Iréaéc, liy. III, p. m. Éd. i
N'importe, c'est de ce moment que les incertitudes cessent, que la tradition est transformée en loi. C'est de ce moment enfin qu'est fixé le sentiment commun de l'Église : que saint Pierre a été le premier évéque de Rome; et cette opinion donnera au saint-siége une grande autorité sur ceux de l'Occident, le fera souvent entreprendre sur les prélats orientaux, attaquer même et renverser quelquefois les puissances de la terre.
Je n'ai point rapporté le témoignage du concile de Sardique, qui a précédé de quelques années celui de saint Jérôme, parce que j'aurai à discuter plus tard les act<^s de ce concile. Je n'ai pas le dessein de contester davantage l'opinion de l'Eglise sur le pontificat de saint Pierre. Cette opinion est formée. J'en ai montré l'origine, j'en ai développé [les progrès. C'est désormais un puissant levier dont se servira le siège de Rome pour remuer le monde; et c'est l'action de ce levier que je me bornerai maintenant à décrire. C'est l'usage de cet instrument de conquête que je vais démontrer, en remontant même aux temps où ce n'était encore qu'une prétention du saint-siége, contestée par l'universalité des autres évêques.
Comme le premier siècle de l'Église n'offre aucune tentative d'empiétement, et que cette pensée de suprématie ne s'y montre nulle part, il est inutile de contrôler la succession de ses premiers évêques; je dois remarquer cependant à propos de l'ordination de saint Clément, attribuée par Tertullien à saint Pierre, qu'il était difficile au martyr de 67 de faire cette ordination en 91. C'est sans doute à cette erreur qu'il faut imputer la
confusion qui règne dans Thistoire ecclésiastique de cette époque. L'historien Lesueur a eu, dans ses aberrations, la prétention de concilier les opinions, en proposant de ne considérer saint Lin , saint Clet et saint Clément que comme les coadjuteurs de saint Pierre; et Baiilet ajoute qu'à la mort de Tapôtre ces trois vicaires réglèrent entre eux Tordre de leur succession danâ la chaire pontificale. C'est ainsi que saint Lin y serait monté le premier, saint Clet le second et saint Clément le troisième. Ces questions sont étrangères au sujet que je traite. Mais ce qui ne l'est pas, c'est que le jacobin Martinus Polonus, pénitencier du pape Nicolas III, et l'inventeur de la papesse Jeanne, ait prêté une formule ambitieuse au pape Clet dans ses lettres; que, selon ce chroniqueur du treizième siècle, il les aurait terminées par un salut et une bénédiction apostoliques. Aucune de ces lettres n'est arrivée jusqu'à nous. Celles que Mabillon a rapportées dans son recueil diplomatique, ne contiennent cette formule qu'à partir du septième siècle et du pontificat de Jean Y; et le jésuite Daniel Papebroch, dans son Essai sur le Catalogue des Papes^ croit que l'usage s'en est seulement établi sous le neuvième des Léon. Que prouverait d'ailleurs cette formule au temps de saint Clet, alors que tous les grands sièges prenaient, comme Ta dit Tertullien, le titre de siège Apostolique? Cela ne pouvait avoir d'importance qu'au temps de Grégoire VII, quand ce titre était devenu l'apanage exclusif du siège de Rome. Quelle certitude peuton fonder encore sur des pontificats contestés par des esprits judicieux, dont l'orthodoxie ne fut jamais mise
en doute? Le successeur même de saint Clément a été un sujet de controverse. Platine, Baronius et beaucoup d'autres le nomment Ànaciet. Baillet et Fleury le con^ fondent avec saint Clet. Le dernier, le plus considéré des historiens ecclésiastiques, ne place aucun pape entre saint Lin et saint Clément. Il va même jusqu'b insinuer, en citant Ëpiphane et Ëusèbe, que saint Clet, saint Ana^clat et saint Clément pourraient n'être qu'un seul et même pape. Que deviendrait alors Tassertion de Marti* nus Polonus?
Cependant nous arrivons au deuxièine siècle, et nous y arrivons sans guide , sans document contemporain. Il faut prendre pour vrai ce qui a été convenu plus tard. Toutes les histoires des temps primitifs ae ressemblent sur ce point , et ne sont que des traditions adoptées par les générations suivantes. Ainsi donc le Grec Évariste sera le cinquième évêque de Rome et le sujet de Trajan; Alexandre !•% celui deFempereur Adrien, comme son successeur Sixte. Sous Antonin TÉglise de Rome sera gouvernée par Télesphore, Hygin et Pie. Ce dernier continuera son pontificat sous Marc-Aufèie. Anicet lui suc? cède suivant Ëusèbe, Tertullien et Ëpiphane, tandis que les Annales ecclésiastiques de saint Jérôme le placent avant saint Pie. C'est qu'aucun fait remarquable ne lie les dix premiers Papes aux mouvements du siècle et n^ donne aucune date certaine à leur chronologie. On leur attribue à la vérité quelques institutions. Saint Clément aurait établi dans Rome des scribes pour rédiger les Actes des Martyrs. Anaciet aurait ordonné aux clercs de porter les cheveux courts. Évariste aurait divisé la ville
de Rome en paroissâs, et ajouU! du sel dans Teau lM3nite. Il aurait obligé les fidèles à en garder ehez eux. Sixte aurait interdit aux laïques de toucher les vases saerés. Télesphore aurait porté à sept semaines le jeûne du carêma. Hygin aurait réglé les hiérarchies eeclésiastU ques; mais ce ne sont là que des règlements dâ disaipline intérieure, et quoique de savants docteurs tes aient niés, il est indifférent de les rejeter ou de les admettre, puis^ qu'on n'avance pas que ces actes devenaient obligatoires pour les diocèses voisins.
Les évéques de Rome ont a^sez de peine à se maintenir contre Tautorité persécutrice des Césars, sans S9 mêler encore de la discipline et de l'administration des autres Églises. Des hérésies naissent de toute part, sani qu'ils apportent leur opinion personnelle dans la débatt Depuis répître adressée par saint Clément à l'Ëglisa da Corinthe, l'évêque de Rome ne §'est mis en relation avec aucune autre. Les décrétales qu'on attribue aux pre* miers Papes sont désavouées par l'Église tout entière; et il est maintenant reconnu que ces prétendus décrets du saint-siége furent fabriqués par un moin# espagnol nommé Isidore Mercator, vers la fin du huitième siècle ou le commencement du neuvième, pour donner aux prétentions des Papes de ce temps ui)e antiquité qui pût iMjuivaloir à des droits incontestables. Pendant c^nt an» l'Église de Rome demeura isolée, muette, et he se révéla que par ses martyrs. La secte des Ébionites s'élève dans Jérusalem après la sanglante conquête de Titus, qui aurait dû mettre un terme à ces dissensions. Elle trouble l'Asie par ses doctrines qui partagent le monde entre
Dieu et le Diabie, et qui renient saint PatH au nom même de saint Pierre, sans que les successeurs du prince des apôtres le lavent de cette calomnie. Cerynthe et Menandre, le disciple de Simon le Magicien, publient impu* nément leurs erreurs. Je ne dis rien d'Apollonius de Thyane qui opposait ses miracles à ceux de Jésus-Christ. Ce faux prophète était ouvertement suscité par les païens ; et les chrétiens, à peine tolérés dans Tempire, n'auraient point osé attaquer un homme, qui, suivant l'expression de Bayle, s'était fait le singe du Fils de Dieu ^. Ils ne l'osèrent pas, même après sa mort. Sa mémoire était en trop grand honneur auprès des Césars, dont les chrétiens redoutaient la persécution toujours prête à se ranimer. Ce fut seulement sous Constantin que se réveilla leur indignation tardive. Ëusèbe et Lactance ^ se signalèrent dans cette guerre posthume contre la divinité d'Apollonius. Mais au temps de ses prédications et de ses apothéoses, l'Église chrétienne courbait la tête en silence devant le rival que le paganisme affectait d'opposer à son Dieu. Je m'en tiens aux hérésies qui naissaient dans le sein même de l'Église et que ses évêques avaient mission de combattre.
Cette mission ne fut point remplie par celui de Rome. Ce fut saint Ignace, le successeur d'Ëvodius au siège d'Antioche, qui se fit le flambeau, le guide suprême des chrétiens de son temps, l'homme des premières années du second siècle du christianisme. Il s'adresse à toutes