flist. des our. des savants , février
connaître lui-même, et sachant que dans l’art de conduire les hommes il entre encore plus de volonté que d’esprit, s’éloigna sagement des affaires où il apportait plus d’esprit que de volonté. Pour moi, loin de blâmer Temple d’avoir laissé tomber dans son verger le portefeuille que le roi avait mis en ses mains, je lui sais un gré infini d’avoir si bien compris la vocation de sa vieillesse, et, sa dette une fois payée à sa patrie, d’avoir fermé sur lui la porte de sa bibliothèque. 11 n’est pas certain que cette sobriété d’ambition ait privé l’Angleterre d’un grand ministre, et il est sûr qu’elle lui a donné un excellent écrivain.
Temple, ce grand ami de l’antiquité, avait fait de médiocres éludes au collège Emmanuel, h Cambridge. C’était pendant la guerre civile. Les universités anglaises souffraient beaucoup des troubles politiques, et Temple perdit à Cambridge le peu de grec qu’il avait appris à Bishop-Stortford. En revanche il étudia de bonne heure la littérature française, et dans les lettres de cette charmante jeune tille royaliste, Dorothée Osborne, qu’il aima et qui devint sa femme, on voit, par les lectures qu'il lui conseille, qu’il se tenait au courant des ouvrages nouveaux publiés en France1. 11 avait voyagé en Hollande dès l’âge de dix-neuf ans, y avait rencontré Saint-Évremond, et, dès son retour en Angleterre, il s’était lié avec Mme de Mazarin : il a toujours eu un pied dans la société française. A l’époque où nous le voyons se mêler à la querelle des anciens et des modernes , il vivait retiré dans son domaine de Moor, qu’il ne quittait guère que pour venir à Londres, l’n gentilhomme suisse, qui voyageait en Angleterre à la fin du xvir siècle , et qui avant Voltaire publia des Lettres sur les Anglais, M. de Murait, alla visiter le chevalier Temple dans son domaine de Moor. « Ce fut chez lui, dit-il, que je vis le modèle d’une agréable retraite , assez éloignée de la ville pour se
I. Memoirs of lhelife, Works and correspondance of sir William Temple . h y Thomas Peregrine Courlenav. London, 1836.
mettre à l’abri des visites; l’air sain, le terroir bon, la vue bornée, mais belle; un petit ruisseau qui coule près de là, el qui fait le seul bruit qu’on y entend; la maison petite, commode et proprement meublée; le jardin proportionné à la maison, el cultivé par le maître lui-mème; lui, sans affaires, et selon toutes les apparences, sans desseins; peu de domestiques, et quelques personnes raisonnables pour lui tenir compagnie »
Parmi ces personnes raisonnables se trouvait Jonathan Swift, son secrétaire et son protégé. Temple s’occupait à lui dicter ses mémoires, quand le bruit de la querelle de Perrault et de Boileau parvint jusqu’à lui. A la recommandation de Saint-Évremond, il avait lu les pages de Fontcnclle sur la poésie et sur l’églogue, et il s’en était ému. Temple regardait la poésie, non comme la raison mise en vers, mais comme un don particulier qui n’est nullement la combinaison de la versification et du sens commun. Dans un fragment spirituel, il avait rappelé aux versificateurs prosaïques qu’en plaçant la poésie sous l’invocation du dieu de la lumière, les anciens nous enseignent que « le génie poétique a besoin d’une chaleur divine du cerveau, et comme d’un soleil intérieur qui fait éclore mille images de la nature, el produit les mines d’or de l’invention*. « La sèche théorie de Fontenelle le déconcerta ; ses jugements sur les poètes anciens l’offensèrent. Les souvenirs de ses classiques anciens qu’il avait perdus de vue , depuis qu’il avait quitté le collège Emmanuel, lui revinrent en esprit, avec cet attendrissement qu’apportent aux vieillards les réminiscences de La jeunesse, et il entreprit d’illustrer ses derniers jours par une défense en règle de la docte antiquité. 11 s’y livra tout entier, et bientôt il offrit à l’Université de Cambridge un petit ouvrage orné de cette dédicace modeste, écrite dans la langue classique de l’érudition : « Almæ mat ri Academiæ Cantabrigiensi, has qualescum-
I . Lettres sur les Anglais , lstlre vi* . p. 98. — 2. Temple’s Works , vol. III , p. 401.
2ft« HISTOIRE DF. LA QUERELLE
que nugas, at rei literarix non aliénas, d. dq. alumnus olim et semper observant issimvs W. Temple. A sa bonne mère l’Université de Cambridge, son ancien nourrisson et son serviteur toujours dévoué, W. Temple présente une offrande bien légère, mais non pas étrangère à la littérature. »
Cette offrande légère (et Temple ne savait peut-être pas la si bien définir), c’était l'Essai sur le savoir des anciens et des modernes'. « Je n’aime pas, dit Temple au commencement de son opuscule, à voir les nains se croire plus grands que les géants, parce qu’ils sont montés sur leurs épaules, » et il ramène à deux arguments tous les raisonnements des nains. Le premier, c’est que les modernes ajoutant leurs connaissances propres à celles des anciens dont ils ont hérité sont nécessairement plus riches; le second, c’est que la nature, qui produit toujours d’aussi beaux fruits et d’aussi belles (leurs, doit produire aussi d’aussi beaux génies. C’est dans ces limites que se renferme la réfutation de W. Temple. Son point de vue n’est ni plus élevé ni plus étendu que celui des écrivains français. Sa seule manière de rajeunir la louange des anciens, c’est d’exagérer à tel point l’admiration, et de pousser si loin le culte du passé, que son argumentation semble se réduire à ces termes : les élèves ne valent pas les maîtres; nous sommes les élèves des anciens qui eux-mèines étaient ceux de plus anciens qu’eux ; donc c’est en reculant qu’on s’approche de la perfection. En face de la théorie du progrès, il pose celle de la décadence. Tout l’effort de la première partie de son livre, c’est de faire remonter jusqu'à la Chine l'origine des connaissances humaines. Il veut absolument que la transmigration des âmes et les vertus cardinales soient des conceptions chinoises, et que Pvthagore, Lycurgue, Épicure, aient emprunté aux Indiens leurs préceptes et leurs lois. De là cette vénération étrange qu’il aftiche pour les brahmanes, dont il parle en disciple et en ami. Quand il
1. Essay upon the anctent and modern learning , avec cette épigraphe : Jurai antiques acctdere fontes.
combat l’idée française de la permanence des forces de la nature, il rencontre quelques vues fines et vraies, celle-ci, par exemple, dont j’ai profité plus haut : c’est qu’il est plus difficile aux modernes d’être originaux qu’aux anciens, et que le poids des connaissances que nous ont léguées nos devanciers étouffe en nous la force de l’invention. Mais le tort de son raisonnement, c’est qu’au lieu ‘de conclure seulement, à l’honneur des modernes, qu’ils ont plus de peine à créer et que leurs créations sont d’autant plus admirables, il conclut qu'ils sont stériles et ne méritent aucune admiration. La Bruyère, lui aussi, a commencé son livre par ce mot : « Tout est dit ; » mais il a eu, malgré ce premier mot, le bon esprit de finir les Caractères, et ce livre est aussi original que celui de Théophraste. C’est que jamais tout n’est dit, et qu’il est plus vrai d’affirmer que tout est toujours à dire. Si les formes de la pensée se corrompent et s’épuisent chez les peuples, si, à mesure qu’ils vieillissent, le travail du style devient plus laborieux et plus recherché, parce qu’on veut innover, et qu’on innove presque toujours aux dépens du goût, il n’en est pas de même de la matière du style, c’est-à-dire de la pensée, car elle a pour objet Dieu, la nature et l’homme, et participe de leur éternité.
A le considérer donc en philosophe, le livre de Temple n’a rien de supérieur pour les idées aux ouvrages qu’enfanta la discussion en France. Pour la science. Temple ne l’emporte pas sur Perrault ; il sait un peu plus de latin que lui, quoique M. Thackeray ait pu dire spirituellement que Temple se pare de latin par mode, comme les gentilshommes de son temps de perruques et de manchettes 1 ; mais il ne sait pas plus de grec. Malgré son âge et son expérience, Temple s’est compromis avec une témérité de jeune homme en parlant de ce qu’il ne savait pas, et il serait facile de triompher de ses erreurs et de sa crédulité. Rien de plus aisé que de se moquer
. English Aumouml» , Swift , p. 17.
d'un écrivain qui parait croire sérieusement qu’Arion a été sauvé par un dauphin, qu’Orphée apprivoisait les tigres et qu’Amphion bâtissait des murailles aux accents de sa lyre. M. Macaulay ne lui a pas épargné les railleries, pour avoir affirmé que les sages de la Grèce prédisaient les éclipses et les tremblements de terre, que les anciens brahmines vivaient deux cents ans, et que l’aventure d'Orphée s’est passée quelque temps après la fondation des jeux olympiques, un peu avant la bataille d’Arbèles. On peut s’étonner à meilleur droit encore que Temple méconnaisse la grandeur des découvertes modernes et qu’il ose écrire : « Qu’y a-t-il de nouveau en astronomie depuis l’antiquité? Rien, sinon le système de Copernic. Qu’y a-t-il de nouveau en médecine? Rien, sinon la circulation du sang1. » Mais ce n’est ni en philosophe ni en savant qu’il faut lire le livre de Temple, c’est en historien de la littérature, c’est en homme du monde, et alors, malgré les ignorances dont il est rempli, on y découvre avec plaisir des indices intéressants du goût de Temple et de son temps, des idées de détail ingénieuses, des réflexions morales où se révèlent la connaissance des hommes et l’expérience de la vie, un tour d’esprit délicat, agréable, et jusqu’à un certain point français, un style élégant, orné, harmonieux. Temple est un prosateur de premier ordre. Johnson lui attribue l’honneur que Voltaire accorde à Balzac d’avoir introduit le premier dans la langue de son pays le nombre et la cadence *. Blair vante sa douceur et son aménité’, et M. Macaulay, qui ne le gâte pas, admire « ce style simple et coulant, clairet mélodieux, qui s’élève quelquefois jusqu'en magnificence de Cicéron *. » Parmi les causes qui ont contribué à la décadence de l’esprit chez
1. « Thcre is nothing new in nstronnmy lo vie with the ancien Is , unless it be the copernical systrm; nnr in physic, un lest Harvey 's circulation of the blood. » [Of ancien! and modern learning. Temple's Works, vol. lit. p. 454.)
2. Bothwell, Life of Johnson, vol. III. — 3. Blair, Lectures, xix. — 4. Macaulay, Critical and histor. Essaye, vol. III. p. 191.
les modernes, Temple assigne le premier rang à la pédanlerxe ; il en trace le portrait suivant, où se montre, avec beaucoup d’esprit, le dédain de l’homme du monde, longtemps mêlé aux grandes affaires, pour la science de cabinet. Les érudits de son temps ne le lui pardonnèrent pas. « La pédanterie est une maladie qui s’empare des seltolars légers, superficiels et suffisants, qui ont plus de prétention que de mérite, qui s’estiment plus que de raison, et qui, en vivant toujours en eux-mèmesou dans leurs cellules, se sont rendus impropres à tout ce qui n’est pas la science, et ridicules dans tous les entretiens dont elle n’est pas le sujet. Ce fléau a commencé par atteindre les enfants et les personnes d’une constitution faible; puis s’étendant par degrés, il a bientôt envahi les esprits les plus sains et les plus vigoureux. Le voisinage s’est effrayé , et a fui indistinctement tous les savants, ceux qui se portaient bien comme ceux qui étaient malades; et les étrangers, apprenant qu’il régnait une épidémie, ont évité tout commerce même avec les tempéraments les plus sains. On a commencé par avoir peur de la science, on a fini par la haïr, et les savants mômes qui n’étaient pas pédants ont craint d'être moqués comme les pédants qui n'étaient pas savants : les pigeons ont eu peur de passer pour des geais, parce qu'ils étaient dans leur compagnie. Un Espagnol spirituel a dit que le livre de don Quichotte avait perdu la monarchie espagnole, en rendant ridicules les sentiments chevaleresques La pédante-
rie a ruiné la république des lettres en rendant ridicule le savoir; et plaise à Dieu qu’elle n’ait pas des effets pires encore!.... »
Telle est la manière spirituelle et dégagée que Temple porte dans les sujets littéraires. Comment un écrivain d’un esprit si fin et d’un goût le plus souvent si délicat a-t-il pu laisser échapper des jugements qui donnent aujourd’hui de l’intérêt à son livre, comme des symptômes curieux du goût de l’époque, mais qui prouvent qu’il ne connaissait et ne jugeait guère mieux les littératures modernes, même celle
de son pays, que celle de l’antiquité? Pour prouver combien les modernes sont inférieurs aux anciens, il dresse le recensement des grands écrivains modernes chez les quatre peuples les plus lettrés, et voici les hommes de génie qu’il inscrit sur sa liste : en Italie, Boccace, Machiavel, Fra-Paolo Sarpi ; en Angleterre, Philippe Sidney, Bacon, Selden; en Espagne, Cervantes etGuevara; en France, Rabelais, Voiture, La Rochefoucauld, Bussy-Rabulin Voilà tout son Panthéon : il n’v admet ni Shakspeare, ni Milton, ni Dryden, ni Descartes, ni Pascal, ni Corneille, ni Racine, ni Boileau, ni La Fontaine, ni Dante, ni le Tasse, ni Lope de Vega, ni Calderon ! Combien de pareils jugements, émanés d’un écrivain supérieur, ne donnent-ils pas à réfléchir sur la vanité des jugements contemporains et sur la sagesse des anciens, qui voulaient qu’un siècle au moins eût passé sur la mémoire des grands hommes avant que la postérité décidât de leur gloire !
Temple termine son livre en rappelant le mol d’Alphonse le Sage, roi d’Aragon : Parmi les choses que possèdent ou souhaitent les hommes, il y en a quatre désirables avant tout le reste : du vieux bois pour brûler, du vieux vin pour boire, de vieux amis pour causer, de vieux livres pour lire. C’était Yhoc erat in votis de sa vieillesse paisible et riante. Il jouit jusqu'à la tin de sa vie de tous ces biens, et il goûta le plaisir de voir son dernier ouvrage applaudi en France comme en Angleterre. « Le succès, dit spiritueUcment M. Macaulay, en était infaillible : comme les champions des modernes étaient aussi ignorants que Temple lui-même, les anciens pouvaient seuls relever ses erreurs, et ils n’étaient pas assez sots pour tirer sur leur allié. » Son triomphe ne fut troublé que par l’apparition des Réflexions de Wotton sur le savoir des anciens et des modernes. Mais il avait été lu et approuvé, il nous l’apprend lui-même, par Boileau et par
I TemplVs Work», roi. III , p. 464.
Racine. Il ajoute même gratuitement, (c’est une illusion de vieillard), qu’il avait contraint Perrault à une rétractation Ses succès réels comme ses succès imaginaires l’aguerrirent contre les attaques de Wotlon. Aussi répondit-il aux Réflexions de son adversaire d’un ton allègre et léger, dans des Pensées sur les anciens et les modernes, qui ne parurent qu’après sa mort. Il appliquait aux ennemis des anciens en Angleterre les épigrammes de Boileau contre Perrault, et raillait l’orgueil du génie moderne dans une des plus agréables pages qu’il ait laissées après lui : < Les merveilles produites poulie plaisir ou l’utilité du genre humain parles creuses rêveries des hommes qu’on a regardés comme les pionniers de la science pendant les cinquante dernières années, je les cherche en vain, je l’avoue, et je m'estimerais heureux de les découvrir. J’ai entendu parler de prétentions et de visions extraordinaires chez des esprits convaincus du progrès qu’ont fait les sciences dans notre siècle ou qu’elles feront infailliblement dans le siècle prochain. On découvrira, m’assuret-on, la panacée universelle qui doit guérir tous ceux qui la possèdent, la pierre philosophale qui sera trouvée par quelques sages dédaigneux de la richesse; la transfusion d’un jeune sang dans les veines des vieillards, qui deviendront plus folâtres que l’agneau qu’on aura saigné pour les rajeunir; une langue universelle, qui pourra servir à toutes les personnes qui ont oublié la leur ; la communication immédiate de la pensée, sans l’importune traduction du langage ; l’art de voler, jusqu’à ce qu’on tombe et qu’on se casse la jambe ; la découverte des nouveaux mondes dans les planètes ; les voyages dans la lune, qui deviendront aussi communs que celui de York à Londres, etc.... Les pauvres gens comme moi trouvent toutes ces folies aussi extravagantes, mais deux fois moins spirituelles et moins instructives que celles de l’Arioste. Espérons que ces sages