‹ Histoire de la puissance pontificaleChapitre 71 sur 150 · SAINT CHRYSOSTOME ET SAINT AUGUSTIN · texte numérisé non relu

SAINT CHRYSOSTOME ET SAINT AUGUSTIN

En ouvrant le court pontificat d'Anastase, successeur de Syrice, nous voyons TËglise travailler de tous les cotés à la destruction des restes du paganisme et de l'hérésie, à régler la conduite de ses prêtres, à régulariser les ordinations et les cérémonies, à améliorer les moeurs du clergé et des fidèles. Les Césars Honorius et Ârcadius, héritiers de Théodose, agissent toujours en chefs de la religion. Leurs lois protègent partout l'exercice du culte catholique. Ils autorisent l'exécution des décrets des conciles, confirment même leurs décisions canoniques, et rendent de leur propre mouvement des édits sur la discipline ecclésiastique. Ils ne revendiquent pas toutefois le droit exclusif de convoquer ces assemblées d'évéques; ces assemblées se multiplient suivant les besoins des Églises et le caprice des métropolitains. Celles qu'on tient en Italie sont presque insignifiantes depuis la mort de saint Ambroise. Celle de Tolède en Espagne n'est remarquable que par Cet étrange canon qui permet aux ecclésiastiques de garder une femme, qu'elle soit légitime ou concubine, et qui

ne les punit que s'ils en prennent deux. Mais c'est en Afrique surtout que ces conciles sont fréquents et nom breux. C'est que là dominait un pontife qui avait recueilli rbéritage spirituel des Athanase et des Ambroise; et cet évêque n'était pas même un métropolitain. Augustin, dont nous avons raconté la conversion, n'était que le coadjuteur de l'évêque Valérius d'Hippone, mais son mérite Tavait placé de suite au premier rang de ses frères. Garthage et la province étaient soumises à son ascendant. Il y tint plusieurs conciles sans que Rome et son pontife y intervinssent, et leurs règlements prohibitifs suppléent au silence de l'histoire sur les mœurs du clergé. Si Ammien Marcellin et la polémique de saint Jérôme nous ont montré le luxe scandaleux des prêtres romains, dix canons du quatrième concile de Garthage nous révèlent que les Africains étaient plus corrompus encore. Ils attestent en les condamnant qu'il existait des clercs délateurs, querelleurs, libres en paroles, joueurs, ivrognes, bouffons et usuriers. Ils font con-naître que les moines ont abandonné les déserts pour vivre dans les villes, ou comme Jovinien dans une indépendance absolue, et que leur indocilité, leur fainéantise sont un scandale pour les fidèles. B'autres canons condamnent le faste des évéques et tâchent de les ramener à l'humilité chrétienne par le règlement de leurs tables, de leurs meubles et de leurs vêtements. Les homélies de saint Ghrysostôme, qui sera bientôt victime de son zèle à réprimer les désordres du clergé d'Orient, attestent encore l'avarice, la cupidité, le libertinage qui le dégradent. Il signale l'imposture des

clercs qui gardent chez eux de fausses sœurs, c'est-à-dire des concubines dont ils se disent les frères, pour légitimer leurs cohabitations criminelles.

H est triste de voir en même temps cet éloquent orateur, ainsi qu'Anastase de Rome, et les conciles d'Afrique et les chefs des deux empires se liguer pour achever Tœuvre sacrilège de Théodose, s'acharner sur les monuments de l'antiquité, rechercher jusque dans les bains publics «t les maisons des particuliers les chefs-d'œuvre de la statuaire pour les anéantir. Si l'argent manque pour solder les ouvriers de cette destruction, les dames opulentes de Constantinople y consacrent leur fortune. N'en soyons pas étonnés. Les passions politiques nous ont fait voir des folies analogues. Saint Augustin se montrait plus bienveillant pour la personne des hérétiques. Il s'eflforçait de les ramener par sa parole; il les appelait à ses conférences publiques, il parcourait la province pour s'entretenir avec eux, pour discuter leurs croyances et le§ vaincre par la persuasion. L'opiniâtreté et la violence de ses adversaires lasseront plus tard sa patience évangélique; mais il restera longtemps fidèle aux principes de tolérance qu'il a manifestés à l'égard des Manichéens en &'écriant : < Que ceux-là sévissent contre vous » qui ne savent pas quel travail coûte la découverte de la » vérité, et combien il est difficile d'éviter l'erreur. » Chrysostôme, devenu évêque de Constantinople, prêche de son côté l'union de ses frères et met un terme au schisme d'Antioche. Quelques auteurs en ont fait honneur au pape Anastase par cette habitude intéressée de tout rattacher au siège de Rome; mais c'est à saint Jean Chry-

sostôme qu'on dut ce traité de paix. C'est lui qui se concerta avec Théophile d'Alexandrie pour engager encore une fois les Occidentaux à reconnaître enfin l'évêque Flavien pour le siège d'Antioche qui l'avait vu naître et où il avait reçu la prêtrise. Acace de Bérée et Isidore, prêtre alexandrin, se rendirent à Rome en 399, comme délégués des deux métropolitains pour négocier cet accord, et le pape Anastase eut le bon esprit d'y consentir et de déterminer enfin les évéques d'Occident à abandonner la faction des Paulinistes. On peut Thonorer pour avoir montré dans cette circonstance un esprit plus conciliant que ses prédécesseurs, pour avoir fait abnégation de tout amourpropre. Mais ce ne fut au fond que l'aveu d'une erreur, un acte de résipiscence, un argument contre l'infaillibillté du pape, et quelques historiens eurent tort surtout de voir dans cet arrangement l'union des deux Églises. Elles restèrent séparées, et je n'aurai que trop l'occasion de raconter leurs dissentiments. Il n'y eut de réconcilié avec Rome que celui des deux évêques d'Antioche que l'Orient avait constamment soutenu et que les évéques d'Occident avaient si longtemps refusé de reconnaître.

II est curieux de voir le soin minutieux que mettent les fanatiques de Rome à rechercher tous les rapports que son évêque pouvait avoir avec les prélats d'Orient et à les faire tourner à l'avantage de son siège, surtout quand les personnages qui figurent dans ces incidents ont une imposante autorité. Les trois grands docteurs dont je viens de parler, Jérôme, Augustin, Ghrysostôme, ont été souvent cités en témoignage de la suprématie que, dès cette époque, on a voulu attacher à ce siège. Rédui-

sons à leur juste valeur les hommages qulls lui ont rendus et les avantages réels que Rome en a retirés. Nous avons vu saint Jérôme, ami particulier de Damase, s'en* fuir pour ainsi dire de cette capitale après la mort de ce pontife, et se réfugier à Bethléem, d'où sa sollicitude veil* lait sans relâche à la pureté de la foi catholique, à la conduite même des évêques de toute la chrétienté, quoiqu'il ne fût qu'un simple prêtre. Mais ce prêtre était le premier écrivain de son temps, et ce n'est point à nous de nier cette puissance. Le zèle évangélique de saint Jérôme s'était manifesté à l'occasion de l'hérétique Jovi-* nien. Il se réveilla au bruit que faisait dans le monde une traduction des Principes d'Origène *. Rufin, prêtre d'Aquilée, l'avait publiée à Rome sous le pontificat de Syrice, qui, n'associant point le traducteur aux erreurs de l'auteur original, n'avait point cessé de l'admettre à sa communion, L'évéque Jean de Jérusalem, auprès duquel Rufin avait passé vingt-cinq ans de sa vie, lui portait une estime profonde. Son propre évêque, Chromatius d'Aquilée, l'honorait de son amitié; et comme dans sa préface Rufin s'était indirectement vanté de l'adhésion de saint Jérôme, son ami de tous les temps, ce livre, pro* tégé par ce grand nom, portait le trouble dans l'Ëglise romaine cent cinquante ans après la mort d'Origène, Ainsi se propageait en Occident la doctrine de la pré* existence des âmes douées du libre arbitre, de leur envoi d^ns les corps pour s'y purifier des erreurs ou des péchés dont cette liberté les aurait rendues coupables, el

de leur retour au sein de la divinité après eette purification. Cette hérésie d'Origëne détruisait Téternité des peines, ouvrait même aux démons une voie de salut; et comme il prêchait en même temps Tanéantissement des corps, les purs y découvrirent comme une monstrueuse conséquence la négation de Thumanité passagère de Jésus-Christ.

Pammaque, Océanus, Marcelle, tous les amis de saint Jérôme et Paulinien, son frère, l'avertirent du ravage que cette traduction faisait dans l'Occident et du tort que la préface portait à sa réputation personnelle. Le solitaire de Bethléem oublia qu'il avait écrit qu'auprès de la sainteté de Rufin il n'était lui-même que poussière. Il protesta contre l'ancien docteur que Rufin venait d'exhumer, et surtout contre la complicité morale dont on prétendait le charger lui-même. Il se brouilla hautement avec son ancien ami. Il écrivit à saint Épiphane, à Théophile d'Alexandrie pour provoquer la condamnation du livre d'Origène. Ses amis de Rome s'adressèrent en même temps à l'évêque Anastase, qui, reprenant les traditions de Damase, ordonna à Rufin de comparaître devant lui. Mais ce n'est point de Rome que partit l'anathème. C'est le métropolitain d'Alexandri« qui condamna tout à la fois Origène et son traducteur; et le pape Anastase ne fit que répéter une sentence à laquelle adhérèrent successivement tous les Occidentaux et ce même Jean de Jérusalem qui avait d'abord écrit en faveur de Rufin. Ainsi saint Jérôme n'a pas même fait appel à la juridiction romaine. C'est au contraire à l'évêque d'Alexandrie qu'il a déféré le livre et le coupable; et

c'est par le zèle seul de ses amis de Rome que le pape a été mêlé dans ce procès ^ La lettre d'Anastase à Jean de Jérusalem atteste même qu'il ne tirait aucun avantage pour son siège de cette condamnation ; et en disant de Rufki : « Qu'il cherche ailleurs qui pourra l'absoudre, » il fait entendre qu'il ne veut pas imposer son opinion aux autres prélats de la chrétienté.

Le témoignage de saint Augustin est plus important. Dans une de ses disputes avec les Donatistes, l'évêque d'Hippone, ayant occasion de citer l'Eglise romaine, dit que c'est en elle qu'à toujours résidé la prééminence de la chaire apostolique, comme on l'avait fait dire à saint Irénée deux siècles auparavant. Mais qu'entend-il par cette prééminence? Quelles prérogatives y attache saint Augustin? Nous le voyons convoquer et diriger sept conciles d'Afrique sans songer à en demander l'autorisation à l'évêque de Rome. Ces conciles règlent différents points de discipline applicables à la chrétienté tout entière; et ils ne soumettent point leurs canons à l'approbation du pape. Saint Augustin explique luimême ces canons dans divers écrits, et se pose comme arbitre de la foi. Bien plus, le quatrième de ces con ciles s'attribue exclusivement le jugement des évêques de la province ^. Le troisième leur défend d'entreprendre sur les droits des autres, défère les coupables à l'autorité civile, et donne au métropolitain de Garthage le droit exclusif de créer de nouveaux diocèses. On peut

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