‹ Histoire de la puissance pontificaleChapitre 3 sur 150 · I. Eusèbe, liy. T, p · texte numérisé non relu

I. Eusèbe, liy. T, p

les textes sacrés. Ils sont muets sur ces deux voyages de saint Pierre. Les quatre évangélistes ne parlent de lui que jusqu'à la résurrection dû Sauveur, etsaint Jean, le dernier de tous, lui avait cependant survécu trois années. Les Actes des Apôtres, ouvrage de saint Luc dont il était personnellement connu, le suivait à Jérusalem, à Samarie, à Césarée. Ils racontent ses prédications, ses miracles, son emprisonnement et Tabandonnent après le concile de Jérusalem, avant l'époque assignée à son premier voyage de Rome; et cependant saint Luc conduit saint Paul, son maître, dans cette capitale, à la quatrième année de Néron. Saint Jérôme affirme que les Actes des Apôtres ont été écrits à Rome même, peu après la délivrance de > saint Paul, et leur auteur ne dit rien du séjour de saint Pierre. Un pareil oubli serait un étrange manque de respect envers le chef de l'Église chrétienne. Pourquoi ce silence à partir de Césarée, si saint Pierre avait accompagné saint Paul dans la ville de Néron? Saint Paul lui-même, saint Paul qui dans ses épîtres raconte ses entrevues avec saint Pierre dans Jérusalem et dans Antioche, ne le mêle en aucune manière aux événements merveilleux de son propre séjour en Italie. Si le nom de saint Pierre devait se trouver quelque part, c'est sans contredit dans l'épître aux Romains et dans la seconde à Timothée. Saint Paul écrit la première de Corinthe, en Tan 58, neuf ans avant son martyre. Il dit aux chrétiens de Rome qu'il a toujours eu le désir de les visiter, de leur prêcher l'Évangile, et qu'il ira les voir dès qu'il en aura fini avec les barbares. La parole divine n'a donc pas été prêchée à Rome par

saint Pierre, et Ton ne pourra point objecter qu'une première prédication n'en excluait point une seconde, car saint Paul ajoute plus loin qu'il s'est toujours abstenu de prêcher dans les lieux où Jésus-Christ avait été prêché par un autre. Et certes il n'aurait pas enfreint cette règle au préjudice du prince des apôtres. Il y avait cependant des chrétiens à Rome, ils étaient même nombreux; qui les avait instruits? Je n'en sais rien. Mais saint Paul va nous l'indiquer peut-être ; il connaissait Rome comme s'il y eût vécu. Il y avait des parents, des amis, des disciples ; ils l'y avaient précédé ; ils correspondaient avec lui. Il en nomme vingt-sept à la fin de son épître, et saint Pierre n'en est pas; mais c'est par lui qu'il aurait commencé ses salutations. Il n'aurait pas oublié le premier des apôtres, celui que Jésus-Christ avait désigné pour être le chef de son Église. Passons à la seconde épître adressée à Timothée. Il y mentionne les noms de Marc, de Lin, de Décébule, de Luc, de Prudens, personnages moins importants que le prince des apôtres, et ne dit pas un mot de ce chef de l'Église, au sein de laquelle il prêcha la parole divine. Les historiens ecclésiastiques répètent tous sur la foi de Lactance, écrivain des troisième et quatrième siècles, que saint Pierre et saint Paul furent tous deux avertis de leur fin prochaine, qu'ils prédirent de concert la ruine de Jérusalem et la dispersion des Juifs; et saint Paul ne dit rien de ces prophéties ni. du prophète que Lactance Jui associe. Au moment de mourir il dit à Timothée que Démas l'a abandonné pour le monde, que Tite est en Dalmatie et Grescent dans la Gaule. Il ajoute : « Luc est

seul avec moi. » Luc e^t seul l Où est donc saint Pierre que les légendaires renferment cependant dans le même cachot, qu'ils font ipartyriser avec lui? On a essayé de détruire ce témoignage négatif en donnant une fausse date à cette seconde épître à Timothée, en affirmant qu'elle était la première. Mais comment donner ce démenti à saint Jean Ghrysostôme qui a qualifié cette seconde épître de testament de l'apôtre? On a expliqué ce silence de saint Paul, au préjudice de son honneur, en l'attribuant à une rivalité d'apostolat. Elle était grande en effet, et saint Paul la manifeste dans ses épîtres. Les Juifs convertis voulaient que Jésus-Christ ne fût venu au monde que pour eux. Ils voyaient avec peine que l'apôtre des Gentils appelât les autres peuples au bénéfice de sa rédemption : et ne pouvant les rejeter de leur communion, ils exigeaient que les prosélytes étrangers se fissent du moins circoncire. Saint Paul n'en admettait point la nécessité, et saint Pierre était d'abord de cet avis. Mais la crainte de déplaire aux Juifs l'avait ramené à leur opinion, et saint Paul l'en avait hautement blâmé. « Je le lui reprochai en face, dit-il, je l'accusai de vouloir forcer les Gentils à judaïser après avoir frayé avec eux, » telle fut leur dispute d'Antioche; et depuis ce moment saint Paul n'a plus prononcé le nom de saint Pierre. Mais ses épîtres aux Romains, aux Galates et autres sont la critique amère de la doctrine des Juifs convertis. Il y revient sans cesse; il parle des apôtres avec toute l'aigreur d'un dédain qu'il ne cherche point à déguiser. » Il ne leur doit rien, il n'est point leur disciple, car ils ne lui ont rien communiqué. C'est Jésus-Christ

seul qui Ta institué, Tapôtre, Je prédicateur, le maitre des nations. Il n'est en rien différent de ceux qui étaient avant lui quelque chose : peu lui importe de savoir ce qu'ils ont été. Ils se disent les ministres du Christ : Il l'est plus qu'eux. Il a plus prêché, plus fatigué, plus souffert; il a propagé la foi nouvelle depuis Jérusalem jusqu'en IIlyfie. Il les appelle les docteurs des circoncis; il les renferme dans Israël; il les accuse de ne pas savoir ce qu'ils disent. Ne croyez que moi, dit-il aux nations. (5'est moi seul qui suis votre père, qui vous ai engendrés en Jésus-Christ. » En reprochant enfin à saint Pierre l'instabilité de sa doctrine, il ruine d'avance l'infailli^ bilité que les Papes s'attribueront plus tard comme la plus belle part de son héritage apostolique. Mais de ce débordement d'ambition et de rancunes à la dissimulation d'un fait aussi important que la présence de saint Pierre à Rome, il y a tout l'honneur du plus grand des apôtres ; et il m'est impossible de le condamner, quand saint Pierre lui-même ne m'offre rien qui m'autorise à relever un pareil oubli. Dans les deux épîtres qui nous restent de lui-même il ne laisse pas échapper un mot qui se rattache de près ou de loin à ses deux voyages de Rome; mais il date sa première de Babylone, et Ton verra par quel effort de génie, par quel miracle d'interprétation les avocats du saint-siége sont parvenus à transformer en ville de Rome la capitale de l'Assyrie.

A défaut de témoignages qui commandent la foi, le monde catholique s'est attaché à deux auteurs dont l'un peut-être n'a jamais existé, dont l'autre n'est plus considéré comme une autorité ecclésiastique et n'a pas même

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été nommé par le judicieux Tillemont qui n'a laissé échapper aucun document digne de croyance. Le premier de ces auteurs, celui qui s'est donné le nom d'Abdias, a publié de nouveaux Actes des Apôtres, qu'il a divisés en six livres, et dont le titre plus connu est V Histoire du combat apostolique. Pour accréditer ses impostures, il raconte qu'il a vécu du temps même de Jésus- Christ, qu'il l'a vu de ses yeux, et que les apôtres lui ont conféré l'évêché de Babylone. La première de ses dix légendes est consacrée à saint Pierre. Le prétendu Abdias y décrit le combat du prince des apôtres contre Simon le Magicien, en présence de Néron et du peuple de Rome. Personne avant ce livre n'avait parlé de cette lutte, de ce roman bâti sur l'entrevue de ce Simon et de saint Pierre dans Samarie, et dont les détails ridicules attestent la fausseté. N'importe, ce livre est adopté dès le deuxième siècle. Il est admis plus tard comme un document authentique. Il paraît sous le nom de Jules Africain, qui l'aurait traduit de l'hébreu dans la langue de Rome, et le combat de saint Pierre contre le magicien, et partant la présence de Fapôtre dans la capitale de Néron deviennent un article de foi. On remarque plus tard que le nom d' Abdias n'est pas compris dans la nomenclature que publie saint Jérôme de tous les écrivains ecclésiastiques qui l'ont précédé. On découvre que, dans le sixième livre, consacré à saint Jacques le Mineur, Abdias parle de l'historien Hégésippe, et l'on se demande comment un homme qui dit avoir vécu du temps de Jésus-Christ, peut parler d'un écrivain qui n'a paru que cent trente ans après? Abdias cite aussi dans ce livre

l'historiographe Africain comme son traducteur latin, et ce Jules Africain n'a jamais écrit qu'en grec, et aucune nomenclature des premiers temps né comprend cette traduction dans ses œuvres; et cet historiographe n'a enfin vécu, comme Hégésippe, que sous le règne des Antonins. Ces critiques victorieuses ne sont pourtant adoptées qu'au milieu du seizième siècle par le pape Paul IV, qui rejette et condamne le livre d'Abdias comme apocryphe. Mais une si longue croyance n'est pas facile à détruire, surtout quand elle s'appuie sur une espèce de miracle.

Le prétendu manuscrit de Jules Africain avait été trouvé dans une caverne de la Carinthie par le savant philologue Wolfgang Lazius, médecin de l'empereur Ferdinand, qui en donna une ou deux éditions, et c'est cette découverte vraie ou supposée qui avait provoqué la censure du Souverain Pontife. Mais l'anathème n'arrêta point les compilateurs. Trente ans après, en 1583, Laurent de Labarre inséra les légendes d'Abdias dans son Histoire des Pères^ et le cardinal Bellarmin fut encore obligé d'en combattre Tauthonticité. Il fallut même qu'au milieu du dix-septième siècle, le professeur Jean Vossius revînt à la charge, et que, dans son second livre des Historiens grecs , il rassemblât toutes les preuves de la fausseté du légendaire et de l'impudence de ses créateurs. Mais ces preuves, ces condamnations arrivent quatorze cents ans après que le livre a produit son effet. Dès le milieu du second siècle, comme je l'ai dit, Abdias fait autorité. Sa légende de saint Pierre est admise. On ajoute même qu'Hégésippe Ta reproduite, quoique

les cinq fragments de cet historien n'en disent pas un mot. Mais Arnobe, Épiphane, Théodoret et Philastre ne révoquent point en doute le combat de Tapôtre contre le magicien, et le combat passe pour un témoignage authentique de son voyage dans la capitale du monde. Le second témoignage, peut-être le premier, car il est difficile d'assigner une date certaine au livre d'Abdias, est celui de Papias, évêque d'Hiérapolis de Phrygie. Il était disciple de saint Jean rËvangéliste , d'autres disent de Jean, prêtre d'Éphèse, et il fleurissait dans les premières années du second siècle. Il recherchait avec un soin extrême les entretiens de tous ceux qui avaient conversé avec les apôtres, et de tous ces rapports divers, où l'imagination des conteurs avait souvent plus de part que la vérité, Papias composa son Exposition des oracles ou des paroles* de Jésus-ChrisL Saint Irénée l'appelle un homme ancien, saint Jérôme ne le loue ni ne le blâme ; saint Augustin parle, de l'excellence de ses ouvrages ; mais Eusèbe de Césarée ne fait aucun cas de son livre, dont il a recueilli quelques fragments, et ne voit dans son auteur qu'un petit génie. C'est ce Papias qui a donné à saint Marc le titre d'interprète de saint Pierre. Mais les historiens des Papes se sont fort avancés en [lui attribuant le singulier honneur d'avoir découvert que la date de Babylone donnée par l'apôtre à sa première épitre était une date allégorique, et qu'elle avait été écrite de Rome mêmef, dont les mœurs dissolues avaient tant d'analogie avec celles de la ville que l'Écriture avait nommée la vieille prostituée. Ils ont eu tort d'affirmer que Papias avait ainsi parlé du voyage de saint Pierre

à Rome, et plUë grand ton d'invoquer à cet égard le témoîgtifege d'ËUsêbe. Cette interprétation attribuée à Papias ne résulte point du texte de l'évêqiie de Cééârée. Ce judicieux historien, qui avait compulsé le plus de livres anciens, rappelle bien Topinion de Tévêque d'Hiérapolis sur le caractère de saint Marc, mais il ne dit point que Papias ait substitué le nom de Rome à celui âè Babylone. Il regarde seulement cette interprétation comme Une opinion déjà reçue*.

Mais à quel écrivain antérieur l'attribuer? 8aint Jérôme en cite soixante-dix avant de mentionner le savant évéque auquel appartient cet étrange commentaire d'une date que saint Pierre n'avait aucun intérêt à dissimuler. N'était-il pas plus naturel de penser, qu'au moment où il écrivait aux chrétiens du Pont, de Cappadoce, de Galatle , d'Asie et de Bithynie , il était dans une ville voisine de ces provinces, au lieu de leur écrire d'une ville d'Italie? Et pour quel motif aurait-il substitué le nom de Babylone à celui de Rome, quand il ne parle dans cette épître d'aucun des vices ou scandales qui déshonoraient l'une et l'autre de ces deux capitales? Il trace des règles de conduite aux Asiatiques. Il les exhorte à mener une sainte vie, à supporter les afflictions suivant les exemples que Jésus-Christ leur a donnés, à prier, à éviter le péché, à obéir à leurs supérieurs, a\xx Vieillards ; et sans passion, sans transition, il finit tout sim* plement par ces mots : * L'Église de Babylone vous salue, ainsi que mon fils Marc. » Cet évangéliste le suivit

i. Eusè'ûcjiv. 11, cIj. iv,

effectivement partout^ jusqu'au moment où il s'en sépara pour aller prêcher dans la Pentapole et dans FÉgypte* où il mourut après avoir fondé le siège d'Alexandrie. Mais n'est-il pas plus simple de faire passer saint Marc de l'Asie proprement dite dans la Pentapole cyrénaïqud et dans l'Egypte, que de le faire venir à Rome pour le ramener en Afrique; à Rome, où saint Paul luimême ne serait peut-être jamais venu, s'il n'y eût été conduit en prisonnier pour y être jugé comme citoyen romain? Les pérégrinations des apôtres furent en général circonscrites dans les contrées de l'Orient» Aucun autre que saint Paul, historiquement parlant, n'a tra- . versé la Méditerranée pour venir en Italie, et le Marc dont il parle dans sa seconde épître à Timothée est un autre que l'évangéliste. C'est en définitive un étrange témoignage que le commentaire d'une date, attribué par une vague tradition à un évéque dont les ouvrages sont perdus.

Il existe un autre document où les voyages de saint Pierre à Rome devraient trouver un témoignage irrécusable. C'est l'épître de saint Clément, adressée au nom de l'Église de Rome à celle de Corinthe. Eh bien! cette épître, la seule œuvre de ce Pape dont l'authenticité soit généralement admise, ruinait d'avance toutes ces traditions. Clément occupa la chaire de Rome depuis l'an 91 jusqu'à 101. Il écrit son épître trente ans après la mort de saint Pierre, il parle du martyre de cet apôtre et n'en fait point honneur à l'Église qu'il gouverne, tandis que, passant de suite au martyre de saint Paul, il a soin de dire que c'est dans l'Occiden et pendant la per-

sécution de Néron que saint Paul a été délivré du monde. Certes, si les paroles de saint Clément avaient attesté le séjour de saint Pierre à Rome, on n'aurait pas eu besoin de prêter à ce même évêque un prétendu itinéraire de cet apôtre, composé plus tard par je ne sais quel légendaire , sous le titre de Récognitions de saint Clément^ et que les conciles ont justement flétri comme apocryphe*. Personne enfin n*eût songé à s'appuyer sur les rêveries d'Abdias ou sur les commentaires de l'évêque d'Hiérapolis.

Le premier des témoignages sérieux qui apparaissent dans ce chaos est celui de saint Irénée qui récrivait vers la fin du deuxième siècle, si toutefois on peut admettre . comme fidèle la version latine de son troisième livre des Hérésies. On sait que le premier est le seul qui nous soit arrivé sans altération; et quoiqu'on ait prétendu que la traduction en avait été faite sous les yeux de l'auteur original , on ne saurait considérer comme rigoureusement exacte une version qu'il est impossible de confronter avec le texte primitif. Convenons, toutefois, qu'on ne peut supposer aucune altération dans le passage qui affirme le séjour de saint Pierre à Rome. On ne peut qu'infirmer l'authenticité des traditions et des documents historiques sur lesquels il se fonde. Mais ce qu'il atteste, c'est la reconnaissance générale du séjour et du martyre. On peut aussi invoquer le témoignage de Tertullien, qui écrivait vingt ans après la mort d'Irénée. Le prêtre de Carthage, rapportant la réprimande adressée

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