Temples Works, vol. III p
modernes finiront par retrouver leur bon sens conservé dans quelque fiole céleste avec celui de Roland *. »
Longtemps après, quand l’ancien secrétaire de Temple, Jonathan Swift, prit la défense de son protecteur contre Wotton et Bentley, il s’inspira de cette jolie page dans sa description des recherches expérimentales de 1 academie de Laputa. Mais Temple n’était plus. 11 avait assez vécu pour lire la réponse de la société de Christ-Church à Richard Bentley; et par un dernier bonheur, cet homme heureux sut mourir assez tôt pour ne pas connaître la répliqué foudroyante du docteur de Cambridge. 11 s’endormit au bruit des applaudissements qui avaient accueilli son ouvrage et celui de ses défenseurs, dans la sécurité du triomphe et dans les douceurs de la popularité.
Wotton, son adversaire, prêtre et chapelain du comte de Noltinghain, avait été dans ses jeunes années un mirade vivant. A cinq ans, il lisait le latin, le grec et l’hébreu ; à treize, ayant ajouté à ses connaissances celles de l’arabe, du syriaque, du chaldéen, de la géographie, de la logique, de la philosophie, de la chronologie et des mathématiques, il prit ses degrés de bachelier ès arts, et l’université, en lui conférant ce grade, nota sur ses registres que nul ne l'avait encore obtenu si jeune ni avec tant de succès*. Plus heureux que la plupart des jeunes prodiges, Wotton tint la promesse de son enfance, et devint un homme de sens, d’esprit et de savoir, après avoir commencé par être une encyclopédie. La querelle des anciens et des modernes offrait à un écrivain qui avait porté son étude sur presque tous les objets des connaissances humaines, et qui savait s’orienter dans sa vaste science, l’occasion d’un brillant début littéraire. Wotton ne la laissa pas échapper. Il répondit àl 'Essai agréable et partial de M. Temple par un livre savant, judicieux, équitable, que l’Angleterre admire encore aujourd’hui comme un modèle de la
1. Temples Works, vol. III, p. 4M9. — 2. ilonk. Life of Bentley, p. 8.
dialectique appliquée à l’érudition. Je n’ai pas le dessein d'analyser les trente chapitres qui forment l’espèce d’enquête ouverte par Wotlon sur l’état des connaissances des anciens et des modernes, et d'énumérer les divers objets dont il composa son inventaire. Il ne laisse de côté aucun art, aucune science, même parmi les moins scientifiques : à l’intention de Temple, qui aimait beaucoup les fleurs et avait composé un Essai sur les jardins d’Épicure, Wotton examine dans un chapitre spécial l’état du jardinage chez les anciens, et prouve par des textes authentiques l’imperfection relative des vergers, des parterres et des potagers antiques. Après l'avoir lu, on est tenté de plaindre le roi Alcinoüs, dont Homère nous a tant vanté les petits jardins. Gomme le livre de Wotton est une comparaison des anciens et des modernes sur tous les points des connaissances humaines, s#i plan offre une telle ressemblance avec celui de Perrault, qu’il a cru nécessaire d’aller au-devant du soupçon de plagiat. C’est un excès de précaution et de modestie. La ressemblance qui inquiétait Wotton n’existe que dans le sujet de l'ouvrage et dans son plan, qui naissait du sujet. Mais Wotton y déploie une telle supériorité de savoir, qu'il est impossible d’accuser d’emprunt un écrivain si riche de son propre fonds. La seule différence de point de vue qui sépare les Réflexions des Parallèles de Perrault, met hors de cause l’originalité de l’auteur anglais. L’idée qui domine le livre de Wotton est précisément celle que nous avons en vain cherchée dans Perrault et dans Fontenelle : c’est la distinction si longtemps attendue entre les sciences qui ont besoin, pour se perfectionner, de la lente succession des âges, et les arts qui dès leur premier pas s’élancent à la perfection. Dans toutes les sciences expérimentales, Wotton le démontre sans réplique, nous sommes et nous devons être nécessairement supérieurs aux anciens par le seul progrès du temps, qui a multiplié les expériences, et qui a permis au raisonnement d’en tirer les conclusions. Dans les
sciences spéculatives, en métaphysique, par exemple, la même supériorité nous appartient ; non que Platon et Aristote ne soient d’admirables philosophes; mais la métaphysique, c'est-à-dire la connaissance des lois de l'esprit humain, se perfectionne à mesure que l’esprit humain s’étudie et se connaît plus complètement lui-même. Sans être de plus grands philosophes qu’ Aristote et Platon, Descartes, Malebranche et Locke ayant ajouté leurs propres lumières à celles de leurs devanciers, ont pénétré encore plus avant dans la science de l’esprit. Mais, pour l’éloquence et la poésie, pouvons-nous disputer le premier rang aux Grecs et aux Romains? L’éloquence et la poésie n’ont pas besoin, pour se développer, du progrès des années. Que demandent-elles pour arriver à la perfection? Des sentiments, des passions, des idées, c’est-à-dire des âmes capables de sentir et de penser fortement, des langues prêtes à fournir le mot, l’image et l’hwmonie, des institutions politiques qui encouragent la parole, des mœurs favorables à la poésie. Les anciens ont joui de tous ces privilèges, et ils ont produit les plus grands orateurs et les plus grands poètes. Leur supériorité dans ces deux arts, ils la doivent au bonheur des circonstances, et non pas à une prééminence naturelle de génie. Qu’on nous suppose à leur place : nous aurions fait d’aussi beaux discours et d’aussi beaux vers. Qu’on les suppose à la nôtre : si, au lieu de chanter sous le beau ciel de la Grèce, dans cette langue souple, riche, harmonieuse, à une époque si propice pour la poésie, Homère avait été un Polonais ou un Allemand du xvii* siècle, aurait-il fait Y Iliade ou Y Odyssée ?,
Depuis le commencement de la querelle, c’est la première fois qu’apparalt dans la polémique cette distinction si juste qui aurait dû se produire dès le premier moment. C’est après plus de trente ans, quand la discussion a émigré d’un pays dans un autre, qu’on voit éclater, comme une illumination soudaine, une idée qui n’est, après tout, que la réflexion la plus naturelle du plus simple bon sens. Bon sens, chose rare
et tardive, plus tardive et plus inliriue dans sa marche sur la terre, que les prières dont parle Homère, dans leur ascension boiteuse vers le trône de Jupiter !
Un autre mérite de Wolton, c’est qu’au delà de la question littéraire, il aperçoit la question religieuse, et la résout avec plus de sagesse que Saint-Sorlin et que tous ceux qui ont cru servir le christianisme en lui prêtant une aversion irréconciliable contre l’antiquité. Wolton, bien supérieur à une si fausse vue, croit le christianisme intéressé au progrès des études profanes, et veut approfondir la science de l’antiquité pour vérifier sur quels titres repose la supériorité des anciens, ce qui touche, dit-il, aux intérêts les plus chers de la religion chrétienne. « En effet, parmi les hypothèses dirigées contre la foi, il n’en est pas de plus grave que celle de l’éternité du monde. Les histoires fabuleuses qu’on a faites des Égyptiens, des Chaldéens et des Chinois (on se souvient de l'admiration de Temple pour ces derniers), tendent à forlilier cette supposition. On essaye de résoudre les objections qui s’élèvent contre elle, en disant que des déluges, des invasions des barbares et des guerres ont détruit tous les monuments de l’ancien monde, jusqu’aux cinq ou six premiers milliers d’années. Cette réponse trop facile donnerait à penser que la révélation n’est qu’un vain mot. Or, peut-on mieux réfuter celte hypothèse de l’éternité du genre humain, qu’en démontrant que le monde a fait des progrès d'àge en âge, et qu’aujourd’hui l’humanité est plus avancée qu’autrefois? »
Tel est le raisonnement de Wotton, raisonnement élevé, original, qui lie la cause du christianisme à la cause du progrès. Wotton a signalé avec une grande sagacité le côté antireligieux de l’idée de W. Temple. Rien n’est moins chrétien qu’une hypothèse qui, prenant pour point de départ la supériorité des hommes à mesure qu’ils sont plus anciens, conduit nécessairement, si on la pousse à d’extrêmes con- V v séquences, jusqu’à la négation du péché originel. L’idée de Wotton, au contraire, se concilie avec le dogme fondamental
du christianisme; car Wotton, en s’autorisant de la rédemption pour admettre le progrès de l’humanité, ne le confond pas avec cette perfectibilité sans fin qui annulerait l’cflct de la chute originelle. C’est donc à lui qu’appartient l’honneur d’avoir aperçu le côté véritable par où la querelle des anciens et des modernes intéresse le christianisme ; et il avait le droit d’écrire ces graves paroles de sa préface : « Quoique les études profanes auxquelles je m’attache dans ce livre puissent paraître éloignées de ma sainte profession, c’est au nom de cette profession même, et dans l’intérêt de la religion chrétienne, que je m’y suis livré. » Admirable leçon pour les esprits ardents qui prêchent au nom du christianisme l’abandon de ces nobles études, où le christianisme lui-même doit chercher, selon Wotton, le témoignage éclatant de sa divine vérité !
Ce que j’admire dans Wotton, ce n’est pas seulement l’élévation et la sagacité de son esprit, c’est sa modération et son impartialité. Il n’est réellement ni ancien ni moderne. Ce n’est pas un avocat, c’est un arbitre qui entreprend de concilier les parties, et qui reconnaît à chacune d'elles son mérite et ses droits. 11 distingue -très-bien, comme je l’ai montré, les points où la supériorité des modernes est, pour ainsi dire, une nécessité de date, de ceux où la supériorité des anciens était le privilège de leur climat, de leurs mœurs et de leurs institutions. En un mot, Wotton a indiqué la vraie manière de poser la question et de la résoudre. Ce n’est qu’une indication, il est vrai : il ne faut pas chercher dans son livre une théorie philosophiquecommedansTurgot.CondorcetouMmedeStaêl; on regrette môme que, dans le cours de son ouvrage, il ne revienne pas plus souvent, pour la développer avec méthode, sur celte vue du progrès de l’esprit humain qu’il a jetée trop rapidement dans sa préface ; mais ce n’est pas un motif pour méconnaître le prix d’un tel ouvrage. Wotton, en remettant la question dans la bonne voie, lui a fait faire un pas si grand, que tous ses contemporains resteront en arrière , dans le
DES ANCIENS ET DES MODERNES. :t07
voisinage de Fonlenelle et de Perrault, et qu'il faudra bien des années à la polémique pour rejoindre les Réflexions.
Cette avance que Wotlon avait prise sur le public nuisit au succès de son livre. Un petit nombre seulement d’esprits distingués l’admirèrent. Évelyn écrivait, en juillet 1694, à son ami Pépys, président de la société royale de Londres : « J’ai lu avec délices les Réflexions de M. Wotlon; c’est l’œuvre d'un esprit extraordinaire dont je vous ai parlé déjà, d’un des miracles de notre temps ’. » Le public, un peu rebuté par l’abondante érudition et par le style sévère de l’écrivain, fut moins transporté qu’Évelyn : il estima l’ouvrage sur la parole de quelques lecteurs, il en parla et ne le lut guère. 11 fallait, pour lui plaire, l’ignorance aimable du gentilhomme Temple, ou l’âpre véhémence et l’énergie incisive de l’érudit Bentley.