‹ Histoire de la puissance pontificaleChapitre 93 sur 150 · Fleury, liv. XXVI, ch, xxxix. Coiw., l. IV, p. i7ll · texte numérisé non relu

Fleury, liv. XXVI, ch, xxxix. Coiw., l. IV, p. i7ll

cassèrent Félection de ce jeune clerc, le déclarèrent incapable d'occuper une église de ville, d'être employé même dans le diocèse d'Embrun, et firent procéder à une élection nouvelle ^, sans qu'il soit mention de Tintervention de Rome. Ce synode provincial fit même des règlements disciplinaires qui devinrent des lois pour toute TÉglise occidentale.

Léon P% dit le Grand, succéda à Sixte III en 440. C'était un clerc d'un grand mérite que le cardinal Moris a considéré comme le seul capable d'occuper le saint-siége dans des temps aussi orageux, et qui, au moment de son élection, terminait une négociation importante. Albin et Aêtitis, généraux des armées romaines dans les Gaules, étaient près d'en venir aux mains; et leur dissentiment enhardissait les Barbares qui menaçaient les frontières de l'empire. Le faible Yalentinien III, fils de Constance et successeur d'Honorius^ n'ayant pu réprimer ce désordre, avait eu recours à l'adresse et à l'éloquence de Léon qui n'était alors qu'archidiacre de l'Église romaine. Oe prêtre se rendit dans les deux camps, fit sentir aux deux généraux le danger de leur division et eut la gloire d'apaiser ce commencement de guerre civile. Dès son exaltation, qui fut sans doute la récompense de oe service» il s'efforça d'arrêter par de nombreux règlements les scandales que produisait en Occident le relâchement de la discipline. C'étaient encore des décrets contre l'incontinence des prêtres» la multiplicité de leurs concubines et Topiniâtreté des sous-diacres à repousser la loi du célibat.

i. Fleury, lif . XXVIj ch. xiiv.

D*autres calamités étaient tombées sur l'Afrique. Le Vandale Genséric y était entré comme une flèche, et Tarianisme Ty avait suivi. La ville d*Hippone avait succombé après quatorze mois de siége^ pendant lesquels saint Augustin avait terminé sa glorieuse vie, Carthage qui, depuis sa première chute^ avait compté de siècles de prospérité, subit en 439 de pluâ grand malheurs que ceux dont Rome Tavait accablée. Tout ce qui était grand et riche était pilléj banni, forcé de demander à l'étranger un asile et du pain. Le même sort était réservé aux évoques catholiques de la province. Pressé par les Donatistes qui s'y étaient maintenus malgré les anathèmes dont les conciles les avaient frappés, Genséric chassa les orthodoxes de leurs sièges, mit en feu la plupart de leurs églises et distribua les plus belles aux Ariens qui avaient suivi ses armées. Traqués de toutes parts, poursuivis par Je glaive des Barbares, les catholiques gagnaient avee peine les rivages de la Sicile et de l'Italie, et racontaient au pape Léon les désastres dont l'Afrique était victime et l'usurpation de leurs sièges par des laïques^ par des bigames, par des hommes couverts de vices et de crimes. On prétend qu'animé d'une sainte indignation il jBt partir un légat pour mettre ordre à ces scandales. On nomme même l'évêque Potentius comme chargé de cette périlleuse mission. On ajoute qu'il confirma les laïques promus à l'épiscopat, et qu'il se borna à déposer les bi-games, qu'il admit le repentir du novatien Donat de Salieineet du donatiste Maxime. Mais je tne demande com* ment le Barbare qui se faisait appeler roi de la terre et de la mer, le sanguinaire persécuteur de tous les évéques

catholiques, en était venu dans si peu de temps à tolérer ces conversions, à laisser uA léguât romain exercer dans son royaume ces actes de suprématie au nom d'un pape dont il ne reconnaissait ni la doctrine ni l'autorité? Qui Ta dit? L'histoire contemporaine garde le silence. Socrate et Sozomène avaient clos leurs annales vers 439. Les lamentations de Théodoret de Cyr ne nous éclairent point sur ces faits. Victor de Vite, qui raconte dans les plus grands détails les malheurs des orthodoxes d'Afrique, ne parle point de cette mission de Potentius. Gensérie eut à la vérité un caprice de tolérance pour complaire à Valentinien III, avec lequel il venait de signer la paix. Il en était résulté que les catholiques de Carthage avaient obtenu la permission de se donner un évêque et la jouissance d'une église. Cet évéque nommé Deogratias, trouva même chez ses fidèles et dans ses propres ressources, assez d'argent pour racheter, en 455, seize ans après la conquête, des milliers de captifs que Gensérie avait faits; ou cite encore un autre évêque, l'octogénaire Valérius, comme rentré dans son Église, un troisième, nommé Victor, était revenu dans le diocèse de Cartenne ; et il est possible, comme le fait dom Ruinart, commentateur de Victor de Vite, de placer la mission de Potentius à l'époque de ces actes de clémence et après la paix de Valentinien IIP. Mais cela ne dura pas longtemps. Les intrigues des Ariens ramenèrent le Barbare à ses instincts de férocité. Dès que cet empereur eût cessé de vivre, Genséric reprit le cours de

i. Dom Ruinart, Com. sur Victor,

ses persécutions contre les catholiques. Il condamna le comte Armogaste à garder les troupeaux, il livra les femmes nobles pour épouses à des muletiers. Si les chrétiens montraient quelque joie au moment du martyre, il leur laissait la vie pour les livrer aux plus rudes, aux plus ignobles travaux. Les prêtres ariens conduisaient les meurtriers dans les assemblées des fidèles et assistaient aux égorgements. La Sicile, où Genséric porta ses dévastations, fut aussi témoin de ces atrocités ; et l'arianisme exerçait partout sur ses pas ses horribles vengeances.

Pendant ce temps des conciles se tenaient à Orange et à Vaison. Les évêques de la Gaule maintenaient ce privilège et ils établissaient des règles de discipline sans consulter la cour de Rome. Le pape Léon en approuve l'usage dans une lettre qu'il écrit à Anastase de Thessa- Ionique pour lui confirmer le titre de son vicaire. Il se réserve seulement les appels et les causes majeures. Il ne prononce même dans ces affaires qu'après avoir pris l'avis d'un synode. C'est ainsi qu'il en agit avec Hilaire, évêque d'Arles. C'était un homme plus que simple dans ses mœurs et dans ses vêtements. L'été comme l'hiver, il n'était couvert que d'une tunique, marchait pieds nus, et travaillait de ses mains soit à la terre, soit à des filets. Il vivait avec son clergé, ne se réservant qu'une cellule dans la demeure commune, et s'imposant toutes les austérités de la vie monastique à laquelle il avait d'abord appartenu. Mais la réputation que ses ver^ tus lui avaient faite lui inspira Torgueil de réprimer par lui-même les désordres qui s'étaient introduits dans les

provinces de la Gaule, et qui avaient résisté aux sévères admonitions du pape Léon. Il parcourait ces provinces avec saint Germain d'Auxerre, qu'il appelait son père, veillant au maintien de la discipline^ empiétant même quelquefois sur les privilèges des métropolitains. C'est ainsi qu'ils avaient institué un évêque dans la première Narbonnaise à la place de Projectus, et que dans la province de Vienne ils avaient déposé Tévêque Gélidonius, sous prétexte que cet évéque avait épousé une veuve. Les deux prélats en appelèrent au pape, et, sur Tavis d'un concile, Léon les fit rétablir dans leurs sièges, maintint les métropolitains dans leurs droits et traita Hilaire de séditieux et de perturbateur des Églises. Il n'alla point jusqu'à le déposer, mais il lui interdit de se mêler en rien de ce qui concernait la province de Vienne*. Des historiens ont blâmé ce jugement comme trop rigoureux; je ne peux y voir que de la justice, je trouve même que ce pape fit preuve d-une grande modération quand cet Hilaire vint lui dire en face qu41 n'était pas venu à Rome pour plaider sa cause, mais seulement pour l'instruire des faits, et que si le pape n'était pas de son avis il ne lui en parlerait plus. Deux siècles plus tôt ce langage n'eût point paru étrange, mais l'Occident avait pris des habitudes de respect et d'obéissance à l'égard de l'évêque de Rome; et ces velléités d'indépendance n'étaient plus que de vaines protestations. Disons que dans ce cas saint Hilaire avait porté atteinte à l'indépendance de ses frères, qu'il s'était arrogé des droits qu'il n'avait pas ; et

i. Léon» Epiit X.

la fréquence de ces empiétements faisait sentir de «plus en plus la nécessité d'un pouvoir régulateur.

L'humeur qu'en montra Tévêque d'Arles fit voip à saint Léon que ce pouvoir n'était pas encore assez affermi. Tous les Papes de ce temps en étaient même préoccupés, car ils affectaient de commencer leurs décrets et leurs lettres par le rappel de la primauté du siège de saint Pierre , et pour se fortifier contre les rebellions, ils invoquaient souvent cette autorité impériale contre lar quelle ils devaient plus tard se révolter eux-mêmes. Ainsi) dans cette circonstance, le pape Léon recourut à la puissance de Valentinien III qui régnait encore; et le César, écrivant pour ainsi dire sous sa dictée, enjoignit à toutes les provinces catholiques de ne rien entreprendre contre ce qu'il appelait l'ancienne coutume; cetédit, daté du 6 juin 445, se trouve dans le Gode théodosien ; et l'em-r pereur y ajouta cette clause que, si un évêque, appelé en cour de Rome, refusait d'y comparaître, il y serait con^^ traint par le gouverneur de la province. C'était un pro-r grès immense, la puissance civile se trouvait dans certains cas subordonnée aux réquisitions de l'autorité ecclésiastique. Cet édit fut suivi d'ordonnances plus fâcheuses encore^ Valentinien, imitant ses collègues d'Orient, prêta les forces de l'empire aux persécuteurs des Manichéens et autres hérétiques que voulait anéan-^ tir l'évêque de Rome. Mais depuis Constantin, la plupart des Césars s'étaient associés à ces sanguinaires attentats contre la liberté de conscience; et leur exemple n'a été que trop suivi par les maîtres du monde.

Cependant un nouvel hérésiarque avait paru dans l'O-

rient. Cette contrée était féconde en controverses théologiques; et la foi chrétienne y était constamment tenue dans un état d'incertitude par le caprice des novateurs ou des interprètes de TÉvangile et des Écritures. Le calme, dont jouissait à cet égard l'Église occidentale, est un puissant argument en faveur d'une doctrine invariable, et d'un régulateur suprême chargé de la maintenir, et les scandaleuses palinodies qui vont suivre en fourniront une nouvelle preuve. L'hérésiarque qui allait causer ces scandales se nommait Eulychès. C'était un vieillard septuagénaire, abbé ou archimandrite d'un riche monastère dans un faubourg de Constantinople. Il avait réfuté Nestorius, et il était loin de penser qu'il allait être lui-même accusé d'hérésie. En combattant les deux natures de Jésus-Christ telles que Nestorius les avait définies, il avait abouti à n'en reconnaître qu'une avant et après l'incarnation, oubliant que le concile de Nicée avait admis l'humanité et la divinité du Fils de Dieu en les unissant dans une seule personne. Ce fut un de ses plus ardents amis qui attaqua sa doctrine. L'avocat Eusèbe, qui l'avait secondé dans sa lutte contre les Nestoriens, et qui était devenu évêque de Dorylée dans la Phrygie, l'accusa de reproduire les erreurs d'Apollinaire, et le traduisit devant un synode de trente évéques, que le patriarche Flavien avait assemblés à Constantinople pour d'autres affaires. L'interrogatoire d'Eutychès ne fut qu'une longue série de subtilités qui impatientèrent un vieillard dont la sainteté était reconnue de tous ses juges. En lisant cet interrogatoire dans l'abbé Fleury *, on croit voir des

i. Uv. XXVII, ch. XXVIII.

sourires de pitié sur les lèvres de ce malheureux vieillard. Mais c'étaient de ces subtilités qui pendant quinze siècles ont fait verser des torrents de sang humain. Eutychès en vint à concéder les deux natures avant Tincarnation ; mais il persista à n'en reconnaître qu'une après. Il est probable que, si l'on eût substitué le mot de personne à celui de nature^ le vieillard eût dit comme le concile, mais la question ne lui fut point posée, et il fut condamné, déposé, excommunié par cette assemblée d'évêques.

Il était loin cependant d'être convaincu» Il en appela en sortant aux quatre métropolitains de Rome, d'Alexandrie, de Jérusalem et de Thessalonique *. Sa lettre à saint Léon excite une compassion douloureuse pour un vieillard, qui, après une longue et honorable carrière, se voit exposé aux tourments de la proscription et de l'exil. < Ne souffrez pas, lui dit-il, qu'on chasse d'entre » les catholiques celui qui a vécu soixante-dix ans dans » la continence et dans les exercices de piété. » Mais ce vieillard avait de puissants amis à la cour; et par le crédit de l'eunuque Ghrysapius dont il était le parrain, il fit écrire par Théodose lui-même à l'évêque de Rome pour l'engager à remettre la paix dans l'Église. En suivant avec attention la série de ces recours au siège de Rome, depuis saint Athanase, on voit comme les expressions dont se servent les appelants prennent de plus en plus un caractère de condescendance et de respect. Leur obséquiosité recule dès que Rome veut en abuser et

i. Actes du eoneile de Chaleédoine, p. 150 et saiv.

' se change lubitement en opposition. Mais Tambitiondes Papes devait être de plus en plus encouragée, et s'ils avaient iiiis moins de préoccupation et plus d'adresse dans leur politique, ils auraient établi leur domination sur cet Orient qui leur échappait sans cesse au moment où ils croyaient le tenir.

Saint Léon saisit avec empressement Foccaslon qui lui était offerte, et commit la même faute en manifestant dans ses lettres l'orgueil que lui donnaient ces recours à son siège. Il écrivit, le 18 février 449, au patriarche de Constantinople; et débutant par s'étonner, avecTaccent d'une autorité incontestée, qu'il ne l'eût point instruit le premier de ce scandale, il lui demanda une exacte relaion de ce qui s'était passé dans le synode, pour être à même de prononcer avec connaissance de cause et de répondre ainsi à la confiance de l'empereur. Il ajoutait qu'il ne concevait pas en vertu de quelle justice un vieil, lard aussi austère avait été rejeté de la communion des fidèles ^. Le patriarche Flavien se hâta de justifier son synode, il expliqua la condamnation d'Ëutychès et sollicita de l'évêque de Rome non pas une sentence nouvelle, mais un acquiescement à celle qui avait été rendue, en le priant d*en assurer l'exécution dans les Églises d'Occi* dent. Mais dans l'intervalle, I*eunuque Chrysapius avait fortement agi dans l'intérêt de son protégé. Un prêtre violent, le successeur de saint Cyrille au siège d'Alexandrie, le patriarche Dioscore, répondant de son côté à l'appel d'Ëutychès, s'était associé à la haine de Feunuque

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