois seigneurs à peine restèrent sous la bannière d'OthonlY, et ce malheureux empereur n'eut plus d'autre ressource que l'alliance de Jean-Sans-Terre.
Mais ce roi luttait comme lui contre les anathèmes d'Innocent III. L'élection d'un archevêque de Cantorbery avait causé cette querelle. Les jeunes moines avaient nommé leur sous-prieur Reginald. Le roi Jean avait fait élire John de Gray, éyêque de Norwick, et les évêques suffragants, indignés d'avoir été exclus de cette double
élection, en avaient appelé àTlome. Innocent III cassa tout, et, à Taide de douze moines de Cantorbery qui étaient yenus plaider la cause de John de Gray, il leur imposa à tous le cardinal Langton. Le roi Jean s'indigna de cette violation de ses privilèges par une poignée de moines qui s'étaient passés de son autorisation. Il re4^ poussa le favori du saint-siége que tout le monastèriî s'était hâté de reconnaître, ne comprit rien à une bague mystique qu'Innocent lui avait envoyée pour l'adoucir, fit envahir le cloître de Cantorbery par des chevaliers qui en chassèrent tous les religieux et en pillèrent toutes les richesses. Innocent III menaça de jeter l'interdit sur l'Angleterre, qui était fort innocente de la juste opiniâtreté de son maître; et celui-ci jura qu'il renverrait à Rome tous ses évêques et tous |^ moines, qu'il ferait même arracher les yeux et le nez à tous les Romains qui mettraient le pied dans ses États. Si Jean-Sans-Terre n'avait pas en même temps révolté la noblesse par les excès de sa tyrannie, il eût triomphé peut-être de cette colère de Rome; mais nul n'était tenté de soutenir un maître dont le honteux despotisme égalait l'ignoble lâcheté. Le pape le savait, et l'interdit fut lancé sur son royaume *. C'était le premier des châtiments qui constituaient les foudres de l'Église, mais il n'arrêta point un roi qui en souffrait moins que son peuple. Il se souciait fort peu de la messe et des autres offices. Il confisqua les biens de tous ceux qui obéirent à l'interdit, exila les évêques, emprisonna les moines dans leurs couvents, et fit jeter leurs
i. Matth. Paris, p. 157; Nie,
concubines dans ses prisons (Tlltat. Au lieu flo rai^enér les nobles par une conduite moins tyrannique, il a^eva de les aliéner par des vexations inouïes, leur enleva leurs fils et leurs neveux comme otages de leur patience, et chargea son peuple d'impôts. L'historien Hume a raison de remarquer que le caractère de ce despote était un mélange de folie, de lâcheté, de libertinage et de barbarie.
Innocent III en vint à l'excommunication de ce monstre, et les évéques s'enfuirent sur le continent, suivis d'un* assez grand nombre de barons. Les premiers couraient àPontigny, où Langton s'était réfugié, et le reconnaissaient comme primat d'Angleterre. Jean fut forcé de lui demander lui-même une entrevue; mais le fier Langton, reprenant le rôle de Thomas Becket, exigea la restitution de tous les revenus de l'Église dont le roi s'était saisi. C'était demander l'impossible; mais le primat le savait bien, et le pape, qui dirigeait cette négociation, lança la dernière de ses foudres en dégageant tous les sujets de Jean-Sans-Terre de leurs serments, et en prononça la déposition, Philippe-Auguste, à qui l'Angleterre fut offerte, accepta l'exécution de cette sentence, rassembla une flotte de dix-sept cents vaisseaux dans ses ports de la Picardie. Le roi Jean, devenu l'horreur de son peu|.le et de ses barons, ne pouvait se défendre contre un armement aussi formidable, et vit arriver avec joie un légat de Rome avec des paroles d'accommodement. < Sou- » mettez-vous au jugement de l'Église, lui dit le diacre » Pandolphe, reconnaissez le primat Langton, indem- » nisez vos églises de toutes leurs pertes, remettez enfin
» vo^6 royaume au pape,,' et j'arrêterai en son nom » toutes les entreprises du roi de France. » Le lâche Jean* Sans-Terre accepta toutes ces conditions : il dépouilla les insignes de la royauté, se jeta aux pieds de cet insolent légat, et fit hommage de son royaume à Tévéque de Rome, Pandolphe repassa la mer; il courut signifier à Philippe- Auguste que TAngleterre étant devenue un fief de l'Église, il n'était plus permis à un prince chrétien de Fat* laquer, et il enjoignit au roi de France de désarmer sa flotte. Le roi répondit à cette impertinence par un accès de fureur. Il se plaignit de la capricieuse intolérance du pape, il fit part à ses barons de cet indigne changement, et leur fit jurer de le suivre dans une expédition qu'il ne pouvait abandonner sans honte. Mais pendant qu'il les rassemblait dans les campagnes de Picardie, une flotte anglaise, commandée par le comte de Salysbury, frère bâtard de Jean-Sans-Terre, secondée par la trahison du comte, de Flandre, surprenait le port de Dam, et brûlait la flotte française. Philippe-Auguste en écuma de vengeance; il ravagea les provinces flamandes, rencontra une armée allemande qu'Othon avait rassemblée et que les troupes de Salysbury venaient de rejoindre ainsi que les débris de celle de Flandre, défit et dispersa cette coalition sur le pont et dans les champs de Bouvines, et ^ renvoya Othonisans soldats et sans gloire dans ses terres de Germanie. C'était une grande victoire, et d'autant plus grande que cent cinquante mille confédérés avaient été battus par cinquante mille Français. Mais il fallut renoncer à la conquête de l'Angleterre; ou du moins la différer, car les folies de Jean-Sans^Terre allaient fournir
au roi de France l'occasion et le prétexte dei''k^]lrèi^dh& cette expédition. '^^
Une grande pensée fermentait dans Tesprit du cardi- ^ral Langton. II voulait profiter de la lâcheté du roi Jean et de l'irritation de ses barons pour rétablir les vieilles libertés de l'Angleterre; et Ton est tout surpris devoir surgir quel(^e chose de grand et de noble de ce chaos d'intérêts contraires, d'ambitions rivales, d'égoïsmes sacrés et profanes. Le fier primat était rentré en vainqueur dans son Église; et, chargé d'absoudre le roi au nom du saint-siége, il lui avait dicté le serment de remettre en vigueur les lois de saint Edouard, que 1% règne des Normands et des Plantagenets avait fait oublier et dont le roi Jean ne connaissait pas sans doute l'existence.. Langton rassembla les barons à Saint- Edmonsbury sous prétexte d'un pèlerinage, et leur montra le code de lois qu'avait fort inutilement renouvelé le roi normand Henri I*'. Les barons jurèrent entre ses mains de réclamer ces lois et se rendirent à Londres le 6 janvier 1215 pour les demander à Sans-Terre. Le roi prit un délai pour répondre et n'en profita que pour informer le pape de cette exigence de sa noblesse. Il essaya de ruiner cette ligue en offrant au clergé le rétablissement de quelques privilèges ; mais ce clergé commençait à s'apercevoir qu'il n'était plus (Jue l'esclave de Rome, que les légats disposaient de tout en Angleterre, même de la nomination des évêques. Les promesses du roi Jean lui parurent illusoires, et la complicité du pape et du roi lui fit craindre la perte de toutes ses immunités. Les évêques et les barons n'eurent plus que
la mêaiQ pensée. Une grande assemblée eut lieu entre Staines et Windsm», et le roi, effrayé de leur nombre et de leur contenance, signa, le 19 juin 1215, la grande charte qui renfermait des libertés et des privilèges pour la noblesse, le clergé et le peuple du royaume *.
Le roi Jean fit bientôt voir qu'il n'avait cédé qu'à la violence. Honteusement retiré dans l'île d^ Witb, il fit recruter de toute part des satellites et des I^urreaux; il écrivit au pape, et le fier Innocent accueillit par des transports de rage la nouvelle de cette révolution politique. Il fulmina une bulle dans laquelle, en vertu du droit qu'il s'attribuait de créer et de détruire les royauifies, il annulait cette charte comme dérogatoire à la dignité du suzerain sacré du roi d'Angleterre. Il releva ce roi du serment qu'il avait prêté à cette œuvre du démon. Les barons, les prélats et Langton lui-même résistèrent aux armes du saint-siége. Mais les bandits rassemblés par le roi triomphèrent de leur ligue ; Jean- Sans-Terre ravagea les domaines du clergé et de la noblesse; et les conjurés ne virent plus de salut que dans les armes du roi de France. Ils offrirent la couronne au prince Louis ou plutôt à son épouse Blanche de Gastille, qui descendait de Henri II par sa mère. . .^
Philippe- Auguste eut tort d'accepter cette couronne pour son fils, et de ne pas se méfier du patriotisme des Anglais. Au mépris des nouveaux anathèmes de Rome, Louis débarqua en Angleterre, fut rejoint et reconnu par la presque totalité des barons, dispersa les opposants et prit possession de la capitale et du trône. Hais une