‹ Histoire de la puissance pontificale (volume 4)Chapitre 82 sur 112 · Mariana, Ht. IX, ch. xix · texte numérisé non relu

Mariana, Ht. IX, ch. xix

Urbain II n'avait pas même de résidence fixe. Rome était toujours partagée entre les deux pontifes; et le château SaintrAnge appartenait à son compétiteur. Après un court séjour à Montcassin, il avait traversé la Fouille pour se rendre en Sicile où vinrent le trouver des lettres de l'empereur Alexis Gomnène qui Tinvitait à se rendre à Constantinople pour régler la question des azymes. Mais cette nouvelle avance de TËglise d'Orient n'eut aucune suite. Des affaires plus importantes le retenaient dans rOccident. Quelques. évêques de TAllemagne négociaient le repentir de Henri IV,etcet empereur manifestait le désir d'abandonner son antipape. Mais d'autres craignirent d'être les victimes de ce raccommodement et firent changer cette pacifique résolution. Ses troupes reprirent toute la ville de Rome, et le pape Urbain se réfugia à la cour de Toscane. C'est alors que pour fortifier son parti, il obtint l'alliance momentanée de la Bavière, en mariant la comtesse Mathilde au j^une Guelfe dont le père régnait sur ce duché. Elle avait quarante-trois ans, et le pape n'avait point à craindre qu'un héritier direct vînt disputer à saint Pierre cette riche succession. Ce mariage ne lui ramena point la victoire. Henri IV envahit la Lombardie, battit le jeune époux de Mathilde, s'empara de la forteresse de Mantoue; et le bruit de sou invasion suffit aux Romains pour se rattacher à l'antipape. Urbain ne put d'abord s'en venger que par des anathèmes; mais bientôt après il s'attira de justes et de graves reproches en armant le fils contre le père. Les auteurs qui ont voulu en purger sa mémoire ont attribué à l'empereur des infamies et des brutalités qui auraient

révolté le jeune Conrad. Henri IV ne flh sans doute ni bon époux, ni bon père, ni bon maître. Mais il n'est pas possible qu'il ait voulu prostituer sa femme à son fils, et que la révolte du prince soit due à cette infâme proposition. La politique de Rome y suffisait. Plusieurs historiens accusent Urbain II de cette trahison ^ et les secours de Mathilde, la consécration de Conrad comme roi d'Italie par l'archevêque de Milan sont des preuves irrécusables. Le pape le vit même plus tard, le nomma le fils de l'Église romaine, et l'empereur fut réduit à chercher un asile dans une forteresse contre les armes de son fils.

Urbain II dirigea dès lors tous ses soins vers l'Église de France que divisaient toujours des questions de juridiction et des jalousies d'autorité. Le divorce du roi Philippe et son mariage avec Bertrade de Montfort ancraient dû réunir les évêques dans une réprobation commune. Ils se partagèrent encore. Celui de Senlis bénit cette union adultère, et le célèbre Yves de Chartres la blâma ouvertement après avoir essayé d'en détourner le roi, qui le fit persécuter, piller et jeter en prison par le vicomte de son diocèse. Urbain II ordonne à l'archevêque de Reims d'aller trouver Philippe, de lui enjoindre de quitter sa maîtresse et d'employer le glaive spirituel pour l'y forcer. Le roi essaye d'opposer un concile à la colère du pape, et c'est dans la ville de Reims qu'il le convoque; mais peu d'évêques s'y rendent, tandis que l'archevêque Hugues de Lyon en assemble un autre dans la ville d'Autun, le 16 octobre 1094, pour frapper ce ma-

i. Berlhold Gonstahûensis; Dodechiuud, an 1093.

riage d*anathème. An y joignit, suivant l'usage, rexcommunication de Tempereur, de l'antipape et 4es investisseurs laïqqe§. fh^ippe en fut ébranlé, il envoya des députés à Roipe, propfiit ce qu'il n' seyait pas l'intention de tenir; et malgré les sévèyes conseils d'Yves de Chartres, Urbain II, oubliant les traditions d'Hildebrand, lui acçof*da un délai 4* une sipfiée.

4p ren^a^qqeraj pncor^^aipansuétude à l'égard de Guil- ^^i^me le floux, roi d'Angleterre. C'était le (ils de Guillaume le Çk)qquérapt qui avilit constamment refusé de prêtef serpent à Qr§gQ|re VII, et le fils comprenait enr çore moips qu'un roi pût être ]e yassî^I d'un évêque d'Italie. Il $e disait £iu contraire le maître des évêques et de leurs domaines. Il ^e permettait pas qu'on remplit ies abbayes et les sièges vacants, regardait leurs revenus comm^ sien^. Le^ prêtres et les moines sollicitaient en ;Vain la permission de se donner des chefs, c C'est moi qui I le suis, » répondait-il, et il parlait en roi; mais on prx)fita d'une maladie grave pour dompter son avarice par la crainte de Tenfer ; et sa peur fut si grande qu'il supplia le vénérable Anselme, abbé du Bec, d'accepter le siège primatial de Cantprbery. Mais il guérit et ce primat devint l'objet de sa haine. On fut obligé de lui remettre le pallium co cachette. Il ne put obtenir du roi ni la convocation d'un concile, ni l'élection d'un seul abbé. » Les abbayes sont à moi, » disait-il ; et fatigué des remontrances du vertueux Anselme, il le mit dans la nécessité de s'enfuir d'Angleterre, et d'aller chercher des consolations à la cour d'Urbain II. Anselme pria le pape de ne lancer contre son persécuteur ni anathème, ni interdit; le

pape comprit que tout le clergé d'Angleterre en serait puni, et le primat ne put y rentrer qu'à la mort de Guil^ laume le Roux.

Urbain était ^lors plus heureux en Italie. Il ouvrit I9 l'^mars 109§ ie célèbre concile de Plaisance, pi il s'y montra dans tout Tappaupei) d'un §yéque uniViprsel. Il y vint deux cents évoques, quatre mille pjerc^ et trente mille laïques. Aucune église ne pouvs^it les contenir, e^ ce fut dans une plaine que sp tint cette ^s^emblée. t'impératrice Adélaïde ou Praxède vint s'y plaindr^ des our trages de son époux Henri lY. Des ambassadeurs cl'Àlexis Comnène y parurent pour implorer les secours d^ TQceident contre les Sarrasins; la sympathie des .assistants répondit k leurs doléances. Qn parla même de cette croisade rêvée par Grégoire Yll, mais les Italiens aimaient trop leur beau pays pour en changer. C'est à une nation plus belliqueuse qu'Urbain alla dem^Qder des armées. Après le renouvellement de toutes les excommunications de répoque, il se rendit en France où les nombreux pèlerins qui revenaient de la Terre Sainte soulevaient déjà les esprits au nom du Saint Sépulcre. Pieri;e 1 Ermite en arrivait. C'était un homme d'une gr^ndp vertu, et le renom de sa vie austère lui attira^ la vénération des peuples. Il rapportait de J^riisalem l^s prières des malheureux moines que tourmentaient le.s infidèles. Urbain II le joignit Ji Glermont. ïl y arriv^ porté pour ainsi dire par les populations qui l'accueillaient, avec 4es transports de joie ^, malgré les anathèmes do^nt il me-

i. Guibert de Nogent.

naçait leur maître. II ouvrit le concile le 18 novembre par cet acte de colère. Il y eut des protestations, mais sans effet, contre cet exercice d*un pouvoir absolu. Une seule pensée occupait tous les assistants. Le pape parut enfin dans la chaire. Il peignit avec éloquence la triste situation des chrétiens d'Orient et la cruauté de leurs bourreaux ^ ; il appela tous les tidèles au secours de leurs frères; et tous ses auditeurs émus, transportés jetèrent cet immense cri de : Dieu le veut ! Dieu le veut! qui retentit dans l'Europe entière.

c Eh bien I ce sera votre cri de guerre, » reprit le pontife, et il donna pour chef à cette multitude armée, Tévêque du Puy, Adhémar de Monteil. Les princes, les seigneurs, les évèques, les peuples, se levèrent de toutes parts : mais je n'ai point à raconter ce pieux soulèvement, ni les résultats glorieux et sinistres de cette irruption de l'Europe sur l'Asie. Il y eut aussi des motifs politiques. L'abbé Fleury le fait entendre; il rappelle un sermon d'U^ bain qui tendait à détourner vers TOrient cette ardeur guerroyante dont les seigneurs étaient animés; ces chevaliers turbulents, ces prélats belliqueux, toujours prêts à se révolter contre leurs suzerains ou à s'égorger les uns les autres. Tout était dans un si grand désordre, dit Guillaume de Tyr, qu'il semblait que le monde était à son déclin et prêt à retomber dans le chaos. Cette anarchie fut en quelque sorte assoupie par la folie des croisades; et si le pape Urbain l'avait prévu, l'histoire devrait le compter en nombre des plus grands politiques. II ne

i. Guill. do Tft.

laissa point refroidir Tenthousiasme qu'il avait provoqué. II tint des conciles à Tours, à Nimes, à Rouen, à Montpellier, excitant partout la même sympathie, et fut ramené à Rome par une partie xles croisés. Son entrée fut triomphale; la comtesse l'accompagnait. Ses troupes allèrent attaquer Henri IV et son antipape elles réjetèrent sur rAllemagne. Mais un caprice de la fortune releva l'empereur. Aucun parti n'était jamais abattu. Le vaincu de la veille était le vainqueur du lendemain. On dit que ses plus turbulents ennemis s'étaient croisés. Ses sujets fidèles l'entourèrent : Henri IV tint une diète à Mayencc, fit mettre son fils Conrad au ban de l'empire, et désigna le second de ses fils pour son collègue et son héritier.

Urbain II assemblait de son côté cent quatre-vingt-trois évêques à Bari. Il en vint de Constantinople qui essayèrent de terminer le schisme des deux Églises en sollicitant un nouvel examen de la procession du Saint-Esprit. Le concile en fut moins touché que do la querelle des investitures, c On ne pouvait voir sans horreur, disait le Saint-

> Père, que des mains de prêtres élevées à l'honneur de

> créer le Créateur, de l'offrir à son Père dans le saint

> sacrifice, et pour le salut du monde, fussent condam-

> nées à êtres pressées par des mains impures, profanées

> par des attouchements infâmes, toujours souillées du

> sang des hommes. » Urbain II n'eut pas longtemps à supporter ce spectacle qui le faisait frémir. La mort l'en affranchit le 9 juillet 1099, et cette mort lui enleva le bonheur d'apprendre la conquête de Jérusalem et la délivrance du Saint Sépulcre. On a moins parlé de ce pape que de Grégoire VII, mais il fut plus grand que lui, et le

saint-siége dut à sa prudence une autorité plus universellement respectée.

Le cardibal Rainier, qui lui succéda sous le nom de Pascal n, se rapprochait un peu plus du caractère d*Hildebrand dont il avait été le favori. Nous l'avons vu faire preuve de fermeté dans sa légation d'Espagne ; et sa première pensée Ait la destruction de l'antipape qui troublait ritalie depuis vingt années. Aidé des troupes et des trésoré de Roger, duc de la Fouille, il chassa Guiberi de la ville d'Albane, le poursuivit à outrance ; et une attaque d'apoplexie l'en délivra ; niais l'empereur n'en fut point abattu. Son lieutenant Verner et Richard, prince de Gapoue, créèrent successivement trois nouveaux antipapes, qui passèrent comme des fantômes. Le premier, nommé Albert, fUt pris et déposé le jour même de son élection. Un second, nommé Théodoric, dura quatre mois à peine ; et le troisième^ appelé Magiiiulfe, expia dans un exil éternel quelques jours de pontificat. Les ennemis de Pascal II se lassèrent d'en créer, il resta maître du saintsiége et poursuivit le cours de ses violences. Ses légats régnaient eti France plus que le roi Philippe. Us y tenaient des conciles qu'il est triste de raconter^ car ils ne sont occupés que de questions de propriété que la primitive Église aurait rougi d'avoir à débattre. Il fàiit dire cependant qtie l'Église gallièahé était {)ui^ée de bien des vices que ttous avons signalés. On y reitiarquait aussi moins d'ignoraiice. Oh y citait un plus grand nombre de prélats émirientâ et dignes de lent mission. Ifves de Chartres en était le modèle et le directeur. U était plus puissant que les légats eux-mêmes, èl ses conseils ri-

glaient souvent la conduite des souverains-poiltifeà. 11 était itioins respectueux envers son roi. Il louait lés envoyés de Rome de rie point communiquer avec lui. Mais; malgré leiir dévouement àû saiiit-siége, toii^ les ëvètjueâ ne partageaient {)as cette rigueur extrême. Lorsque dàhé le concile de Poitiers les légats voulurent renoiivelei* Texcommunication, les seigneilrs sortirent pour ne point prendre part à ce scandale et beaucoup dé pt^lâts suivirent leur exemple. Leurs églises îi'eii étaient pas niôiils fermées aux deux excommuniés, tout Recours réligiëuk leur était refusé. Ils étaient plaints, seùlemeîît de iJUëlques-uns, mais repoussés par tous, et Bertràdë fut un jour obligée- de faire enfoncer la porte d'une église fiôbf que son chapelain pût lui dire une itieàsé. Ch trait d*éliergie et de piété de la part d*une femirie, qui se joûâit de toute morale, caractérise les mœurs d'dn siècle 6& là dévotion n'excluait ni le vice ni le cHme.

Philippe hë montrait point la même feritiëté. L'aiiàthème le tourmentait, et il ne cessait de Soîlicitét soil absolution. Il l'obtint enfin, mais à des bdnditiôris humiliantes, et il he rougit point de s'y soumettre: Lé 2 décembre 1104, il parût nu pieds devant neuf évé^ueâ présidés par Lambert d'Arras, délégué Jislr Pascal U poui» cette honteuse cérémonie. Il jura de né plus coîrimûniquer avec Bertrade, lui fit répéter ce înéme serment, el crut expier un adultère par une lâcheté qui li'attestalfc que trop l'abaissement des rois. Ceux d'Angleterre luttaient cependant encore contre le pouvoir qui voulait les huriiilier tous. Guillaume lé Roui lï'Jr régnait plûà. Une flèche, lancée contre un cerf par tyrrél, aVàit ftâ^t)é

ee roi au cœur le 2 décembre 1104; mais son esprit d'indépendance revivait dans son successeur. C'était Henri, son frère, qui s'était emparé du trône au préjudice de Robert de Normandie, son aîné, qui combattait en Palestine. Le primat Anselme se hâta de se rendre auprès du nouveau roi ; et muni des instructions du Saint- Père, il offrit de le soutenir contre son prince légitime, s'il voulait renoncer aux investitures. Celui qui avait dépouillé son frère ne craignit pas de mentir au pape. Il promit tout pour être sacré, et dès le lendemain il oublia sa promesse. Il ne voulut abjurer aucun privilège de sa couronne, c Je ne souffrirai, dit-il, dans mes États » personne qui ne soit à moi corps et biens. Je ne paye- » rai pas de tribut à Rome, et le primat sortira de mon » île si le pape ne se relâche point de ses prétentions, t Trois évoques anglais vont porter ce défi à Pascal, et ce pape en frémit de colère. « Quand je devrais y perdre I la tête, s'écrie-t-il, les menaces d'un homme ne me > feront point abolir les droits de FËglise. Que le roi » d'Angleterre renonce à l'investiture des abbés et des 1 évêques. Il n'appartient pas à un fils de réduire sa » mère en servitude en lui donnant un époux qu'elle » n'aurait pas choisi, i L'abbé Fleury observe que le roi n'imposait pas d'évêques à l'Église, que l'élection était libre, et que l'investiture n'était autre chose que la permission d'user des biens temporels affectés à l'évêché. C'était vrai partout ailleurs, mais Guillaume le Roux avait anéanti l'élection canonique dans ses États, et son frère suivait son exemple. La colère du pape l'indigna, il ne voulut pas même ouvrir la lettre qui lui était adres-

sée. Il nomma deux évêques pour Herford et pour Salysbury, et leur donna immédiatement Finvestiture à la face du primat qui refusait de les sacrer. Il en avait nommé un troisième pour Téglise de Winchester, et cet évêque n'ayant pas. voulu se soumettre à ce qu'avaient toléré les autres, il le bannit de] ses États. Anselme le suivit et revint à Rome au moment où un envoyé du roi y arrivait pour dire au pape que son maître ne renoncerait jamais aux investitures, quand il devrait y perdre son royaume, t Et moi, répéta Pascal, je perdrai la tête » avant de permettre qu'il les garde*. » C'était une déclaration de guerre. Le roi fit saisir tous les revenus de Tévêché de Cantorbéry et piller les églises des partisans d'Anselme, qui l'accusèrent d'avoir livré ses brebis au loup par son absence. Pascal usa de ses armes spirituelles, mais il ne frappa que les conseillers du prince. Anselme arrêta le bras de Pascal, comme il avait arrêté celui d'Urbain. Il savait quels désordres, quelles brutalités pouvait inspirer la colère à son roi. Il ne désespérait pas de le ramener par ses conseils; et le pape craignait de perdre les riches tributs de l'Angleterre. L'intervention de la comtesse de Blois, sœur de ce monarque, opéra un rapprochement entre Anselme et lui. lis se virent à L'Aigle en Normandie ; et le roi parut s'adoucir. Il rendit à révéque tous les revenus de sa primatie : mais il fut intraitable sur les investitures, et ne rentra dans ses États que pour accabler son clergé d'exactions et de sévices. C'est alors, sans doute, qu'il apprit de sa sœur que la

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