SAINT PIERRE
Deux notes de Bayle m*ont suggéré la pensée de ce livre : « L'autorité où les Papes sont parvenus, dit ce philosophe critique en parlant de Grégoire VU, est plus digne diadmiration que la vaste monarchie de la vieille ftome. On ne saurait considérer sans étonnement qu'une Église, qui n'a, dit-elle, que les armes spirituelles de la parole de Dieu, et qui ne peut fonder ses droits que sur TÉvangile, où tout prêche Thumilitc et la pauvreté, ait eu la hardiesse d'aspirer ù une domination absolue sur tous les rois de la terre; mais il
est encore plus étonnant que ce dessein chimérique lui ' ait si bien réussi. •
« Les Papes, dit plus loin le même écrivain, les Papes n^avancent dans leur chemin et ne gagnent de terrain qu en renversant des obstacles qu'ils rencontrent à chaque pas. On leur a opposé des armées et des livres. On les a combattus par des prédications , des libelles et des prophéties. On a tout mis en usage pour arrêter leurs conquêtes , et tout s'est trouvé inutile. La puissance où les Papes sont parvenus est un des plus grands prodiges de l'histoire humaine et l'une des choses qui n'arrivent pas deux fois. »
Je fermai le livre de Bayle; et jetant ma pensée à travers les siècles qui avaient vu grandir cette puissance merveilleuse , parcourant avec ma mémoire les événements qu'avait produits cette lutte d'une aussi longue série de pontifes contre la liberté des rois et des peuples , contre l'indépendance même de leurs égaux, je ne pus résister à l'ambitieuse idée de dérouler le vaste tableau dont le philosophe m'avait présenté l'esquisse/ Je fus d'abord frappé de voir que cette passion de dominer le monde se fût reproduite et développée deux fois dans la même, ville, car la dernière réflexion de Bayle n'était pas rigoureusement vraie ; et il l'avait remarqué lui-même, en distinguant toutefois les movens différents dont les deux Romes s'étaient servies pour arriver à une aussi étonnante domination. Mais en suivant cet ordre d'idées, il nie fut aisé de reconnaître que cette coïncidence avait puissamment contribué au triomphe des conquérants spirituels qui osèrent pren-
dre la place des Césars dégénérés. Si un apôtre quelconque eût voulu s'établir dans Rome après le démembrement de Tempire, quand la tradition et le prestige de sa puissance politique s'étaient brisés sous Tépée des barbares, le phénomène aurait eu peiije à se reproduire. — J'ajouterai que le succès eût été fort douteux, si depuis Constantin les deux puissances n*avaient marché côte à côte pendant deux siècles ; et si les vainqueurs de l'empire n'avaient trouvé le pontificat romain assez fortement établi pour imposer à leur brutale audace, pour leur faire même sentir le besoin de s'appuyer sur une autorité que le fer ne pouvait plus détruire.
Les mœurs et les circonstances avaient concouru à l'établissement de cette puissance nouvelle. Jésus-Christ s'était révélé au monde, au moment où la république romaine venait de se transformer. Les Romains, assouplis par l'ascendant d'un grand homme, avaient tendu leurs mains serviles à son adroit héritier. Lassés de guerres domestiques, étonnés de n'avoir pas été décimés par le vainqueur d'Actium, ils payèrent en servilité son • hypocrite clémence ; et à l'heure suprême où le législateur des chrétiens léguait la terre à ses apôtres, Rome avilie et dégradée n'avait plus la force de secouer le joug de Tibère, et moins encore de se défaire des ignobles tyrans qui allaient recueillir son héritage.
Quelle que soit cependant la patience des peuples, la servitude ne s'en fait pas moins sentir, et une religion qui flétrissait l'esclavage, qui prêchait la fraternité des hommes, leur égalité devant Dieu, qui annonçait un monde meilleur à ceux qui entreraient dans ses voies^
devait y attirer tous les malheureux que faisait la tyrannie. Le concours fut grand en effet. Philon le Juif, au rapport de saint Jérôme, aurait dit dans son livre sur l'Église d'Alexandr'e, qui n'est pas arrivé jusqu'à nous, que les chrétiens remplissaient non-seulement la ville, mais qu*ils étaient encore répandus dans plusieurs provinces de VÉgypte; et ce premier témoignage de la multiplication des chrétiens ne pouvait avoir de date plus récente que la vingtième année après la mort de Jésus- Christ. Tacite en donne une preuve nouvelle en racontant leurs supplices pendant la persécution de Néron, vers la trente-quatrième année; et les termes injurieux dont se sert le prince des historiens, en parlant de ce qu'il appelle un fléau et une exécrable superstition, repoussent toute idée d'une interpolation frauduleuse. Remarquons, en appuyant sur ces dernières paroles de Tacite, quel est l'empire des opinions établies sur les esprits les plus élevés, puisque la venixe d'un Dieu unique est traitée de superstition exécrable par cette haute intelligence qui prend au sérieux et les Dieux de l'Olympe et la divinité de Tibère et la science des aruspices. Mais je n'ai point à débattre ici la supériorité de Jesus-Christ sur Jupiter. Je voulais seulement constater la rapidité merveilleuse avec laquelle s'était propagée la religion nouvelle; et je me demande maintenant quels étaient les chefs spirituels de ses adeptes, quels étaieut le fondateur de l'Église de Rome et la politique de ses premiers évéques. Nous voyons croître leur peuple, leurs relations, leur juridiction, leur puissance, à mesure que décroît l'autorité des Césars; et
leur prépondérance comme leur ambition se forfifie de leur établissement dans la ville même d'où partent les ordres qui régissent le monde. Ce n'est point assez pour eux. Il faut joindre à la suprématie de la ville éternelle la supériorité de son évêque. La primauté du siège est impossible à établir. Cette primauté de l'Église de Rome n'existe qu'à l'égard de l'Occident. Mais celles de Jérusalem, d'Éphèse, d'Antioche et de Corinthe l'ont devancée. On trouvera même, vers la fin du deuxième siècle, dans les épîtres de saint Denis de Corinthe, la prétention de les primer toutes. Rome ne la manifestera point, .. mais elle se rejettera sur la primauté de l'apôtre, et s'efforcera de prouver au monde chrétien que son siège épiscopal a été fondé par celui-là même que Jésus-Christ a désigné comme le fondement, comme le chef visible de son Église.
Je me hâte de prévenir que je n'écris pas ce livre dans un esprit d'hostilité contre le saint-siége : je né me fais point l'avocat des dissidents. Je ne discute ni les dogmes ni les croyances. Je veux montrer seulement le parti qu'ont tiré les évêques romains des circonstances et des opinions de leur temps , l'usage qu'en a fait ou voulu faire leur polîticlne, d'abord dans la lutte de leur siège contre les évêques d'Occident, ensuite contre les patriarches orientaux et l'autorité des conciles, enfin contre toutes les puissances de la terre. Les théologiens n'ont rien à contrôler dans ce livre. C'est uniquement l'histoire des moyens que la cour de Rome a mis en œuvre pour arriver à la domination de la chrétienté. C'est de la politique pure, appuyée sans doute
sur des traditions et des doctrines dont je signalerai la source, dont j'examinerai l'autorité, mais que je considérerai seulement comme des armes ou des instruments de conquête.
Une parole de Jésus-Christ, négligée par les évan* gélistes saint Marc, saint Luc et saint Jean, et rapportée 'uniquement par saint Mathieu, est l'origine de la suprématie de saint Pierre sur les apôtres. Jésus, suivant le plus ancien des évangélistes, dit à Simon Barjone : c Tu es pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église. Les portes de Fenfer ne prévaudront pas contre toi. Je te donnerai les clefs du royaume des cieux, et tout ce que tu auras lié et délié sur la terre sera lié et délié dans le ciel. » Voilà sans doute le fondement d'une grande puissance; et le germe en est surtout renfermé dans les derniers mots du Fils de Dieu. Mais ces derniers mots ne sont point exclusivement adressés à saint Pierre. A lui la gloire d'être le fondement de l'Église, à lui les clefs du ciel , le pouvoir de surmonter les pièges de Satan ; et il n'y a là d'autorité que sur les âmes. La subordination des choses de ce monde, de l'humanité tout entière ne peut résulter que du pouvoir de lier et de délier; et ce pouvoir n'est pas exclusivement conféré à saint Pierre. Plus tard Jésus-Christ l'attribuera à ses autres disciples. Ce qu'il dit à Pierre dans les environs de Césarée, il le redira quelques jours après dans Capharnaùm à tous ses apôtres; et le dix-huitième chapitre du même évangéliste renferme cette délégation . commune à tous, que chacun d'eux aura le droit de transmettre à ses successeurs. Je ne crois pas blasphé-
mer en supposant qu'en se faisant homme le Fils de Dieu avait pu s'inoculer quelque faiblesse de l'humanité... Mais il avait pu voir les conséquences de la grande parole qui lui était échappée; il avait pu sentir qu'il livrait le monde à la volonté d'un seul homme, et il s'était hâté de partager cette puissance à tous ceux qui allaient prêcher son avènement et sa doctrine. Il semble même que cette grande autorité effraye ceux qui la reçoivent de Dieu, car, peu de jours après, ils lui demandent s'ils doivent se soumettre à Oésar; et reconnaissant sur* le«<îhamp le piège qui lui est tendu par l'artifice des pharisiens, il s'empresse d'admonester ses disciples, de restreindre encore l'autorité qu'il leur a conférée , en séparant les puissances terrestres de leur juridiction, en leur ordonnant de remettre à César ce qui appartient à César. Le pouvoir qu'il leur lègue est encore assez grand, trop grand selon lui pour être laissé à un seul ; et c'est ce pouvoir que défendront longtemps les évêques même de l'Occident contre la papauté qui voudra se l'arroger exclusivement à tout autre; la lutte se prolongera même jusqu'à nous; car dix-sept siècles après l'émission de ce commandement, Bossuet dira, dans la Défense de l* Eglise gallicane^ que Jésus-Christ accordait par ces paroles la puissance et la juridiction épiscopales non à Pierre seul, mais à tous ses apôtres et à ceux qui hériteraient de leurs sièges.
J'ajouterai ici une observation que je crois nouvelle, S'il faut en croire saint Jérôme ou plutôt Clément d'A lexandrie, dont saint Jérôme invoque le témoignage Tévangéliste saint Marc résuma dans son livre tout ce
qu'il avait recueilli de la bouche de saint Pierre, dont il était le disciple et l'interprète. Il ajoute, toujours sur la foi du prêtre d'Alexandrie, que cet évangile de saint Marc fut relu, approuvé et publié par saint Pierre luimême avec ordre de le lire dans toutes les Églises. Voilà donc un document rédigé sous les yeux de l'apôtre privilégié, et ce fragment d'histoire ne renferme point le privilège dont se targueront plus tard les successeurs de l'apôtre. Ce n'est point pour nier les paroles rapportées par saint Mathieu, que je fais cette observation. Je ne conteste rien de ce qui est écrit. Je m'appuie au contraire sur l'Écriture pour avancer plus sûrement dans la tâche que j'ai entreprise. Saint Mathieu a cet avantage sur les autres évangélistes qu'il était au nombre des apôtres, qu'il racontait ce qu'il avait entendu de la bouche du Maître; et en attribuant à saint Pierre cette supériorité sur lui-même, il donnait un témoignage irrécusable de la vérité de sa narration. Mais on conviendra qu'en ne faisant point remarquer à son discîple saint Marc l'oubli des paroles qui rélevaient au-dessus de tous , saint Pierre donnait une grande preuve de son respect pour l'égalité des apôtres, et un témoignage d'abnégation et d'humilité que n'imiteront pas les possesseurs du saint-siége. Si Ton en croit cependant le quinzième chapitre des Actes des Apôtres, il aurait dit à ceux qui soutenaient l'hérésie des pharisiens sur la circoncision : « Vous savez, frères, que dans les anciens jours Dieu m'a choisi entre tous pour faire entendre et croire son évangile aux nations. » Mais ces paroles ne changent rien au texte de saint
Mathieu relativement au pouvoir de lier et délier, tout en prouvant néanmoins que, trente ans après Jésus- Christ, saint Pierre était généralement reconnu pour le premier des apôtres et le chef visible de TÉglise.
Mais cette primauté, eût-elle toutes les conséquences qu'on a voulu en tirer, ne prouverait rien en faveur de l'Église de Rome. Saint Pierre avait même auparavant fondé le siège d'Antioche; et ceux qui l'occupèrent après lui ne songèrent pas à se prévaloir de son premier choix. Il est même probable que, s'il avait cru devoir transmettre cette prééminence au siège qu'il avait occupé, il se serait établi de préférence à Jérusalem, où son divin Maître avait accompli sa mission céleste. Rien ne pouvait suggérer ni justifier sa prédilection pour la ville de Rome, pour le séjour des Césars, au nom desquels on avait persécuté et crucifié le Sauveur du monde. Tout devait au contraire en éloigner l'idée. Mais il était naturel que cette pensée de suprématie vînt à l'esprit des pontifes qui siégèrent dans la vieille capitale de l'univers, que l'ambition de dominer la chrétienté leur fût inspirée par cette communauté de résidence avec les chefs de l'empire; et pour que ce trône épiscopal reçût le titre de siège apostolique par excellence, il leur importait d'établir que le prince des apôtres s'y était assis le premier.
Cette pensée ne vint à aucun des douze premiers pontifes. Aucun document contemporain, aucun historien sacré ou profane ne leur prête ni ne justifie cette prétention. Aucun n'atteste même les voyages de saint Pierre dans la capitale du monde. Pour suppléer à
l'absence de ces témoignages, on a supposé plus tard que Philon le Juif, qui était allé à Rome sous Caligula, sept ans après la mort de Jésus-Christ, y était retourné à l'âge de cent ans sous le règne de Claude, et qu'il avait alors conféré avec saint Pierre. Eusèbe, dont Tillemont s'appuie ^, n'affirme point le second voyage de Philon. Il dit seulement que plusieurs le croient. Saint Jérôme est plus affirmatif. Il écrit cinquante ans après Eusèbe, et dit, dans sa courte biographie de Philon, que ce philosophe connut saint Pierre à son second voyage et qu'il gagna l'amitié de l'apôtre. Je n'examinerai point la valeur d'un témoignage postérieur de trois siècles aux événements qu'il affirme. Saint Jérôme ne faisait que répéter ce qui était déjà admis, comme je le raconterai tout à l'heure; mais plus tard encore saint Augustin nous rejettera dans l'incertitude en réfutant la conversion de Philon et son admission à la communion chrétienne, que d'autres auteurs ont jointe aux circonstances de son second voyage ; et des critiques fort orthodoxes le considèrent comme une fable. Les cent ans de Philon ne correspondaient point d'ailleurs au règne de Claude, mais à celui de Vitellius qui gouverna Rome vingt ans après. Ils se rapportent à la soixante-dixième année de Jésus-Christ, et le martyre de saint Pierre appartient à la soixante-septième. Comment Philon aurait-il vu l'apôtre trois ans après sa mort.? Aucun contemporain nal'a vu dans Rome, pas un seul n'a dit qu'il y fût allé. Rien dans Josèphe, historien du deuxième siècle; rien dans