Fleury. Uv. XXIV, ch. u
Baronius, qui oppose souvent des faits imaginaires à ceux qui constatent les droits de la puissance civile et la subordination des évêques de Rome aux empereurs, avance que le concile n'en fut pas moins tenu le 1®' juillet suivant *, que deux cents évêques y assistèrent, et que là seulement fut prononcée la déchéance d'Eulalius. Mais les actes de ce concile n'existent nulle part; et les deux édits d'Honorius ont été recueillis par Thistoire. Ce n'est point d'ailleurs au mois de juillet que Boniface prit possession de. son siège, c'est au mois d'avril; et le 43 juin suivant il écrivait aux évêques des cent provinces de la Gaule, au sujet de Maxime, évêque de Valence, qui, déposé par un synode pour crime d'homicide et de manichéisme, ne cessait de protester contre cette sentence. Boniface maintient dans cette lettre les droits des synodes provinciaux et n'évoque point Taffaire à son tribunal; mais les flatteurs du saint-siége ne s'arrêtent point à ces témoignages d'une prise de possession qui les contrarie. Ils tiennent à leur fiction du concile de Ravenne, et au prétendu décret de ce concile en faveur de Boniface, tandis qu'il est avéré que le choix de ce pontife fut un acte de la puissance impériale.
Le Père Pagi ne le nie pas dans sa Critique historique et chronologique. Mais il se demande de quel droit Houorius s'est mêlé de cette querelle. Il regarde son intervention comme une nouveauté, ce qu'il est assez difficile de soutenir. Il ajoute que cet exemple a autorisé les empereurs et les rois d'Italie à prendre connaissance de
i. Ann, Eecles., ann. 419, p. 34.
l'élection des Papes et à déshonorer FÉglise romaine. C'est oublier entièrement ce qu'avaient fait Constantin et ses successeurs ; et certes, si le droit n'avait pas été reconnu, ce n'est pas le faible Honorius qui l'aurait inventé. La conduite subséquente de Boniface infirme cette outrecuidance du Père Pagi. Le 4" juillet de la même année, le jour même qu'on assigne à l'ouverture du prétendu concile de Raveni^e, Boniface écrit à l'empereur pour le prier d'empêcher à l'avenir les brigues qui souillaient depuis quelque temps l'élection des Papes; et Honorius lui répond par un nouvel édit, que si désormais deux évêques se disputaient ^le siège de Rome, les deux élections seraient annulées, et que celui-là seul y monterait qui aurait été élu du consentement de tous. Le Père Pagi aurait dû également se rappeler que le même Boniface avait réclamé l'intervention de son empereur à propos de la nomination de Périgène à l'évéché de Corinthe.
Ce siège dépendait de la métropole de Thessalonique, capitale de l'Illyrie. Cette province ayant été divisée en Illyrie orientale et occidentale, le métropolitain de Cons-
tantinople prétendait étendre sa juridiction sur la portion que l'empereur d'Orient avait retenue, tandis que l'évêque de Rome soutenait que ce partage politique n'entraînait point la division de l'autorité spirituelle, et que toute l'illyrie devait rester soumise à sa juridiction ecclésiastique. Boniface avait en conséquence confirmé l'élection de Périgène et donné l'ordre à Rufus, métropo:
litain de Thessalonique, d'aller installer le nouvel évêque de Corinthe. Les prélats de l'Illyrie orientale protestèrent
contre cet acte d'une autorité qu'ils ne voulaient plus reconnaître. Ils en écrivirent à leur empereur Théodose le Jeune; et le 14 juillet 421, cet empereur d'Orient, fai-
sant droit à leur requête, décida que le différend devait être soumis aux évêques de l'Illyrie orientale et définitivement jugé par le métropolitain de Constantinople, qui c jouissait, disait-il, dans cette province des prérogatives de l'ancienne Rome. » En conséquence de cetédit, le métropolitain Atticus ordonne la convocation d'un concile à Corinthe pour examiner l'élection de Périgène, sans égard à l'approbation de Boniface. Celui-ci s'en indigne, il enjoint à Rufus de s'opposer à Touverture de ce concile, il frappe d'anathème trois ou quatre des évêques qui ont signé la requête à l'empereur d'Orient, il écrit aux évêques de Thessalie, d'Achaïe, d'Épire, de Dacie et de Macédoine pour leur défendre de se rendre à Corinthe et de remettre en question ce qu'il a déjà décidé lui-même : il leur rappelle les affaires d'Athanase et de Flavien d'Antioche, pour en déduire comme une conséquence naturelle la subordination des évêques d'Orient au siège de Rome. Mais les deux questions étaient différentes, et les évêques d'Orient ne s'émurent point de celleci. Ce n'était pas une prétention nouvelle qu'élevait Boniface. C'était la continuation d'un ancien droit qu'i} réclamait, puisque l'Illyrie tout entière avait été jusqu'alors soumise à la juridiction romaine; mais un empereur s'en était mêlé, et Boniface se garda bien de s'attaquer directement à la puissance impériale. Il eut recours à celle d'Honorius. Celui-ci en écrivit à son collègue ; et Théodosçî le Jeune, rapportant son édit du 14 juillet, voulut bien
reconnaître que Tlllyrie entière restait soumise à Fautorite spirituelle de TÉglise romaine.
Le Père Pagi aurait dû reconnaître . à son tour qu'il était des cas où l'évêque de Rome était forcé d'avoir recours à cette puissance impériale que ce cordelier du dix-septième siècle traitait avec tant de hauteur. Il prenait mal son temps pour s'indigner de cette intervention, car ce même Honorius, usant des prérogatives dont avaient joui ses prédécesseurs, intervenait en maître suprême dans la discipline de l'Église. Informé des scandales qui la déshonoraient, il renouvelait la défense qu'on avait faite aux prêtres de cohabiter avec d'autres femmes que leurs mères et leurs sœurs, leur permettant seulement de garder celles qu'ils avaient épousées avant leur sacerdoce, et le même édit condamnai^ au bannissement les ravisseurs de vierges consacrées à Dieu. Si cette dernière loi appartenait à l'autorité impériale, la première était évidemment du ressort de l'ecclésiastique, car elle ne faisait que reproduire les décrets d'une infinité de conciles; et en renouvelant cette défense l'empereur faisait un acte de suprématie à l'égard de . l'Église.
Boniface ne Jouit pas longtemps du triomphe qu'il avait obtenu sur le métropolitain de Constantinople. 11 mourut en 422 vers la fin d'octobre, et Célestin prît sa place le 3 novembre suivant. C'est ce nouveau pape qui reçut, comme je l'ai dit, la lettre synodale des évêques d'Afrique, et il dut voir avec douleur que cette province était comme tout l'Orient fort éloignée de reconnaître les droits que voulait s'arroger le saint-siége. Mais une dis-
pute célèbre, envenimée par la haine réciproque des deux métropolitains orientaux, accompagnée des plus violents scandales, offrit bientôt à Gélestin l'occasion de regagner le terrain que le manifeste des Africains lui avait fait perdre. Un prêtre du nom d'Anastase, qui avait suivi à Constantinople l'évêque Nestorius, s'était écrié du haut de la chaire : t Que personne ne nomme Marie mère de Dieu. C'était une femme, et Dieu ne pouvait naître d'une créature humaine. » Ces paroles avaient excité une grande rumeur. Le peuple s'était enfui de l'église, les prêtres avaient couru chez leur évêque pour lui demander justice de cette hérésie; et Nestorius, qui l'avait secrètement suggérée, les fit frémir de surprise en répondant qu'il la soutiendrait lui-même. Il défendit en effet que Marie fût appelée mère de Dieu^ disant qu'elle n'avait engendré qu'un homme dans lequel s'était incarné le Verbe divin, que le Christ était cet homme, et que Marie ne devait être appelée que mère du Christ. La colère des catholiques éclate contre l'évêque. Un avocat de Constantinople, nommé Eusèbe, se rend l'interprète de l'indignation publique. Un autre laïque, nommé Marius Mercator, ami de saint Augustin, attaque à son tour l'hérésie de Nestorius. L'évêque de Cyzique, Proclus, prêche contre lui en sa présence. L'évêque Cyrille d'Alexandrie, instruit par quelques moines du ravage que font les sermons de son frère de Constantinople, écrit de tous côtés des lettres foudroyantes contre cet indigne collègue, et ces lettres sont lues dans toutes les églises de la province. Elles sont mises sous les yeux de Nestorius, qui s'en irrite
et fait dénoncer leur auteur à Théodose le Jeune par I 17
quelques ÂlexandFiu8 bannis d'Egypte par Cyrille et réfugiés à Gonstantinople.
Les deux métropolitains deviennent dès ce moment les chefs des deux partis que cette hérésie a mis en opposition. Ils s'étaient signalés déjà Tun et l'autre pendant la persécution des Ariens et des Pélagiens. Tous deux s'étaient montrés impitoyables, sanguinaires même, et ils apportaient dans leur dissentiment toute Tâpreté, toute la violence de leur caractère. Mais Cyrille n'avait pour lui que des évéques et des moines, tandis que Néstorius était ouvertement soutenu par toute la cour et par Tempereur lui-même. Les partisans de Cyrille, prêtres et laïques, étaient maltraités, battus par les officiers de l'empire; et Tévêque d'Alexandrie, las de s'en plaindre à son clergé, s'adressa à l'empereur lui-même. Il écrivit en même temps aux trois sœurs de Théodose, leur expliquant, comme à tous, l'état de la question, le sentiment des anciens Pères de l'Église, et la nouveauté que Nestorius voulait y introduire. Voyant enfin que le crédit de cet hérésiarque l'emportait sur ses pieuses doléances, il prit le parti d'envoyer à l'évêqué de Rome le récit exact de cette affaire, avec les copies de ses propres lettres et des sermons de Nestorius. Mais l'esprit des Orientaux se manifesta dans les instructions qu'il donna au diacre Possidonius en le chargeant de ce message : c Informezvous d'abord, lui dit-il, si Nestorius a écrit à l'évêqué de Rome; s'il ne Ta point fait, ne remettez point à Célestin les papiers que je vous confie, et revenez sans parler de l'objet de votre voyage. » Il ne veut pas qu'on prenne sa démarche pour un appel au siège romain. Il tend seu-
iement à éclairer son collègue dans le cas où son adversaire en aurait surpris la religion.
C'est ce qu'avait précisément tenté Nestorius. Il avait expliqué sa docU*iae à Gélestin, avec une modériition de langage qui devait attester sa bonne foi et réfuter d'avance les reproches de fourberie que lui adressaient ses ennemis, et que n'ont pas manqué de reproduire les historiens de l'Église ^ L'envoyé de Cyrille remplit alors sa mission ; et Célestin saisit avec empressement l'occasion qui lui était offerte. Malgré les précautions de Cyrille, il pouvait se croire l'arbitre avoué des Orientaux. Il convoqua un concile, qui fut ouvert à Rome au mois d'août 430, et qui examina sous sa présidence les écrits de Nestorius et les lettres de son antagoniste. Sa doctrine fut condamnée comme contraire à celle de l'Église ; et l'heureux Célestin fit part de cette sentence à Nestorius lui-même, au clergé de Constantinople, à l'évéque Jean d'Antioche, à Rufus de Thessalonique, à Ju vénal de Jéru* salem, à Flavien de Philippes, comme étant les possesseurs des plus grands sièges de l'Orient. Les six lettres furent remises au diacre Possidonius, et il en ajouta une septième plus particulière pour Cyrille, dont il loue la ferveur et le zèle* Mais il n'oublie pas de reproduire les prétentions du siège de Rome en chargeant l'évéque d'Alexandrie d'exécuter la sentence de son concile contre un métropolitain soutenu par l'empereur d'Orient, de l'exécuter surtout au nom de son siège, d'agir à sa place en vertu de son pouvoir apostolique. Il accorde dix jours
i. Fleury, liy. XXV, ch. v et vu.
h rhérësiarque pour se rétracter ^ ^ et si, dix jours aprèâ Tadmonition, Nestorius n'a point abjuré ses erreurs, il commande à Cyrille de donner un nouvel évéque à Constantinople. Pour Tencourager à remplir l'étrange mission qu'il lui impose, il lui dit qu'il s'agit de la foi que soutiennent également les Églises de Rome et d'Alexandrie. Mais la pensée de nommer ou de faire nommer par un délégué un évêque de la résidence impériale, était une prétention que jusqu'alors rien n'avait autorisée, et sur laquelle jetaient une teinte de ridicule l'opposition probable de Théodose et la séparation constante des deux Églises. L'empereur et le primat de Constantinople, dit Gibbon \ n'étaient pas en effet disposés à se soumettre à un décret d'un prêtre d'Italie. Sans avoir égard à ce décret, les évêques et les clercs des deux partis renouvelèrent la demande qu'ils faisaient depuis longtemps d'un concile général pour mettre un terme à ces bruyantes controverses ; et les deux empereurs s'entendirent pour le convoquer. Ils écrivirent l'un et l'autre aux évêques de leur empire, ils désignèrent la ville d'Éphèse pour la tenue de cette assemblée, et il est impossible aux avocats du saint-siége d'attribuer cette convocation à un pape qui devait au contraire en proclamer l'inutilité. Elle attestait évidemment que la sentence de son concile était considérée comme non avenue. Le pape lui-même semble le craindre en nommant trois légats pour assister en son nom au concile d'Éphèse dans le seul but de le faire
i. CùncUe éPEphètey ch. xv. ÉpU, contre Nettorius, 8. Ch. xLVii.
adhérer à cette sentence au lieu d'en prononcer une nouvelle.
Il n'entre point dans mon sujet de raconter les nombreux incidents de cette assemblée, les scandaleuses fureurs des deux antagonistes, la protection dont Théodose le Jeune ne cessa d'entourer Nestorius, les reproches adressés par cet empereur à Cyrille, qu'il accuse personnellement de ces troubles,,raudace de cet évêque à se jouer de ces reproches, à présider cette assemblée, à la diriger, malgré l'opposition des officiers que César a chargés d'en faire la police. Je n'écris point l'histoire des hérésies; je me borne à raconter la part qu'y ont prise les évêques de Rome, les prétentions qu'ils ont manifestées, les avantages qu'ils en ont retirés , et nous allons voir les efforts que feront les légats pour donner aux décisions de ce concile l'apparence d'une adhésion aux décrets de Rome plutôt que le caractère d'un jugement suprême. Leurs instructions étaient à cet égard fort précises. Célestin leur ordonnait de maintenir l'autorité du saint-siége, de ne pas répondre aux contestations qui tenteraient de la nier, d'assurer l'exécution de la sentence qu'il avait rendue. Mais tout prouve qu'il ne fut fait d'abord aucune mention de cette sentence. Cyrille n'attendit même pas les légats de Célestin pour commencer l'information. Sa précipitation fut telle que les évêques de Syrie et de l'extrême Orient n'étaient pas plus arrivés que les envoyés- de Rome, quand la condamnation de Nestorius fut prononcée. C'est le 22 juin 431 que Cyrille proclama celte décision, et ces envoyés ne parurent que vingt jours après. La lecture des lettres
qu'ils apportaient de la part de Célestin» fut saluée par de bruyantes acclamations. On lui donna les surnoms de nouveau Paul, de conservateur de la foi. Mais il est évident que dans la pensée des Pères d'Ëphèse ces lettres ne furent regardées que comme une conformité de sentiments, car ils ajoutèrent ces mots : A Célestin, qui s'accorde avec le concile ^ ; on ordonna que ses lettres fussent insérées dans les actes , en conservant aux décisions du concile leur caractère de spontanéité et d'indépendance. Mais un évéque de Cappadoce nommé Firmius s'étant écrié dans son enthousiasme que la sentence rendue par le concile était la confirmation de celle de Rome, les légats se saisirent habilement de cette observation pour attribuer au pape Célestin toute la gloire de ce triomphe sur Thérésie. Le légat Philippe établit la primauté du siège de saint Pierre et les prérogatives de celui qui en tenait la place« L'évêque Arcade, son collègue, se hâta d'ajouter que le très-saint pape Célestin ne les avait envoyés que pour veiller à l'exécution de son décret; et il proclama de nouveau l'excommunication et la déposition de Nestorius. Le troisième légat, l'évêque Projectus, répéta que c'était là l'objet de leur mission et prononça également l'anatbème. Aucune opposition ne fut mani** festée ; Cyrille ordonna que tout ce qui avait été fait à Rome et à Éphèse fût confondu dans les mêmes actes; et les trois légats y apposèrent leur signature comme tous les membres de cette assemblée. Les avocats du saint-siége devaient être satisfaits de ce triomphe^ et ils